‹ Lettres de Madame de Maintenon (volume 2)Chapitre 65 sur 80 · LETTRE LXVI · texte numérisé non relu

LETTRE LXVI

Sur sa conduite à V égard da prochain.

JE suis ravi , Madame , que vous ayez eu le courage de vous faire la violence que vous vous fîtes à la chasse. Dieu vous comptera les larmes que vous y versâtes , et l'obéissance aveugle que vous sûtes y pratiquer. La consolation qu'il vous donna dans le moment même de Pexécution , n'est qu'un foible commencement des récompenses qu'il prépare aux vrais obéissants. O qu'il est bon ^ de nous récompenser ainsi de ses propres dons , et de vous donner à vous tant de goût pour une vertu que sa grâce seule peut vous rendre agréable î

Ne pensez pas , Madame, que je prétende vous louer par là : quand vous ne me l'auriez pas défendu , la crainte seule, que i'aurcis de ternir par des louanges la perfection d'un ame dont les intérêts me touchent si sincèrement , me retiendroit : et je vous promets de bonne - foi que je ne vous louerai jamais. Je prétends donc uniquement bénir Dieu des grâces iquil vous fait, grâces dont vous devez

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vous estimer si indigne , grâces dont vousdevez craindre d'abuser , grâces qui sont si élevées au dessus de l'état où sa providence vous a mise dans le monde , grâces enfin , qui viennent de sa pure miséricorde, et qui doivent vous humilier profondément en même - temps qu'elles vous élèvent au dessus de vous-même. Car enfin , n'est-il pas juste que ce qui descend de lui jusqu'à nous , nous fasse remonter jusqu'à lui?

Je le loue donc de tout mon cœur de ce que vous travaillez toujours sérieusement à avancer PafFaire de votre salut.

Vous ne savez ce que vous êtes , me dites- vous : ne le démêlez- vous pas dans vos confessions ? Je crois avoir des marques suffisantes , que vous avez l'amouc de Dieu , que St. Paul dit être la fin de la loi de Dieu , qui naît d'un cœur pur ,, d'une bonne conscience , et d'une foi sincère. Vous faites bien de vous détourner des examens sur la sincérité de votre piété : elle pousse des feuilles et des fruits audehors , parce qu'elle a de bonnes racines au - dedans : je n'en répondrois pas avec autant de confiance , si je ne voyois votre cœur et vos œuvres. Non , je n'ai guère vu de personne plus aisée à connoitre que vous par ceux qui vous conduisent ;

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votre confiance ne vous permet pas de vivre cachée.

Que je suis aise que vous pensiez surtout à la mort , que vous vous y prépariez , que vous viviez dans Pattente de Tavénement de N. S. J. C. î O quel plaisir , quand nous lui entendrons dire dans cette gloire immense qui l'environnera : Vene\ , Us bien aimés de mon père y posséder le royaume , etc. / Concevez un peu quelquefois, autant qu'il est permis de le comprendre , quelle sera votre joie , de vous voir au nombre de ce petit troupeau fortuné, dont Dieu sera à jamais les délices.

Je suis étonnée , dites-vous , de la grâce de notre justification : et je ne puis jamais penser sans tressaillement à la facilité avec laquelle Dieu ma reçut ; mais quelle sera notre surprise à ce grand jour qui s'^ap" proche ! Je suis ravi que vous vous accoutumiez à vous mépriser , et que vous aimiez Dieu de plus en plus. Je garde quelques-unes des dernières feuilles de vos redditions, où vous me marquez vos dispositions générales , pour vous les représenter , si jamais vous vous refroidis? siez ; ce que je ne crois point.

J'ai trois choses principales à traiter au*jourd'hui avec vous : les entretiens tou-?-

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chant le prochain , le mépris du prochain^ et l'impatience.

Vous souhaitez être instruite sur le premier article dans un endroit de votre reddition de juin : vous vous accusez de cette liberté de parler , que vous n'avez pourtant que par complaisance. Dans un autre article de votre reddition de mai , vous me dites qu'il y a des occasions de parler fortement contre votre prochain : que vous avez toujours quelques scrupules : que cependant rien ne vous y porte que la gloire de Dieu et vos obligations envers la personne dont vous voulez le salut. Ces deux choses sont fort différentes. St. Thomas traite cette question : Je réponds ^ dit-il , que les péchés de parole dépendent principalement de Tinten» don de celui qui parle ,• et comme les dis^ cours particuliers contre le prochain tendent à noircir sa réputation , celui-là est vérité' hlement coupable de péché de médisance qui a cette intention : ce qui est ,^ dit ce saint , un grand péché y parce que la réputation est plus précieuse que les autres biens tem.po^ Tels , et qiCun homme flétri n'est plus propre à rien. C'est pour cela que le ^U Esprit dans l'Ecclésiastique dit : Aye\ soin de votre renommée : car elle vaut mieux gue les plus grandes richesses : ainsi, en soi |

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lu médisance est un péché mortel; conclut St. Thomas.

