‹ Lettres de Madame de Maintenon (volume 3)Chapitre 10 sur 19 · DES U R S I N S · texte numérisé non relu

DES U R S I N S

LETTPxE PREMIERE.

De Mad, la Princesse des Ursins À Mad. de Mainte non.

Berhnga , a/f Juin 1J06.

ÏL a faîîu enfin , madame , sortir de Madrid. Mon Dieu ! quelle nouvelle à vous apprendre ! et comme Ton a voulu tenir bon jusqu'à ia fin , et ne rien faire connoitre à ce peuple de ses intentions ! notre départ s'est fait sans avoir les choses même les pins nécessaires. La reine a été sans lit , les premiers jours. Heureusement le chevalier de Bragelonne , qui commandoit le détachement

françois qui nous accompagne, en avoft

un tout neuf, qui se trouva très-à-propos.

Mais il ne fut pas si aisé de suppléer au

reste. Sa majesté n'eut que deux œufs pour

son souper , et ne fut guère mieux le

lendemain. La reine va à Burgos. Le

comte de Sanplevan, grand-maître de sa

maison , le marquis de Castel-Rodrigue

son grand écuyer , et le duc de Popoli un

àes quatre capitaines des gardes du roi ,

étoient du sentiment qu'elle passât à Pam-

pelune, où. elle auroit été plus en sûreté,

et par conséquent moins exposée à faire

une seconde retraite. Mais le roi , M.

l'ambassadeur , et M. le duc de Bersick,

ont préréré Buî'gos ; parce que c'est une

"ville de Castille , et que le dessein du roi

est d'y transférer ses conseils , croyant

par là retenir les peuples plus aisément

dans l'obéissance. Pour la reine , elle

auroit souhaité d'aller à Pampelune ,

persuadée qu'il n'y a plus que la force qui

puisse soutenir notre parti , et que ie roi

auroit été pins maître d'employer toutes

ses troupes , si elle avoit été dans un lieu

moins exposée aux ennemis. De plus ,

sa majesté regardoit comme une espèce

de soulagerrent d'être éloignée de toutes

sortes d'affaires Si elle eût passé promp-

tement dans la Navarre, elle Peut pu faire

ET DE MAD. DES UrSINS. 143

sans risque. Dieu veuille qu'elle n'en trouve pas davantage dans le chemin qu'elle va prendre ! Car il faut qu'elle passe après demain à Aranda de Dovero y qui n'est qu'à douze lieues de Ségovie. Je ne sais si nous ne devons pas craindre aussi que les nouvelles troupes qui viendront sur la flotte d'Angleterre ne débarquent qu'à Bilbao ', auquel cas , i! ne nous resteroit plus de retraite. Caries ennemis seroient plutôt que la reine à Vittoria : et les Miquelets , qui , selon toute apparene , auront fait révolter tout l'Arragon dans ce temps-là , ne nous permettroient pas de prendre un autre chemin. La situation de la reine , madame , est fort à plaindre. Elle n'a auprès d'elle que moi , La^afatce , une Duenna , et une femme de chambre- La disette d'argent l'a réduite à n'en pas avoir davantage. Elle avoit nommé une S'ennora de honor et la Tocadora comme les plus anciennes de ses dames. Elles venoient : mais , ayant demandé chacune cent pistoles à compte de ce qui leur est du , on s'est trouvé dans l'impossibilité de faire cette avance , dans un temps où tout ce que l'on peut avoir doit être réservé pour payer les troupes. Malgré ce petit nombre de domestiques , ce vovage ne laissera pas que de coûter beaucoup ,

144 Let. de Me. DE Maintenon

parce qu'il faut porter jusqu'à la moindre chose , et que par cette raison il y a pour près décent pistoles de voitures par jour. La plupart ont été prises à crédit. Cette dernière ressource ne sauroit durer dans l'état où sont les choses. Ainsi nous nous trouverons peut-être bientôt à ne savoir où donner tête. M. le cardinal Portocarrero ppuvoit y remédier , en donnant son consentement à un expédient qu'on lui avoit proposé. M. le cardinal Aquaviva a fait cm cette occasion tout ce qu'il a pu pour vaincre l'opiniâtreté de son confrère , nuis inutilement. M. le cardinal portocarrero avoit d'abord promis qu'il le feroit. Apparemment des gens de mauvaise volonté lui tournèrent la tête. Je ne sais , en vérité, madame , après uneteUe action , comment juger de son cœur. Chi vient de me dire qu'il s'est retiré à Tolède. Depuis mon retour , il n'est rien que je n'aie fait pour le ménager. Il m'avoit ni^me promis que si la reine étoit obligée de se retirer , il la suivroit par-tout , et il Pavoitxdit à sa majesté en présence de l'ambassadeur. Peut-être que la malheureuse affaire de Flandres , jointe à sa timidité naturelle , lui a fait prendre d'autres mesures. Le roi vient d'écrire à la rein? 3 qu'il la prioit d'envoyer ses

pierreries en France, ou pour les vendre , ou pour les engager. M. l'ambassadeur me mande que cela est absolument nécessaire. Ainsi , sa majesté les envoie par ce même courier ; et je les adresse à M. de la bourdonnaye , intendant de Bordeaux, qui se trouve présentement h.

Bayonne , comme M. Ameîot me le marque. Il y a parmi ces pierreries la fameuse perle appellée la Percgrina , et le diamant que les Espagnols nomment et Estanquo. La reine y a joint aussi toutes les siennes. C'est Vazet , ancien domestique du roi , qui est porteur de ce trésor. Je le fais accompagner d'un officier , qui a l'honneur d'être frère de lait de M. le duc de Berry , dont le chevalier de Bragelonne m'a dit beaucoup de bien. Ils vont avec le courier de M. l'ambassadeur 9 qui est un de ses secrétaires , auquel il se fie fort. Voilà tout ce que nous nous sommes imaginés de mieux , dans la nécessité où est la reine de conserver auprèsd'elleceux qui nous restent. Je crains biert qu'on ne trouve pas grand'chose sur ces. pierreries , à moins qu'on ne les porte à Paris. Je sais encore moins comment faire passer au roi d'Espagne l'argent que Port trouvera , le commerce des lettres dechange étant si fort interrompu. Il y a à la

j,\6 Let. de Me. de Maintenu

suite de la reine les duchesses de Médina Sidonia , de Veraguas , d'Ossone , de l'opoli, et plusieurs antres darnes ,, à qui sa majesté tait les amitiés qu'elles méritent , pour l'attachement qu'elles lui témoignent. Une si nombreuse suite cause beaucoup d'embarras pour les logements, et ne laisse pas un moment de libre à la reine et à moi : de sorte , madame , que je suis très-fatiguée. Cependant il faut prendre courage jusqu'à la fin , et mettre son espérance en Dieu. J'aurois encore ,. ce me semble , mille choses à vous dire ;. mais la plus importante est de vous assurer , madame , que je vous suis entièrement dévouée.

LETTRE IL

De Mad. de Maintenon à Mad. des Ursins.

Ce 4 Juillet 1706.

T'Ai à répondre à deux de vos lettres , «J madame ! l'une du 17 de Juin , l'autre du 14.

Vous voilà hors d'incertitude , et sortie de Madrid, C'est , madame , une grande

ET DE MAD, DES UrSINS. 147

démarche , et vous en connoissez mieux:

que moi toutes les conséquences. Je vous souhaite présentement à Pampelune. Il me semble que vous y serez en sûreté, en attendant que nos troupes se joignent à celles de sa majesté catholique. Mais, madame , nos ennemis sont bien forts par-tout , et chaque mauvais événement nous aitoiblit. Vos Espagnols nous trahissent, les Flamands nous abandonnent :

et Dieu paroît irrité contre nous.

Le maréchal de Tessé a fait de son mieux dans une entreprise qui n'étoit pas de son goût. Il a été malheureux , et il est bien juste de le consoler. On a voulu faire de même pour M. le maréchal de Villeroi. Et si vous saviez , madame, les marques d'amitié que le roi lui a données dans toute cette triste occasion , vous ne pourriez vous empêcher de blâmer votre ami de les recevoir si mal. Pour moi , je n'ai osé lui écrire , quand j'ai vu la manière dont il répondoit aux lettres du roi, Et je n'ai pu croire que les miennes ne fussent pas rejetées avec encore plus de dureté. Le maréchal de Villeroi n'est accusé que d'incapacité et de malheur.

