‹ Lettres de Madame de Maintenon (volume 2)Chapitre 46 sur 80 · LETTRE XLVI · texte numérisé non relu

LETTRE XLVI

Sur r état particulier de la dirigée,

TL est vrai, madame, que votre état f est un énigme : mais c'est Dieu qui Ta fait : il est si singulier , que vous ne l'auriez pas choisi , pas même imaginé : iî ne faut pas s'étonner s'il vous a caché des secrets que vous ne connoissez qu'à mesure qu'il se découvre à vous : il en cache bien aussi au public ^ qui le surprendroient fort , si vous les lui disiez comme à moi ; c^est le mystère de Dieu ;

A M*. DE Maintenue. i8i

îl est votre puissant protecteur : il ne vous délaissera pas dans votre vieillesse. Ces paroles de David me paroissent vous convenir : Tai paru comme un prodige à plusieurs y mais vous êtes mon puissant protecteur ; que ma bouche soit remplie de. vos louanges , afin que je chante toujours votre gloire et i^otre grandeur ; ne me reje^ te\ pas dans le temps de ma vieillesse ; et maintenant que ma force est affoiblie ^ n& m^abandonne:[ pas. Il a fallu que vous fussiez élevée , aimée , considérée , et dans l'état le plus grand , sans en avoin les apparences , afin de sanctifier ceux pour qui vous y êtes. Mais Dieu vous tient dénuée en effet , et abandonnée , afin de vous y sanctifier vous-même. Je crois comme vous , madame , que tout ce que vous me marquez est une disposition de la providence : c'est une grande grâce de pénétrer ce mystère de Dieu : l'élévation de votre état vous donneroit la mort ; les privations où Dieu vous met , vous donneront l'abondance de sa vie.

Dieu conduit tous ceux qu'il aime à cet état de mort spirituelle , par des routes différentes : la vôtre est difficile à com-. prendre : c'est Dieu qui Va. faite : elle est si rare , que vous êtes peut-être aujourd'hui l'unique. Qu'une Carmélite

îSiLet. de m. l^Ev. de Chartres

ftrouve dans son état cette mort sanctifiante qui produit beaucoup de fruits ; cela se comprend sans peine : Mais qu'on trouve cette contrainte, cette privation , et cette mort évangélique, au comble du crédit , de l'élévation , de l'abondance , et de l'empressement de la cour ; c'est !e secret de Dieu, Quelque bonne volonté que vous ayez , vous comprendrez bientôt que par vous-même , vous n'auriez jamais pu vous élever à ce point de perfection : il falloit un secours particulier , | et une providence continuelle : c'est Dieu * qui a commencé , en vous donnant cette bonne volonté ; mais elle se lasseroit et n'atteindroit pas à tous les biens où Dieu vous conduit par la continuité de sapro- i tection. Courage donc, madame ! vous ?

êtes appellée à une grande sainteté et à une grande gloire : efforcez-vous d'assurer votre vocation et votre élection par une abondance de bonnes œuvres.

Vous êtes appellée à un autre royaume que celui où vous régnez : ne perdez pas de vue le lieu où vous allez , et le roi qui vous attend : marchez dans le chemin qui vous y conduit. Vos impatiences ne vous nuiront pas : elles vous échappent souvent : quand elles seroient volontaires , ce qui est aisé , elles sont lége*

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res : et il est de Fhomme de ne pouvoir faire quelquefois la correction aux subalternes sans en sentir quelque mouvement. Il faut bien que vous parliez à vos femmes , et que vous grondiez même celles qui vous servent mal : quand il y a quelque chose de trop fort , un re-, tour humble vers Dieu , une parole plus douce guérit aisément cette foiblesse: vous ne cessez pas d^aimer ceux que vous gron-, dez ; cette charité est un grand préservatif.' Prenez vos commodités dans la prière r! Dieu le veut bien , puisqa'il vous rend infirme : il faut vous présenter en esprit au trône de Dieu et de sa miséricorde ^ avec confiance et avec amour : c^est-«: là la posture religieuse d'une ame fidellej Les bonnes œuvres de votre état sont différentes de celles des autres : vous les pouvez faire étant infirme : une parole de sagesse suffit quelquefois pour l'Eglise , pour l'état , pour la correction des mauvaises mœurs et des scandales II faut le faire sagement : mais la sagesse de l'évangile est souvent fort opposée à celle dii' monde : elle prend les moyens doux , humbles : elle évite les contre-temps : elle donne peu pour avoir beaucoup : elle est patiente , mais elle est courageuse , et tend par là efficacemeat au but. Je suis

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fconteux , en vérité , madame , de vous écrire ceci : car je me sens afîoibli par îes contradictions. Je comprends que l amour de la vérité doit faire prendre les moyens de l'insinuer : quiconque aime le bien doit aimer à étudier les moyens d'y réussir : la paix ^ la concorde , la patience , la douceur : mais aussi il faut quelquefois du courage pour sacrifier la douceur de cette paix et de cette concorde au bien même. La maxime des saints est certaine , qu'il vaut mieux qu'il arrive des scandales cjue de laisser la vérité en péril. Que nous serons heureux, quand nous serons dans l'état parfait ! nous ne voyons à présent qu'à travers lan nuage ; mais nous verrons alors à découvert : nous connoisons aujourd'hui imparfaitement ; mais alors nous connoîtrons comme nous sommes connus. Il faut pourtant marcher à cette lumière obscure qui nous est donnée , et nous contenter de suivre les règles. Quand je pense à ce que vous êtes , madame , je ne puis m'empécher de vous appliquer les paroles de l'Apocalypse : Nous sommes devenus wi spectacle au monde y aux anges et aux hommes. Songez que Dieu a les yeux sur vous , et que votre capital est de lui plaire. Vous devez réjouir les anges , et

édifier

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édifier les hommes malins et corrompus qui vous environnent , et consoler les gens de bien qui sont au-tour de vous : vous les fortifierez par votre ferveur , et par votre courage. Vous devez plaire à Dieu y au-dedans par la pureté de votre intention , et par l'ardeur de votre sincère piété : et vous devez luire au-dehors par vos bonnes oeuvres , comme un astre gu milieu d'une nation corrompue. Dieu ne vous a rriise où vous êtes , que pour y faire glorifier son nom : vous y devez être la lumière du monde , et le sel de la terre ; c'est-à-dire , que votre vertu doit y être non-seulement sincère, intérieure , profondément enracinée en votre ame , mais encore éclatante , incorruptible. Si c'est à moi à vous demander compte de votre administration au nom du grand père de famille , je vous déclare que je ne vous demanderai rien moins qu'une abondante justice , une vertu édifiante , une foi courageuse , robuste , qui soutienne les foibles , et qui produise dans les autres une telle espérance des biens du ciel, qu'on soit porté par votre exemple à mépriser ceux de la terre. C'est à vous à montrer à ces courtisans , pleins de convoitises , le bonheur inestimable d'une charité patiente, douce, bienfaisante.

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