Cependant continiie-t-il y il arrive quelquefois que Von dit quelques paroles par lesquelles la réputation de quelqu'un est dimî^ nuée , mais sans dessein de nuire et même pour une bonne fin. Si c'est pour un bien nécessaire , et quon observe les circonstances qui sont charitablement à observer , ce n'est point un péché ^ et ce nest point une mé^ disance. Que si Von dit ces choses par légèreté ou pour une cause non nécessaire , ce n'est pas un péché mortel ^ à moins que ce que Von a dit ne soit grave et ne blesse considérablement la réputation du prochain , comme il arrive principalement dans ce qui touche V honneur et la probité : car ces paroles , d^elle - mimes , sont mortelles ^ et Von est obligé à restitution. Je n'ai fait jusqu'ici que traduire la décision de St. Thomas. Pour vous en faire l'application , il n'est pas nécessaire de vous dire de ne point parler du prochain 3 ni écouter ce qu'on en dit, à mauvaise intention : il me semble voir bien clairement que votre cœur est fort éloigné de ces vues. Je crois que vous devez écouter ce que l'on vous en dit , parce que dans l'état où Dieu vous met , il est nécessaire que vous conuoissiez ceux qui

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ont relation à la cour, Si néanmoins vous voyez quelquefois qu'il n'y ait point de nécessité , rompez la conversation , I si vous le pouvez. Vous pouvez en parler pour vous instruire , pour éclaircir des faits, pour prendre des mesures , ou des conseils nécessaires. Il faut observer néanmoins de n'en parler qu'à ceux qui peuvent donner des lumières utiles : mais pour écouter , vous pouvez tout entendre, à moins qu'il ne fût évident qu'il n'y a point de nécessité. Si ce qu'on dit est douteux , suspendez votre jugement : si après Pexamen que vous en aurez pu faire, vous n'avez rien de certain , dites au roi l'incertitude comme incertitude , quand il est nécessaire. Si l'on dit des choses publiques ou secrètes contre le prochain , que vous sachiez déjà , àhs que vous verrez qu'il n'y a point de nécessité d'en savoir davantage et d'en parler , souvenez - vous de cette parole de !N. S. Agisse^ vous-même envers les autres , comme vous voudriez qu'ils agissent envers ^>ous ; car c'est la loi et les prophètes. St. Matthieu , Chap. 7.

Vous pouvez juger de vos doutes passés et futurs sur ces principes ; et si voui avez omis de vous confesser de ceux danj lesquels vous aurez agi contre votre con-

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science , réparez vos omissions avant la première communion , en disant le nombre des personnes devant lesquelles vous auriez mal parlé sans nécessité ou avec un doute.

Je reviens à une règle que j'ai déjà touchée , et qui est d'un grand usage pouc vous , madame : Il y a deux temps ^ dit St. Bazile , dans lesquels on peut décou-^ vrir les vices et les défauts du prochain sans aucun péché : le premier est quand il s* agit de la correction da coupable : alors on peut s'entretenir de ses crimes avec ceux qui peuvent y apporter du remède. Le se^ cond ^ lorsqu^on découvre ses vices à ceux qui pourraient en recevoir quelque préjudice^ s''ils n'étoient avertis \ si par exemple , on connoissoit qu'il y eût du danger qu'il ne communiquât ses vices à ceux qui le fréqr;enteroient : ainsi St. Paul avertit Timothée de se garder d'un certain Alexandre, ouvrier en cuivre : Evite\'le , lui écrit-il , parcequ'il s'est fort opposé à la prédication de V évangile. N. S. n'a- 1- il pas découvert les artifices et la malignité des Scribes et des Pharisiens ? ne disoit-il pas à ses apôtres : Laisser^-lcs ^ ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles ?. ne les a-t-il pas appelles hypocrites , sépulcres blanchis y remplis de pourriture ,

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afin qu'on ne se laissât pas surprendre par leur fausse piété ?

Il est vrai que si l'on avoit lieu d'espérer qu'en faisant avertir le coupable, il se corrigeroit , l'on devroit prendre cette voie sans le décrier : mais s'il y a lieu de craindre de voir élevé aux charges un homme vicieux, il faut en avertir sans scrupule le maître, en lui disant sans exagération ce qu'on connoît.

Quant à ce qui regarde le mépris du prochain, c'est lui faire injustice de le mépriser pour les choses que Dieu a mises en lui : il n'y a que ce qui vient de l'homme pécheur qui soit méprisable , c'est- à - dire , le péché ; ainsi c'est une injustice ds mépriser son frère à cause de ses défauts naturels , ou pour les disgrâces , que l'on appelle de la fortune : celui qui est désagréable à nos yeux , qui a un esprit simple et grossier, dont l'entretien est ennuyeux, est peut-être plus agréable à Dieu que nous.