Le roi a vu si sûrement et de si près le peu de confiance que l'armée a en lui ? €t les clameurs de Paris ont été si grandes,

148 Let. de Me. de Maintenue

qu'il a été forcé à ce changement , et qu'il se seroit toujours repenti , s'il ne l'eût pas fait. J'ai vu de près la violence que le roi s'est faite , et l'amitié pour le maréchal de Villeroi est encore plus grande que je ne la croyois. Il n'y a eu en tout cela , ni cabale , ni intrigue : je vous en réponds.

Ces changements de généraux font de nouveaux embarras. M. de Vendôme quitte l'Italie , et désole son armée par son absence ; dans le même temps que le prince Eugène reçoit une augmentation de troupes , et que M. de Savoie est sorti de Turin pour aller encore le fortifier de sa personne et de sa cavalerie , ou pour aller au devant de quelques secours par mer.

Le maréchal de Villeroi , outré et abatu , demeure chargé , pour quelque temps encore , de l'affaire si difficile de Flandre.

Le maréchal de Villars a tant fait de représentations pour n'aller pas en Italie, que le roi s'y est rendu , et y envoie M. de Marsin. Ils sont si éloignés les uns des autres , qu'il se passera bien du temps avant qu'ils soient chacun dans leur poste.

Paris et l'armée de Flandre sont rassoies depuis qu'on a nommé M. de Ven.—

ET DE MAD. DES UrSINS. 149

dôme. Dieu veuille qu'il réponde à ce qu'on attend de lui ! Il fera de son mieux : mais la besogne est bien gâtée.

Me voici , madame , à votre lettre du 2.4 Juin : et vous voilà sortie de Madrid 9 sans savoir quand vous y rentrerez* Il est bien sûr que c'est pour le mieux qu'on vous conseille Burgos. Mais je crois , par la suite de vos lettres , que vous irez à Pampelune : et il me semble que c'est où vous serez le plus en sûreté , en attendant que nos troupes arrivent. Vous aviez bien prévu , madame , que vous pourriez vous trouver dans de grandes extrémités , et bien éloignée des délicatesses et de l'abondance de Rome. Mais pourriez-vous vouloir que cette aimable reine fût sans vous ? Elle fait de nouveaux remerciments an roi son grand-pere de vous avoir envoyée en Espagne , et paroît sentir ce que vous faites pour elle. Vous êtes bien fine , madame, si M. le chevalier des Pennes dit vrai. Et les deux rois que vous trahissez ne pourroient gueres vous faire plus de mal, que les deux princes que vous servez. Ce qui revient de ce monstre, madame, est au dessus de tout ce qu'on peut dire , et il est affligeant de voir des François capables de telles actions.

l?0 Let. de Me. DE Maintenon

Jugez , madame , de ce que je souffre de vous savoir , avec la reine , manquant de tout , moi qui sens de la pitié pour ce qui s'appelle des misérables. Me. la duchesse de Bourgogne me lisoit hier votre lettre , qui nous coûta bien des larmes. Cette princesse m'inquiète fort d'être aussi pénétrée de douleur dans une grossese. Elle a pourtant du courage , et se contraint en public. Mais les bontés dont elle m'honore font qu'elle se répand sans mesure avec moi.

Il est bien vraisemblable que M. le cardinal Portocarrero n'a pas de bonnes intentions , de vous avoir refusé votre seule ressource. Les Anglois ne consulteront pas les curés : ainsi le cardinal ôte un secours au roi , et le donne à ses ennemis.

Je crains bien qu'on ne trouve pas grand'chose des pierreries de la reine : et je ne doute point des difficultés de trouver de l'argent et de le faire tenir.

Je sens une grande tendresse pour les dames qui ont suivi la reine. Plaise à Dieu que sa majesté se trouve en état de les en récompenser î Quelle extrémité , madame , d'en avoir laissé , pour n'avoir pas cent pistoies à leur donner ! Je ne sais que vous dire 3 madame , entre l'envie

et de Mao. des Ursins. i$#

que j'ai de recevoir de vos lettres , et celle que j'aurois que vous prissiez pour votre repos le temps que vous me donnez. Faites au moins comme vous avez fait cette fois-ci , en renvoyant le roi à la lettre que vous me faisiez l'honneur de m'écrire. Je vois tout ce qui passe par M. de Torcy. Ainsi , madame , ne mandez pas les mêmes choses. Je donnerois mon sang pour vous soulager et pour vous servir.

LETTRE III

De Mad. des Ursins à Mad. de Maintenon.

Barges , i5 Juillet 1J06.

LEs couriers ne passent point régulièrement à Burgos , madame ! et nous n'avons nos lettres qu'après qu'elles ont été à l'armée du roi. Cela me retarde le plaisir de recevoir les vôtres , et sera peut-être cause que vous n'aurez pas si souvent des miennes. Je ferai mon possible néanmoins pour me donner l'honneur de vous écrire toutes les semaines. Il y a beaucoup d'apparence , madame , que les

ï 51 Let. DE Me. DE Maintenon

affaires de ce pays nous fourniront à l'avenir des nouvelles plus agréables à vous mander. La malheureuse affaire de Flandreavoit achevé d'avilir les Castillans. Ils supposoient que les troupes de France ne repasseroient point en Espagne : et , à notre sortie de Madrid , les ennemis leur faisoient croire que leurs majestés catholiques nepensoient qu'à se retirer en France. De là est venue la facilité que quelques villes ont eue à rendre l'obéissance à l'archiduc , et c'est un miracle que le mal n'ait pas été plus grand. Aujourd'hui que l'armée françoise est quasi à portée de joindre le roi , tout le monde reprend courage. Ségovie s'est déjà armée contre les Portugais. Les autres villes s'associent pour se défendre y et fournissent ce qu'elles peuvent de vivres et d'argent. Les troupes Espagnoles marquent aussi tant de bonne volonté, que nous commençons à craindre que les ennemis n'abandonnent Madrid avant que nous soyons en état de les attaquer. S'ils étoient assez hardis pour risquer une bataille , le règne de l'archiduc finiroit bientôt en Castille. Peu de portugais retourneroient chez eux , et Sarragossene pourroit pas rester long-temps dans l'a révolte. L'Andalousie et les autres pro-

ET DE MAD. DES UrSINS. 153

vinces voisines font des efforts si considérables , qu'il ne paroît pas que nous ayons à craindre de ce côté-là, ni pour Cadix, Valladolid , qui sembloit branler, peutêtre par l'infidélité de quelque ministre, donna le 7 de ce mois une marque trèsauthentique de sa fidélité : car chacun sortit de sa maison , hommes , femmes et enfants , les armes à la main , et criant avec une telle fureur, Vive Philippe V+ et meurent les traîtres ! qu'on a regardé comme un bonheur, que cette démonstration n'ait pas été suivie de la mort de tous ceux qu'on soupçonnoit être affectionnés à la maison d'Autriche. Ces provinces-ci , toutes pauvres qu'elles sont „ s'efforcent d'amasser de l'argent pour donner au rot. Nous sommes déjà sûrs de huit mille pistoles : et quoique nous ne les ayons pas encore , j'en envoyai une bonne partie , il y a trois jours , à M. l'ambassadeur , ayant trouvé le moyen de me la faire avancer ici sur ma parole. Nous négocions une affaire qui pourra en produire quinze mille. Ce seroit un secours considérable dans ce temps de désordre , et dans lequel tout commerce est interrompu. On nous mande d'Arragon , que plusieurs grosses villes se sont associées pour se défendre mutuellement >

ï 54 Let. DE Me. DE Maîntenon

et pour attaquer mêmeSarragosseXe maï est que nous n'avons point d'armes à leur fournir pour leur argent , et que ces peuples en demandent. Enfin , madame, si Dieu nous aide à conserver les Indes et le royaume de Naples , nous n'aurons pas perdu beaucoup à sortir de Madrid.

Au contraire , leurs majestés , dans cet événement , auront vu et ux qui leur sont fidèles , et connoitront les gens qui favorisent leurs ennemis. La reine est trèsmal logée ici , et manque de tout. Elle le supporte avec tant de courage , que sa majesté n'y paroît pas sensible. Je ne sais en vérité , madame , s'il y a une autre princesse au monde qui sût comme elle trouver dans son propre fond de quoi se consoler d'une vie aussi pénible.

