I ■ ■ .II
LETTRE XVIIL
Ce i3 Novembre,
QUe dites-vous du maréchal de Humieres ? Le roi en est enchanté : la reddition de Dixmude met le comble à sa joie : on comptoit ici sur une plus longue défense. Me. deMontespanparoît insensible à toutes ces nouvelles , et uniquement occupée de son salut : noàs ne nous voyons point en particulier : et cela est mieux pour Tune et pour l'autre. Je sais qu'elle a dit au roi que je m'étois mis en tête de le gouverner , et je sais aussi qu'elle n'a pas eu lieu d'être contente de la réponse du roi : c'est l'homme de sa cour qui à le plus de set)s , et qui donne le moins dans ces pièges. On n'auroit jamais osé espérer que toutes ces conversions fussent si aisées. M. Pellisson fait des prodiges : M. Bossuet est plus savant ; mais lui , il est persuasif. Dites , je vous prie , à ma belle-sœur ,. qu'elle me donnera dix années de vie , si elle veut se défaire de ses humeurs : dites-lui que si elle m'aime , elle supportera plus patiemment celles de son mari : dites-lin
Tl8 Let.de Mc. deMaintenon
encore que si elle aime l'enfant qu'elle porte en son sein , elle craindra de lui former un mauvais tempérament. Citezlui Me. la Dauphine ; c'est quelque chose d'admirable que sa tranquillité et ses précautions dans sa grossesse.
LETTRE XIX
Ce 20 Décembre i683.
UN Dauphin , un duc de Bourgogne 5 un duc d'Anjou , voilà qui est bien consolant. Le roi s'est abandonné à toutes les tendresses de père et de grandpere. La religion n'éteint pas ses sentimens. Me. la Dauphine a peu souffert : cela est regardé ici comme un heureux augure. Le roi m'a fait l'honneur de. me voir ce matin , que j'étois encore à ma toilette : vous voyez bien que je rajeunis : et mon petit prince me l'a dit fort agréablement. Votre abbé de Fénelon est fort bien venu ici ; tout le monde ne lui rend pourtant pas justice : on le craint ; et il vcudroit être aimé avec ce qu'il faut pour l'être. M. de Seignelay ne se console point ; l'ambition le dévore : le roi est bien heureux d'avoir des ministres
ÀM*.LACOMT.Dr.ST.GERAN. 119
prêts à se sacrifier par dépit au bien de son service. Chacun songe à ses affaires, et moi à mon salm. On est fort content du père de la Chaise : il inspire au roi de grandes choses. Bientôt tous ses sujets serviront Dieu en esprit et en vérité.
Vous savez mon dessein d'élever avec la petite de Murçai quelques demoiselles, de parents huguenots et pauvres : ce sera une bonne œuvre. Le roi a donné un bénéfice à l'abbé Gobelin.
LETTRE XX
Ce 14 juin 1684.
NOus attendons ici des nouvelles du roi , et nous ne les attendons pas tranquillement. Il n'y a rien à craindre ; on craint pourtant , et la raison ne guérit pas de cette folie. 11 a bien voulu partager avec M. de Créqui l'honneur de cette conquête. Je ne respire qu'après la paix : je ne donnerai jamais au roi de conseils désavantageux à sa gloire ; mais si j'en étois crue , on auroit moins d'ambition , on seroit moins ébloui' de cet éclat d'une victoire , et l'on songeroit plus sérieusement à son salut. Mais ce n'est pas à moi
no Let.deMc.peMaintekon
à gouverner l'état : je demande tous les jours à Dieu qu'il en inspire et qu'il en dirige le maître , qu'il lui fasse connoître Ja vérité , qu'il lui donne des sentiments de paix. II me semble que j'aime le roi de Ja même manière que j'aime mon frère : je voudrois les voir parfaits , afin qu'ils lussent sûrs des jugements de Dieu. Le roi m'a fait l'honneur de m'écrire deux Liilets fort affectueux : j'y ai répondu en chrétienne. Noizy m'occupe beaucoup , et fort agréablement : je veux contribuer aussi de mon côté au grand ouvrage de Ja conversion de nos frères séparés : ces pauvres filles m'en auront une obligation infinie et en ce monde et en l'autre : il y en a de fort aimables , et ce ne sont pas toujours les plus jolies. Le nature fera de mon jardin un lieu chaimant. Madame la Dauphine s'y promena hier , et fut toute ravie. J'avois espéré d'y mourir , et je n'aurai pas seulement le plaisir d'y vivre.
lAMe. la Comt.de St. Geran. las LETTRE XXI.
Ce i3 *cùr i6t<*
LE roi a enfin pris des mesures pour avoir la paix : ses ministres à R'atisbonne ont ordre de signer une trêve de vingt ans : et il gardera tout ce qu'il a pris depuis la- paix-de Nimegue. Ce traité parcît tort avantageux : au moins le roi en est fort content. II a dessein de travailler à la conversion entière des hérétiques. Il a souvent^ des conférences là-des-sus avec M. le Tellier et M. de Ghâteauneuf , où l'on voudroit me persuader que je ne serois pas de trop. M. de Châteauneuf a proposé des moyens qui ne conviennent pas : il ne faut point précipiter les choses : il faut convertir et non pas persécuter. M. de Louvois voudroit de la douceur ; ce qui ne s'accorde point avec son naturel et son empressement de voir finir \es choses : le roi est prêt à faire tout ce qui sera jugé le plus utile au bien de la religion. Cette entreprise le couvrira de gloire devant Dieu et devant les hommes : il aura fait rentrer tous ses sujets dans le sein de l'église , et il aura
311 Let. deMc. peMaintenokt
détruit riiérésie,que tousses prédécesseurs n'ont pu vaincre. Je n'ai pu conserver l'amitié de madame de la Fayette ; elle en rnettoit la continuation à trop haut prix : je lui ai montré du moins que j'étois aussi sincère qu'elle. C'est le duc qui nous a brouillées. Nous l'avons été autrefois pour des bagatelles.
