LETTRE LI
Sur la souffrance,
MAlgré les afflictions qui vous zccz^^ blent , j'ai cru jusqu'ici me devoir renfermer dans des désirs et des prières. Je ne puis plus m'empêclier de vous dire , madame , que si d'un côté je vous ai plaint dans votre double souffrance , j'ai pensé de Pautre que, Dieu vous réduisant à lui tout seul pour vous consoler , il vous feroit trouver en lui tout le soutien et toute la force que vous ne pou- J viez tirer de la part des hommes. Oh ^ est , en vérité , bien heureux , quand Dieu nous est toutes choses : c'éîoit le bonheur de St. François , que vous aimez tant , quand il disoit : Afon Dieu est mon tout. C'est déjà un grand bonheur ^ selon PEvangile , qui est une règle infaillible , de passer par les aîHictions , qui sont le partage des justes : c'en est un plusgr.-tnd de croire bien sincèrement qu'on est vraiment heureux quand on pleure avec J.
C, , et qu'on porte avec lui sa croix r
A Mad. de MaINTENON. 205
mais le pins grand de tons , est de souffrir sans autre consolation que celle du ciel , et dans la préparation d'esprit y et d'en demeurer encore privé , s'il plaît à Dieu de nous Tôter.
Il est d'une haute vertu et d'un grand mérite de ne rien laisser échapper de ses tristesses, par des manières chagrines qui puissent affliger le prochain : ainsi on peut être à la fois plein d'amertume pour soi - même , et rempli de douceur pour les autres : et l'on trouve le moyen d^être lout ensemble crucifié au dedans de soi , sans être , pour ainsi dire , crucifiant à l'égard de personne.
Que personne ne soit attristé de vos paroles et de vos airs : si vous n'en êtes pas encore là , vous desirez du moins d'y parvenir ; et vous y parviendrez , puisque vous reconnoîssez humblement que vous en êtes bien éloignée , et que vous gémissez en secret de n'y être pas parvenue. Pour y arriver , je ne seiois pas d'avis que vous prissiez la résolution de vous faire toute la violence dont vous êtes capable : mais je voudrois que , de temps en temps, vous représentassiez doucement à Dieu dans le fond de votre cœur votre foiblesse naturelle. Ne faites point difficulté , madame , dans les moments que
%o6 Let. de m. l'E V. DE Chartres
vous avez à vous , de vous enfermer seule 5 non-seulement pour y respirer un peu de la contrainte que vous avez ailleurs , mais même pour y répandre avec plus de liberté quelques larmes aux pieds de N. S. dans votre petit oratoire. Il y a souvent de Torgueil et de Tesprit philosophe à vouloir être trop ferme : il est quelquefois plus humble de se permettre d'être foible ; et c'etoit là la pratique de David , de répandre son cœur devant Dieu , dans la prière , de lui exposer sa souffrance , et de pleurer comme un enfant devant son père. Après j ce petit affoiblissement volontaire, dont» J. C. même nous a donné l'exemple , 1 dans le jardin et sur la croix , représentez au Père- Eternel l'extrémité de vos maux , et relevez vous avec un nouveau courage , pour aller au devant de ceux qui vous attendent par- tout, et qui vous sont nécessaires pour empêcher que le monde ne vous gâte.
'a MAD. de MAINTENON. 107
»M— »— — — I li ■ I ■! I ■ I 1^