LETTRE L
Sur le nom de Jésus ^
L'Amitié que vous avez pour le roi , doit se purifier par la douleur : c'est peu de n'avoir aucune attache ; il faut renoncer à toute consolation , et supporter les choses les plus humiliantes avec le même courage que les plus heureuses. Vous ne sauriez devenir trop petite sous votre croix : et vous n^aurez jamais tant de liberté , d'autorité , et d\-*jîicace dans vos paroles , que lorsque vous serez bien humiliée , et petite par le renoncement à toute votre sensibilité : il faut devenir pauvre et foible selon îe monde , pour mourir à sa propre force , et pour être revêtu de celle de. Dieu, qui est jaloux de ne prendre que le néant pour instrument de ses ouvrages ^ et qui choisit les choses les plus foibîes , comme dit St. Paul 5 pour confondre les plus fortes. Si la pratique qu'on vous a donnée de vous contraindre dans la conversation , tend à éviter le mal où Ton a connu que vous tombiez par trop de liberté , elle vous devient nécessaire : si c'est comme aa.
101 lEt. DE M. l'Ev. de Chartres
moyen de pins grande perfection qu'on vous a cru propre , nous verrons ensemble, madame y corrme vous vous en trouverez pour vous , et pour les autres : car votre état et votre perfection n'est pas l'état et la perfection d'un solitaire : et il faut bien se donner de garde, dit St, Bernard , ou de donner aux autres ce c^ue nous avons reçu pon.r nous , ou de retenir pour nous ce que nous avons reçu pour les auttes. Pourquoi dites- vous , que vous n'avancez point du tout? Ne reconnoissez-vous pas quetou'te chair est comiBeriierbe, laquelle tombe et se sèche le soir? Ne voulez-vous pas de tout votre cœur, que Dieu 'seul soit glorifié en vous , par vous , et aux dépens de vous ? O que cette vertu est rare dans le siècle où nous sommes ! l'on ne voit qu^amourpropre et cupidité. Aimez , je vous le dirois toujours, si je pouvois ; car tout est compris en ce grand mot y ^imez , aimez souverainement Jésus notre aimable Sauveur , qui ne s'est fait homme et sauveur , que pour se faire aimer de nous , et nous faire aim.er Bieu par lui. Tout est sec et insipide sans lui , selon St. Bernard : Un livre n'a point de goût pour moi , dit ce père , si ]e ny trouve le nom de Jésus y une conférence ne me satisfait
A Mad. de Maintenon. aoj'
point ^ si Ton n'y parle de Jesm. Jésus est une mélodie aux oreilles , du miel en la bouche , un chant d'^alegresse au cœur. Devant ce nom salutaire , qui a jamais persisté dans son endurcissement , ou dans sa paresse , ou dans sa langueur ? Qui , étant saisi de frayeur dans un péril émi-» nent, n'a pas reçu de la force et du courage? Qui, étant fiottant et irrésolu, n'a pas été déterminé par la clarté et la lumière eue l'invocation de ce nom porte dansTame? Qui , dans Psdversité , dnns la défiance , n'a pas repris une nouvelle vigueur au seul son de ce nom secourable? Il n'est rien de plus propre à écraser l'impétuosité de Porgueiî , de la colère, et à bannir tous les mauvais désirs : c?r quand je nomme Jésus, je me représente un homme doux et humble de cœur , bon y sobre , patient , chaste ^ doux , plein de miséricorde , enfin orné de toutes les vertus : je concris toutes choses en celui qui me tient lieu de toutes choses.
Il me semble que vous l'aimez ; car vous êtes ravie de le recevoir : vous serez véritablement hors de vous-même , quand vous le verrez i^ce à face , et que vous en jouirez purement. A quoi