LETTRE LXXIV
JE crains pour vous , madame , l'impression de îa misère publique , quoique je ne puisse m'empêcher d'être ravi de votre charité tendre pour les pauvres. Il n'est pas en mon poui'oir , dites- vous, de nêtre pas triste au milieu de tant de sujets d^ajfliction et d'inquiétude. Peut^on roir au tour de soi le scandale du siècle , la désolation de la guerre , les misères de ses frères qui sont dans d'extrêmes souffrances sans être affligée ? C'est là sans doute le caractère de la charité , le sentie ment des éius^ de pleurer sur les scati" dales , de gémir sur les plaies de l'église , de compatir à ses frères , c'est même un des sujets des plus légitimes d'afFiiçtion. Mais il faut cependant la modérer par la conformité à la volonté de Dieu.
Vous avez part , madame , à la béatitude de ceux qui pleurent , quand vous gémissez des misères de la guerre , et des souffrances du peuple. Vous participez aussi à ceux qui ont faim et soif de la justice , en désirant avec empressement îa paix générale qui est l'unique remède à tant de maux. Que je suis ravi de voir
'a Mad. de Maintenon. 309
i^ne vo'js ne tenez plus au monde que par îa sensibilité à la misère publique î Cependant au milieu de la joie que j'ai eue en vous allant marquer toute ma reconnoîssance du successeur que vous m'avex donné , vous m'avez fait une très-grande compassion : soiivenons-nofis ch ce que lesapôtres disoientà leurs disciples : C^est par beaucoup de p 21 nés et 4^affiîcdons que nous dei'ons entrer dans le royaume de Dieu, Je touche à la fin de ma carrière ^ et je vois que je n'ai pas assez souffert : îe temps du salut, madame, approche pour vous , comme pour moi. Mettons à profit nos souffrances : avançons à grands pas : à mesure que le jour finit : je le démanderai pour vous , madame , et pour moi , jusqu'au dernier soupir de ma vie. Personne ne vous est plus acquis , parce que personne ne vous a mieux connue.