DE M A D A M E
LETTRE PREMIERE
De Mad. de Maintenon à Mad. de Dangeau (i).
D'un lieu délicieux , ce \6 Décembre 1687,
OUi , madame , l'appartement du jeu est meublé de neuf: j'avoue que je ne l'ai pas vu ; mais vous , qui vous
(1) N. de Leuwestein de Bavière , fille d'honneur de mad. la première Dauphine , mariée en 1686, au marquis de Dangeau, veuf de Mlle. ÎViorin , menin de Monseigneur , gouverneur de Touraine , grand- maître de l'ordre de Saint-
piquez d'être si bien instruite , savez-vous tque cet appartement s'appelle V Afrique ; celui du roi , Y Europe ; celui dé Madame , Y Asie ; et le mien , Y Amérique ?
Le roi vous destine , madame , la chambre de Mlle. d'Armagnac : je suis venue la reconnoître : et c'est de là que je vous écris. Le Soleil l'éclairé de ses premiers ra3'ons : elle est vis-à-vis mes fenêtres : je pourrai tous les matins vous dire mon amitié par quelque signe agréable : vous n'y aurez à craindre que mes importunités. M. de Dangeau logera chez Mr. du Maine s et n'aura que l'escalier à monter. Vous y trouverez votre santé , vos plaisirs , votre gaieté. On vous souffrira avec tous vos défauts : robe d'houete , écharpe , bonnets , serviettes sur la tète ; ce sont tous ceux que je vous connois. Cette chambre est blanche comme vous , et sèche comme moi.
Lazare, en 1696, conseiller d'état d'épée , et en 1697, chevalier d'honneur de mad. la duchesse de Bourgogne. Mad. de Courcillon étoit leur bru , et celle qui est appellée ici la petite' belle, leur petite fille, et aujourd'hui princesse de Rohan , et matre yulchrâ filU pulchrior*
Di
'66 LeT.DE Me. DE M AINTENON
LETTRE IL
De Mad. de Dangeau à Mai. de Maintenon.
VOs dames du palais se remplacent trop vite, pour que je puisse me ressentir de la mort de Mad. de l'Hestorgue. Ma présence vous rejettera dans îe désordre du jeu : les ministresses sont trop fortes , jointes ensemble : je ferai le contrepoids. Je ne vous parlerai plus ni de veuves , ni de petites-filles : elles vous ruineroient : vous ne cherchez ni le blâme ni les louanges du monde : tout vous est indifférent, hormis le bien. Adieu, madame , je vous aime de tout mon cœur , et en vous le disant, je respire. J'aurois grand besoin d'un sermon du P. Gaillard . car je suis toute pervertie : cependant je dis avec le bon larron : Je vous prie , que je sois aujourd'hui avec vous.
ET DE MAD. EE DàNGEAU. 6'
LETTRE III
De M ad. de Maintencn.
7"0ilà , madame , ce bijou si longtemps disputé ( à la ressource) ; trouvez bon que je répare l'aveuglement de la fortune, qui se déclara hier pour moi dans la seule dispute que je puisse jamais avoir avec vous.
Si vous vous portez bien , si vous n'avez pas arrangé votre journée , si vous n'êtes point nécessaire à rrad. la Duch. de Bourgogne , si vous ne craignez le chant , s'il ne p!eut point , si vous rvez envie de prier Dieu dans un oratoire vert , si vous voulez vous promener dans l'allée de l'institutrice (i) , si vous voulez rêver un moment dans celle des réflexions , si Saint-Cyr vous plait encore , si vous ne vous lassez point de faire les délices de ma vie > si connoitre ce qÙ2 vous va'ez donne quelque droit à jouir de vous , vous viendrez dans mon carrosse, qui remene à Versailles mad. Petit.
( i ) Allée du jardin de Saint - Cvr , ainsi gommée par Louis XIV , qui donna aussi un nom à toutes les autres allées.
€$ Let. de Me. deMaintenon
LETTRE IV
Mesd. de Caylus et de Dangeau.
