A HIVERS ES PERSONNES
LETTRE PREMIERE, (i)
POURQUOI ne m'écrivez-vous point ?
vous avez plus de loisir que jamais :
vous êtes éloigné de la cour et de vos amis : vous vous ennuyez. Encore un coup , pourquoi ne m'écrivez- vous point ? Je vais vous rendre compte d'un petit voyage que je viens de faire pour le seul intérêt de ma santé. Elle n'est pas encore bien assurée. Mais ce qui m'en console, c'est le plaisir que j'ai eu de parler de vous avec M. Sanguin , qui me promet de nous faire vivre l'un et l'autre six vingts ans. Il fait des miracles ici; mais
(i) Cette lettre est sans nom et sans date.
i68 Lettres de Mao,
il ne peut me garantir d'une rechute : il n'en aura le remède qu'à Paris. J'y serai à la Saint-Martin ; et nous irons ensemble voir Me. de Breuilîac. J'ai vu le chevalier de Méré , à qui vous avez presque autant d'obligations qu'à M.
Sanguin : il vous a donné une place glorieuse dans un ouvrage qui doit bientôt voir le jour > et qui ne doit finir qu'avec le monde. Vous croyez que je m'en dois tenir là : mais c'est peu pour moi d'avoir assuré votre vie et votre gloire, J'ai encore quelque chose pour vous : et si ce quelque chose ne vous plaît pas , je me serai du moins vengée de votre silence en vous accablant de mon loisir de province. Un de mes amis a fait une découverte dans un livre connu : c'est une prophétie qui ne peut convenir qu'au roi et au règne présent : les guerres civiles y sont clairement exprimées : la conquête de la Hollande y est aussi, et mille choses prodigieuses , que vous ne croirez point que vous ne les ayez vues , que vous verrez et que vous ne croirez pas encore. Le livre est imprimé depuis cent ans : voilà ma réponse à l'objection que vous me prépariez. L'auteur parle latin : vous ne l'entendez pas : je vais vous le traduire
de Maintenu n. 169
mot à mot. " Je veux ajouter ici en passant » en faveur du lecteur une prophétie que » j'ai tirée d'un manuscrit très-ancien t » qui s'est trouvé dans , etc «. Il s* élèvera un roi de la nation du très- illustre lis , ayant le front spacieux , les sourcils élevés , les yeux grands et fendus , le ne\ aquilin. Il assemblera une grande armée : il détruira tous les tyrans de son royaume : il les contraindra de se cacher dans les montagnes et dans les cavernes peur éviter sa présence ; car la justice lui sera associée , comme V époux l'est à V épouse. Il fera la guerre jusqu'à la quarante - troisième année de son règne y en subjuguant Us habitants des isles et des marais ( le mot latin est Insulanos ) , tes Espagnols et les Italiens. Il poussera enfin ses conquêtes et son empire en Grèce , et Turquie et parde-là. J'abrège la fin. Tout le reste es-t mot à mot ; je l'ai fait voir à Mr. de Babessieres. Vous le verrez à Paris. Voilà de quoi faire votre cour , et cette voie est assez extraordinaire pour vous vemt de la petite-fille de M. d'Aubigny : vous savez qu'on est depuis long- temps sorcier dans ma maison. Si la guerre dont vou& êtes menacé vous attriste , l'accomplissement de la prophétie vous consolera.
i7o Lettres deMa^
LETTRE IL
A la reine d'Angleterre.
Le 18 /ont
LE ror continue , madame , à se bien porter : il prit hier sa médecine ordinaire : il a grande envie d'être saigné , parce qu'il trouve depuis quelque temps que les saignées lui font du bien. V. M* peut bien croire que M. Fagon les lui accordera volontiers ; mais il veut attendre encore quelques jours. M. le Dauphin a été enrhumé ; mais on croit que c'est une de ses dernières dents qui a percé. Après les deux articles que je sais qui touchent V. M. je n'ai pas grand'chose à lui dire ; il lui seroit assez indifférent de savoir que Me. de Parabere, favorite de Me. la duchesse de Berry , est dans une si grande disgrâce , qu'on ne la veut ni voir ni rencontrer, et que M. le duc d'Orléans travaille à son raccommodement ; on pourroit trouver encore des nouvelles de cette espece-îà. Il n'y a rien de nouveau sur un sujet plus convenable à V. M. ; je veux dire , les affaires de
de Maintenu n. 171
Veglise : nous attendons toujours ce qui nous viendra de Rome.