LETTRE XXII
Ce aô octobre i6î$,
ÎL est vrai que madame la Dauphine prétend être grosse ; mais c'est sans preuves. M. Fagon l'a dit aivroi. La mense de Saint-Denis produisoit au cardinal de Retz cent mille liv. On nous a donné quelque chose sur le domaine de la généralité de Paris: cela est réglé ; l'expédition portera exemption de tous droits. Je suis accablée de sollicitations. Il nous vient de tous côtés des sujets , mais peu de bons. Le roi veut que je sois fort difficile dans les commencements ; parce que, la communauté une fois bien établie, les choses iront d'elles-mêmes. M. le Tellier est à l'extrémité : depuis qu'il avoit scellé Fédit,. il se ponoit mieux ; la fièvre Fa repris
AMe. la Comt.de St. Geran. 12^
avec beaucoup de violence : on n'en espère plus. Le roi est fort content d'avoir mis la dernière main au grand ouvrage de la réunion des hérétiques à l'église. Le P. de la Chaise a promis qu'il n'en coûteroit pas une goutte de sang ; et M. de Louvois dit la même chose. Je suis bienaise que ceux de Paris aient entendu raison : Claude étoit un séditieux qui les confirmoit dans leurs erreurs ; depuis qu'ils ne Pont plus , ils sont plus dociles. 3e crois bien , comme vous , que toutes ces conversions ne sont pas également sincères : mais Dieu se sert de toutes voies pour ramener à lui les hérétiques. Leurs enfants seront du moins catholiques. Si les pères sont hypocrites , leur réunion extérieure les approche du moins de la vérité : ils en ont 'es signes de communs avec les fidèles. Priez Dieu qu'il les éclaire tous : le roi n'a rien plus à cœur. M. du Quesne n'ira ni en Hollande ni eiv Angleterre. M. de Schomberg est moins utile et plus opiniâtre.
ï"tf
jo-4 Let. de Me. de Maintenons LET T RE XXIII.
Cf 2 juillet i6U:.
MR. î'évêque de Chartres tient pour les vœux absolus ; il est le seul de son sentiment :. car pour moi, je n'ai point de volonté à cet égard , et je serai toujours de l'avis du plus grand nombre : si je penchois pour l'une de ces deux opinions , ce seroit pour la sienne ; mais. 3e me ferois un scrupule de me déclarer f de crainte de. gêner la liberté des suffrages , et de donner trop de poids à l'avis d'une femme. Je suis sûre de n'avoir que de bonnes intentions ; mais je ne le suis pas de ne prendre que le bon parti. M. de Chartres a déclaré par un décret dans les formes , que, l'intention du roi et la sienne étoient , que je fusse supérieure perpétuelle, de cette communauté v tant pour le spirituel que pour le temporel. Ma seule inquiétude -, c'est de savoir ce que deviendra cet établissement après ma mort. Je crains bien que la ferveur ne se ralentisse , et que cette maison , qui doit être l'asyle de l'infortune , ne s'ouvre aux golli cita dons, les plus puissantes.
ÀMe.LÀCoMT.DEST.GERAN. ïl%
ta i iii» ' ' i i ■
LETTRE XXIV
Ce 34 octobre 16&&
NOs demoiselles ont commencé leurs exercices : je les ai vues toute la semaine à leurs heures de travail y à leurs heures de récréation , dans leurs actes de piété j et tout cela est réglé avec Beaucoup d'ordre et de simplicité. Si cela se soutient , il ne se commettra pas danscette maison deux péchés mortels par année. Les dames sont fort raisonnables ,.; et les enfants fort doctes. On m'a offert le titre d'institutrice : je le refuse ; mais on me représente , qu'il ne signifie autre chose sinon que j'ai conduit les commencements- de cette communauté :.ce qui est très-vrai : et Me. de Brinon me persuadera tout ce qu'elle voudra > pourvu qu'elle ne veuille rien que d'utile à la maison. Je n'ai pas besoin de louanges pour faire du bien à cette fondation : vous savez que c'est ma grande passion ; et j'y suis si fort attachée, que je crains quelquefois de l'être moins à Dieu pour qui je la fais. J'ai enfin obtenu promesse de n'être pas nommée dans la médaille ;-
ti6 Let.deM^.deMmntenoh
le roi a dit , que cet événement étoit trop remarquable , pour que Mrs. Racine et Boileau en omissent le détail dans l'histoire de son règne. Mon frère m'a dit que vous vous plaigniez de sa femme ; je suis surprise que vous ne m'ayez pas confié lesujet de vos plaintes : vous savez bien que je ne suis pas fort prévenue pour ma bellesœur : le temps et Dieu la corrigeront.
LETTRE XXV
A Versailles , ce i3 décembre 1686.
LA mort de M. le prince nous a fort attristés y et encore plus édifiés : la lettre au roi est admirable : il y juge soimême sa conduite , et la juge sévèrement, il demande la grâce de son neveu : on en avoit déjà parié depuis quelques semaines , à la prière de Me. la princesse de Conti y et Ton m'avoit écoutée assez favorablement : mais la lettre ne gâte rien : la mort cke M. le prince a frappé le dernier coup ; et le roi en a été attendri jusqu'au* îarmes : M. de Chevreuse en est au désespoir : Me. du Lttdè perd un ami : sa' tristresse ne ressemble pas à la tristesse des autres ; vous en devinez bien la raison;
àMc.laComt.deSt.Geran. 1x7
et la différence. Nos sœurs de Saint- Cyr. sont très-contentes du confesseur que vous avez indiqué , et leur confesseur est très-content d'elles : il se plaint d'être trop peu occupé ; il n'auroit jamais cru , qu'une maison religieuse fut si facile à gouverner. Un autre , aimeroit à tracasser , ne se soucieroit pas de tant de raison dans ses pénitentes. Le roi va toujours à cheval ; Me. du Ludeet moi , nous suivons en chaise. Versailles et>t aussi tranquille y que si les ambassadeurs de Siam n'y étoient pas : ils admirent tout , mais encore plus le maître que la maison. Je me recommande aux prières de l'abbé.
—il. <• 1 >
LETTRE XXVI
9 Ce 3 janvier i6%%
J'Ai enfin un moment peur vous écrire.
Le roi se porte aussi- bien que son état puisse le permettre. La joie augmente avec l'espérance. Les médecins assurent que le danger est passé. Le roi a donné à M. Fagon cent mille francs, et autant à ( 1 ) Félix. On n'a jamais vu plus de
(r) Premier chirurgien du roi, auquel il frt l'opération de la fistule > après s'être exercé suj
nB Let. de M*, de Maintenon
courage. Le malheur de ses peuples , s'ils venoient à le perdre , la crainte que Monseigneur ne fût mal conseillé , la disgrâce qu'il prévoyoit de ses meilleurs amis , e'étoient ses seules inquiétudes : il a tremblé pour la- France , et n'a pas craint un instant pour sa vie. Me. de Montespan reviendra : le roi a été fort touché de ses pleurs ;- on rend suspects Mrs. de Vendôme ; Dieu sait ce qui en est i Cettefêre peut n'être pas criminelle : mais elle est bien imprudente et déplacée; Je ne suis pas encore au bout de mes chagrins ; et je vois qu'on m'impute ce profond secret y et qu'on raisonne là-dessus. Vous savez combien j'ai à cœur de mettre bien toute la famille royale dans l'esprit du roi ; et l'on m'accuse d'entretenir ladésunion : Monseigneur m'a assuré qu'il ne croyoit , qu'il n'écoutoif pas même ces bruits ; mais il peut les croire un jour. Je suis dans un état à faire pitié ; je n'ose en parler au roi , de peur de l'aigrir : il ne soufTriroit pas ces étranges soupçons ; me vengeroit peut-être \ et j'aime mieux leur pardonner. Mon cher petit prince se porte bien.
plusieurs malades dans les hôpitaux. Cette opération lui valut outre les cent mille francs 3. y»; iyéché pour soa frète.
aMc.làCômt.deSt.Geran. ti?