Je plains M. le maréchal de Tessé , et xl mérite vos bontés. Ce n'est point par sa faute assurément qu'on a commencé le siège de Barcelone un mois trop tard , et on ne sauroit lui attribuer les autres inconvénients qui ont fait échouer cette entreprise. On lui reproche de nous avoir fait sortir de Madrid , en ramenant les troupes par la France : mais il ponvoit arriver pis , s'il avoit trouvé les rivières débordées par l'Arragon.

Pour ce qui est de M. le maréchal de

ET DE MAD. DES URSïNS. I$f

Villeroi , je ne le reconnois point dans tout ce que vous me faites l'honneur de me dire de son procédé. Après tant de coups malheureux , il devoit être le premier à demander son rappel. C'est Punique parti qu'il avoit à prendre. Que les hommes sont à plaindre ! et qu'ils savent peu ce qui leur convient , madame, quand le désespoir dérange leur lumière naturelle ! Le roi me paroît encore plus grand , dans la pitié qu'il a de lui en cette occasion , que par toutes les autres vertus qui obligent ses propres ennemis à l'admirer. Et je suis très-fâchée que le public ne sache pas ce détail , preuve sans contredit que sa majesté est le meilleur ami et le plus honnête homme du monde. Je serai plus hardie que vous , madame ; car je vais écrire à M. le maréchal de Villeroi. Je vous enverrai néanmoins la lettre ouverte , afin que vous la supprimiez si vous trouvez qu'elle ne convient pas. Mon dessein est de le louer , comme s'il avoit fait ce qu'il auroit dû faire : n'étant pas permis , ce me semble , de blâmer extrêmement un ami si estimable et si malheureux.

Mon Dieu î que je crains que toutes ces désagréables affaires ne fassent trop de peine au roi, et n'altèrent sa santé î

Le reste m'embarrasse peu , parce que Dieu et sa majesté y remédieront. Mais je frémis, quand je pense à ce dernier malheur. I! y a sans doute y madame , de très-grands inconvénients à faire passer M. de Vendôme en Flandre. Tout autre général ne conduira point ses projets si bien que lui , et il est à craindre que son armée n'ait pas la même confiance en celui qui lui succédera. J'espère beaucoup néanmoins de M. le duc d'Orléans. Un neveu du roi se fera toujours adorer des troupes : et si Turin se prend , il se trouvera si supérieur aux ennemis , qu'il pourra facilement rendre tous leurs efforts inutiles.

Je n'ose imaginer les raisons qui ont empêché M. de Villars de passer en Italie. J'en trouverois peut-être qui me révolteroient contre lui. Tout bien considéré , je crois que le maréchal de Martin convient mieux dans cette place.

Le chevalier des Pennes mériteroit qu'on lui fît son procès , s'il ne prouvoit pas ce qu'il avance 9 quand on ne voudra pas le regarder comme un fou. Vous le croyez pis encore avec raison, madame!

et je suis persuadée que le roi ne pense pas différemment. Soyez donc seulement en garde, je vous supplie , contre l'usage

ET DE MAD. DES UrSINS. 157

<;ue quelques gens feront de ses extravagances. M. Âmelot m'écrit qu'il croit devoir m'avertir que cette affaire réveille mes anciens ennemis, et il me plaint fort d'être toujours en bute à des fous ou à des frippons. Je vous envoie , madame , la lettre que le chevalier des Pennes m'écrivit avant que dépasser en France.

Elle vous fera connoître le caractère du personnage , et qu'au moins il ne me regardoit pas pour lors comme une ennemie du roi d'Espagne Le procédé de cet homme-là passe tous mes raisonnements , et seroit capable de me donner de i'horreur pour tout le genre humain , si je Re m'érois mise en tête depuis longtemps de regarder la plupart des choses avec indifférence. Pour vous égayer un peu , madame , il faut que je vous fasse la description de mon appartement. Il consiste en une scu'e pièce qui peut avoir douze à treize pieds de tout sens ; une grande fenêtre , qui ne ferme point , exposée au midi , occupe toute une face. Une porte assez basse me sert pour entrer dans la chambre de la reine ; et une autre plus étroite , me conduit dans un passage tortu , où je n'ose aller , quoiqu'il y ait toujours deux ou trois lampes allumées , parce qu'ii est si mal pavé, que je me

158 LET. DE Me. DE MAINTENOtf

romprois le cou. Je ne saurois dire que les murailles soient blanches , car elles sont très-sales. Mon lit de voyage est le seul meuble que j'y aie , avec un siège ployant , et une table de sapin , qui me sert alternativement pour mettre ma toilette, pour écrire, et pour manger, la desserte de la reine , n'ayant ni cuisine , ni peut-être d'argent pour en tenir une. Sa majesté n'en fait que rire , et souvent j'en*ris aussi. Mais, au nom de Dieu ! que madame la duchesse de Bourgogne ne s'en afflige pas! car j'ai été encore beaucoup plus mal en voyage. L'espérance que j'ai que le roi d'Espagne battra avant la fin du mois les Portugais , s'ils osent l'attendre , me fait oublier qu'on peut être mieux. Et je donnerois encore mon lit pour que vous n'eussiez plus la fièvre. Je suis pénétrée, madame , delà confiance dont vous m'honorez. Soyez persuadée , je vous supplie, que jamais personne n'a été si absolument dévouée à une autre que je vous le suis.

La Princesse dés Ursins.

P. S. Je vous envoie , madame la lettre que la ville de Séville a écrite au roi , parce qu'elle vous fera plaisir. Les autres villes d'Andalousie mandent à peu

près

près la même chose , et paroissent trèsrésolues à demeurer fideiles àSaMajesté.

Le roi vient d'écrire à la reine que l'armée Portugaise ayant marché à Guadalajara , M. le duc de Berwick a jugé à propos de se retirer à Fiança : et Sa Majesté ajoute qu'il pourra bien aller jusqu'à Almansa , pour n'être plus obligé tde reculer , espérant d'y joindre bientôt toutes les troupes de France. Avon a surpris un courier des ennemis , par lequel on a su que l'archiduc vient à Saragosse, et que son dessein est de se joindre aux Portugais avec les troupes qu'il amené de Catalogne. Ainsi , madame , tout se prépare à une grande action , puisque nous devons croire que mylord Gaïowai risquera une bataille, s'il reçoit ce secours, à moins qu'il ne veuille auparavant aller à Madrid faire proclamer roi d'Espagne l'Archiduc. Nous nous flattons qu'il y sera mal reçu , qu'il verra qu'on ne donne point à un peuple un maître malgré lui , et qu'il faudra verser bien du sang Espagnol avant que de faire crier Vive l'Archiduc. Redoublez vos prières , madame , et celles de vos anges de Saint-Cyr : car nous en avons grand besoin. Je vous plains bien de voir plusieurs personnes de vos amis mourir ; et d'appréhender encore de perdre deux Tome VIL (13) H

\6p Let. deMc. deMaintenom

de vos filles de cette maison , dignes de votre estime , et de l'honneur de votre amitié. C'est , de tous les malheurs de la vie, celui qui me paroît le plus sensible.

LETTRE IV

De Mai. ie Main tenon à Mai. ies Ursins.

A Samt-Cyr , ce 18 Juillet \*JoS.

ENfîn , madame , nous eûmes hier des nouvelles d'Espagne , et toujours fort rnéuvaises , comme nous devions les attendre. Quel spectacle de voir cette reine éprouver à dix-huit ans le renversement d'un royaume , errer de ville en ville, chercher quelque lieu où l'on veuille la recevoir ! Mais il est encore plus étonnant, madame, qu'elle soutienne l'état où elle est, avec la soumission et le courage que vous me mandez. Cependant, madame, il me paroît bien difficile de se flatter de quelque espérance. Si vous perdez une bataille, tout est perdu dans ce moment. Si vous ne la donnez pas , vous perdez tout , peut-être un peu plus lentement ; mais vous perdez tout. Dieu

ET DE MAD. DES TJRSINS. tSi

veuille inspirer le roi et M. de Berwick ! Je soutiens toujours qu'il faut les laisser faire , et qu'on ne peut conduire de si loin. Nous ne l'avons que trop expérimenté.