Nous devons conformer notre jugement à celui de Dieu : ainsi nous devons souverainement mépriser le péché, quand il est évident : c'est pour cela que St. Pierre , dans sa seconde épître, appelle ces hommes de Sodome , qui perséculoient Loth , des hommes abominables ;

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et les faux docteurs des chrétiens , il les nomme des animaux sans raison , et dit qu'ils sont l'opprobre et la honte de la religion. Je ne doute point , Madame , qu'il n Y ait des gens de ce caractère dans le pays où vous êtes. Si leur mauvaise vie étoit évidente , elle seroit constamment fort méprisable : l'on ne peut pas estimer ce qui fait la honte de la religion : mais dans l'incertitude , il faut suspendre son jugement : quand le dérèglement est constant , imitons le zèle de Dieu et de ses serviteurs : il hait le péché , et veut sauver le pécheur : il lui prête la main , et le rappelle à la bonne vie.

Il faut encore prendre garde , en voyant les vices des autres , de ne nous pas laisser aller à la présomption: car qu! est-ce que vous ave\ , que vous rCaye\ reçu ? et si vous rave\ reçu , pourquoi vous en glorifie 7^-v ou s ? dit St. Paul. Voilà , Madame , le chemin que vous devez suivre : il Qst temps de viyre de la foi.

Quand la prudence vous portera à omettre de petits biens , afin d'être plus en état d'en procurer de grands , cette prudence sera elle-même une œuvre de grand mérite et digne de grande récompense. Quand le zèle pour l'église ou p >ur l'état vous fera attendre les occ^*-

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sions favorables au bien public , cette attente et ce ménagement de votre zèle sera une grande œuvre bien récompensée. Lorsque vous prendrez sur vous dans les occasions importantes , et que vous sacrifierez à la gloire de Dieu votre temps, votre sensibilité ^ alors réjouisse'^ - vous : une grande récompense vous attend dans les çteux. Rien n'est perdu , madame :

to>at est écrit au livre de vie : Dieu rendra à chacun selon sesœuvres : ayez donc bon courage , et ne vous laissez pas gbattre par les travaux , ni même par les mauvais succès : c'est le travail que Dieu vous demande, de semer, de planter y d'arroser : l'acroissement est de lui , comme du souverain maitre de tous les événements.

Comme je vois votre journée pleine de bonnes œuvres et de travail, je ne crains point le relâchement, qui devroit naturellement suivre la dissipation et la multiplicité accablante des affaires de votre €tat : ce que l'on fait pour Dieu conduit à Dieu : ce que l'on fait pour Dieu vaut bien mieux que ce que l'on projette de faire : et dans un bon sens , les bonnes actions valent mieux que les bonnes oraisons : elles sont une meilleure préparation à la communion : car elles sont

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non-seulement la preuve de l'amour de Dieu , mais l'exercice même de cet amour. Ne craignez pas que Dieu vous abandonne au péché par l'accablement et les surprises de votre état : la charité continuelle et les bonnes œuvres vous préserveront de grandes lautes, et couvriront les petits péchés. Les bonnes œuvres sont la ruine des vices , la destruction du péché , la purification de i'ame et la paix de la conscience , le soutien des vertus , la vie de la gjrace , le gage certain de Téternité. Dieu se donne sans réserve à une carmélite qui vit d^ns une prière et une austérité continuelles: vous la pouvez surpasser , en priant moins et en faisant plus. O que la place que vous occupez dans le royaume de Dieu est grande ! qu'il vous est certain et aisé de vous avancer , si vous le voulez ! que vous êtes un grand spectacle aux anges et aux hommes ! qu'il vous est facile de vous enrichir selon la grâce , si vous êtes humble , patiente , courageuse , zélée , fervente en tout , douce , charitable , prudente , fidelle à Dieu dans les bonnes œuvres de votre état , invincible aux rebuts , difficultés , et contradictions que vous y rencontrez ; si vous , qui pouvez commander , vous êtes ravie d'obéir k Tome IX. (15) N

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votre Dieu ; si, enfin , au milieu des biens et de la prospérité mondaine , vous brûlez du désir des biens éternels î Communiez, madame , communiez souvent , communiez avec une pleine confiance ; faites, dans la communion , votre provision de forces et des vertus que vous prévoyez vous être les plus nécessaires : que Tautel et la table de J. C. soient votre asyle contre la dissipation du siècle : parlez à J. C. dans le temps de la Messe et de la communion , pour pouvoir ensuite parler au monde , selon ce que vous aurez entendu de votre divin maître.

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