LETTRE XXVII
Ce 2 février 1687,
PÀris doit être bien content de son maître ; le roi n'a jamais été de si bonne humeur que depuis qu'il a été témoin de l'amour de sa capitale. Je lui aime bien ces sentiments ; ils lui inspireront peut-être le dessein de soulager son peuple. Le P. de la Chaise est mieux que jamais dans l'esprit du roi ; il agira désormais sans M. l'archevêque de Paris ; et Me. de Lesdiguieres ne verra plus le clergé de France à ses genoux. Cet oit un grand scandale. Il fera son rapport, et le roi nommera; vous croyez bien que cette grande faveur va mettre tout Je monde aux pieds de la société : je lui ai fait déjà, ma cour pour M. votre neveu , et l'ai faite de belle grâce ;. on peut bien dissimuler un peu pour rendre service à ses amis. Me. de Montespan vit comme un ange ; la cour a bien changé depuis qu'elle ne la gouverne plus. Me. la princesse de Conti se fait, aimer de Dieu et des hommes..
130 Let.de M*, de Maintenue LETTRE XXVIII.
Maintencn , a 8 juillet»
VOus comprenez bien que je suis trop -occupée pour vous écrire aussi au long que je le souhaiterois. M. votre neveu fut présenté au roi , qui me dit : <« Je l'avancerai avec le temps : qu'il »> soit sage ». Le père de la Chaise n'a pu encore lui trouver rien de meilleur. Je vous remercie de grand cœur de ce qu'enfin vous m'avez offert l'occasion de vous rendre service : disposez de ma faveur comme si elle étoit à vous. Les ouvrages de Maintenon sont fort avancés : la présence du roi n'y gâte rien : c'est un beau spectacle que de voir une armée entière travailler à l'embellissement d'une terre ! les deux montagnes se joindront par quarante -sept arcades, solidement bâties : c'est, de l'aveu de tout îe monde , un ouvrage digne des Romains et du roi. Tout cela me ramené souvent à cette réflexion : " Les hommes sont bien fous a de se donner tant de soins pour ^ embellir une demeure où ils n'ont que » deux jours à loger ».
A Me. LA COMT. DE ST. GERAN. I 3 I
LETTRE XXIX
A Versailles, 20 septembre 1687,
Ç}Oyez tranquille sur le compte de O votre favori : je suis un peu mieux instruite qu'on ne l'est à Paris , et je ne vois point d'apparence de guerre. Vos politiques bâtissent en l'air : le roi a des sentiments très-pacifiques , et il permettra bien à l'empereur de vaincre les Turcs tant qu'ii lui plaira : il est vrai que si l'on en croyoit certaines gens, la France afrê&rak les progrès de la maison d'Autriche ; mais le roi est trop fidèle à sa parole pour mettre par une jalousie mal fondée toute l'Europe en feu. Dans un autre temps , je n'aurois peut-être pas répondu de lui : mais à présent Dieu lui a inspiré un amour pour la paix qui augmente tous les jours. Priez Dieu de verser ses bénédictions sur toutes ses entreprises. Je suis bien-aise que vous soyez contente de Maintenon. N'est-il pas vrai que c'est une belle terre ? Je vous avois bien dit que le roi ne faisoit rien à demi. Monseigneur est réconcilié avec le petit duc , et , contre mon espérance * sans que le roi s'en soit mêlé.
131 Let. deM6. deMaintenon LETTRE XXX.
A Fontainebleau , i3 mars 1688,
TOus vos nouvellistes grossissent à plaisir les objets : ce n'est que par occasion et en attendant, que j'occupe l'appartement de la reine ; aussi n'y ai je mis que des meubles très- modestes.
Le roi y entra hier , et y ayant vu mon grand crucifix d'Italie, me dit : " Voilà » un ornement bien sérieux : je vous fi conseille de le faire ôter >?. Je lui demandai s'il craignoit de voir celui qui est tounre son espérance : le roi me dit en souriant , que je prô chois à merveille ; et le crucifix est resté. L'inflexibilité du pape me jette dans de terribles appréhensions. M. de Louvois paroh désolé de ce que son crédit commence à tomber : il m'envie ma faveur ; H m'attribue les dégoûts du roi :■ enfin, il veut se rendre nécessaire par quelque guerre nouvelle : le ciel m'a fait bien des grâces ; il ne manque à mon bonheur temporel que la certitude de la paix.
,AM<\LÀC0MT.:DEST.GEIlA.tf. I$*
» . ■ i i ii ■ ,
LETTRE XXXI
A Versailles y ce S septembre 1688:
J' A vois fait des vœux pour la paix , et Dieu nous donne la guerre. Humilions^ nous sous sa puissante main , et adorons sa providence. Le roi n'est pas content de Me. la Dauphine : il trouve mauvais qu'elle s'intéresse si ouvertement pour le prince Clément. Monseigneur partira de Versailles vers la fin de ce mois avec M. de Beauvilliers , qui ne lui sera pas inutile. Son armée investira Philipsbourg : Louvois n'oubliera rien pour engager par les premiers succès à continuer cette guerre. Je n'ose le dire au roi , qui a une entière confiance en M. de Duras. Il me semble que toutes ces contestations pourroient se terminer sans répandre tant de sang. Le roi vouloit faire la campagne : il m'a promis d'attendre au printemps prochain. Dieu veuille qu'alors la paix soit faite ! Les nouvelles d'Angleterre sont très-mauvaises : les jésuites y ont trop précipité les choses : le P. de la Chaise loue leur zèle , et ne loue pas leur prudence.
134 Let. de Me. de Maintenue
LETTRE XXXII
JE vous prie de dater vos lettres : Me.1 de Mornay en fait un recueil : si vous en faisiez autant des miennes , vous n'en auriez plus. Malgré toutes les louanges que vous donnez à mon esprit , je sais bien qu'elles ne sont bonnes que pour le moment. Je vous remercie de ce ( i ) manuscrit : je l'ai lu avant que de me coucher : il y a beaucoup de vrai et encore plus de faux. A la place de Madame, j'aurois vu tout cela avec plus d'indifférence. Le roi pouvoit-iî croire des choses si absurdes ? et celles qui ne le sont pas , ii ies savoit déjà , et toute ia France avec lui. Le duc de Beauviiîiers a pris le bon parti y et tout ce qu'on dit à Paris ne saurok changer le sentiment de tout Versailles. Il est vrai que vous voyez mieux les choses dansTéloignement ; mais cellelà n'est pas du nombre. Je n'ai pas un moment à moi, ainsi je finis : j'ai pourtant encore bien des choses a vous dire. Si je ne vous vois pas samedi , vous me
(i) Apparemment lus Amours du Palais- Roy al.
aM^.iaComt.dsSt. Gehan. 13 s
réserverez ce plaisir-là pour dimanche : je serai libre aux heures accoutumées : je voudrois l'être toujours pour vous.