Je ne puis m'empêcher de vous dire, sans que personne m'en ait chargée , que Mr. et mad. d'Albe montrent ici un grand zèle pour les deux rois. Us sont aimés et estimés dans ce pays-ci , et disent de bon cœur , vive Philippe VI et la reine ! dont ils content des merveilles. Mesdames Royales sont à Oneiile et non à Gênes. Jusqu'ici M. le duc d'Orléans mande de Turin que ce siège sera très long encore : de sorte, madame, que je meurs de peur qu'on n'y perde bien des gens*, et par les armes , et par les maladies qui viendront bientôt. Quelle cruauté que la guerre ! et pourquoi tous ces princes se persécutentils les uns les autres 5 et font- ils périr tant d'hommes ? Je suis dans une grande tristesse , et je ne vois rien que d'affreux. J'espérerois de votre côté , si nos trouves étoient en bon état quand elles joindront le roi : mais cela n'est guère vraisemblable. M. le chevalier des Pennes est un monstre : on ne peut l'appeler autrement. Je ferai savoir votre honnêteté par M. le cardinal de Janson y que je doisen tretenir à Marly. Le plus malheureux

Hz

l6l Let. de Me. ce Maintenon

des hommes, madame , c'est le maréchal de Villeroi. Il refuse la seule consolation qu'il pouvoit avoir par les bontés du maître , qui ne sont point changées pour ]ui. Le roi ne pouvoit se dispenser de faire ce qu'il a fait : et vous l'auriez conseillé , si vous aviez été ici. Je suis si accablée de chagrins , que je sens un peu moins cette aventure que je n'aurois fait dans un autre temps. Cependant je suis fâchée du parti d'aigreur et de sécheresse que le maréchal de Villeroi prend avec ses véritables amis. Plût à Dieu , madame , que vous fussiez bien paisible dans les royaumes d'Italie ! Lui seul connoît le dénouement de toutes ces malheureuses affaires. Je crois , madame , que vous en souffrez beaucoup. Mais je ne saurois croire que vous voulussiez que cette reine , que vous aimez tendrement , fût seule à Burgos. Je vis l'autre jour mad. de Caylus, qui me demanda comment notre cour étoit contente de vous; et qu'on faisoit courir des bruits à Paris , que vous étiez plus mal que jamais : que ces bruits donnoient de l'inquiétude à M. le duc de Noirmoutier , à qui vous écrivez fort peu. Je lui dis , madame , ce que j'en sais, et combien je le sais sûrement : et je la chargeai d'en rendre compte à M.

£î DE MAD. DES UrSIiSIS. 16}

votre frère. J'admire la rage et l'inutilité de ces diseurs de nouvelles. Mais, madame, nous avons présentement bien d'autres maux à souffrir.

Le roi est en parfaite santé. Notre Princesse est moins incommodée qu'à sa première grossesse. Que je suis fâchée que votre reine ne soit pas dans le même état ! les Castillans en seroient encore plus affectionnés. Je vous estime, madame, au delà de toutes les expressions. Je vous aime tendrement , et je ne puis vous le dire aujourd'hui avec un autre tour , ni aussi respectueusement que je le devrois.

LETTRE V

De Mad. des Ursins à Mad. de Maintenon.

Burgos , 3o Juillet 1706.

DEpuis que la reine est ici , madame , il n'a pas passé un seul courier pour la France en cette ville. On les a dépêchés du camp du roi , apparemment par Pampelune. C'est ce qui a fait que je n'ai pu avoir l'honneur de vous écrire que par des particuliers qui aîloient à

164 Leî. de Me. DE Maintenon

Bayonne. En ce moment il en passe un, du maréchal de Berwick , que Ton ne peut retarder : de sorte , madame , que je n'ai le temps que de vous dire que la reine est , grâces à Dieu! en bonne santé , malgré l'état violent où elle se trouve. En vérité, madame, quand je pense qu'entre aujourd'hui , demain et après demain , Sa Majesté Catholique doit donner une bataille d'où dépend sa gloire et sa couronne ; je vous avoue que je suis dans une si terrible agitation , que je n'ai de courage que ce qu'il m'en faut pour vous dire que je suis plus à vous qu'à moi-même.

P. S. Les prières publiques se font continuellement en cette ville , où Sa Majesté assiste tous les jours , et prie Dieu de bon cœur , je vous assure. J'espère qu'il protégera un prince et une princesse qui sont en vérité deux anges. Quelle joie, madame , sera-ce pour notre roi , s'il apprend que le roi son petit fils ait vaincu ses ennemis ! et quelle satisfaction pour nous , madame , qui prenons une part si sensible à tout ce qui a rapport à Sa Majesté ! Je n'ai le temps d'écrire qu'à vous , madame. Et encore , qu'est-ce que je vous écris , sur - tout dans de$

£T DE Mad. des Ursins. 165

circonstances aussi critiques que cellesci , et aussi të*on«Us en raisonnements ?

mmtm . ..^

LETTRE VI

De Mad. de Maintenon à Mad. des Ursins.

Saint-Cyr , ce 7 Août îJo6.

NOus sommes dans l'espérance du gsin d'une bataille , et dans une grande impatience d'en recevoir la nouvelle. Votre dernière lettre , madame , me transit , en me disant qu'il y va de la vie et de la couronne du roi d'Espagne. Et votre reine en a écrit une à mad. sa sœur qui m'a bien attendrie par la piété dont elle est pleine. En vérité , nous ne vivons pas , dans une telle agitation et nous en aurons pourtant encore pour quatre ou cinq jours. M. le maréchal de Villeroi arriva enfin hier au soir, et vit le roi dans ma chambre. Il n'y avoit que mad. la duchesse de Bourgogne et moi ; mais nous n'entendions pas la conversation. L'entrevue fut triste , et remplie de marques de bonté de la part du roi. Il m'amena le maréchal de Villeroi au mo-

166 Let. de Me. DE Maîntenon

ment où j'étois seule , notre Princesse n'y étant plus. Le maréchal m'a envoyé demander à me voir ici , et je l'attends. Il a vu M. de Vendôme sur le chemin, et a voulu le voir : il n'a nulle aigreur contre lui. Il n'est pas de même sur M. Chamillart. Il va à Paris pour trois ou quatre l'Ours ; et reviendra prendre le bâton , et faire â son ordinaire. Je crains qu'il n'essuie bien des désagréments de la part des courtisans , dont il n*a pas lieu d'être fort satisfait. M. de Vendôme nous a fort rassurés sur les affaires d'Italie. 11 prétend que Turin ne sera point secouru, et qu'il sera pris au commencement de septembre. Nous avons toujours de l'inquiétude sur la flotte , qui n'est pas encore partie. La tranchée n'étoit pas encore ouverte devant Menin le , 4 de ce mois.

Notre armée se rassemble. Dieu veuille la protéger ! Il est vrai , madame , que le roi auroit grand besoin de recevoir quelque bonne nouvelle. Il seroit bien sensible à la gloire du roi son petit-fiîs , et à son retour à Madrid. La satisfaction de la reine ne nous sera pas indifférente. Je ne saurois croire que Dieu ne se déclare pas pour eux. On ne cesse de prier ici pour leurs intérêts, depuis le jour de St. Jacques qu'on commença des prières particulière

ET DE MAD. DES TJRSÏNS. 1 6j

5 Août. Je vis hier ici M. le maréchal de Villerci très-affligé ; mais très-serftibîe aux bontés qu'il a retrouvées dans le rof. Il est aigri contre bien des gens, et je* crains qu'il n'y en ait qui se mêlent entre les uns et les autres pour les aigrir encore. On me dit hier au soir que la flotte ne doit se mettre en mer que !e 10 , et que la tranchée e^t ouverte devant Menin du 5 de ce mois. Dieu veuille , madame y vous conduire â Madrid ; et vous y donner du repos ! Personne ne vous est, madame , plus tendrement dévouée que je le suis pour toute ma vie.

LETTRE VIL

De Mai. de Maintenon à Mad. des Ursins.

A Sair.î-Cyr , ce 12 Septembre 1J06.