NOus vous croyions seule : nous nous en retournons , à moins que notre dehors ne vous plaise plus que votre dedans.
Madame de Mainte non.
Entrez , mesdames , quoique vous veniez mal- a-propos ; mais ne prenez pas la hardiesse de m'aborder ,
Qu'Esîher ne yous appelle , ou yous fasse appeîler.
Mesdames de Caylus et de Dangeau.
Tout est donc perdu ! et nous n'aurons ni le dîner chez la petite nièce , ni cette petite conversation , ni cette grande retraite avant cette grande musique. Au moment que vous voudrez nous voir , le roi entrera dans votre chambre , fant vous êtes rusée , et nous ne baiserons point le sceptre dyor\ tout est donc perdu !
M ad. de Mainte non.
Tout n'est point perdu , nous aurons la promenade : ne craignez nimes cruautés
ET DE MAD. DE DàNGEAU. 6<)
ni mes artifices : mes forces sont revenues : nous nous reverrons y et tout sera gagné pour moi.
— * LETTRE V
De Mad. de Ma intenon.
Ce 4 Septembre ij-^.
C'Est assez , ce semble , de déplorer les pertes publiques : c'est peu pour qaoï d'en être navrée : j'ai encore à essuyer toutes lestristesses de mes amis. De là une migraine qui m'a mise au lit. Notre princesse dîne avec moi , et me rend les soins d'une excellente fille pour une très-tendre merè. Mad. de Chevreuse ne me sort pas de l'esprit : et j'éprouve qu'une grande amitié ne s'efface pas aisément ; mais je ne puis vous taire que mad. de Chevreuse a fait ici un étrange voyage , et a fait au roi une peine qu'il ne rréntoit pas. Quand reviendrez- vous? madame ! voulez-vous vivre de larmes? Le maréchal de Vilîeroy n'étant point en état de donner bataille , se retire : il sera blâmé : qu'importe ? pourvu qu'il ne mérite pas de l'être, La Beaume vivra , di:-on. Le
70 LET. DE Me. DE MA INTENON
roi est dans cette égalité d esprit que vous r::mirez quelquefois. J'ai chargé la petite nièce de répondre à tout ce qu'il y a de ïtue! dans votre lettre : et je me s«is réservé ce qu'il y a de plus sérieux. Si je pouvois voler , je quitterois le plus beau lieu du monde pour me rendre auprès de vous , et pour entendre vos ins- ' crions qui sans doute flatteroient mon : mour-propre. Je Fai dit cent fois , rien n?e<t plus sot que cène impatience. On s accoutume assez à Mad. de la Vaîliere. La malignité des courtisans veut rire de ce que Mr. d'Antin a été voir M. de Noirtier. Le roi a donné le gouverne* ment de San mur au comte d'Aubi^né (deTigni). Voilà sa fortune établie, c'est à lui à faire le reste. Je voulois vous entretenir plus long-temps : mais on me nande de tous côtés ce gouvernement ce Saumnr.
LETTRE VI
Ve V aimable Cabinet , ce 1 1 Juin.