LETTRE XXXIII
MOnsieur de Lauzun est plus à la mode que jamais. Il voudroit que nous unissions nos vengeances. Je lui ai dit que depuis long-temps j'avois tout pardonné. 11 est trop vindicatif pour le croire, et cependant il voudroit bien que Mademoiselle (i) lui en dit autant. Il est tout- à- fait eîTacé du cœur du roi ; et Yinquiet n'y f-ent plus qu'à un fil. Il est fort choqué ( c'est apparemment M. de Louvois ) qu'on lui ait ôté la direction des affaires d'Irlande. Il s'en est pris à moi , et puis à Me. de Chevreuse. Il comptoit sur des profits immenses. M. de Seignelay ne compte que sur des périls et des travaux. Il réussira , s'il ne prend "les choses avec trop de hauteur. Le roi n'auroit pas de meilleur serviteur , s'il pouvoir se détacher un peu de son tempérament. Il
(i) ?>Iademoiselîe de Monrpensier lui avoit défendu de reparaître devant elle.
■ry6 Let. deM*. deMauttenou
en convient lui - même , et cependant il ne se corrige pas. Quand j'avois de la voix , j'aurois fort bien chanté cette chanson ; elle ne me dit rien de nouveau : ne sais-je pas que je suis vieille ? Si je pouvois l'oublier, le changement de mon humeur me le diroit assez.
Cherchez Fauteur , je vous en prie. Si le roi le connoissoit , il me vengeroit; et si je le connois , je me vengerai autrement que lui. Quand je me rappelle Me. de Montespan 9 je compte pour rien tous ces outrages. Je suis fort contente du duc du Maine , et le roi est disposé à lui tout accorder. Mes filles m'occupent beaucoup , mais bien plus agréablement que toutes les intrigues de ces gens qui sont tantôt trompés , tantôt trompeurs , et souvent l'un et l'autre. Je l'éprouve plus que jamais : il n'est point de dédommagement pour la liberté. Vous faites bien de chérir la vôtre. La philosophie nous met au-dessus des grandeurs : rien ne nous met au-dessus de l'ennui.
LETTRE
aM6, la Comt.de St. Geran. 137
LETTRE XXXIV
MAdame de Vaîentinois seroit la plus aimable femme du royaume , si elle n'en étoit pas la plus coquette. Vous n'imaginerez point combien toutes ses malices nous donnent de chagrins. Le roi n'a pas voulu parler à madame la duchesse. Je l'ai fait pour lui. Je n'en ai eu que des insultes , ou ce qui en approche. Rien si* est plus sensible de la part des personnes qu'on aime. Elle est perdue sans ressource. M. de Marsan se perd , et ne s'en apperçoit pas. Le roi ne souffrira point tous ces dérèglements. Il tiendra parole. Je crains moins aujourd'hui l'amour de père, que je n'en crains la sévérité. Mandez - moi ce que vous feriez à ma place. J'ai consulté le père Gaillard : je n'ai pas voulu m'expliquer clairement :
ce qui fait qu'il ne m'a pas bien entendue , ou qu'il a feint de ne pas m'entendre. Voyez des personnes habiles et pieuses.
Enveloppez le cas : et au nom de Dieu , tirez-moi d'un embarras si cruel. J'offense Dieu par mes impatiences. 11 faut que j'y remédie une fois pour toutes. Je crains de me faire des ennemis ; je crains aussi Tome IL (8) G
13S Let. de M3. deMaintenont
que ma conscience ne me reproche de souffrir un pareil scandale.
LETTRE XXXV
Versailles , ce 4 novembre 1688.
NOus sommes ici dans une grande alégresse : Philipsbourg est pris.
Monseigneur sera désormais appelle Louis îe Hardi. Le roi est dans une joie inexprimable , et le petit comte rit et pleure tour à tour. Vauban a fait des dispositions ndrmrables : il a modéré le feu de M. de Duras , et a empêché M. le Dauphin de se faire tuer. M. de Louvois veut qu'on â;JJe en Allemagne , et qu'on ravage sans pitié le Palatinât : cependant d'habiles f.;er.s prétendent qu'il ne faudroit faire la guerre qu'à l'empereur ^ et qu'il est de la prudence de ne pas attaquer l'empire. On fera tout ce qui paroîtra glorieux , et l'on pensera ensuite â ce qui est utile : on agira , et puis on examinera comment on auroit àù. agir. Ma présence gêne M. de Louvois : je ne le contredis pourtant jamais : le roi lui a dit plusieurs fois qu'il pouvoit parler en toute liberté. On croit que je gouverne l'état , et on ne sait pas
aMc.laComt. de St. Geran. 139
que je suis persuadée que Dieu ne m'a fait tant de grâces que pour m 'attacher ^u salut du roi. Je demande tous les jours à Dieu qu'il l'éclairé , et qu'il ie sanctifie. Joignez vos prières aux miennes : elles seront plus efficaces , parce qu'elles seront plus désintéressées : vous êtes moins attachée à la terre que moi.
LETTRE XXXVI
Le 9 janvier , 1689.
LE roi d'Angleterre arriva avant-hier à Saint-Germain , avec le lue de Berwick : ce fut une chose bien touchante que sa première conversation avec la reine. Ce prince la consoloit , et faisoit les plus tendres caresses au prince de Galles : on ne peut avoir plus de fermeté : cette insensibilité à la perte de tant de grandeurs est l'ouvrage de la grâce : il esc beau de voir un roi confesseur ! La cour de Saint-Germain ne le cédera qu'à Versailles en magnificence. Le roi ne quittera les armes qu'après avoir chassé d'Angleterre le prince d'Orange ; on dit que c'est un second Cromwel ; et il est sûr qu'il s'est déjà emparé de la couronne :
Gi
i4o Let. de M5, de Maintenue
les catholiques sont dans l'oppression , et le parlement menace de les exterminer, J'ai toujours dans l'idée , que si Mr. Cclbert avoit vécu , tout cela ne seroit pas arrivé : on n'a point empêché la descente des Hollandois : on en étoit averti depuis long-temps ; mais on ne pouvoit ou l'on ne vouloit pas la croire : le pauvre Barillon est désolé.
LETTRE XXXVII
A Versailles , ce i5 Avril 1691.
