LETTRE LXI
Sur les motifs de tendre à la perfection , tt sur les moyens (£y arriver,
E vais répandre d'abord à votre lettre, et ensuite à votre reddit'on. Je ne nuis m'empêcher d'approuver votre ambkioa
A Mad. de Maintenon. aji
pour la plus haute perfection. Mais îî faut vous rappeller les principaux moyens d'y parvenir. Je suis ravi de ces mots : Je ne mets point de bornes à mes désirs. Je suis persuadé que Dieu vous appelle à la perfection ; car vous avez beaucoup reçu , et il est certain qu'on vous demandera beaucoup : et y at-il un maître qui mérite d'être servi avec plus d'attention et d'amour , que celui qui vous a gagnée et attachée à son service.? La reconnoissance que vous lui devez , ne devroit-elle pas vous porter aux choses les plus hautes et les plus difficiles ? C'est pour vous rendre parfaite , qu'il vous donne la pureté de conscience , la paix , ce grand mépris des choses du monde ^ et l'attrait pour le recueillement au milieu •de la plus grande dissipation. Comptez qu'il vous dit comme à Abraham : Mar^^ ckei{ en ma présence , et vous sere\pavfait€. De plus , votre ét'at demande une grande perfection : dans les conditions médiocres, «ne vertu m'^diocre suffit : mais dans \ç:% eondi;ions élevéts comme la vôtre, il faut une grande foi, une gn^nd- confiance en DitrU, un ^mcur srxient , une grand.^ religion , un grand zèle pour sa gloire 5 uoe grande fidélité à éviter toute sorte de mal , une inclination ardente
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pour le bien , jointe à une profonde humilité de cœur. La perfection de cette vie en chaque condition, consiste à désirer toujours d'avancer vers le terme où Jesus- Christ nous appelle. Je ne pense points dit St. Paui aux Philippiens , apoir atteint ou je tends : mais mon unique soin , cest qu'oubliant ce qui est derrière moi , et m^ avançant vers ce qui est devant y je cours incessamment vers le but de ma ■carrière y pour remporter le prix delafeli^ cite du ciel à laquelle Dieu nous appelle par J, C. Oubliez donc , madame , ce que vous avez déjà fait : ne vous contentez pas de marcher ; courez , c'est-à-dire » agissez avec ferveur d'esprit : vousavc z une vraie soif de la justice : ayez pour le prix de la iélicité du ciel , la même ambition que les courtisans ont pour les hautes fortunes, sans vous rebuter jamais ni des difficultés du dehors , ni des oppositions du dedans.
Voici d'excellents moyens pour arriver à la perfection : i°. Le recueillement fréquent au milieu du monde. a°. La paix et la pureté de la conscience dans vos pratiques de piété. 3^. Un détachement entier de tout ce qui n'a point de rapport à la volonté de Dieu. Il veut que vous ne teniez à rien que par amour pour
ïuî : souvenez vous qu'il vous dit en St. Matthieu : Je suis venu apporter le glaive et séparer le fils cTavec le père, 4°.- Une fidélité non seulement d^un serviteur à son maître , ou d'un ami à son ami , d'un enfant à son père, mais d'une épouse à son époux , dont tous les intérêts sont communs, qui n'ont qu'un cœur , et qui sont inséparables. 5°. Une humilité qui vous fasse oublier le bien que vous faites , et remercier Dieu du mal que vous ne faites pas. 6°. Un grand courage à vous faire violence quand Dieu le demandera pour sa gloire et pour votre avancem.ent. 7^*. Enfin , le moyen le plus excellent de tous 5 et bien conforme à l'attrait de votre grâce , c'est la charité , selon cette parole de St. Paul : La charité est la plus excellente voie. Dieu , ce me semble , élargit votre cœur , et lui donne plus d'étendue qu'aux autres , pour y placer, une plus abondante charité. Qu'on n'approche jamais de vous sans en ressentir les effets : que les dames que vous voyez apprennent cette vertu qui conduit à tout: on devient efféminé avec les femmes du monde ; qu'on devienne charitable avec vous :
que les feux de votre amour en allument ^'autres.