VOtre présence me feroit bien du plaisir , mais ne me donnerait pas de
joie. Nous ne pensons qu'à la Moselle ;
ET DE MAD. DE DaNGEAU. 71
et nous sommes dans une attente qui nous rend inaccessibles à toute autre pensée . Nous sommes de retour de Trianon , à peu près aussi hébétées que nous y étions allées. Nos dames me paroissent toujours se haïr , et' les hommes ne tarissent point en sots raisonnements sur les affaires présentes. Me. deRohan a soupe à Trianon , sans y être conviée, au grand déplaisir du roi , qui, comme vous savez , ne s'accoutume pas à tous les visages. Mad. de Bouzoîe a bril'é par sa grosseur réelle , et par sa grossesse imaginaire; mais sur-tout par ses parfums qui or.t singulièrement blessé mon foible cerveau. La duchesse de la Ferté a montré avec plus de complaisance que jamais deux calebasses plus noires que la cheminée. Comment de ces ridicules images passer à notre princesse , elle que ies* grâces font incessamment marcher sans dessein et sans plaisir , qui voudroit toujours tout ce qu'elle n'a point , et qui néglige tout ce qu'elle a ? Eile court sans cesse, et sans cesse se plaint de ne pas assez courir : elle est charmante , et ses défauts mêmes sont aimables : on l'aime plus qu'il ne faudroit : on le sent , et l'en ne peut s'en défendre. Adieu , madame :. j'espère que la main ( de Me. la duc&esse «ie Bourgogne) qui veut bien tracer n
7i Let. de Me. de Maintenon
pensées, vous en fera excuser le désordre. Mon Dieu ! que cette main m'est chère l ce n'est pourtant pas le plus bel endroit de notre Princesse , non plus que le vôtre ; mais vous possédez l'une et l'autre tant de vertus , que l'on compte pour rien sa maigreur et ses veines. Ah î madame î qu'il y a de joie dans le bien ! Tout Versailles ne m'en donnera pas tant , que j'en ressens en établissant une pauvre demoiselle , qui à ma mort eût été réduite à la mendicité.
LETTRE VIL
Ce 14 Juillet 1707,
kUe feriez vous de mes lettre. ? elles ne peuvent ni vous instruire, ni vous amu-er: elles ne feroient qu'augmenter vos inquiétudes. Les miennes sont grandes sur le bruit d'une descente en Fiance , et j'en serois plus affligée , que de tout ce qui nous est arrivé jusqu'ici» Pourquoi êtes-vous en peine de rnad. la duchesse de Bourgogne? elle se conserve avec des soins surprenants.
JJne des principales affaires qui a mené
mad. d'Hudicourt à Paris , c'est un dîner chez Me. deBoutdeilles; et quel dîner! le potage étoit d'une servante ; une tourte de pigeons, d'un pâtissier : le fruit , de la vallée de Montmorency ; la vaisselle , d'emprunt ; les convives ? Me. de Miossens, Me. et Mlle, de Sivrac , Me. de Caylus et ses deux enfants ; un vieux gentilhomme ridicule ; Mad. d'Aubigné toute onctueuse ; Mile, de Mérode toute roide ; Mlle, de la Barge toute endormie ; Mile.de Breuilhac y manqua, parce qu'elle se confessoit et faisoit son testament : une fluxion subite lui avoit élargi le visage si monstrueusement, qu'on la crut à l'agonie. Toute l'honorable compagnie, après avoir bien ri , bien dansé, alla voir la malade , qui étoit dans toute la négligence d'une a^onizante surprise. N'avez-vous pas , madame, quelque regret de n'avoir pas fait la quinzième à cette table , où l'on n 'étoit assis que de côté ? J'admire et j'envie Me. d'Kudicourt. Revenez, madame !
vous êtes si bonne à tout , qu'on vous souhaite , en quelque état qu'en soit. Si votre absence est plus longue , je la prendrai pour une retraite. Dieu veuille vous sanctifier de plus en plus ! je ne connois personne qui soit plus, propre à sanctifier les autres. Abandonnons à Dieu les affaires
74 Let. de Me. DE Maintekon
de Provence : la soumission n'est pas une hypocrisie ; mais elle est foible comme notre foi : il faut augmenter Tune et l'autre.
LETTRE VIII
Ce i Septembre \->oJ.