Dfeu bénit les armes du roi : Mons est pris, Nice est rendu. Le roi sera bientôt ici. Vauban et M. de Boufflers sont associés à sa gloire : ils ont fait des dispositions admirables ; ils ont fait plus , ils ont empêché les mousquetaires de se faire tous tuer. M. de Courtenay avoit souhaité de mourir sous les yeux du roi : il est mort. Consolez-vous , ma chère comtesse , de la perte de M. de Viller ment : le roi Ta fort regreté : et Me. de Villermont verra que ces regrets ne sont pas stériles. On m'écrit d'Italie des miracles de L*** : il est très- bien avec M. de Catinat ; écrivez-lui , que vous me
àMô. laComt. beSt. GePvAN. 141
répondez de lui : je crains bien qu'il n'ait pris un vol qu'il ne pourra soutenir , et que le roi n'ait à me reprocher d'avoir appuyé un joueur y et de l'avoir présenté comme un homme de mérite , parce qu'il est de mes parents. Adieu , ma très-che. e. J'ai vu encore aujourd'hui l'abbé de Fénelon : il a bien de l'esprit : il a encore plus de piété : c'est justement ce qu'il me faut.
LETTRE XXXVIII
A Versailles , ce 14 avril 1694»
MR. de Noailles m'a promis une campagne brillante. Il m'écrit qu'il vaincra les ennemis du roi et les siens. Comme il m'a jusqu'ici tenu parole , je compte fort sur ces deux victoires. M. de Luxembourg ne sait pas fuir : il gagne des batailles par habitude , et prend des villes en badinant. M. de Joyeuse et M. de Lorges ont de la bravoure , et , à ce qu'on croit , de la capacité. Je crois que le roi n'estime pas beaucoup le prince de Bade , et que le roi est un bon juge. Ainsi , je suis plus tranquille que vous ne pensez. Il est vrai que je souhaite ardemment la paix ;
141 Let. de Me. DE Maintenon
mais on me connoît bien peu , si l'on S'imagine que je la préfère à la gloire du roi. Ce n'est pas moi qui l'empêche d'aller en Flandre. Je l'y suivrois avec plaisir. "Une réflexion de Me. du Lude , où je ne suis pas entrée , a rompu ce projet : et je vous avoue , que je n'en suis pas fâchée. Quelle gloire acquerroit-il à battre le prince d'Orange , si accoutumé à être battu ?
LETTRE XXXIX
Ce 12 mai.
'ai eu pendant deux mois une copie de r Explication duC antique des Cantiques. ïî y a des endroits obscurs , il y en a d'édifiants , il y en â que je n'approuve en aucune manière. L'abbé de Féneîon m'avoitdit que le Moyen Court contenoit les mystères de la plus sublime dévotion , à quelques petites expressions près , qui se trouvent dans les écrits des mystiques. J'en lus un morceau au roi , qui me dit que c'étoient des rêveries. Il n'est pas encore assez avancé dans la piété pour goûter cette perfection. J'ai bien prié madame notre supérieure de ne plus
aMViaComt. deSï.Geran. 143
mettre ces livres entre les mains de nos dames. Cette lecture est trop forte pour elles ' il leur faut un lait proportionné h à leur âge. Cependant Me. Guion les édifie. Je l'ai priée de cesser ses visites ; mais je n'ai pu leur refuser de lire les lettres d'une personne pieuse et de bonnes moeurs. M. de Paris paroît fort anime contre elle ; mais il avoue, que ses erreurs sont plus dangereuses par leurs suites que par le principe , et qu'il y a plus à craindre qu'à blâmer. Prions Dieu qu'il enseigne ses voies à ceux qu'il a chargés de nous mener à lui.
LETTRE XL
ENcore une lettre de Me. Guion ! Cette femme est bien importune. Il est vrai qu'elle est bien malheureuse. Elle me prie anjourn'hui de faire associer à l'évêque ce Meaux l'évêque de Chàlons et le supérieur de Saint-Sulpice, pour juger définiîivernen: des points sur lesquels on accuse sa foi. Elle me promet une obéissance aveugle.
Je ne sais si le roi voudra donner encore cette nouvelle mortification à M. de
144 Let. de Me. de Maintenu**
Paris : car enfin , cette hérésie est née dans son diocèse ; et c'est à lui à en décider le premier. Comptez qu'il ne laissera pas perdra ses droits. M. l'abbé de Fénelon a trop de piété pour ne pas croire qu'on peut aimer Dieu uniquement pour lui - même , et trop d'esprit pour croire qu'on peut l'aimer au milieu des vices les plus honteux. Il m'a protesté qu'il ne se mêloit de cette affaire , que pour empêcher qu'on ne condamnât par inattention les sentiments des vrais dévots. Il n'est point l'avocat de Me. Guion , quoiqu'il en soit l'ami : il est le défenseur de la piété et de la perfection chrétienne. Je me repose sur sa parole , parce que j'ai connu peu d'hommes aussi francs que lui : et vous pouvez le dire.
LETTRE XLI
Versailles , ce \2 mars 1696.
THOut le monde est malade : le roi a la ■*• fièvre tierce , le P. de la Chaise un gros rhume , le duc de Bourgogne la migraine , Me. de Lude et moi des vapeurs : enfin , le château est un hôpital : Me. de Mornay seule résiste héroïquement
aM6.laComt.deSt. Geran. 145
au changement de la saison. Nous sommes fort tristes : je languis bien que cette retraite à Saint-Cyr soit finie. On nous promet la paix à la fin de l'année : le roi y travaillera efficacement en continuant à vaincre , et sur-tout en détachant, des alliés , M. de Savoie. Me. de Montespan se défait de tous ses bijoux : elle a été surprise elle-même du nombre et du prix. Mes fïltes ne me sont point une ressource contre l'ennui. Je suis du matin au soir occupée à terminer leurs différends , et à prévenir la désunion : j'aimerois mieux avoir un empire à gouverner. J'ai résolu de renvoyer la petite de Chaumont chez ses parents , le plus poliment qu'il me sera possible : si vous ne l'approuvez point, vous me le direz sans détour ; mais il me semble que le bon ordre le demande. Je crains de prendre les choses trop vivement; et presqu'autant, d'être accusée de mollir mal-à-propos. Je suis vieille : je puis me prévenir : et à mon âge il n'est que trop ordinaire de se conduire comme une personne de l'autre siècle. Je me suis mise au-dessus des discours de ce pays-ci ; mais je n'ai pas la même fermeté à l'égard des jugements qu'on porte de mes actions dans le pays où vous vivez,
Gj
146 Let. de Mg. deMaînteno^î
LETTRE XL IL
Maintenon , *4 août 1696.
TE ne suis pas surprise des différents •J jugements qu'on porte de l'Instruction de M. de Paris. Ce premier pas étoit dit— fîcile ; et toutes les personnes désintéressées qui l'ont lue , conviennent, qu'il s'en est démêlé en homme très-prudent.