J'entendois hier parler de celles d'Angleterre ; mais V. M. les sait mieux que moi. Le roi m'ordonne de bien remercier V. M. de l'inquiétude qu'elle a eue sur son incommodité , qui a fait grand bruit , quoique bien peu de chose. J'espère que V. M. me dira quelque chose dans ses lettres de M. le chevalier de Saint-George , pour lequel j'ai un respect, et un attachement , et si je l'ose dire , une tendresse que je déclare d'autant plus hardiment que ces sentiments-là sont trèsdésintéressés : je ne puis exprimer ceux que j'ai pour V. M. Je suis ravie de lui savoir présentement quelque joie.
LETTRE III
fA Mad. la marquise de Querjean.
Ce 26 décembre 168a,
DE toutes les lettres que j'ai reçues sur l'honneur que le roi m'a fait , la vôtre a eu le prix , et j'ai bien reconnu ce style admirable qui me charmoit tant k la rue des Tournelles. Nous nous con-
Hé
i/i Lettres de M ad.'
noissions quelques années auparavant J mais c'est là le temps où nous avons eil le plus de commerce ; temps trop précieux pour que je puisse L'oublier. Ecrivez -moi , je vous en supplie. Ne songez qu'à me dire vrai , quelque désagréables que soient les choses que vous entendrez de moi : je veux tout savoir, le moment, les personnes , l'intention , le ton , le geste. Apprenez- moi aussi votre langage : sont-ce les jansénistes que vous appel'ez, les dévots ? Je ne suis pas bien avec eux : et la cabale en e^t si grande, que les louanges qu'on m'y donne ne peuvent venir que de gens qui tiennent plus à la vérité qu'au parti.
LETTRE IV
A Madame de Montespai*
Ce 12 janvier 1687.
LE roi m*a donné oHre , madame , de vous écrire que vous l'obligeriez de reparoître à la cour, à moins que le désir défaire votre salut ne vous retienne à Fontevrault : en ce cas , il ne voudroit pas que pour lui vous changeassiez vos
de Maintenue 173
pieuses résolutions ; mais si votre absence est la suite de quelque mécontentement , je puis vous assurer , madame, que vous ne sauriez mieux faire que de revenir bientôt. Le roi vous auroit permis d'entrer, s'il n'avoit craint un attendrissement qui pouvoit nuire à son état : il a été fort sensible à votre douleur ; et il a embrassé nos princes avec beaucoup de tendresse. Le duc du Maine s'est chargé de vous faire mes baise mains : croyez , madame , que quelque tendresse qu'il vous dise pour moi , ses termes seront toujours bien au-dessous de tout ce que m'inspirent l'inclination et la reconnoissance.
LETTRE V
A Madame de Montchevreuil.
Otre douleur n'a rien qui soit indU gne d'une chrétienne. Il est si naturel de pleurer un fils [1) sage et bien éta-
(0 M le«omtedeMornay , fils de Me. an Monîch' vreuil , fut tué au siège de Manheim3 sous les yeux de son père qui y avoit suivi h «lue du Maine»
bii ! Dieu ne défend point ces sentiments; Mais prenez garde que votre douleur ne soit trop forte , et ne vous fasse murmurer contre la providence. On lui résiste en vain. Je vous envoie notre abbé : il vous dira combien je suis touchée de votre affliction. Il vous dira aussi combien les félicités de ce monde sont peu solides. Ma très-chère amie , vous étiez trop heureuse. Dieu vous veut toute entière pour lui.