E mis à la ménagerie : que ces parties , madame , sont différentes de celles que vous ranimez par votre présence ! Je n'ai pas encore bien démêlé , si c'est par l'agrément que vous y mettes , ou par le bruit que vous y faites. Notre Princesse reçut hier à Saint-Cyr , en habit de religieuse, la reine d'Angleterre qui la reconnut d'abord. Elle fit très-bien la dame de Saint-Louis ; et la reine et la Princesse se laissèrent servir par elle la collation , car il y en eut une : et ce ne fut pas ce qui m'amusa le plus. Me. de Bourgogne, toute fatiguée d'avoir fait toutes les charges de la maison , alla trouver Mr. son mari qui lui préparoit ici le souper : elle revint à Versailles , épuisée , ayant changé quatre ou cinq fois d'habit : et toutes les actrices de cette pièce et oient aussi ennuyées , que cette narration est ennuyeuse. Il vaut ,.;x vous dire que notre Prince a une
ET DE MAD. DE DàNGEAU. 7?
dent , et madame sa nourrice trois cents p^stoles. Vous m'avez écrit une merveilleuse lettre : je la lus tout haut ; et Ton en fut charmé , depuis le roi jusqu'à M. Fagon. Je trouve fort mauvais que votre confesseur ne vous croie pas : n'est- ce pas révéler votre confession ? II est pourtant bien vrai que M. de Savoie s'en va > et même à pas si précipités , qu'il nous échappera ; mais je suis si contente que tout le monde vive , pourvu qu'on ne vienne point en France nous arracher le cccur ! Les grandes affaires vont être en Espagne , où je crains fort l'étoile de M. le duc d'Orléans. Adieu , madame : le roi ne peut se passer de vous : revenez , et croyez qu'il seroit plus heureux de ne vous avoir pas vue y que de cesser de vous voir.
LETTRE IX
Ce 16 Mai 1708,
QUe jVpronre sensiblement combien on se trompe, qunnd on se croit détacné" de tout ! Je veux vous voir , et je suis de plus mauvaise compagnie que jamais. Tout le monde me paroit extra-
j6 Let. de M. de Maintenon
vagant, et je suis insupportable à tout le monde. Ajoutez à cela cette bataille que l'on craint , et qu'on perd peut-être en ce moment. On ne me donna votre lettre que hier au soir : je ne comprends que trop votre état : j'ai vu de près votre cœur pour M. deCourcillon ; mais je vous conjure de ne point augmenter le mal par votre prévoyance. Nous sommes virement blessés de ce qui ôte l'estime des hommes : et Dieu pardonne plus aisément les crimes que les vices. Ste. Monique se seroit épargné bien des larmes , si elle avoit pu entrevoir son fils , tel qu'il devint en un moment. J'écrivis hier à mad. de Caylus ? que le roi m' avoit dit : » Je n'ai » pas encore apperçu M. de Courcillon : ?? cependant on ne vient guère chez moi » pour ne me pas voir «. Le soir , il me répéta la même chose , et m'interrogea beaucoup sur votre tristesse et sur ce qu'il entrevoit. Je ne tombai d'accord que d'un peu de légèreté. Il se récria sur le grand courage de M< votre fils , et dit : » Vou- » droit-il perdre une réputation dont il v> peut fouir si agréablement " ? Vous me demandez des conseils, madame!
vous avez une famille assez étendue pour vous en donner de meilleurs que les miens ; et vous pourriez même vous suffire;
mais s'il faut absolument que je dise mon mot , je commencerois par la douceur :
croyez-vous que si la tendresse que M. de Courcillon vous doit n'a plus de pouvoir sur lui , il s'ouvre à d'autres sentiments d'espérance ou de crainte ? Si la douceur est inutile , dites tout au roi , ou consentez qu'il Paprenne. Je pleurerai de tout mon cœur avec vous : jusques là , il faut se contraindre ; car on me feroit des questions qui me forceroient à tout dire.
Vous aurez les prières que vous desirez ; mais rien n'est plus agréable à Dieu , que celles d'une mère pour son fils. Nous verrons demain une grande reine plus à plaindre que nous. Que M. de Courcillon serait heureux , s'il joignoit une bonne conduite à ce courage si admiré î
LETTRE X
TE sens vivement et tendrement ce que ** vous soufTrez : je crains toujours que vous ne soyez bientôt plus mal que votre maiade : on nous assure que son état est sans danger. Plaignez moi , madame > de ne pouvoir en cette occasion faire ce que je devrois et ce que je voudrois. Je devrois soulager mon amie ; je voudrois
78 Let. de Me. deMaintenon
donner mes soins à ce malade. Rien ne m'occupe plus que J'envie de vous consoler ou de m'afïliger avec vous, Je vous sais pourtant mauvais gré d'avoir parié du dernier argent que je vous ai envoyé : il me parut hier qu'on vouloit m'en dire quelque chose ; et sans faire la modeste , je sentis une grande confusion : est-ce à moi à donner à de telles gens ? Rien ne seroit si bon pour nous dissiper, que de chercher et de soulager des malheureux ; mais bien des choses nous contraignent.
