‹ Lettres de Madame de Maintenon (volume 3)Chapitre 8 sur 19 · LET.DE Me. DE MaIÎTTENCW · texte numérisé non relu

LET.DE Me. DE MaIÎTTENCW

îa maison , et de ne vous pas voir ; quand vous avez tant fait que d'en ouvrir la porte, je ne voudrois pas perdre un moment du temps que vous pouvez me donner : mes prières , vous ayant ici , ne seroient pas sans distractions , et il seroifi nécessaire pour ménager ma foiblessede ne pas dire un mot. Je vous écouterois avec plaisir : vous êtes bien humble , si vous me croyez la tête meilleure que la votre, je ne connois personne si solide que vous ; et si vous y mêlez du badinage , c'est un agrément de plus ; mais la conduite n'est pas légère, ni la vertu superficielle : je la trouve seulement un peu trop austère pour vous et pour ceux qui vous aiment : nous en parlerons à la première visite ; mais je vous conjure que ce ne soit que dans les premiers jours du carême , le temps sera plus doux, et la nuit ne nous séparera pas si-tôt. Ne perdez point d'occasion , madame, de persuader à nos amies de me regarder comnre n'étant plus ; je serois très- affligée qu'elles m'obligeassent en venant ici à les refuser. Mad. la duchesse de Beauvilliers ne me l'a pas proposé , depuis que je l'en ai fait prier : et elle envoie souvent savoir de mes nouvelles. Rien ne me paroi; plus dur dans ma retraite , que de ne

ET DE MAD. DE DaNGEÀU. Hj

plus vivre avec vous , madame ! et jamais rien ne m'a plus flattée que le goût que je vous ai toujours vu pour moi. Dieu connoît ce qui nous est le plus sensible, et c'est souvent par là qu'il nous prend ; il faut s'y soumettre. J'avois hier toute la famille des d' Aubignés : ils sont encore effrayés du danger que cette pauvre femme a couru ; je voudrois qu'elle vît quelques personnes raisonnables , et qu'elle se coëfTat comme vous ; elle vint ici , il y a quelques jours, avec un petit bonnet qui la rendoit ridicule : elle n'est pas faîte pour être coëffée en folle; et du reste, une femme à souhait pour sa famille. Je consens de n'être pas oubliée entre M. le maréchal de Villeroi 5 M. de Dangeau , vous et mad, de Çaylus : du reste, il ne faut plus nommer mon nom. Adieu , la plus aimable , la plus estimable et la plus respectable des femmes î la manière de le dire n'est pas jolie ; mais c'est le fond de mon cœur.

{Jeudi.) Vous n'avez jamais si bien écrit , madame ! et j'ai la votre lettre àts la première fois ; ce qui ne m'a pas empêché de la relire : seulement je n'ai pu déchiffrer le mot essentiel , et il n'en est aucun que je voulusse perdre.

Je suis bien en peine de la petite nièce :

314 Lst.deM'.deMaintenon:

notre médecin fait grand cas de Chirac^ et approuve fort qu'on le consulte, je comprends parfaitement qu'un air de cour vous ait déplu , quoique vous aimiez celle à qui vous le faisiez ; mais il vaut mieux ta voir dans un couvent. Est - il vrai , madame, que le comte de Mongon soit retiré à Sair.t-Sulpice pour toujours ? cet une grande entreprise , et à laquelle plusieurs de ma connaissance ont perdu leur santé ; je suis presque aussi lasse des remontrances ( du parlement ) qu'on dit que l'est notre petit roi.

Je ne sais ce que c'est que M. de Nonan , si ce n'est , que c'est un homme de qualité. La mort de M. de Simiane m'est assez indifférente : il n'en est pas de même de la faute de Brancas , à qui je souhaite* toutes sortes de biens. Me. Bon chu ser% une très -aimable duchesse : je me souviens même qui est l'archevêque de Gainbray, et qu'il partira sans bulles. Je no démêle point ce que vous me dites de jM. d'Argenson , ni pourquoi vous ne pouvez parler de lui gravement : ce n'est point une linotte. C'est à moi , madame 7 à dire : adieu ma joie , adieu ma douceur ,. adieu tout le plaisir de ma vie , adieux toute ma consolation, dans mes [ e.ines f adieu l'objet de mon e::imc et

ET Dï MAD. DE DaNGEAU. 12 %

«Te mon admiration r adieu badinage dé" licieux î Je connois la tristesse paresseuse i mais je n'ai plus celle qui m'en tiroir à coup sûr : après tout , je ne m'en plains pas; il est temps de souffrir , et d'expier r.os plaisirs, quoiqu'assezinnocenls. Adieu donc , madame.