Certainement le roi en sera satisfait. Les jésuites ne lui pardonneront pas de s'être, élevé au siège de Paris sans leur participation : s'ils le fâchent , on priera le pape de le faire cardinal. Il falloit à la première église du royaume un prélat de mœurs sans tache , et d'un caractère modéré , doux , simple , d'une piété éclairée et solide ; le roi a cru voir toutes ces qualités réunies dans M. de Châlons : il s'es* consulté , il a consulté des gens de bien , îl a consulté Dieu : et rien n'est-plus vrai , que s'il eût connu en France un plus honnête homme , il l'auroit donné à sa capitale. Plût à Dieu que ces guerres de religion fussent aussi près de leur fin que celle qui divise les princes de l'Europe ! La paix est faîte avec M. le duc de
a Mf; laComt. ds St. Gep.ak. - -
Savoie , et le roi est disposé à la donner au reste de l'Europe. La princesse Adélaïde sera le nœud de ce traité. L'empereur vouloit l'avoir pour le roi des romains * mais le duc de Bourgogne l'a emporté sur son rival : cette princesse est fortaimable^ mais elle est bien jeune : il faudra l'élever ; voilà des nouveaux embarras. Je vous envie votre solitude , votre tranquillité : et je ne suis plus surprise que la reine Christine soit descendue du %trône pour vivre avec plus de liberté.
LETTRE XL1IL
Versailles , le z5 mai 1697.
f A prise de Barcelone , d'Ath et de -■--'Cartagene , permet au roi de convaincre les alliés de son amour pour la paix. Il pourra la faciliter , en se relâchant, des conditions que ses victoires et ses conquêtes semblent auroriser , sans déroger à sa gloire. Il pourra même étendre le terme qu'il leur a fixé pour les accepter. Toutes les restitutions que le roi offre ont causé ici de grands débars ; ©n. est las de la guerre , et l'on trouve
148 Let. deMc. deMaintenon
une espèce de honte à restituer ce qui a coûté tant cT efforts et de sang : pour moi il me semble qu'il y a de la gloire à restituer ce qu'on a pris , pouvu qu'on n'y soit pas conrraint par une puissance supérieure : cette démarche ne peut qu'être attribuée à la générosité du roi. Je vous aime plus que je ne vous le dis, ma chère comtesse.
LETTRE XLIV
MAdame ësl fort contente : le roi lui a promis d'obliger l'électeur palatin à lui donner tous les ans trois cents mille liv. jusqu'à ce que son affaire soit jugée par des arbitres. Le cardinal de Furstemberg ne seta point abandonné , quoiqu'on soit peu content de lui : il m'a écrit des lettres fort-pressantes ; et le roi en a été touché. Enfin , nous respirons ; nous n'aurons plus que notre salut à faire : je remercie Dieu tous les jours des sentiments de paix qu'il inspire au roi : c'est une grande grâce pour lui et pour son peuple : vous savez combien il en étoit autrefois éloigné : la dévotion rend le cœur tendre sur le malheur des hommes , et l'esprit éclairé sur les objets
a Me. la Comt. de St. Geran. 14?
de la véritable gloire. Vous ne le croyez pas enore : puissiez - vous l'éprouver un
jour !
LETTRE XLV
A Versailles , ce 10 décembre»
ON se trompe , et vous pouvez le dire hardiment : le goût des plaisirs est éteint dans le cœur du roi : l'âge et la dévotion lui ont fait faire des réflexions sérieuses sur la vanité et le néant de tout ce qu'il aimoit autrefois ; et il avance tous les jours dans les voies de Dieu : il n'assiste aux spectacles et aux fêtes qu'avec répugnance : il se plaint avec moi de la contrainte que lui impose son rang de prendre part à des plaisirs qui n'en sont plus pour lui. La princesse est tous les jours plus charmante : le duc de Bourgogne en est très - épris : il a été réglé qu'il ne la verroit que sur le pied de maîtresse : elle en a pleuré , et a dit : u Hé ! ne suis-je pas sa femme ? » ensuite elle en a ri , et m'a promis de lui être toujours cruelle , jusqu'à ce que le roi lui ordonnât de ne l'être plus. Cette enfant nous amuse beaucoup ; madame de
I?0 LET. DEMe. DEMAINTENON
Savoie l'a bien instruite : le roi n'a pas la force de lui rien refuser : ses clames sont accablées de présents. Tout est ici dans la joie : dès que les fêtes seront finies , nous serons plus tranquilles et ne serons pas moins gais : mes lettres seront aussi plus longues ; mais mon affection pour vous n'augmentera point.
LETTRE XLVI
A Versailles , 4 mars 1 698".
J'Etablis ma nièce ; la chose est faite : ainsi dépêchez-vous ; il me faut vite un compliment. Ii en coûte à mon frère cent mille francs ^ à moi ma terre, au roi huit cents mille liv. vous voyez que la gradation est assez bien observée. M. le duc de Noailles donne à son fils vingt mille liv. de rente , et lui en assure le double après sa mort. Le roi , qui ne sait pas faire les choses à demi , donne à monsieur d'Àyen la survivance des gouvernements de son père. Voilà une belle alliance : le maréchal en mourra de joie : son fils est sage : il aime le roi , et en est aimé : il craint Dieu , et il en sera béni ; il a un beau régiment, et on y
a Me. la Comt.de St. Geran. i*ï
joindra des pensions ; i! aime son métier ,. et il s'y distinguera. Enfin , je suis fort contente de cette affaire. Quand Mlle.
d'Aubigné naquit , je ne prévis pas tant de bonheur. Elle est bien élevée , elle a plus de prudence qu'on n'en a à son âge ; elle a de la piété : elle est riche : trouvez» vous que M. de Noail!es fasse un mauvais marché ? Je crois qu'on est fort content de part et d'autre, et qu'on s'avoue en secret qu'on l'auroit été à moins. Adieu ,, ma chère comtesse ; vous voyez bien que je n'ai pas îe temps d'écrire de longues lettres ; ou du moins , il ne convient pas que je paroisse Pavoir.
LETTRE XLVII
A L'heure qu'il est , on délibère sur le sort de la France , de l'Espagne , sur le sort de toute l'Europe > La guerre est inévitable, à moins qu'on ne prenne un parti honteux ; et c'est ce que je ne crains pas d'un conseil où le roi préside-. Les sentiments sont fort partagés : je suis sûre que dans ce moment, on conteste avec beaucoup de vivacité. Le duc de Bourgogne ne sera peut-être pas de l'avis de Monseigneur : on dit que la raison esi
I 5* Let. DE Me. DE Maintenon
pour M. le duc de Bourgogne , et que la gloire est pour son père. Le duc de Beauvilliers donnera sa voix au traité de partage , et le chancelier à l'acceptation pure et simple de cette belle succession. M. le Dauphin prendra un milieu entre ces deux avis : il voudra qu'on renonce au testament et au traité ; on dit que c'est le seul moyen d'éluder la guerre ; il est bien conseillé. M. le duc d'Anjou est assez bon pour être roi , mais pas d'un âge à avoir une volonté.