Les obstacles que vous sentez dans
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votre état à la perfection ne vous arrêteront pas. L'orgueil est abjuré , il y a longtemps ; c'est un ennemi vaincu , désarmé et sans force ; vous criez , parce qu'il vous fait peur : mais quelle blessure vous a-t-il fait depuis sa déroute? un nom l'écrase et l'anéantit, lui qui écrase les plus puissants du siècle i Vous ne sentez pas la force de la grâce , n'importe : l'aime mieux qu'elle vous défende sans se faire sentir. La vanité pouvoit autrefois beaucoup : mais elle ne peut plus rien contre une ame fidelle : souvenez vous de de ces paroles consolantes de St. Paul : après s'être plaint pour toHS les hommes ^u désordre des passions , après avoir dit : Je me plais dans la loi de Dieu selon t homme intérieur ; mais je sens dans les membres de mon corps une autre loi qui combat contre la loi de mon esprit \ il ajoute : Il n'y a plus de condamnation pour ceux qui sont en J . C, et qui ne marchent point selon la chair. L'orgueil est avec vous, il vous suit par- tout, il vous environne , mais il ne vous dominera plus : vous aimerez à jamais la gloire de J. C. au dessus de la vôtre et aux dépens de la vôtre : je veux être votre caution , soyez en paix là-dessus , et
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méprisez un ennemi si méprisable, quelque importunité qu'il vous cause.
Il faut vous dissiper souvent pour vous délasser : vous ne pouvez pas toujours être recueillie : mais rentrez souvent chez vous quand vous sortez hors de vous , et cherchez en tout la gloire de celui que votre ccEur aime. Votre état et votre santé ne vous permettent pas les austérités de la solitude : mais tâchez de vous faire violence tous les jours en quelque chose. Refusez à vos sens quelquefois ce qu'ils demandent , quoique innocent , afin de tenir toujours la chair soumise à l'esprit. O madame ! que les maximes des enfants de Dieu sont opposées à la Kiollesse et à la sensualité du siècle! Acceptez de bon cœur les souffrances que Dieu vous envoie : refusez quelque chose tantôt à la vue , quelquefois à l'odorat , d^autres-fois à l'ouïe , quand vous le pouvez , sans être remarquée ; soyez ingénieuse à crucifier votre chair en de petites choses. Cette application journalière que vous aurez à ne la pas laisser toujours en repos sera une vraie croix pour elle. Vous savez, madame, que les grandes austérités vous sont défendues : vous êtes îage , et j'espère que vous ne ferez jamais aucune indiscrétion qui puisse détruire
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votre santé. Je ne crains point la fausseté pour vous : je ne crains dans les affaires que la destruction de votre santé : vous ne vous y donnez point par passion , vous y cherchez la gloire de Dieu : et quoique votre attention diminue pour le recueillement et pour la prière dans ce temps- . là, vous n'en êtes pas moins unie à Dieu. Ce que l'on fait pour lui ne nous sépare point de lui , sur-tout quand on a soin de rentrer en soi-même après s'être répandu au dehors, et qu'on examine ce qu'on a fait d'après cette question , qu'aurois-je dû faire ? Je ne crains pour vous que Tépuisement.
Au reste , madame , la confiance que vous avez pour votre salut, jointe à la crainte de déplaire à Dieu dans les moindres choses , me charme et me ravit. Suivez la lumière de Dieu, quand elle vous montrera un mal à éviter , ou un bien qui est de votre état. Dans le doute , attendez que vous so)'ez plus assurée de îa volonté de Dieu , par le conseil de la prière : dites comme Samuel : P arle\y Seigneur ^ car votre servante vous écoute. Le zèle que vous sentez pour le salut des âmes , c'est la grâce des fondateurs et des institutrices. Vous en aurez, s'il plaît à Dieu , un jour . la récompense : j'aurai
bien
'a Maî>. de Maintenon; a$7
feien de la joie de vous voir placée auprès des Ste. Thérèse, Ceux par qui les âmes auront été instruites dans les voies et dans les devoirs de la justice , brilleront con:ime des étoiles durant toute Téternité.
Je me suis déjà bien apperçu de votre patience pour les personnes et pour les cho.es dont vous vous mêlez. Vous savez que cVst là le grand avis de St. Paul à son cher Timothée : le serviteur de Dieu doit être doux et modéré envers tout le monde, capable d'instruire , patient : il doit reprendre avec bonté et avec modestie ceux mêmes qui résistent h la vérité, dans l'espérance que Dieu leur pourra donner un jour Pesprit de pénitence , et les changera; et que revenant de leurs ég:^iements , ils sortiront des pièges du diable qui les tient captifs.