Il est vrai que le coup est terrible ; mais îl l'a frappé pour votre bien. Il sait mieux que nous ce qui nous est avantageux. Ces réflexions sont tristes ; mais elles sont vraies et convenables à une ame courageuse , telle que la vôtre. A quoi vous serviront les progrès que vous avez faits dans la piété , s'ils ne voussoutenoient aujourd'hui ? C'est dans l'adversité qu'il faut juger si l'on a une dévotion sincère. Et la vertu est incertaine tant qu'elle n'est pas éprouvée par le malheur. Dieu n'exige pas seulement le sacrifice de nos inclinations vicieuses : il veut encore celui de nos sentiments et de nos plus chères affections.
de Maintenue 175 ,■ 1 — — — •
LETTRE VI
A Madame de Fontenai.
TOut est porté à des extrémités déplorables. Le roi est très-touché de ce qu'il sait , et n'en sait qu'une partie. On est bien injuste de m'attribuer tous ces malheurs : s'il étoit vrai que je me mêlasse de tout , on devroitbien m'attribuer quelquefois les bons conseils. Il y a quinze ans que je suis en faveur : je n'ai encore nui à personne : j'ai fait beaucoup de mécontents : je n'ai jamais fait ni méchanceté ni injustice. Le roi m'a reproché souvent ma modération : cela vaut bien mieux que s'il mereprochoit mon importunité. Avec cette sensibilité que je croyois avoir pour les choses de ce monde , et sur-tout pour les jugements des indévots , je me retrouve aujourd'hui aussi peu avancée que lorsque je commençai à me réprimer et à me vaincre. L*** me donne des peines infinies ; me brave , s'appuye sur M. de Vendôme 5 et ne me pardonnne point devoir découvert qu'il m'avoit trompé,
T7<£ Lettres de Ma d.
LETTRE VIL
A la mime.
JE vous prie de charger M. Lallemant d'examiner avec soin les papiers de M, de Tillemont (i). Cette histoire doit s'y trouver. La copie que j*en ai vient de lui et il m'en manque trois cahiers : je crois que c'est le huitième et les deux derniers. Ne dites point à M. Lallemant que cette recherche me regarde : il pourroit entrer en quelque défiance. Tout est esprit de parti pour certaines gens. J'ai vu l'abbé de Choisy (2) : et l'ai vu si raisonnable , que comparé à ce qu'il étoit autrefois , il y a plaisir à le voir. Mais , mon enfant , la grâce opère bien d'autres prodiges.
(i) Sébastien le nain de TiHemonr, né à Paris en i6\-> , élevé de Nicole , auteur de l'Histoire Ecclésiastique , mort en i6>8.
(2 ) François de Choisy, ne à Rouen en 16-44, envoyé à Siam , auteur de divers ouvrages , dont le meilleur est son livre de Mémoires , mort en 1719»
de Maintenue. 17^
^ Il I ■! ■ . !■-.■- ^
LETTRE VIII
A la même.
JE sais tout ce qu'on prête au duc du Maine. On ne réussira point à nous brouiller. Il a voulu me donner des preuves de la dernière clarté. Je les ai refusées. S'il est coupable , il l'est si peu que j'aurois tort d'en être offensée. C'est un sentiment d'amour filial : et comment le condamneror-je , moi qui ai fait tout ce que j'ai pu pour qu'il aimât plus sa rnere que moi , sans avoir pu en venir a bout ? Je ne doute pas que Me. de Montespan n'eAt été charmée d'une rupture éclatante. Je ne lui donnerai jamais ce plaisir»
LETTRE IX
A la même.
LEs nouvelles de Pologne sont si bonnes , que je n'ai pu refuser à Me. la princesse de Conti ce qu'elle souhaitoit depuis si long-temps. L'abbé de Polignac
*78 Lettres de Ma d.
(i) donne à toute cette famille un air de grandeur qui ne déplaît point. Le Prince partira demain : c'est un peu tard : mais le malheur est irréparable. Me. de Simiane suit ses caprices , et vous savez ce que c'est. Je l'ai abandonnée à sa conduite. Je me suis toujours repentie d'avoir vuluu diriger des femmes : les hommes sons plus traitables et plus dociles.
