LETTRE LUI
Sur Finquiétude dans les affaires,
ÎL est , madame, une inquiétude criminelle , qui vient d'un défaut de reîi^ gion , et d\]n amour excessif pour les biens de la terre ; une inquiétude que les passions du siècle excitent dans les mondains. Je ne la touche ici en passant , que pour bénir Dieu de vous en avoir préservée : cette inquiétude est très-mortelle dans son principe et dans ses effets. 'hQS hom-mes sans foi s'abandonnent plus ou moins , selon les divers événements de la vie, à la tristesse, au murmure contre la providence , à la vengeance , à toutes sortes d'injustices : ils attribuent leur disgrâce aux causes qui en sont' le plus innocentes : leur langue n'épargne personne sur la terre ; et elle profère des blasphèmes .contre le ciel : leur politique ,
A Mad. de MaînTenon. ai 5
poussée à bout , s'épuise inutilement en nouveaux projets , qui enfantent de nouveaux tourments. Ce mot de T. C. , Va seul de vos cheveux ne tombera ^as sans l'ordre de votre Père Céleste , leur paroît une folie , un problême : il ne faut pas s'étonner si leur fausse sagesse , qui ose s'élever contre Dieu, se trouve engloutie dans les flots de l'adversité.
i Vous êtes , madame , bien loin de ce
j \ triste état. Les enfants de lumière n'ont rien de commun avec des enfants de té^ nebres : mais il y a une autre inquiétude pour les besoins de la vie présente :
quoique son objet soit permis , elle doit cependant être subordonnée aux soins du salut , et modérée par la confiance en Dieu, suivant cette parole de l'Evangile: Ne vous mètte\ point en peine des néces-^ sites de la vie : car votre père céleste sait de quoi vous 'ave:{ besoin. Il est encore une autre inquiétude , qui a un très-bon objet; telle étoit celle de Marthe , laquelle s'empressoit un peu trop : elle craignoit de ne pas assez bien i-égaler N. S. : elle ne pensoit pas assez au repas spirituel que J. C. vouloit donner à son ame ; et ce repas occupoit sa sœur Marie toute entière. Le soin de Marthe étoit bon : son seul défaut étoit d^etre trop occupée
Cil 6 Let. de m. l^'Ev . DE Chartres
de Taccéssoire , et de négliger le priacîDaî.
Telle est , madame , votre inquiétude : elle a pour objet la charité même , le bien de l'état , le saiut du roi , son repos , sa santé , la paix , le soulagement des peuples : Dieu vous garde de Tiniférence pour de tels objets ! j^aimerois mieux vous absoudre pour toujours de vos sollicitudes , que de vous permettre une telle indolence. Je connois votre soumission à Dieu au milieu de vos sensibilités , et que c'est le seul roi qui règne dans votre cœur y même dans vos plus grandes agitations. Il y a néanmoins du défaut dans cette inquiétude , qui vous abat , qui trouble votre repos , et qui nuit à votre santé : mais il faut avouer que souvent vous n'en êtes pas entièrement la maîtresse : ces mouvements sont naturels ^ ils ne laissent pas d'exciter de grands troubles dans la partie inférieure. St.
Paul se plaignoit qu'il n'en étoit pas totalement le maître.
Une marque que ces mouvements ne sont pas volontaires , c'est qu'on ne les £p prouve pas , et qu'on veut se soumettre à Dieu , aux dépens de toutes ses répugnances : ainsi raisonne Tapôrre : /<? napprouir'C point ce Qiit je fdis : ainsi es
'a MaD. de MaINTENON. 2.Î7
n\st plus moi qui fais cela ; mais c^st la concupiscence. Voilà tout îe mystère dont vous m'avez demandé l'éciaircissement :
vos répugnances sont involontaires , et dans l'homme du dehors , quiesttrèsdéraîsonnable , et que vous ne gouvernez pas absolument comme vous voulez ; elles ne sont pas dans l'homme intérieuir et véritable , que je sais être absolument et aveuglément dévoué à l'ordre de Dieu. -Quelle consolation , madame , d'être en J. C. , et d'y être solidement établie et enracinée ! ces combats se tournent en mérite ; on souffre, on s'humilie , on se purifie , on aiaie plus fortement : car les combats fortifient celles qui peuvent dire , comme l'épouse : Mon bien- aimé est à moi : et je suis à lai. li faut que vous soyez plus humble, plus charitable , plus zélée , plus patiente , et plus unie à Dieu , par le fond de votre volonté et de votre cœur , que vous ne l'avez encore été : car quel est , madame , votre appui , votre espoir , votre consolation , votre désir f n'est-ce pas Dieu , le Dieu de votre cœur , celui qui sera votre partage pour toujours ? où pouvezvous être bien sans lui ? où pouvez-vous être mal avec lui ? il est à Saint-Cyr , au milieu de ses épouses , avec une bonté
ai 8 Let. de m. l'Ev. de Chartres
particulière : mais il est à la cour , à Fontainebleau , eh tous lieux , plein d'une miséricorde sans limites pour ceux qui l'aiment. Ce qui vous reste de vie doit être tout à lui : il aura soin de votre mort. Un grand serviteur de Dieu que vous connoissez bien ( St. François de Sales ) disoit à Dieu : >? Quand je jette ?) les yeux hors de vous , je n^y découvre ?^ rien de solide : je n'y vois ni amitié « qui me puisse servir , ni puissance ?? capable de me soutenir , ni conseil >} qui me puisse aider : je n^y trouve ri ?5 livre j ni discours qui me console, ni V or , ni argent qui me délivre de mes «> peines , ni retraite qui m'assure et qui >5 me défende : il faut que vous-même , « ô mon Dieu , daigniez me secourir , 7) comme étant le seul qui puissiez me ?y consoler , m'instruire et me défendre ^K Portez courageusem.ent les tribulations du roi et de l'état : notre sagesse est bien courte dans les adversités. Si Dieu , qi:i abaisse et qui relevé à son gré , ne nous secouroit particulièrement , notre politique seroit à bout ; et , pour parler le langage de l'Ecriture , la prudence des prudents seroit engloutie dans les flots de notre tribulation : mais il faut espérer au Seigneur qui ooutient , et non en la
A MAD. de MaiNïENON. 11^
créature qui tombe , et jeter souvent les yeux vers ce royaume inébranlable qui demeure , et ne nous point attacher à celui qui passe : O sainte Sion ! s^écrie St. Augustin , où tout subsiste et rien ne change. Faites , madame , ce que votre place demande, pour consoler les affligés , et pour redresser les politiques , en leur apprennant à ne pas tenter Dieu, à espérer en lui 5 à taire ce que la nécessité requiert, et non ce que l'orgueil ou la précipitation suggèrent ; consolez vous vous même des afflictions qui naissent du mauvais état des affaires publiques. C'est principalement dans l'adversité que le juste doit vivre de la foi : bannissez les autres sujets qui pourroient vous attrister ; amusez les autres dans les moments destinés à cela ; car une abondante tristesse seroit une abondante tentation pour vous.