‹ Lettres de Madame de Maintenon (volume 2)Chapitre 56 sur 80 · LETTRE LVI · texte numérisé non relu

LETTRE LVI

JAi lu , madame ^ vos quatre redditions. Il me semble , dites-vous , quil ne me manque rien , et que je reçois toutes sortes de grâces : mais je crains de ny pas répondre. Cela est très-vr'ai. Dieu vous en a enrichie en toutes manières , et pour vous et pour les autres : il est aussi vrai que

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la seule chose à craindre est qu'on deman-»dera beaucoup à celui qui a beaucoup reçu. Il faut faire valoir votre place, votre crédit , vos talents , les dons que Dieu vous a faits : il faut en retirer l'usure. Se retirer par crainte , tomber dans la faute du serviteur paresseux , qui craignoit de perdre son bien et qui l'enfouissoit , c'est s'exposer au tnême châtiment , et vous savez qui! fut terrible. La vie présente est exposée à de grandes vicissitudes , et vous les éprouvez. Voilà ce qui nous doit toujours tenir dans une humble crainte.

Vous éprouvez les changements attachés à notre foiblesse : vos jours et vos mois ï\e sont pas toujours les mêmes : ici vous dites : Je Jiai jamais senti plus d'amour pour Dieu 5 ni plus aeni'ie de lui plaire : je brûle du désir de le servir mieux que je ne F ai encore fait : ma ferveur est au point que je ne puis la contenir : vous écrivez ailleurs : Je ne veux que Dieu ^ que croître dans son amour , que procurer sa gloire , que lui attirer des serviteurs ^ que mourir et aller jouir de lui. Dans un autre endroit , vous gémissez de la contradiction de vos désirs et de vos journées. Au mois de novembre , vous vous plaigniez non seulement de ne pas avancer , mais même de reculer ; vos communions et

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VOS méditations sont superficielles , et vous font si peu crimpression , que vous les oubliez dans la journée sans pouvoir vous rappelîer vos bonnes résolutions :

vous trouvez que la grande dévotion est triste , et que vous faites moins de bonnes œuvres : 'e lendemain , vous êtes remise. En voilà assez pour vous (aire sentir vos foiblesses , et combien vous avez besoin de la grâce dans les lâcheuses saisons de la vie , pour vous soutenir.

Ce qui me console , madam^e , c'est que votre volonté ne change pas : vous êtes troublée^ tentée , agitée , mais vous n'y consentez pas : vous roulez toujours sur le miême pivot ^ ou , pour parler selon le langage de l'Ecriture , Dieu vous fait la grâce d'être toujours enracinée en lui : c'est la le fruit des bonnes œuvres ; elles donnent à lame de la stabilité. Le fond de votre cœur , an milieu de tous les vents , des orages , des tempêtes ; est toujours d'aimer Dieu , de ne vous départir jamais de la résolution que vous avez prise de le servir. Quel bonheur , madame , de n'être point de ces âmes légères et inconstantes , qui passent, en im moment , de la vie à la mort ! un objet 5 un plaisir , une peine d'un instant leur fait oublier les plus saintes pro-

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messes , et violer l'aîliance qu'elles avoient faite avec Dieu. Si le repentir succède à la rechute , bientôt après la rechute succède au repertir : mais le repentir est foible , superficiel , souvent contrefait , et plus capable de causer des sacrilèges que d'attirer des grâces ; au-lieu que la rechute est énorme , et conduit souvent à Fendurcissement et à la réprobation.

Grâces à Dieu ! vous n'éprouvez point ces dangereuses et mortelles alternatives : vos vicissitudes sont comme celles des personnes d'une bonne complexion : leurs jours et leurs mois ne se ressemblent pas , il y en a de beaux et de fâcheux : l'été est suivi de i'hyver : ils en sentent , comme les autres , les incommodités :

mais le fond de leur santé est toujours le même : ils résistent aux froids les plus rigoureux : les foibles tombent avec les feuilles. Vous vous plaignez des affaires qui vous accablent : mais Dieu que vous cherchez , en fera votre joie : c*est votre état : Dieu lui-même vous l'a formé ; il vous charge de veiller à sa gloire dans ces affaires qui se traitent devant vous : oii est le négociant , qui s'afRige de l'étendue de son négoce? Vous en souffrez, mais c'est là votre pénitence : vous craignez que cet accablement ne vous dissipe