QUand vous vous donnez à cœur joie de m'écrire , madame , vous faites un très-grand plaisir au mien , sur-tout lorsque vos affaires vont un peu bien : il seroit à désirer qu'elles ne tirassent pas en longueur ; car je crains toujours la flotte pour vous , quoiqu'on assure que c'est nous qu'elle menace. On a peine à corn-

i68 Let. de M. de Maintenue

prendre son retardement. Je crois que la reine Douairière sera mieux en France ca'en Espagne : car , sans connoître sori 'caractère particulier , il me semble qu'il est très- vraisemblable çm'eUeest dans les intérêts de l' Archiduc. L n'y a guère d'apparence , madame, que nous ayons de bonnes nouvelles de Turin. La longueur du siège et les maladies ont arïbibli notre armée ; et M. le prince Eugène est bien près de M. le duc d'Orléans. Mon Dieu ! madame! que tout ceci est long, et qu'il paroît difficile de s'en bien tirer ! M. de Vendôme a pourtant une très-belle armée en Flandre , et pétille de faire quelque chose : mais le roi ne croit point qu'il soit à propos de rien hasardera la fin d'une campagne. Nous avons été bien surpris v madame , de voir le Sieur Orry contremandé : mais nous sommes rassurés quand nous voyons que cela s'est fait de concert avec vous. Je serois bien affligée si vous pensiez autrement que votre ambassadeur^ou qu'il pensât autrement que vous.. J'espère trouver de vos nouvelles en arrivant ce soir à Versailles. Le roi compte toujours de partir pour Fontainebleau le 2.3 de ce mois. Il y va par complaisance pour M. le Dauphin > et par chanté pour |g5 habitants de ce lieu-là, qui seront

ET DÉ MAD. DES UrSINS. 1^9

ruinés si l'on n'y va plus Ses plaisirs deviennent des œuvres de charité. La cour n'y sera pas si belle qu'à l'ordinaire : car notre Princesse y brille beaucoup , et elle demeurera à Versailles avec une grande partie des dames : de sorte que nous serons seuls , et très- affligés d'être éloignés d'elle. Le roi en est encore plus fâché que je ne l'aurois cru , et n'y auroit point été sans les deux raisons que je vous marque. M. le duc de Bourgogne y viendra aussi : mais je doute qu'il soit trois semaines sans retourner à Versailles. C'est toujours le plus saint et le plus amoureux des princes. Oui, madame, je passe à votre reine le défaut de vous trop aimer : elle peut le pousser trop loin , et je suis bien aise de l'avoir prévu. Certainement les deux Savoyardes feroient tourner la tête à nos princes si elles le vonloient. Je plains bien le roi d'Espagne d'être séparé de ce qu'il aime , sans en être consolé par une bataille. Je ne mérite point par moi-même que vous ayez de l'amitié pour moi : mais , en vérité , j'en suis digne par les sentiments que j'ai pour vous. Il est aisé à vos ennemis de vous attaquer i il leur est difficile de vous nuire.

i-o Let .de Me. de Maintenue

LETTRE VIII

De Mad. des Ursins à Mad. de Maintenon.

Burgcs , a3 Septembre \Jo6.

LA lettre que vous m'avez fait Phonneur de m'écrire , madame y de Saint- Cyr , du ii de ce mois , m'afflige par le peu d'espérance que vous m'y montrez qu'en prenne Turin , et par le mauvais état où notre Flandre se trouve par lesnouvelles conquêtes qu'y font nos ennemis. M. de Vendôme jngeoit plutôt par l'ardeur de son zèle pour nos rois , que par la possibilité qu'il y avoit , quand il àssuroit que M. de la Feuiilade se rendroir maître tle la place qu'il assiège, avant que M. le prince Eugène eût le temps de joindre M. le o'uc de Savoie , puisque le con:r? ire est ar: ivé. Mais > quelque habile général qu'il soit , je ne suis pas surprise qu'il ne* puisse pas deviner juste un évëtK n.ent si éloigné , et dont par conséquent il n'a pu démêler les principales cil constances qui elquefoisies

projets les plus assurés. Cela cependant ne doit point décourager , puisque M. le

ET DE MAD. DES UrSINS. 171

prince de Vaudemont m'a assuré depuis peu , que nos troupes sont encore très-supérieures en quantité et en qualité. D'ailleurs , elles ont à leur tète un bien grand prince , qui ne respire que la gloire , aussibien que le maréchal de Marsin qui sert sous son Altesse Royale. Je voudrois bien, madame , adoucir votre inquiétude y en vous mandant quelque nouvelle agréable de notre malheureuse Espagne ; mais je suis privée de cette consolation. Il est vrai que l'Archiduc s'en retourne à Valence , selon ce qu'on mande , et qu'il laisse la Castille libre de ce côté-là. Cependant cinq ou six mille Portugais qui étoient assemblés près de Saîamanque s'en sont rendus maîtres. Ils ont brûlé plusieurs églises : et non contents d'un pareil sacrilège , pour satisfaire leur fureur , les religieux d'un couvent de l'ordre de Saint- Jerôme qui étoient hors de la ville , et quis'étoient signalés par leur fidélité pour leur souverain légitime, pendant quêtant d'antres font des actions indignes de l'habit qu'ils portent , ont tous été égorgés. Je vous avoue , madame , que cette barbarie perce le cœur. La reine, qui vient dans cet instant de savoir tout cela , en est touchée jusqu'au vif: car son naturel , qui est excellent , ne lui permet pas de

171 Iet. de Me. DE Maîntenon

n'être pas infiniment sensible aux mauvais traitements qu'on fait à de si bons sujets. Toutes les particularités de cette funeste expédition ne sont pas bien éclaircies encore. J'aurai l'honneur , madame , de vous répondre par Ja première occasion à quelques articles de votre lettre du 11 y et sur-tout de Mr. Orry. Je vous assure fort y en attendant , que Mr. Amelot et moi ne cesserons pas d'être unis. J'appréhende furieusement notre retour à îvîadrid ; car, quoique je sois très-aise d'y voir leurs majestés catholiques, et d'y jouir en mon particulier d'une aussi bonne conversation , que celle de cet ambassadeur , elle me devient insupportable quand il me parle d'affaires. Je crains toujours d'être trompée et de me tromper : je sais d'ailleurs que cela me fait haïr ; et il est impossible qu'à la longue , l'on ne s'attire Paversion des gens qui ne veulent que le désordre , et qui fuient plus que la mort la dépendance du prince auquel ils doivent obéir. A> ez soin , madame , de votre santé , je vous en supplie. L'air de Fontainebleau ne vous est pas, je crois , trop bcn : je voudrols que le roi eût pu se dispenser d'y aller y et qu'il n'eût point quitté mad. la duchesse de Bourgogne. Je comprends fort qu'on aime à la voir , et à vivre avec elle.

ET DE MAD. DES UrSINS. 173

LETTRE IX

De Mad. des Ursins à Mad. de Maintenons

Madrid > 19 Août , i7î3o

IL s'en faut de beaucoup , madame , que toute la Catalogne soit soumise..

Barcelone et Cardone persistent dans la rébellion ; et les Allemands ont fait connoître en cette rencontre qu'ils ne sont pas fort religieux observateurs de leur parole* "Sa Majesté Catholique en a informé le roi , et l'a prié en même- temps de l'aider des choses dont elle manque, pour forcer ses infidèles peuples à rentrer dans leur devoir , et elle l'espère de sa bonté et de sa tendresse. J'ai cependant lu au roi et à la reine tout ce que vous m'avez fait l'honneur de nf écrire d'obligeant p« -nr leurs Majestés. L'état de votre sanié , dont je ne suis point contente , troubleroit fort la mienne ; si je ne faisois réflexion que vous vous êtes sou vent trouvée attaquée et afrbiblie , et que vos forces sont revenues assez grandes pour vous en étonner vous-même. Je ne serois

174 Let. deM6. deMaintenon

trop fâchée , madame, d'être témoin des galanteries que Mr. de Pontchartrain fait à Mad. sa femme , et que Mr. le chancelier devint son rival. Je trouverois cela assez amusant. Il faut bien quelquefois se faire des idées agréables pour se délasser des choses sérieuses. Aurois-je oublié , madame , de vous faire part du soupçon très-mal fondé de milord Lexington ? II s'imagina que j'apportois du retardement pour mon propre intérêt à la conclusion du traité du commerce entre S. M. Cath. et S. M. Br. , qui par conséquent retardoit la paix ; fondé sur ce qu'on ne lui donnoit point de réponse aussi-tôt qu'il l'auroit voulu. Quand toutes les difficultés furent applanies à sa satisfaction , il fut si honteux d'avoir mal jugé de mes intentions , qu'il vint de la meilleure foi du monde m'en demander mille pardons, disant qu'il savait même que j'avois employé toute mon habileté pour qu'on finît cette affaire. Il me confessa qu'il avoit écrit ses téméraires jugements en Angleterre , et qu'il les avoit communiqués à Mr. de Bonnac pour qu'il en fît autant à la cour de France. Et je suis si satisfaite de la sincérité de son procédé , crue je l'en ai plus estimé depiis. Je ne sais si cet envoyé m'a rendu autant de