LETTRE XLVIII
MOnseigneur triomphe : il a remontré que le roi étoit trop juste pour l'éloigner d'une succession que toutes les loix lui donnoient , qu'il y renonçoit en faveur du duc d'Anjou, qu'il se bornoit à dire toute sa vie : « Le roi mon père , et » le roi mon fils ». Le duc de Bourgogne est revenu à ce sentiment ; et a dit , qu'il ne l'avoit combattu que pour éc'aircir la matière , et qu'il cédoit volontiers tous ses droits à son frère. Le public ne sera informé de tout ceci que dans quelques jours. Le duc d'Anjou ne sera traité comme roi, qu'après l'audience de l'A m*
A Me LA COMT. DE ST. GER AN. I 5 $
bassadeur d'Espagne. Priez Dieu qu'il bénisse tous les desseins du roi , et qu'il sanctifie toutes ses pensées.
LETTRE XLIX
Le a mers,
JE sais , j'ai prévu les discours qu'on a tenus contre M. de Chamiliard. Maïs on ne sait pas qu'il a refusé la succession deM.de Barbezieux, et que le roi a voulu qu'il acceptât , parce qu'en temps de guerre ^ il est bon d'avoir à faire à un seul. M. de Chamiliard est honnête homme:
s'il gouverne les finances du royaume comme celles de Saint -Cyr, nous ne trouverons pas à dire M. Colbert. Le roi lui a promis de partager avec lui le travail du département de la guerre : cela seul a pu rassurer sa modestie. Me. la duchesse de Bourgogne a pris de l'affection pour lui , et il travaillera quelquefois avec M. le duc de Bourgogne pour le former.
Ses manières honnêtes lui ont gagné tous les cœurs. Il emploiera nos amis, et ne se fera pas un chagrin , comme monsieur de Louvois et son fils , de travailler avec le roi en bonne compagnie. Le comte/
ï 54 Let. de McdeMaintenon
d'Avaux négocie un accomodement ; oh doute fort qu'il y réussisse : cependant le roi est tranquille ; il en sait plus que toute sa cour.
LETTRE L
Ce 3 ayriîi
LA mort du prince d'Orange n'apportera aucun changement aux affaires.
La princesse Anne a été reconnue reine d'Angleterre : c'est un terrible coup pour notre saint roi : ce qui le console lin peu, c'est le refus qu'on a fait au prince George de Danemarck de l'associer au trône : mais quelle consolation î on ne peut en trouver de solide que dans la piété et la résignation aux ordres du maître des rois et des empires. Les Hollandois font semblant de craindre pour la liberté de l'Europe, et ne craignent pas môme pour la leur. Le roi fera !a guerre vigoureusement : il y avoit d'abord de la répugnance ; mais c'est une nécessité , il fa ut. y céder. Le maréchal de Bonifiers a des ordres fort étendus : et on dit que l'instruction que M. de Chamillard a dressée pour la campagne de Flandres est
a Me. la Co.mt.de St. Ger an. 155
une très-belle chose ; M. le dnc de Bourgogne n'aura qu'à suivre ce plan : vous jugez bien qu'il est bon qu'on l'empêche de faire à sa tête ; on n'est pas grand capitaine avec du courage seul ; son âge ne permet pas d'avoir de la prudence. M. de •Vendôme modérera en Italie le feu du roi d'Espagne : mais qui modérera le sien ? On dit que M. le prince Eugène n'opposera que de la lenteur à notre vivacité. Que vous dirai-je de M. de Catinat ? Il fait son métier : mais il ne connoît pas Dieu : le roi n'aime pas à confier ses affaires à des gens sans dévotion. M. de Catinat croit que son orguiîleuse philosophie suffit à tout:c'est bien dommage qu'il n'aime pas Dieu ! Ma santé s'arToiblit tous les jours , et je ne puis plus me reconnoître dans ce portrait si ressemblant de 1694. Songeons à mourir , n'avons-nous pas assez vécu ?
LETTRE L I
Marly , 3o Juin iJoZ»
TT'Irai demain à Maintenon : je serois J> bien-aise de vous y voir. J'y aurai feulement mademoiselle d'Aumale. On ne fut jamais plus triste que je le suis : il
i$6 Let. de Me. DE Maintenon
n'y a que votre raison et votre fermeté qui puissent me consoler. J'ai beau me dire qu'il est mort (i) dans de bons sentiments ; qu'il s'est depuis long - temps préparé à ce terrible passage ; qu'il a passé dans la crainte de Dieu les dernières années de sa vie : toutes ces considérations rendent ma douleur moins raisonnable , sans la rendre plus légère. M. de la Rochefoucault avoit bien raison de dire que la raison et la religion ne peuvent presque rien sur la nature. Ma nièce est dans la désolation , et ne sort pas de son cabinet : il semble qu'elle ne trouve plus de plaisir qu'à s'occuper de sa douleur. Dieu veut me détacher de ce monde , et me préparer pour l'autre , en portant à mon cœur des coups si sensibles. Je voudrois bien passer le reste de l'été à Maintenon ; mais on ne veut pas en entendre parler , et vous savez que depuis long- temps je n'ai plus de volonté. Je ine soumets à tout : j'offre à Dieu mes peines : je le prie de m'appellera lui , si ma mort est nécessaire à mon salut , et ma vie inutile au roi et à son peuple. Que sa volonté soit faite ! C'est à lui à nous châtier , à nous à souffrir.
(i) M. d'Aubigné son frère, chevalier des ordres, gouverneur du Berry, mort à Vichi.
A Me LA GOMT. DE ST. GERAN. I tf
LETTRE LU
Ce 18 juillet i7o3,
NOtre ami est à présent fort à son aise. Monsieur Desmarets l'a déchargé d'un fardeau bien pesant : la guerre en ira mieux : le M. d'O . . . auroit refusé cette place , si le roi la lui avoit offerte : ceux qui ne savent pas combien il est ferme dans ses paroles , et combien il est difficile de trouver de bons sujets , ont tort d'être surpris qu'on continue monsieur Chamillard y qui est fort prudent , laborieux et entendu. Les iroubies des Cévennes sont peu de chose : ce sont des huguenots montagnards qu'il sera facile de réduire : il est inutile que le roi s'inquiète des circonstances de cette révolte : cela ne guériroit pas le mal , et lui en feroit beaucoup. Vauban écrit que M. le duc de Bourgogne acquerra beaucoup de gloire dans ce siège de Erisac : c'est lui qui Ta fortifié ; il saura bien le prendre. L'armée est- très belle , et l'on a si bien pourvu à tout , qu'il n'y aura aucune plainte cette année. La duchesse s'étoit mise en tête d'accompagner son mari dans cette expé-
158 Let. deMc.deMaintenon
dition : le roi en a ri ; j'en ai ri de môme , et elle en a été piquée : nous nous sommes raccommodées ; ainsi vous pouvez désabuser ceux qui nous disent brouillées si sérieusement.
