LETTRE LXXV
Sur divers sujets,
ABandonnez , madame , tout simplement ce qui vous fatigue trop : il y en aura toujours assez , pourvu que vous
'jioLet. de m. l'E V. DE Chartîies
remplissiez la mesure de votre état. Vous ne devez pas reprendre les soins que vous dites avoir quittés depuis vingt ans. Nfe vous fatiguez point tant du soin des autres-: mais ne vous négligez point , de manieie à faire décrier les saints vos bons amis , qu'on rendroit responsables de tout ce qui feroit de Ja peine en vous. Donnez peu pour avoir beaucoup ; vous avez à gagner une ame par les choses innocentes , par des manières faciles , par urne dévotion gaie : ne lui laissez donc rien voir qui puisse l'effaroucher. Souvenez vous que , selon St. Paul , les austérités corporelles ne sont pas essentielles , mais que la piété sanctifie tout ce qui est permis et innocent. Ne vous contentez donc pas d'être gaie au-dedans , faites part de votre joie à ceux qui ont droit de vous en de»mander.
Craignez votre choix même dans le bien quand il peut y avoir quelque inconvénient. L'on fait beaucoup , quand on fait ce que Dieu demande avec persévérance et avec amour. Je crois que vousavez , quant à présent , votre mesure ; tikhez de la remplir avec joie , simplicité , humilité. Je ne vois point sans une grande consolation le penchnnt où la grâce vous por^e touchant rhumilité : ie sais qu'il y
A Mad. de Mai^teno^. yii
a des combats en vous : la vanité vous attaque souvent : vos redditions en font mention : mais Fhumilité vous défend mieux que jamais. Que le Dieu de paix , qui apprend si bien aux superbes à s'anéantir y soit à jamais béni d'un si grand don.
Si les bains dont vous me parlez , sont modestes , vous pouvez vous en servir.
Changez librement et hardiment votre ceinture ^n bracelet , quand cela vous convient. Il n'est point nécessaire , ma* dame , que la demi-heure de votre méditation soit de suite : Dieu en recueillera toutes î'^^s parties : ce qui est essentiel ,. c'est qu'elle soit humble et fervente ; et qu'elle soit du fond, du cœur. Ce seroit bien un vrai scrupule , si , étant toute la matinée , à l'église , les dimanches , vous doutiezsi votreoraison est faite. La prière n'est point une interruption à la prière : ce n'est pas quitter Dieu que d'être touj.ours avec lui. Je n'ai garde , madame, de vous ôter le pain des enfants ! je vous le conseille , cette année , aussi fréquemment que l'année passée , pourvu que vous soyez fidelle à ne faire sur cela aucune contrainte à votre santé. Après cela , communiez souvent : ce sera un motif et un moyen excellent de sanctit
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fîcati'on pour vous. Le bois sec n'est pas plus aisé à enflammer qu'une ame bien préparée n'est susceptible de ce feu divin , que le Sauveur est venu apporter sur la terre , et qui enflamme les iideles à la Sainte-Table.
J'apprends en ce moment que votre santé ne se rétablit point : et j'en suis dans une véritable peine. Je sais par expérience combien les maux d'épni^ement viennent d'une manière insensible , et à quel point ils sont opiniâtres. Il y a je ne sais com* bien d^annéts que je languis , pour avoir négligé ma santé dans ma première jeunesse. Votre santé , ni votre vie , ne sont à vous , madame! c'est un dépôt confié : vous devez en prendre le même soin que vous prendriez de celle d'un autre dans le mêfTie cas. Quand on fait autrement , ce n'est pas détachement de soi , c'est défaut de simplicité. Quant au danger de se flatter , on est entièrement à l'abri , en se laissant juger par le meilleur médecin qu'on prie de parler sans compliment. Pousser le scrupule plus loin , c'est vouloir être trop sage , et supposer que Dieu ne se contenre pas de la vraie droiture. Quand on a un naturel courageux comme le vôtre , on a plus de peine à s'appetisser et à se rabaisser à tous ces
A M AD. DE MaîNTENON. JI^
petits ménagements de santé , qui pa-« roissent des toiblesses et des relâchements, qu'à s'élever par grandeur au dessus de tous les besoin^^ Ainsi il y a plus à s'humilier, à devenir simple, et à mourir à soi dans cette conduite qui paroît un relâchement, que dans la rigueur qui n'épargne en rien le corps. 11 vaut mieux faire îa volonté de Dieu , en ménageant ses forces , que goûter sa présence : l'un est fidélité pour lui , l'autre est jouissance pour nous-mêmes. Vous tenez trop h cette présence apperçue et réfléchie de Dieu qui vous est donnée , et qui est biea moins Dieu pour vous , que l'accomplissement de son ordre. Ménagez donc votre santé , moins par les remèdes que par le repos et îa gaieté. Vous n'y perdrez rien pour l'intérieur , en préférant le paia le plus sec au lait le plus doux.