ET DE MAD. DES UrSIKS. 1J$

justice. Il auroit plus de tort qu'un autre s m'ayant plus d'une fois sondée , et connoissant mon désintéressement et mon zèle sans bornes pour nos rois , et s'étant servi de moi en plusieurs rencontres , et ayant eu sujet de remarquer que je\yais toujours au bien. Vous regardant comme la meilleure de mes amies , madame , permettez-moi de vous demander comme une preuve de l'honneur de votre amitié , de me parler franchement lâ-dessus. Je n'en ferai aucun mauvais usage. Je pardonnerai le mal qu'on m'a voulu faire : eC je vous proteste que la seule raison qui excite ma curiosité , ne vient que du désir que j'ai de régler ma conduite à l'avenir avec un homme que vous saviez mieux que personne , madame , que j'aurois voulu servir de tout mon cœur , et qui y auroit si mal répondu : ce qui ne me seroit nullement nouveau. Encore une fois , je vous supplie instamment de vouloir bien m'éclaircir ; ou de me dire : Non , madame , je ne vous répondrai pas , qui est un langage que vous m'avez appris à comprendre» Mon dévouement pour vous et ma reconnoissar.ee dureront autant que ma vie.

P. S. Il est revenu au prince de Robecq que Mr. le comte de Solre veut exiger de mad. sa femme deux choses très-

tyê lET. DE Me. DE MAINTENON

déraisonnables ; et que c'est ce qui cause le retardement du départ de la mère et de la fille : ce qui les fâche extrêmement, D'ailleurs, madame, il est de mauvaise grâce qu'une dame , q,;e la reine a fait l'honneur de nommer pour être à elle , fasse paroîtresi peu d'empressement pour occuper cette place. Je me garderai bien de juger de si loin qui a tort , de Mr. ou de Me. de Solore, que j'honore tous deux, Mais je ne puis m'empêcher de désirer que leurs contestations finissent , ni de vous supplier de vouloirbien contribuer à cette bonne œuvre , soit par vous même , ou par quelques-uns de vos lieutenants auxquels vous êtes en droit de commander. Mad. la maréchale de Noailles > cousine germaine de Me. la comtesse de Solre , est très-efficace dans ce qu'elle entreprend. Elle pourroit, ce me semble , être chargée de cette commission ; puisqu'elle n'exigera rien que de juste et de propre à radoucir les esprits d'une famille qui lui est si étroitement alliée , et qui ne doit pas donner des scènes au public. Mes yeux sont toujours malades : je les perdrai peut être: mais je ne veux pas m'afrliger d'avance. Lettre de madame des Ursins , qui annonce la naissance d}un prince plus beau que le prince des Asturies.

ET DE MAD. DES UrSINS. 177

Lettre de la même pour presser le di'pir'î de Mr. Heh'etius , que le roi d'Espagne envoie chercher pour la reine.

Lettre du 10 mars 1 7 17. Madame des Ursins rend le témoignage le plus avantageux à la conduite de Mr. Helvetius.

LETTRE X

De la mîme à la mime.

Au Fario , 2J Juillet 1714,

TE ne sais pourquoi, madame , je n'ai •J point reçu de vos lettres îe dernier ordinaire. Je crois qu'il faut que je vous fasse mon compliment sur ce que Mr.

Voisin est chancelier , puisque l'on dit que vous avez toujours conservé une estime et une amitié particulière pour lui , depuis qu'il s'est mêlé des affaires de Sainr- Cyr et de celles de Mrs. de Cayîus , ayant eu occasion parla de connoître toutes ses bonnes qualités. Ses amis se réjouissent que le roi l'ait trouvé digne d'être revêtu d'une charge si importante et si honorable ; et ceux de son prédécesseur Je louent de s'être dépouillé , pour ne plus penser qu'à une vie tranquille. Des

ïy8 Let. DE Me. DE Maintenon

sentiments si différents font voir que la plupart des choses ont deux faces , et que chacun les interprète selon son humeur , ou selon ses intérêts. Mr. le maréchal de Berwick a cru que Mr. Orry étoit plus nécessaire ici qu'à l'armée : c'est pourquoi il est revenu. Mr. le duc de Popoli y est aussi depuis hier. Sa Majesté Catholique , madame , pour faire ccnnoître qu'elle a été contente de la conduite qu'il a tenue en Catalogne , l'a honoré aujourd'hui de l'ordre de la Toison : et cela a été approuvé. Mr. le duc de Berwick écrit au roi d'Espagne que le siège s'avance , et qu'il espère qu'il sera bientôt fini. Je serois bien fâchée pour l'amour de lui et de toute l'armée , qu'ils eussent des chaleurs aussi piquantes que celles que nous avons , depuis peu : car cela l'incommoderoit fort. Malheureusement pour moi , elles m'empêchent de dormir : et comme il n'y a point d'endroits où on pense plus que dans ses draps et où les tristes réflexions du passé se rappellent plus vivement à la mémoire , j'aimerois mieux les passer debout. Je souhaite que les vôtres soient plus tranquilles , et que vous m'aimiez toujours un peu .

LETTRE XL

De Mad. de Maintenon à Mad.

des Ursins.

Fontainebleau , 17 Septembre 1714.

NOus partageons bien vos inquiétudes , madame > sur le siège de Barcelone, et nous attendons avec une extrême impatience quel aura été le succès de cet assaut général qu'on y devoit donner ces jours-ci. Je vous crois en repos présentement sur la santé de Mr.

le Dauphin. Il est vrai qu'il ne fait que trop ressouvenir de mad. la Dauphine. II est plus beau qu'elle n'étoit : et il en a toutes les grâces , qui valent mieux que la beauté. Si tous les ministres avoient l'esprit aussi solide que Mr. le chancelier , les affaires seroient aisées à mener. Je me confirme tous Iesjours dans la bonne opinion que j'ai de lui. Vous et moi , madame , vivons, si je l'ose dire, dans le pays des révolutions. Mr. le cardinal del Giudicé nous a paru ici une trèsbonne tête , très-affectionné au roi son maître, tendrement attaché au prince des

ï8o LET. DE Me. DE MAINTENOlf

Asturies , et rempli d'estime pour vous , touché du mérite et de la bonté du roi , pénétré du désir de conserver l'unicn entre nous deux rois : et tout cela , madame , nous préparoit à sa disgrâce. Le maréchal de Villeroy a été comme exilé , malheureux , brouillé avec son maître ; et le voilà comblé d'honneurs et de marques de confiance , qui le charment du côté de l'amitié > et qui l'enrichissent plus qu'aucun autre grand seigneur. Nous l'attendons jeudi a.o de ce mois. Je crois que le maréchal de Villars arrive aujourd'hui , charmé de ce qu'il vient de faire , et toujours engoué du prince Eugène ; mais avec le chagrin de n'avoir pas hérité de Mr. de Beauviîliers. Il n'y a que pour notre pauvre roi et reine d'Angleterre , qu'il ne se fait point de révo- Jution. Et cette nation remuante demeure en repos depuis vingt-six ans. Elle recommencera peut-être à se brouiller , quand elle aura un roi ; ce qui doit être au premier jour. La description que vous me faites de la reine d'Espagne est trèséquivoque. Un mot, quand vous l'aurez vue , m'en donnera une juste idée. Le latin , l'allemand , l'espagnol , le françois , la danse , la peinture y sont d'agréables talents , quand ils se trouvent avec de

ET de Mad. des Ursins. igr

îa piété et de la raison. S'ils sont seuls , je n'en fais pas grand cas, ni vous non plus. Me. la princesse dlipinoy retourna hier à Paris , pour faire demain les noces de Mlle, de Verchis. E:!e doit la ramener ici , bien résolue de la garder , et de ne la point lâcher dans notre cour. Elle a assez de courage pour soutenir cette résolution ; ce qui est bien rare , mais pas sans exemple. Mr. d' Antin a toujours dans le jardin de Diane un grand cabinet paré et éclairé pour le jeu de tous ceux qui veulent y venir : l'électeur y joue tous les jours , et nos princesses toutes les nuits ; c'est- à - dire , mad. la duchesse et ses filles. Me. la duchesse de Berry se renferme fort dans sa maison , et ne marque pas qu'on lui fasse plaisir quand on va lui faire sa cour. Me. la duchesse d'Orléans conserve sa grossesse , et s'en trouve bien : elle me fit l'honneur hier de venir chez moi : elle joua au piquet , et n'avoit rien à me dire. La grande princesse de Conti reçoit chez elle ce qu'il y a de plus grava à la cour en hommes et en femmes. Le roi , qui jouit d'une parfaite santé , est plus engoué que jamais de Fontainebleau , oii il s'est fait le plus bel appartement qu'on puisse voir. Et voilà par quels plaisirs nous tâchons d'abréger le songe de la vie ! Je

ï§2 Let. de Me, DE Maintenon

ne veux point , madame , vous dire de mes nouvelles , car je ne ferois par là que m'attirer vos remontrances. Vous entendrez bien ce que je pense : Mais connoissez aussi clairement Pattachement et le respect que j'ai pour vous.