Je ne puis finir , sans vous témoignée combien je crains que les grandes affaires de cetre saison ne fassent une trop forte impression sur votre santé. Je sais que votre sensibilité est involontaire et inévitable , à cause de la vivacité de votre tempérament, qui ne sauroitrien perdre de tout ce qui peut mettre en peine ^ etk qui aucune prévoyance fâcheuse n^échappe : mais je croirois qu'il seroit bon que vous acceptassiez le pis aller en es*; Tome IX. ( I J ) M
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prit de sacrifice et d'abandon à Dîeuj Pour la personne du roi , au nom de Diçu 5 faites , Madame^ que , sans éclat , on ne néglige aucune précaution. II y a sur lui trop de marques d^une providence miséricordieuse, pour croire que nous le perdions : Dieu a sans doute ses desseins sur lui , et j'espère qu'il le conservera ; mais enfin , il faut prendre garde à tout sans paroître craindre. Et pour vous, Madame , rassurez- vous ; Dieu paroît aimer trop le roi pour vous le prendre sans Pavoir auparavant rendu meilleur , et sans lui avoir fait faire les biens qu^iî semble préparer. Consolez vous donc , et ouvrez votre cœur à la paix de Dieu. Si Dieu J'éprouve , ce n'est que pour le purifier , et pour lui faire expier ce qu'il a laissé faire à ceux qui ne sont plus : mais Dieu l'épargnera lui-même , et achèvera sori ©uvrage ; je l'espère , je le désire , et je souhaite de tout mon cœur que vous l'espériez pour votre consolation. Peut-être cette grâce est-elle réservée à vos prières et à votre foi ^ à àes prières vives et k iine foi persévérante.
A MaD. de MaïNTÉÎ^OH. lî^
LETTRE LXIL
Décisions sur Saint-r-Cyr.
DEux personnes , Madame , dans une grosse communauté comme ia vôtre, ne doivent point prévaloir dans une affaire comme celle en question. Il ne seroit pas juste de suivre leur inclination au préjudice de celle de toute la communauté ; car je regarde la communauté dans le»
autres , et celles-ci ne doivent être comptées pour rien : elles ne font point un partage , mais une singularité. Il faut savoir dans les bonnes choses se ranger au sentiment commun. Céder à ces singularités en pareilles matières , c'est autoriser l'entêtement. On. doit toujours croire qu'on n'a pas raison quand on est seul de son avis ; et s'opposer fortement dans une délibération où les autres ont d'ailleurs , Madame , tant de bonnes raisons, c'est se singulariser très-mal-àpropos. Je suis cependant , Madame , trèspersuadé que mes sœurs n'ont point en mauvaise intention ; mais il est bon qu'elles apprennent dans cette occasion quel parti elle5 auront toujours à prendre
Mx
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lorsqu'elles seront seules de leur opinion.' Vous vouiez, madame , que je décide : je îe fais pour vous obéir, et avec confiance, que nos très- chères filles ne me sauront jamais mauvais gré que je leur parle en père , et selon ce que je crois de meilleur pour eiles^
J'espère, madame, recevoir demain un ynot de réponse de votre pact sur la proposition que M. L. de Brisacier m'a faite , d'être un des évêques consacrants au sacre de M. Tévêque de Sens qui sç fera Dimanche prochain.
LETTRE LXIIL
Sur la rnahdie de son frère.
Ue je SUIS affligé , Madame , de l'état ou se trouve M. d'Aubigné , et de ne pouvoir accompagner M. de . . . . pour vous marquer moi- même ma douleur ! Dieu veut apparemment vous disposer aujourd'hui , madame , h lui faire ce sacrifice. Vous lui avez prêté nonseulement les secours d'une excellente Eœur , mais vous êtes sa mère par rapport h son saint, et vous avez la consolation de le voir mourir dans les sentiments d'un
A Mad. de Maîntenon. ^6t
clirétien pénitent. Vous lui avez donné un Ange Gardien qui l^a suivi par-tout , ( l'Abbé Madot , depuis évêque de Châlons ) et qui le conduit encore visiblement dans le passage de réternité. Il faut donc, madame, de votre part, achever ce que vous avez commencé , en i'aban-donnant avec confiance à son fidèle créateui. P;*ut il tomber en de meilleures mains ? Le Paradis est fait pour les pé~ ritents sincères : c'est là qu'il leur donne l'étole première, les habits de leur parfaite innocence, un nouvel être qui ne s'altérera jamais. C'est là qu'ils goûteront le festin délicieux, et les cantiques de joie qu'aucun changement , ni tristesse ne troublera jamais. Heureuse pénitence qui efface le passé , et qui fait si aisément trouver grâce devant un Dieu si puissant et si outrageusement offensé ! Heureuse mille fois la religieuse sœur , qui a aimé si tendrement et si chrétiennement son frère , et qui lui a ouvert le chemin de la pénitence en le faisant revenir de cette terre étrangère où il s'étoic perdu i Dieu veut de vous , madame , que vous lui offriez une victime que vous lui avez préparée , et que vous avez par votre charité rendue digne de lui. Un père dit , que dans les chrétiens Dieu couronne la fin , et non les
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commencements. C'est la fin qui décide de tout , selon cette parole de l'évangile : Celui qui aura persévéré jusqu à la fin sera saui'é. Je vais dans mon impuissance joindre mes prières aux vôtres et demander à Dieu, d'achever son ouvrage dans M. votre frère y et de vous fortifier encore pour tous \qs autres sacrifices que vous avez à lui faire.