LETTRE XXXIII

De Mac!, de Dangeau.

P/\rmi trente lettres , j'ai apperçu une belle écriture : elle m'a sauté au* yeux , et encore plus au cœur ; je me suis jetée dessus avec avidité , et ;e i'ai" ouverte de préférence à toutes les autres ? quoique j'eusse bien envie de savoir ces. nouvelles de mad. d'Elbeeuf: je ne seroispas partie , si je lui eusse été du moindre secours à elle ou aux siens ; mais je ne î-ivoyoispas, etj'érois dans l'anti-chambreavec une foule de parents et d'amis connus» et inconnus , et j'enrendois les cris horribles qu'elle feisoit. Je la regrette infiniment , elle avoir beaucoup de bonté pour moi : voilà encore une amie de moins, Cette semaine est bien rris^e : il n'y a-point d'heure qui ne me fasse ressouvenir 4§*

Îl6 Let. de Me. DE Maintenon

choses qui nous tuent tous : c'est autant à sacrifier : parlons d'autre chose.

J'ai ri de l'imagination de votre petite favorite, qui voit que vos nièces ont quelque chose devant elles.

L'esprit de l'homme ne prend plaisir qu'à ce qu'il ne peut avoir : autrefois ce pays-ci me plaisoit fort > parce que je ne pouvois m'y arrêter : aujourd'hui que je puis jouir de tout ce que j'eirleurois alors > je n'y trouve plus qu'ennui et insipidité : on voit , à force de vivre , bien des défauts dans la nature ; car je ne crois pas que cette inconstance me soit particulière. Si je pouvois vous tenir ici , il me semble quf je ferois des merveilles , et que c'est l'intelligence qui me manque : vous m'avez formé le goût, et ne m'avez pas donné la capacité. On m'a dit qu'il n'y a point de pauvres : cependant ils son* tous nuds. Je voudrois bien les habiller tous , mais je n'ai pas de quoi ; il est triste dette à la carrpagne sans argent. J'attends Mr de Dangeau : je voudrois bien lui donner le goût de la campagne, mais je doute que j'y parvienne : mes jeunes gens sont avec lui : je les attends dans quatre jours : j'aurai mon ennui et le leur à essuyer : je désire donc et crains également leur arrivée : je n'ai personne à qui peuïe*

de vous , et il faut que je m'en m'occupe , et sans que je le veuille ; je vous vois , je vous entends, je pénètre votre cœur ; jugez si je ne fais pas mon purgatoire.

LETTRE XXXIV

De Mad. de Maintenon.

TE voulois savoir jusqu'où Mr. de ** Dangeau fait ses mémoires, afin de les ménager plus on moins : car c'est le seul amusement que j'aie. Vous me marquez une bonté , madame , qui me charme d'un côté et m'afflige de l'autre : je ne jouirai donc plus du bonheur et du plaisir que je trouverois avec une personne prévenue en ma faveur , et qui joint à toutes les grâces toutes les vertus.

Ce que vous me mandez de Mr. de Saint-Sulpice augmente encore la peine que j'ai de son aventure , quelque opinion que j'aie toujours eue de sa vertu : mais vous ne me dites point si cette affaire est finie , et jusqu'où elle peut aller pour lui, Je suis bien loin de vouloir tomber sur Me. de Beauviliiers; mais, entre nous , il me semble qu'elle ne doit point se mêler

ïi8 Let. DE Me. DE Maîntenow

de la conduite de Mr. de Beauvais , dont certainement Dieu ne la charge pas, er sur lequel eiîe n'a plus d'autorité. Je fus très- contente de ce que me dit Mr. îe maréchal de VilLiis , mais point du tout de sa visite ; il me montra sur tous les chapitres les sentiments d'un honnête homme. Si îe parlement ne vent que du bruit , il doit être satisfait , car on ne parle que de ses remontrances. Je ne croyois pas la duchesse du Lude assez ingambe pour aller à Saint-Cloud ; je souhaite que Mr. le duc d'Orléans ne vous, y trouve pas ; car il me souvient de la confusion où vous fûtes en îe voyant. 11 est vrai que tout le monde est accoutumé au parti que vous avez pris , et que vous soutenez avec une noblesse et un désintéressement digne de vous. Dieu veuille que la Belle Petite vous ressemble ! c'est assurément lui désirer tout ce qu'il y ai de meilleur devant Dieu > et de plus aï-* niable devant les hommes.