LETTRE XII

De Mad. des Ursins à Mad. de Maintenon.

Ce 29 Septembre 1714»

CArdone s'est enfin rendu , madame , à discrétion, après quelques fanfaronades mal soutenues. 11 ne reste plus rien dans la Catalogne qui ne soit soumis. Et l'on a quelque lieu d'espérer que Majorque suivra l'exemple de cette place: ce qui est bien à souhaiter , puisque cela épargnera la vie aux gens qui iront l'attaquer. Le roi d'Espagne a donné la Toison à Mylord Toynmoth , qui lui a apporté les détails delà prise de Barcelone, et a accordé à Mr. le maréchal de Berwick quelques autres grâces qu'il lui avoit demandées pour un autre de ses enfants, et pour quelques principaux domestiques , étant bien-aise de lui faire quelque plaisir. Ce

général

général a eu l'honneur d'écrire à S. M. , qu'il viendront lui faire sa cour à Madrid , où il sera reçu a ec les témoignages d'affection et d'estime qu'il mérite. La nouvelle reine entrant dans ce royaume est bienheureuse de n'y plus trouver de guerre, Celle que nous avons perdue ne se seroit pas sentie de joie de jouir de la paix, après avoir essuyé des cruelles peines de toutes manières. Dieu lui réservoit apparemment une plus parfaite consolation.

Vousm'en donnezune, madame , en réassurant que le roi et M. le Dauphin se portent bien. Rien n'est plus agréable que ce petit prince ; et M. le prince de Cellamare , qui arriva ici hier de Buugos , où il a laissé M. le cardinal de! Giudicé , m'a assuré que le peintre ne l'a point flatté. Je voudrois fort qu'on pût trouver les moyens d'ajuster l'affaire que s'est faite le cardinal en cette cour , en conservant l'autorité du roi son maître. Je ne sais si on pourra en venir à bout : on y tra* vaille avec bonne intention de réussir. Je suis ravie , madame , de vous voir tous les jours plus contente de la solidité de l'esprit de M. le Chancelier , parce que rien n'est plus rare. Cependant rien n'est plus imponant pour le bien de l'état, auquel toutes sortes de raisons doivent i'at- Tome VIL (13) I

î^4 L«T. DE îvÎAD. DE MAîNTENON

tacher. Plus je vis , et plus je vois qu'on n'est jamais si proche des revers de la fortune que quand elle favorise , ni si près d'en recevoir des faveurs que lorsqu'elle nous maltraite. C'est pourquoi , madame , si l'on avoit de la sagesse , on recevroit avec modération son inconstance. Je crois que M. le maréchal de Vilîeroi a trop de tendresse pour le roi , pour exercer cette vertu dans tons les témoignages de bonté qu'il lui donne. Seroit-il possible que M. le maréchal de Villars eût assez de regret de n'avoir pas hérité de M. de Beauviîliers , pour que son bonheur en fût troublé ? On ne parle que de l'amitié qui est entre lui et le prince Eugène. J'appréhende fort , madame , que le roi et la reine d'Angleterre n'éprouvent point en îeurfaveur l'inconstance naturelle des Angîois. Notre religion me paroît un obstacle invincible à leur rendre la couronne qui leur appartient , à moins qu'il ne plaise au Seigneur de s'en mêler.Quelie affreuse situation que la leur î Je n'y saurois faire de réflexion , sans m'attrister vivement. Je loue infiniment le courage de Me. la princesse d'Epinoy , du parti qu'elle a pris à l'égard de Mlle, sa fille. Quelque difficile qu'il soit à soutenir , elle n'est capable que d'en prendre de bons. Elle

ET DE MâD. DES UrSINS. ï$$

me marque souvent , madame , les obligations qu'elle vous a , et les ressent autant qu'elle doit. Je me souviens qu'autrefois les dames jouoient un peu le jour , et les hommes la nuit. Vous m'apprenez que la mode en est changée, sans que j'en sois surprise. Il est plus obligeant pour vous ^ madame , que Me. la duchesse d'Orléans aille chez vous sans avoir rien à vous dire, que si elle vous visitoit pour vous demander quelque grâce. C'est signe qu'elle se plaît en votre compagnie. La .sienne m'a paru très-aimable quand elle étoiten liberté : avec son air endormi et froid y elle dit des choses fines et qui plaisent. Il convient tout- à-fait à Me. la princesse de Conti de représenter dans son appartement avec des personnes graves , et il seroit à désirer que chacun remplît aussi dignement son personnage. Le mien est plein de choses grandes , riantes , singulières , et désagréables. Vous ne faites point trop mal de ne me point dire de vos nouvelles , si vous ne voulez point mettre ma patience à bout. Je vous comprends malgré votre silence : comprenez de même , je vous supplie , jusqu'où va mon attachement tendre et respectueux pour la plus charmante amie du monda,

i86 Let. deM6. deMaintenon LETTRE XIII.

De la même à la même.

Toh\etu , 10 Janvier ijib>

VOus avez dû être bien étonnée , madame , si vous avez appris le traitement que j'ai reçu de la reine d'Espagne , quand je devcis m'attendre à un tout différent. Sa Majesté m'a chassée honteusement , en me disant des injures , à Jadrague , où le roi d'Espagne m'avoit ordonné d'aller pour lui témoigner son impatience de la voir , et pour lui présenter une lettre de sa part , extrêmement obligeante. J'ai l'honneur , madame , d'en informer le roi. Comme je ne doute pas qu'il ne vous la communique , je ne vous répéterai pas la même chose. Je ne sais comment j'ai pu résister à toutes les fatigues du voyage. On m'a fait coucher sur la paille, et jeûner d'une manière bien opposée aux repas que j'avois coutume de faire. Je n'ai pas oublié dans le détail que j'ai pris la liberté d'écrire au roi , que je ne mangeois que deux vieux œufs par jour. J'ai cru que cette circon-

ET DE MAD. DES URôTNS 187

stancel'exciteroit à avoirpitiéd'une ridelle sujette , qui ne mérite , ce me semble par aucun endroit , un pareil mépris. Je vais à Saint- Jean de-Luz, pour me reposer un peu , et savoir ce qu'il plaira au roi que je devienne. Je pense , madame , qu'il seroit tort à propos qu'on m'envoyât en ce lieu- ci quelqu'un de votre cour , auquel vous puissiez vous fier , et moi aussi , puisqu'il seroit bon que je lui parlasse à cœur ouvert sur plus d'une matière soit , de France , soit d'Espagne. Je mande à M. de Torcy à cet égard à peu près la même chose. Permettez- moi, madame , de vous adresser ma lettre pouc notre ami M. le maréchal de Vil'eroi. Je me flatte qu'il ne sera pas insensible k tout ceci , et que ma situation l'affligera. Honorez-moi , madame 5 de votre précieuse amitié. Elle me soulagera de tout.

LETTRE XIV

De la même à la même.

Samt-Jean-de-Lu\ , 20 Janvier 171$,

COncevez - vous bien , madame , la situation où je me trouve ? traitée à la vue de toute l'Europe , avec plus

jS8 Let. deM*. deMajntenon

de mépris par la reine d'Espagne , que si j'étois îa dernière des misérables ! Je suis pourtant une des premières sujettes du roi , envoyée à la cour d'Espagne pour y occuper les premières places :

honorée avec succès de la confiance des deux plus grands monarques du monde.