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trop : tant que votre intention sera droite, ce n'est pas dissipation , ce sont de bonnes CDiUTes. La vie , dites- vous , se passe en affaires et en amuseinents ; les affaires m^ont éloignée de Dieu à Versailles , eC les amusements m en ont éloignée à Fontainebleau : ces plaisirs vous sont nécessaires : vous avez vu que vos maladies venoient d'ennui et de contrainte : ils ne vous éloigneront pas de Dieu : il est plus près de vous que vous ne pensez : amusez- Vous donc encore , madame , vous en avez besoin : et ceux qui sont au-tour de vous , à qui vous servez d'asyle , pourroient-iîs supporter une vie sérieuse ?

vous ne pouvez arriver à l'unique nécessaire dans la région que vous habitez , que par ces amusements et par ces inutilités ? voilà les filets et l'hameçon pour la pêche que vous avez à faire ; il faut que dans le lieu des plaisirs on apprenne par vous comment on doit les régler , et quels sont les jeux innocents compatibles avec la vertu. Vous vous plaignez de vous y attacher ; mais en faites-vous votre passion?

Fréquentez la communion : c'est îe pain des élus , la force , la consolation , la transformation , la vie , le paradis des enfants de Dieu. Songez^ madame, que

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ce sacrement est J. C. même. Vous ne scandalisez personne : votre vie est la bonne odeur de J. C. : je vous en assure , madame : les plus grands libertins révèrent vos communions , et les bonnes âmes en sont encouragées.

Méprisez , plus que jamais , la fausse prudence du siècle , qui s'appuie sur des maximes contraires à la religion : confondez-la , détruisez la : du moins , ne vous lassez pas de la combattre , ne la laissez pas dominer dans le conseil du roi ; chargez-la , si vous pouvez , d'une telle ignominie , qu'elle n'ose y paroître devant vous. C'est elle qui ruine les états , et détruit la religion : Dieu Ta dit : Je perdrai la sagesse et la prudence des prU" dents : je parle de la prudence criminelle qui combat les maximes de la morale , laquelle , chez les chrétiens , doit être la suprême loi. Faites un grand usage de la sagesse véritable , qui est selon la droite raison : qu'elle assaisonne tous vos conseils , qu'elle conduise tous vos pas , qu'elle travaille tous les jours avec vous , qu'elle vous apprenne ce qui est agréable à Dieu : quand vous Paurez connu > soyez hardie , courageuse , magnanime à supporter le travail et les contre-temps : ménagements , sollicitations , prières ,

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employez tout pour faire triompher la vérité , et abandonnez !e succès à !a providence. N'espérez dans les affaire^ publiques y et sur-tout dans celles de la religion , que loLsque vous aurez pour appui la justice.

Vous pourrez, . . / au roi ce qu'il n'est

pas nécessaire de lui qui nuiroit au

prochain , s'il étoit dit : ce n'est pas un.... et votre intention doit être , en lui disant, nous vous avons autrefois

décidé cette question : c'est une

permise , et non un .... il seroit aisé de le prouver par l'exemple et le sentiment des saints , aussi- bien que par la doctrine de St. Thomas.

Je m'app^rçoisqne vous avancez: vous avez cette crainte filiale qui abhorre le péché : c'est le don qui conserve en nous tous les autres dons , comme il en est le fondement. Vos filles s'apperçoivent de votre progrès dans la .sagesse , dans la douceur, dans une résignation en Dieu , qui se fait sentir dans la compassion , dans la patience , dans l'amour divin qui est la voie parfaire. Que le grand Dieu de gloire ■en soit béni à jamais ! Je vais prier pour vous du meilleur de mon cœur. Notre- Seigneur promit aux apôtres nos devanciers , et en leur personne à tous les

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ëvêques , de ieur accorder tout ce qu'ils demanderont. J'espère qu^il m'exaucera pour vous. Je me plains de ne vous voir que deux heures en six mois touchant votre grande affaire. Je craignois de trouver en vous les inconstances des femmes de la cour , et je n'y ai trouvé que la fidélité des épouses de J. C. ; mais certainement je ne vous vois pas assez.

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