Et DE Mad. de Dàngeàu. r*#

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LETTRE XXXV

Me la même.

JE n'aurois jamais cru , madame , qu'une lettre de vous pût me mettre de mauvaise humeur ; mais j'avoue que la proposition de mad. la Princesse m'est insupportable ; elle sera dans ma chambre , et vous dans Panti-chambre ! croit-eile que je pourrai l'écouter un moment ?

Faites la malade ce jour-là , je vous en conjure : c'est bien assez pour moi d'essuyer sa triste conversation ; car je sais déjà ce qu'elle me dira sur le Prince. Mais peu m'importe , pourvu que vous n'y soyez pas.

Vous me paroissez ravie , madame „ d'avoir retrouvé Courbevoye ; mais je ne crois pas M. de Dangeau de rnê-ne goCit : et vous n'en ferez jamais un so'itaire ; n'êtes-veus pas trop heureuse de le voir un bon chrétien? Je ne comprends pas f madame , que vous veuillez me voir ; car je suis un triste personnage : et c'est sincèrement que je suis toujours étonnée de la bonté que vous avez pour moi ; car je ne me vois plus d'autre mérite

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que la vieillesse, que je vous ai toujours vu honorer. C'est une vilaine histoire que celle de Mr. d'Budicourt : je pour rois" l'écrire, mais je n'en suis pas tentée.

Vous démêlez parfaitement , madame ?

<Poù vient la douceur qu'on trouve dans la retraite : je voudrois que vous comprissiez aussi-bien la différence qu'il y a des distractions volontaires, à celles dont nous gémissons et dont nous ne sommes pas les maîtres. Vous ne trouverez point de confesseur qui vous dise que votre état est mauvais : parce qu'en effet il est bon ; mais c'est par les grâces que Dieu vous fait , et non pas par votre mérite : il vous a fait des dons qui méritent plus de remerciments que de plaintes. Je ne crois pas , madame , que votre curé vous dise autre chose : je le crois un saint trèsécîairé ; et le P. Quinquet , fort bon y s'il n'est point du parti , et si le commerce que vous aurez avec lui ne vous donne point l'air d'en être. Mr. le maréchal de Villeroi est une grande preuve qu'on n'est point heureux par les biens de la fortune. Hier le duc de Noailles dîna avec moi. Je lui trouvai l'embonpoint d'un financier et quelques restes de gaieté; mais , sans être triste , il m'attrista beaucoup.

ET DE MAD. DE DàNCEAU. lf(

LETTRE XXXVI

MR. de Dangeau ne s'accommode pas de la solitude : il s'intéresse aux affaires générales : elles paroissent dans un érat violent ; je crois vos amis trop sages pour vous en informer par leurs lettres. Vous manquerez de secours pour l'ame et pour le corps. Qu'allez-vous donc faire à Dangeau ? Je vous parle sans intérêt , madame : Je ne profite point de votre séjour à Paris ; mais il me semble que f tant que Dieu vous conservera Mr. de Dangeau , vous ne pouvez changer de vie. Vous êtes d'autant mieux, que vous n'êtes pas à votre aise ; et c'est ainsi que Dieu nouf> veut. J'^i ouï dire à des saints , çue lorsqu'on souffre bien , tout est fait. Vous voudriez être réglée dans vos journées comme des religieux de la trappe , et Dieu veut que vous fassiez bonne chère en souffrant les contradictions qui se trouirent dans les familles les plus raisonnables. Vous voudriez faire le catéchisme à Avon ; et Dieu veut que présentement vous pratiquiez les vertus chrétiennes , su-lieu d'en instruire les autres. Vous voudriez vivre enfin , pour vous-même j