Et l'on veut me persuader que le roi a agi de concert avec une princesse qui m'a fait traiter avec tant de cruauté ! Je regarde donc ces bruits comme une preuve de la noirceur d'une infâme cabale qui a juré ma perte. C'est ce qui m'a déterminée à prier M. de Lanti , (i) mon neveu , d'aller à votre cour découvrir au roi tout le mystère de cette surprenante affaire , dont les suites pourroient être

(i) M. le duc de Lanti a les originaux de h plupart de ces lettres. Je tiens la copie que je dqnne au public , de feu M. le président de Montesquieu. Dans le recueil de M. le duc de Lanci , il y 3 une lettre de l'an 1709 , où il est parlé d'une cabale , mais assez obscurément ; une autre «lu S4 avril 171 3 sur 1 éducation d'un prince , et sur les qualités de son gouverneur , qui est un chef-d'œuvre ; et quelques-unes où Me. de Maintenon désapprouve fort le crédit qu'on avoiî donné en Espagne à M. Orry , et la prétention d'une souveraineté qui faisoit retarder la signa-» îure de la paix avec les Kollandois,

ET DE MAD. DES UrSINS. 189

dangereuses , si Sa Majesté n'en coupoit promptement la racine. Il aura l'honneur de vous en faire aussi le détail. Car j'ai trop bonne opinion de vous , madame , pour soupçonner que vous lui refusiez votre porte. Cet événement est trop singulier pour qu'il vous soit permis de suivre les coutumes établies dans toutes Jes cours, de tourner le dos à tous les malheureux. Et d'ailleurs votre grand cœur s'y opposeroit. Vous pourrez le questionner. Il vous rendra bon compte de tout : il a de l'esprit et de la discrétion. Je crains pour mes trois princes dont on ne ménage pas assez la conservation , et je. tremble pour leur père. J'attendrai les ordres du roi à Saint-Jean- de Luz , où je suis dans une petite maison sur le bord de la mer. Je la vois souvent agitée , et quelquefois calme : voilà les cours t voilà ce que j'ai vu , voilà ce qui m'est arrivé , voilà ce qui excite votre généreuse compassion. Je conviendrai facilement avec vous , qu'il ne faut chercher la stabilité qu'en Dieu. Certainement on ne peut la trouver dans le cœur humain ; car qui étoit plus sûre que moi du cœur du roi d'Espagne ?

M. le maréchal de Villeroi , qui ne se vante point de ses bonnes actions , ne

ioo Let. de Mad. de Maintenon

vous aura peut-être pas dit qu'il m'a envoyé une lettre de change. Ce procédé répond au reste de ses vertus. Je n'aurois pas fait difficulté de m'en servir , si j'en avois eu besoin. Mais le roi d'Espagne y avoit pourvu en me dépêchant un Courier à Lerma , pour me porter de l'argent. On continue à Bayonne à insinuer , autant qu'on le peut , que le cardinal del Giudicé est autorisé du roi dans tout ce qu'il a fait contre l'autorité de Sa Majesté Catholique. Je n'ai point ouï parler de lui ; quoique j'ose dire qu'il m'ait dit , et répété cent fois à tout le monde t que sa maison et lui m'avoient des obligations infinies. Le voilà donc du nombre de mes ennemis ! Depuis quatorze ans que j'ai été en Espagne , je puis avancer que je ne m'en suis point fait d'autres que ceux que j'ai connus pour l'être de nos àeux rois. Cependant vous m'avertissez que tout est partagé y entre mes ennemis qui triomphent , et mes amis consternés. Les premiers devroient au moins cesser de l'être , s'ils m'envioient ce grand rôle qu'ils prétendoient que je jouois. Ils ne doivent pas néanmoins s'attendre que je sois humiliée de ne le plus représenter : c'est devant Dieu que je le dois être , et que je le suis. On me mande que la fa-

ET DE MAD. DES UrSINS. 191

veur de l'abbé Aîberonî est au plus haut point. C'est le plus grand malheur qui puisse arriver au roi. Une infinité de courtisans indignes et ingrats s'attachent à lui. Dieu les bénisse !

Lettre de la même , de Bordeaux du 5 février , pleine de remerciments pour Me* de Maintenon y de reconnoissance pour le roi de France , de craintes pour le roi d'Espagne , et d'insinuations malignes contre la reine , qui court à toute bride , et revient au palais la nuit.

Lettre d'Etampes du il, février.

Lettres de Paris, d'avril et de mai, pour lui demander une audience , et pour annoncer son départ pour Rome.

LETTRE XV

De la même à la même.

Paris y 6 Juin i7j5;

T'Ai prié M. le maréchal de Villeroi de y vous faire la lecture d'une lettre de 3 ï. de Torcy > qui me mande mot pour n ot ce que le roi d'Espagne à répondu au roi sur le conseil qu'il lui avoit donné

ijiLet.deMad. beMaintenon

de suivre son exemple à mon égard. Je ne reconnois point Sa Majesté Catholique clans ce refus. Et je vois clairement par la manière dont elle s'explique , si contraire à sa générosité , que cette réponse lui a été inspirée par des âmes bien éloignées de connoître la véritable gloire. Aussi me gardé - je bien d'attribuer à ce prince des sentiments si bas. J'ai mis mes yeux entre les mains de M. de Saint- Yves : perdre ma vue et ma faveur , ce seroient trop de malheurs à la fois. Le reste de ma vie ne sera occupé qu'à prier Dieu pour la conservation de mon bienfaiteur , et pour celle de la personne dont le mérite et la vertu m'ont le plus touchée. Reconnoissez vous , madame , cans cet éioge ; et rendez vous autant ûe justice que vous avez accoutumé d'en rendre à tous ceux qui sont connus de vous.

Oserois-je vous demander ce qu'il vous semble de la difficulté que le Pape fait de me recevoir à Rome , la patrie commune de tous les chrétiens ; et que je puis re- • garder comme ma seconde , puisque j'y ai mon domicile , et que les plus criminels y trouvent d'ordinaire un asyle ?

C'est ce qu'on appelle la mesure comble «our moi. Chassée d'Espagne avec indi-

ET DE MAD. DES UrSINS. 1 93

gnité , accueillie ave€*bonté du roi dont j'ai Phonneur d'être sujette , privée néanmoins de la consolation de lui faire ma cour , pressée par mes meilleurs amis de sortir de son royaume , comme si ma présence y embarrassoit : tout cela , en vérité 9 madame , me paroît incroyable ? Et je ne sais comment j'ai des forces pour soutenir un si cruel état. Je n'ai point encore reçu l'argent que le roi m'a fait la grâce d'ordonner qui me soit délivré. Mr. le maréchal de Villeroi et M.

de Torcy m'ont assurée que le roi veut bien prendre sur son compte que Leurs Majestés Catholiques ne trouveront point mauvais que je me retire chez moi à Rome. Après le refus qu'elles lui ont fait de me donner des marques de quelque gratitude , je ne sais si elles auront cette déférence. Auriez-vous cru, madame, lorsque vous me conseilliez de ne pas quitter Madrid , que je ne trouverois pas un lieu où mettre le pied ? Que de choses j'aurois à dire là-dessus , que la prudence veut que j'étouffe ! Le bruit court que la reine d'Espagne vous a écrit , et qu'elle souhaite un commerce avec vous. Je voudrois que vous en fissiez votjre amie. Et je me flatte qu'elle n'efTaceroit point dans votre cœur l'adorable princesse qui l'a

194 1 et. deMad. de Maintenon précédée , non plus que vos bontés pour

moi.

Lettre pour obtenir la permission di prendre congé du roi.

LETTRE XVI

De Mai. de Maintenon.

Sainî-Cyr , ce n Septembre 1716»

ÎL faut baisser la tête , madame , sous la main qui nous a frappées. Je voudrons de tout mon cœur que votre état fût aussi heureux que îe mien. J'ai vu mourir îe roi comme un saint et comme un héros. J'ai quitté le monde que je n'aimois pas : je suis dans la plus aimable retraite. Et par-tout je serai toute ma vie , etc.

LETTRE XVII

De Mad. des Ursins.

Beauvoisin , 27 Septembre 1716.

VOs bontés , madame , m'ont toujours touchée : mais j'ai été attendrie de la manière dont vous m'exprimez votre douleur. Votre fermeté augmente mon admiration. Et rien ne prouve mieux combien vous méritiez votre état passé , que cette indifférence sur votre état présent. Heureuse qui pourroit vous imiter ! car ce monde n'est pas digne de nos regards. Mais il faudroit votre courage et votre vertu. Vous allez vivre avec de saintes filles qui vous doivent leurs perfections : et moi j'ignore encore où Je pourrai mourir.

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