‹ Lettres de Madame de Maintenon (volume 2)Chapitre 55 sur 80 · LETTRE LIV · texte numérisé non relu

LETTRE LIV

Sur t utilité des redditions de compte^

JE vous conseille la pratique de vos redditions avec plus de zèle que jamais , parce que j'ai connu par expérience ,çombien elle vous est avantageuse. Yous

naolET.DEM. L'Ey. DE CHARTK.es

y pratiquez ia vigilance tant recommandée dans rEcriture : vous rendez compte an ministre de J. C. de votre administration :, c'est aussi un acre d'humilité et d'obéissance , vertus que Dieu aime singulièrement y et dont il vous a inspiré le goût. Si vous n'étiez pas devenue comme un petit enfant , vous seriez bien loin de Id. perfection, et vous n'auriez ni la paix, ni la sûreté où vous êtes arrivée. C'est encore un acte de grande sagesse et de prévoyance : vous trouvez dans le trésor du ministère que J. C. a établi , des lumières que votre esprit naturel , tout bon qu'il est , ne vous donneroit pas. Dieu répand par le canal de la consultation ^ des lumières célestes , des décisions salu* îaires dans les doutes de la vie , que les personnes qui ne consultent qu'ellesmêmes , ne reçoivent pas : vous prenez des conseils sur l'avenir , en disant journellement dans vos redditions ce qui vous est arrivé : et toute la prudence humaine ne vous feroit pas prévoir ce que le sou-* verain directeur de nos âmes vous découvrira par son ministre. A!le/[ à Ananias ^ c'est par lui que Dieu vous dira ce que vous aurez à faire. Rien n'est plus aveugle que de vouloir se conduire soi même î yous prévenez ^ par votre soumissioa »

A Mad. de Maîntehgn. ±Zt

votre jugement : vos comptes seront rendus , et vous n'aurez plus de jugement â subir : Si nous nous jugions nous mêmes , dit St. Paul , nous ne serions pas juge s ^ Enfin , madame , c'est là le point le plus essentiel que les plus saints et les plus sages pères de la vie spirituelle ont le plus recommandé pour éviter les pièges du Diable , pour se soutenir dans les tentations, pour avancer à grands pas dans la vertu , pour se relever promptement dans les fautes , pour persévérer dans le bien. St. Dorothée , réfutant les raisons auxquelles on attribue souvent le relâchement et la chute de certames âmes ^ dit que le mal vient uniquemc "•t de ce qu'on s^est caché à son père spirituel , et qu'on ne lui a pas découvert le fond de ^on cœur : le médecin ne guérit point les maux qu'on lui dissimule , et le St. Esprit nous avertit que celui qui cache ses fautes ne sauroit être bien conduit.

C'est principalement dans îa religion qu'on trouve le trésor d'un fidèle ami î les grands du monde , qui ne cherchent que des flatteurs , n'auront que des trompeurs pour amis : ils ne méritent pas d^étre bien servis : ils veulent paroître ce qu'ils ne sont pas , et ne veulent jamais qu'on voie ce qu'ils sont ; il faut leur mectr^

^11 Let.de M. l'Ev. DE Chartres

des coussins sous leurs coudes et des oreillers sous leur têre : Dites-nous des choses agréables , disent-ils à ceux qui les approchent : Ils ressemolent à ce roi d'Israël , environné de faux prophètes , et qui craignoit d'en trouver un véritable : Cet homme , disoit-il , jit m'annonce jamais que du mal : il appelloit mal ce qui ëtoit l'unique bien pour lui : il eut le sort qu'il mériroit , il périt par la séduction.

Pour vous , madame , qui avez cherché avec une simplicité parfaite à être bien conduite , Dieu ne permettra pas qu'on vous flatte : continuez à demander à Dieu l'humilité y la douceur , la patience dans les .souffrances : soyez fid^lle à votre pratique de la présence de Dieu : demandez ausbi avec instance l'esprit de prière et les vertus dont vous sentez le pressant besoin en différentes occasions : frappez souvent à la porte du père des miséricordes et de lumière : df^mandez la persévérance , c'est le fruit de la prière: que seroit-ce si vous ne persévériez pas jusqu'à la fin ? Excitez vous , le mieux que vous pouvez , au commencement de la prière, pour offrir le sacrifice de louanges ; portez-y un cœur affamé de la justice.

Dieu saura bien réunir les parties de

A MaD. de MaINTENON. '11'^

votre oraison qui paroissent séparées.

Ayez bon courage ; soyez un homme dans votre piété : soutenez le Cv>mbat ; ne vous lassez point : détendez toujours la vérité contre les nouveautés ; elle en a un trèsgrand besoin , et c'est là une de vos obligatioi\s : les décisions de l'Eglise vous donnent droit de parler en toute sûreté contre le jansénisme et le calvinisme ; suggérez les moyens convenables pour détruire ces secte*» : et dites avec le prophète : Conduise "{-moi , Seigneur , dans le chemin de la vérité.

LETTRELV.

Sur les bienfaits de Dieu,

VOus êtes , madame , de ces âmes fortunées, c'est-à-dire, prévenues de graceb. Je craignis , je vous l'avoue , de trouver en vous les inégalités des personnes du monde , lorsqu'il fut question de me charger de votre ame : votre constance, votre affermissement, votre amour pour N. S., votre progrès, et vos désirs ardents pour l'humilité et la dépendance, me font croire que vous n'êtes plus- du monde, quoique vous soye^ dans le centre

^14 Î^ET. DE M. l'E V. DE CHARTRES

du monde même : vous êtes du nombre des brebis , des enfants , des épouses ;, des favorites : tenez bien ce que vous avez ; ne le laissez pas donner à un autre : et pour demeurer fideile à votre état , soye^ fidelîe , s'il se peut , aux moindres grâces ; profitez de Tavis du St. Esprit , que la moindre portion des dons de Dieu ne soit pas perdue en vous ; et de ce mot : Celui qui sera fidèle dans les petites choses , sera fidèle dans les plus grandes. Celle-là est bien éloignée de quitter Dieu dans les choses essentielles , qui craint de ne lui pas obéir ponctuellement jusques dans les

conseils Vous ne pouvez , madame,

ne vous pas être apperçue en votre particulier de cette bonté infinie de Dieu envers vous ; il vous enrichit tous les jours , et vous détache de tout : // met au loin ce qui vous est le plus proche : i! fait que tout vous porte à Dieu : il vous recuei'lle au milieu de la plus grande dissipation : il met en leur place les amis , les parents, le bien , etc. Il semble qu^il vous sépare insens-iblement de vousmême , pour vous préparer à tout quitter sans peine , quand il le voudra. O qu'il a fallu qu'il vous ait aimée pour surmonter tant d'obstacles , et pour se communiquer à vous avec tant d'effusion ! il vous avoit

A MaD. de MaîNTENON. ilf

donné un riche naturel , parce qu'il vous aimoit : il vous a retirée du n^ialheur de votre naissance , parce qu'il vous aimoit: il vous a fait depuis mîlie grâces différentes, parce qu'il vous aimoit ; mais que cette charité de Dieu a été peut-être longtemps exercée par la dissipation, la tiédeur et l'éloignement que le monde inspire ! combien de temps passé inutilement , ne daignant pas écouter Dieu ! combien de délibérations avant de se rendre à ses pressantes et amoureuses sollicitations ! et lorsque vous avez été persuadée que le meilleur parti pour vous étoit de vous donner toute à lui , combien a-t-il fallu encore de combats à votre cœur pour l'obliger de suivre la ferveur où Dieu vous appeiloit î . . .

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