13^ LET. DEMê.T>EMAINT£NOtf

et Dieu veut que vous amusiez un mari infirme , que vous conteniez des enfants •qui pourroient s'échapper , et que vous travailliez à l'ouvrage qu'il vous donne avec une grande paix. Vous voudriez être fervente > et ne pas perdre la présence de Dieu ; et Dieu veut que vous soyez dans la sécheresse: il se contente de votre fidélité à vivre en bonne chrétienne et à renoncer à cette sécheresse. Quand vous changerez d'état , il vous demandera autre chose ; et vous serez alors bien étonnée , si vous vous trouvez intérieurement éloignée de Dieu , ennuyée de la solitude 9 et lasse de toutes les pratiques de piété : ce qui pourtant arrivera. On peut arranger la conduite extérieure ; mais il n'est pas de même de l'intérieur : on ne pense pas comme on voudroit penser ; et je vous assure , madame , avec la confiance qui est entre nous T qu'il s'en faut de beaucoup que je sois aussi contente de ma dévotion ici, que je l'étois à Versailles ; et que j'étois plus occupée de Dieu à nos comédies , que je ne !e suis dans le chœur de Saint-Cyr. Votre inquiétude vient d* de deux choses : l'une , que vous n'êtes pas assez soumise à votre confesseur ; et l'autre , que vous ne distinguez pas assez le sentiment d'avec le consentement : si

■vous consentez à vos distractions , vous péchez , et vous avez raison d'en être affligée ; mais si vous résistez ? elles vous tourmentent à profit. Un saint homme ( Mr. Pévêque de Chartres ) m'écrivoit ua jour ces paroles : Si maigre vos distractions , vous donne\ à vos oraisons le temps prescrit , et que vous Us rejetiez toutes les jois que vous les appercevre\ , vous faites une excellente oraison. Mon seul bonheur , madame , c'est que je crois ce qu'on me dit de la part de Dieu ; et je ne vous crois pas de même. Me saurez-vous quelque gré de vous parler sur ce ton-ià ? il me semble que votre lettre m'y convie : je prends un si sincère intérêt à vous f madame, que je voudrois que vous eussiez plus de repos dans votre piété : jamais personne n'a reçu plus de grâces que vous , et je crois que peu de personnes vousconnoissent mieux que moi. La lettre que vousm'envoyez, charmera nos dames, qui ont encore la simplicité d'aimer la catholicité , et d'honorer le Pape ; et qui , .s'il plaît à Dieu , la conserveront toujours.

134 Let. de Me. deMaintenoh LETTRE XXXVII.

Ce 6 Septembre 1718,

VOus avez trop de bonté pour moi , madame , pour ne pas prendre quelque part à ma douleur : il est bien plus affligeant pour moi de voir Mr. du Maine dégradé y que de le voir mort.

Je reprends de bon cœur le commerce que vous voulez bien avoir avec moi , madame , quoiqu'il ne puisse plus être qu'ennuyeux de mon côté : vous êtes à la source des événements du monde , et je ne vois que mon ouvrage. Deux choses me sont demeurées dans l'esprit sur notre dernière conversation : je crains ^ madame , que vous ne rebutiez Mr. de Dangeau :

vous êtes trop austère , et vous ne comprenez point assez la force de l'habitude. J'ai vu Me. de Montchevreuil dans des inquiétudes pareilles aux vôtres ; elle désespéroit son mari par son âpreté sur la dévotion : elle vint en ce pays-ci ; elle fut conduite par un homme très droit ; et je me souviens qu'elle me manda un soir : Que dirie^-vous de moi ? Cest demain le jour de pâques , et j'ai passé la soirée à

jouer

jouer au trictrac avec Mr. de Montchevreuil. Tout le monde , madame, n'est pas capable des recueillements que vous demandez ; et vous devez être bien contente d'un homme qui a de la foi , qui n'a aucun vice , qui est bon par son naturel , et qui n'est que foible. L'autre article est celui de Me. la Princesse , à laquelle je vous prie de demander pardon pour moi de toutes les sottises que je dis et que je fis à la dernière visite dont elle m'a honorée : vous avez bien changé mes idées par tout ce que vous m'avez appris de la fermeté de son amitié pour les malheureux princes , et je ne me souviens plus que de la bonté et de la confiance avec laquelle elle m'a parlé dans tous les temps ; elle sait aussi combien. je lui ai toujours été attachée , ainsi qu'à Mr. le Prince , qui n'auroit point souffert ce que nous voyons. Adieu , madame !

voilà une lettre bien sérieuse , mais vous seule mettez par-tout de l'agrément.

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