ÎS'otre Princesse me retient : je n'ose îa perdre de vue dans l'état où elle est. Il est de mon respect de faire nommer mon nom à Madame : elle recevra des compliments de bien des gens moins aises que moi de la gloire que Mgr. leduc d'Orléans s'est acquise , et de la savoir hors des inquiétudes où elle étoit pour sa vie. Mes compliments à ce très-brave homme.
LETTRE XL
De Mad. de D ange au.
JE me suis trouvée sensible à quelque chose quand j'ai appris la grâce faite à mad. de Viiiefort. Je vcus en remei cie ,
madame . et vous en fais mon comoliment : c'est un digne choix , et il n'y a peut-être pas une femme au monde plus sage qu'elle : le roi est trop heureux d'avoir une sujette si sûre. Mon fils est toujours très-bien ; et les chirurgiens disent qu'il n'y a peut-être pas un corps au monde plus sain que celui-là : quel état , et que'Je plaie ! Que je serois malheureuse , si je n'étois chrétienne ! qu'est-ce que Dieu veut encore de moi ? Je me soumets. Mo» fils a fait son devoir; et si sa fortune est bornée , la cause en est si glorieuse , que sa jambe de bois lui fera plus d'honneur que le bâton de maréchal de France.
Me. de Villefort oublie tout pour ne songer qu'à moi. A présent que je commence à sentir autre chose que la vive douleur que j'ai eue, permettez moi donc de vous dire moi-même combien je suis charmée de tout ce que vous avez dit et écrit : mon malade a voulu ton" voir, et en a été charmé , hors eu jeûne de six mois qui l'a effrayé ; mais il est tout docile et fait ce qu'on veut. Si je puis maintenir les résolutions qu'il a formées dans ses maux , je n'aurai point c!e regret à sa malheureuse cuisse , puisqu'elle lui aura été coupée pour Dieu comme pour le roi. II m'est bien consolant que ce soit pour moa
So Let. de M*. deMaintenon
prince , que mon fils se soit exposé ! car nul autre ne vaut ce que M. de Courcilîon a perdu. J'ai senti en cette occasion combien je lui étois attachée tendrement ; il doit être bien sensible à la bravoure , et au grand courage de sa nation : qu'il goûte au moins ce plaisir ! Je ne saurois m'empêcber de le regarder , comme une amie que j'aime vivement , et pour qui je m'intéresse plus que pour toute ma famille.
Permettez - moi cet épanchement avec vous , madame , qui êtes capable de sentir la tendresse qu'on a pour lui. M. le maréchal de Villars n'est pas bien. On n'entend parler ici que de morts et de blessures affreuses : c'est un vrai purgatoire; et quand on n'auroit pas le cœur serré pour soi , on l'auroit pour toutes les souffrances dont on est témoin : pour moi, qui ai le cœur compatissant , je me meurs vingt fois le jour : et c'est bien ici où l'en peut faire d 2 bonnes œuvres ; mais je n'en ai pas encore eu le temps. Mon malade veut à toute force vous écrire dans ma lettre : je n'ose le contrarier dans Fétat où il est.
De Mr. de Courcilîon.
Bon pour madame, de n'oser et de se plaindre. Envoyez-moi des abricots d'Au-
ET DE MAD. DE DANGEAU. 8l
vergne : c'est tout ce que je puis espérer de mieux , n'ayant pas la consolation d'être auprès de vous, madame , comme à mon opération , où vous versâtes des larmes que je n'oublierai jamais. Je garde encore mon autre cuisse pour le service du roi; et je la lui sacrifierai du meilleur de mon coeur. Entier ou mutilé , je suis également à lui , et à vous , madame !