LETTRE LUI
A Versailles , ce sj a&ut 1704/
J'Ai eu un terrible orage à essuyer : je ne me mêlerai plus d'aucune affaire.
Si les trois maréchaux savoient combien la perte de cette bataille nous a causé de consternation , ils répareroient bien vite leur faute. Le roi ne revient point des quinze mille François qui se sont rendus sans tirer un coup : priez Dieu qu'il bénisse ses armes. M. Chamiîlard est le plus tranquille de tous ; mais c'est le roi qui le rassure : à la vérité , en n'a rien à lui reprocher : plût à Dieu qu'on en pût dire autant des généraux ! Que dit - on à Paris de toute cette affaire ? madame de Montigny est entrée à Saint - Cyr : j'irai Lundi pleurer sur nos malheurs. Nos dames m'édifient beaucoup : elles m'envient peut-être ma place , et je leur envie leur tranquillité Je ne vais point dans cette
A M«. LA COMT. DE ST. GERAN. I tf
maison , que je n'en sorte avec regret , et que je ne me repente de n'être point entrée en religion : je ne serois occupée que de mes foiblesses et de mes maux ; au-lieu qu'à présent il faut que je ne m'occupe que des maux d'autrui , et que je m'oublie moi-même. Ma nièce est en parfaite santé : je vous envoie le Mercier qui m'a promis de faire diligence ; il vous remettra cent louis que vous donnerez aux ursulines : ces pauvres filles me font pitié. Je n'ai pu lire les deux dernières lignes de votre lettre : peut-être est-ce la faute de mes yeux y et peut-être aussi la faute de votre plume. Dites à Me de Ventadour combien je l'honore .
LETTRE LIV
De Me. de Sl.Geran à Me. de Mainte non, Versailles, ce 2^ août 171 1.
L'Espérance que vous aviez, madame , sur M. de Bou (fiers n'a donc pu le sauver. Votre amitié pour lui étoit bien ancienne : vous n'êtes point sujette au changement. Je ne doute donc pas que vous ne soyez bien affligée de le perdre.
aSo â W. la Comt. de St. Geran;
Le roi perd un serviteur zélé, et cela peut suffire pour exciter vos regrets. Les miens se portent , tantôt sur lui , tantôt sur moi , qui , livrée à mes réflexions , poursuivie par la miséricorde de Dieu , me trouve bien honteuse de ne pas profiter de tant d'événements qui me rappellent à lui.
Mais parions de choses moins tristes.
Vous avez, comme vous savez, toujours eu le bonheur de me divertir beaucoup : vous continuez en m'écrivant par Mlle.
d'Aumale : c'est me donner un plaisir d'autant plus grand , que je sais qu'il vous coûte moins. Non je ne crois pas qu'il y ait jamais eu une personne au monde si aimable que vous : permettez- moi cette petite caresse : la distance de dix - huit lieues me rend plus hardie , que si j'étois au bord de votre niche. Plus je vois de près les occupations de Me. de Ventadour, plus je conviens qu'il n'y a d'agréable dans sa place , que le dessus de ses lettres, comme vous le dites fort bien. Que je m'acquitterais mal d'un tel poste, et que !es enfants que je gouvernerais seroient mal servis ! je crois que vous n'en doutez pas.
LETTRE
a Mc. t>E Mainte non. 161 LETTRE LV.
A Versailles , le i5 aoûf.
JE ne suis point morte , madame , mais je suis fort discrète : quand je ne serois plus au monde , une marque de votre amitié , de votre souvenir sufEroit pour me ressusciter. Ainsi ne vous tenez point pour importunée , si je mets si vivement la main à la plume sur ce que vous nommez mon nom dans la lettre à Me. de Ventadour : si j'étois la gouvernante du dauphin de France , vous entendriez souvent parler de moi , et ce seroit bien ce qui me rendroit cette place agréable ; car vue de près , c'est la désolation des désolations. Je voudrois vous faire mon compliment sur la prise de Douay , et que la chose se passât en douceur : je crains un peu les batailles , et je crois que vous ne les aimez pas trop. Cependant j'espère que Dieu sera pour nous ; le maréchal de Villars me mande qu'il ne dort pas infiniment : il a en effet quelques raisons d'avoir q-ielques insomnie^. Que vous nous donnez de joie, en nous assuranr delà bonne santé du roi ! Je ne crois pas la Tome II. (8) H
i£i Let. de Mad. de St. Geran
vôtre trop mauvaise par le style de quelques endroits de votre lettre, que notre gouvernante a bien voulu nous communiquer. Si vous étiez une personne dont on pût exiger un commerce réglé, que je serois contente ! rien n'est si délicieux que vos lettres , et Mlle. d'Aumale est trop heureuse dans sa fonction de votre secrétaire : avec ses dispositions naturelles , elle doit faire bien du chemin du côté de l'esprit : j'envie plus sa place que celle de Me. de Ventadour. Vous savez , madame, qu'il s'est toujours joint au respect que j'ai pour vous , un goût qui m'a attachée â votre personne , et qui m'y a attachée bien naturellement : je le satisferai toutes les fois qu'il vous plaira ; car je ne vous serai point rigoureuse : n'oubliez pas une créature qui est la vôtre , et nommez mon nom au roi , s'il vaut la peine d'être nommé. Mes infirmités ne font que croître et enlaidir : je deviens si décrépite, que c'est une chose déplorable, et que cependant vous ne déplorerez point.
a Me. de Mainte non. i6$ LETTRE LVI.
Ce 7 septembre.
VOus vous passeriez bien , madame , de lire mes lettres ; mais je ne puis me passer de vous les écrire. L'autre jour vous ne parlâtes point de moi à Me. de Ventadour , ce qui me déplut beaucoup : je vous prie de vous remettre en règle : vous savez combien il vous est essentiel de me plaire. L'éloignement de Fontainebleau est insupportable à qui veut à tous moments être instruite de votresanté, et de celle du roi : la mienne qui est un petit néant auprès des vôtres , est toujours fort déplorable , et fort peu déplorée : quelquefois delà mélancolie, et ensuite cle l'affliction , et puis des réflexions qui m'obligent à me soumettre â la volonté de Dieu. Vous amusez-vous bien , madame dans le Heu où vous êtes ? ou y faitesvous sans plaisir le plaisir des autres ? c'est votre personnage : et il est plus héroïque qu'agréable. Vous avez du moins un peu dissipé les oiseaux de votre volière , ce qui rend votre appartement un peu plus silencieux ; mais Saint-Cyr
Hz