LETTRE XII
De Mad. de Maintenon.
Ce 22 Novembre 1709.
JE viens d'écrire quinze lettres :il m'en reste autant pour demain : je voudrois m'égayer un peu ; mais comment trouver un carrosse un peu honnête , et choisir une compagnie sans fâcher personne , et sans se fâcher soi-même ? On dit que Me- d'O a eu dix-huit foiblesses en une nuit : elle devroit profiter de cette occasion pour nous apporter ce déshabillé si magnifique. Vous m'avez fait un grand bien en me refusant à M. de Craon : je vous enverrai une lettre pour mad. la duchesse de Lorraine : vingt siècles de vie
8a Let. de Me. de Maintenon
ne me suffiraient pas pour répondre aux tendresses des grands.
Vous savez , madame , mon sincère attachement pour tout ce qui s'appelle Noaiiles : vous savez mon respect pour Ja maison de Lorraine. Jugez de ma peine à la vue de toutes les scènes dont nous sommes témoins. Vous savez comme on grêle ici sur les personnes dont on croit n'avoir que faire. Mad. la duchesse de Mantoue ne peut soutenir son rang de souveraine : elle ne peut y renoncer : il faut donc y être incognito , et ne pas se commettre tous les jours. Voilà une affaire avec mad. la grande duchesse , une avec mad. de Montbazon,une autre avec mad. d'Egmont. Donnez , madame , des conseils dignes de votre sagesse : le pire est de se commettre , parce qu'on s'avilit toujours.
LETTRE XIII
Ce 3 3 Octobre 1709.
ME. de Cayîus a toujours les larmes aux yeux, et sur vous, et sur moi,, et sur les affaires générales, et sur les malheurs de ses amis , et sur sa vacillante
santé. Mad. Voisin convient que les places ne sont pas si bonnes à remplir qu'à désirer. Notre Princesse vient ensuite, et m'apporte de sa chambre un reste d'ennui , qui , joint à ses sérieux déplaisirs , ne la rend pas d'un commerce aimable.
Elle est seule à Versailles : souvent elle n'a pas un joueur : elle est peu suivie de ces dames : la plupart sont ou grosses , ou en couches , ou dans les remèdes. Ivîe. d'O est invisible, à force de vapeurs. On fait en ce moment une terrible opération ^ mad. de Saint-Geran , et elle peut en mourir sur l'heure : Maréchal en est fort inquiet : elle s'est préparée à la mort. Je suis fort en peine du maréchal de Viîlars ; je vois Maubeuge assiégé 5 et par conséquent pris. Il n'est plus question de paix. Mais pourquoi y madame , faut-il que je vous afflige par une telle lettre; moi qui vous désire tous les jours dans l'espérance de me consoler avec vous , et de vous rendre une partie de ce que je vous dois depuis si long temps ? Revenez ici : nous nous affligerons ensemble : rien n'est pis que d'être séparées. Notre Princesse versa hier bien des larmes avec moi : elle se tourne â me faire mourir : rien n'égale l'amitié qu'elle me témoigne , et celle qu'elle mérite. C'est une croix qu'il faut
84 lET. DE M*. DE MAINTE!TON
porter ; et que vous adoucissez > madame , comme toutes les autres,par votre aimable commerce.
LETTRE XIV
TE vais à Saint-Cyr. On fie prince Ra- ^ gotzki) me verra si Ton veut : on ne me verra point si Ton ne veut pas. Si Ton me voit 5 je me mettrai sur mon lit , et vous direz que je ne marche plus : si je ne parle pas , vous direz que je n'entends point : si je parle , vous direz que je radote.
Je vous assure que je ne savois point la nomination des deux ambassadeurs : je suis ravie de l'un et de l'autre : on veut que tout se fasse par moi , et cela n'est point.
J'ai parlé au roi de Mr. du Charmel. Il m'a répondu : " Je m'informe de temps » en temps de sa conduite , et j'apprends n qu'elle est très-bonne ". Vous voyez qu'on n'a pas d'aigreur contre lui. Cependant je n'ose lui écrire. Je vous conjure de l'assurer que je prends part à sa peine , et que je l'honore , et comme malheureux et comme innocent. Entre nous , madame, on peut dire qu'en matière de
ET DE Mad. de Dangeau. 8$
doctrine , on a grêlé sur le persil : il y avoit des gens plus dangereux à éloigner : Ton n'est pas tombé sur les plus coupables, mais sur les plus connus ou les plus enviés.
Aurons-nous mad. la duchesse de Guiche ? il me semble qu'elle est aussi délicate que blonde : vive la blonde éclatante comme un lis , et pas plus difficile qu'un crocheteur ! Ne nous manquez pas au moins: vous répandez sur tous nos plaisirs un agrément auquel nous sommes trop accoutumés pour vous pardonner une absence volontaire.
Je quitterois volontiers cette cour , où il y a un électeur de plus. Je suis charmée de la lettre de Mr. votre fils : il a fait ce .qu'il a dû faire dans la conjoncture présente. Il n'y a plus qu'à prier quelque ami de l'empêcher de monter à cheval , à moins que ce ne soit pour défendre la personne même du roi.
LETTRE XV
J'Aime fort , madame , ce que vous appelez indiscrétion : ne cessez de m'irnportuner ainsi. 11 y a long-temps qu'on ne m'avoit dit , ni écrit que Ton m'aime
%6 Let. de Me. DE Maintenon
de tout son cœur. On me respecte trop pour m'aimer , et votre grossièreté me fait goûter un plaisir sur lequel j'étois un peu garée autrefois ; mais dont je ne tâtfi plus , je ne sais trop bien pourquoi : car enfin, je ne suis point changée; et je trouve que tout ce qui est autour de moi l'est fort. Laissez , madame , aux adorateurs de ce rien , qu'on nomme faveur et crédit , ce respect , souvent si peu sincère , si peu aimable , et si offensant pour moi , et ayez toujours la grossièreté de m 'aimer. Je vous défie de douter de l'estime et de l'inclination que j'ai pour vous : il est vrai qu'il est fort difficile de n'en pas avoir ; mais voyez s'il n'y auroit pas de la grossièreté à me laisser dans la foule.
Nous fûmes tous bien ridicules à Marly : les larmes furent générales. Ne hasardez pas votre estomac , comme notre Princesse : Mrs. de Leuwestein pouvoient être sobres ; mais certainement les Furtemberg ne l'étoient pas. Je ne crois pas qu'il y ait de bonnes nouvelles de Mr. le cardinal : son affaire m'a tout l'air de finir d'une manière violente. Si j'en avois une comme celle de Me. la comtesse de Brancas , je la consulterois à un homme
de
aie guerre , et point à une femme : j'ai fort petite opinion de mon sexe sur l'élévation des sentiments : du reste , je desirerois plus que personne que Me. de Brancas fût plus heureuse qu'elle ne l'est, Je ne crois pas fort solide cette dévotion de demander trois grâces à Dieu , et de croire qu'il en accordera une ; mais la prière et l'aumône sont bonnes partout. Notre princesse est bien agitée : on l'exxite trop sur ses devoirs à l'égard de Mr. le duc de Bourgogne. Hier elle fut en oraison pour lui : aujourd'hui elle jeûne. Bon soir 3 madame , que vous êtes heureuse de contrefaire le roi sur sa chaise percée ! Ten connais de plus misérables. Je vous envoie soixante louis pour votre adoptée : si elle dînoit quelquefois avec nous , peut-être en seroit-elle plus considérée de notre cour : mais qu'elle ne me remercie point ; car , sans étaler de beaux sentiments , je lui dois plus de recevoir de moi , qu'elle ne me doit de ce que je lui donne.