LETTRE X
A la même.
Es vœux sont enfin exaucés
Non , depuis la disgrâce De Valtiere Vasthi dont j'occupe la placé ,
je n'eus jamais un plaisir égal à celui que je ressens aujourd'hui. Je vous félicite de votre triomphe. Votre joie fait la mienne. Je la sens toute entière. Cette concurrence m'allarmoit. Tout a changé dans un moment. Rapportons tout à celui qui distribue à son gré la fortune ou la misère.
(i) Melchior de Poïignac , cardinal, né au Yelay en 1665 , mort en 1741.
de Maintes on. 179
C'est mon refrein : et quand vous serez à mon âge , vous verrez qu'il est bien doux de renvoyer à la providence toute la gloire de ce qui nous arrive d'heureux.
LETTRE XL
A la même,
IL y a bien des raisons pour et contre* M. d'Aubigné a assez de bien , et cette famille est sans considération. M. Rajas ( 1) est fort estimé d^ns sa province ; mais ici cette estime-là r/estrien. Rappeliez- vous tout ce qui se dit sur le bon homme le Moine : pour peu que je me mêle de cette affaire , on en dira encore davantage. La demoiselle est aimable , a un bon esprit , de la santé > de la douceur , de la piété : ce sont de grands points. Je crois donc y puisqu'on veut mon avis^ que M. d'Aubigné doit pousnivre cette affaire , s'il y va d'inclination ; et s'il est seulement tenté par le bien , la laisser là. Quant à ce qu'on appelle ma protection , vous savez qu'il n'y a point de d'Aubigné à qui je ne l'aie
(0 Intendant de Rouen.
i8o Lettres de M ad.
accordée , et que quelquefois même je l'ai donnée au seul nom.
LETTRE XII
A M€. de Roc hec hou art. (i)
A Saint-Cyr , 2j juillet.
TE suis toujours ravie , madame, q^ancl ** je reçois des marques de vos bontés pour moi. Mais je voudrois bien que vous ne me rissiez point de remercîments, quoi que je puisse faire pour vous. Jugez par là si j'en veux pour mes seules bonnes intentions. Rien ne m'est plus précieux et plus cher que les intérêts d? Me. de Mortemart , et ceux de M. deThianges. Je n'ai jamais changé de sentiments pour vous : vous avez touché mon goût et rempli mon estime : j'ai cru ne pas vous déplaire : et tout cela , madame , a subsisté dans tous les temps et subsistera toujours ; mais je vous demande en grâce de me traiter comme vous me traitiez , et de m'estimer
(i) Abbesse de Fontevrauh , sœur de Me. c3e Mome5pan.
de Maintenu n. rf«
assez pour croire que ce que la fortune a fait en ma faveur ne m'a point gâtée. Je souffre assez volontiers les hommages ou les bassesses de ceux qui ne me connoissent pas : leur opinion m'est indifférente ; mais je serois au désespoir que vous me crussiez assez folle pour avoir oublié combien votre amitié m'honore , et avec quel soin je dois la cultiver. J'ai dit an roi , madame , les chagrins que ses maux vous donnent , et la joie que vous sentez quand il en est soulagé. Il compte fort sur vos protestations : et il y a entre vous et lui une intelligence particulière et fort indépendante. Il se porte très-bien : il est très- gai : et vous êtes mal informée , si vos nouvelles portent qu'il s'ennuie. Que j'ai de pente à causer avec vous ! et que je le ferois de bon cœur et franchement î
LETTRE XIII
De Me. Guy on à Me. de Maintenoiù
Paris , 10 octobre i63S,
MAdame , après avoir remercié la divine providence de ce qu'elle m'a délivrée de la prison où me tenoient mes
iSt LettresdeMai.
ennemis,il est bien juste que je vous rende grâces à vous , madame , dont Dieu s'est servi pour me tirer, comme par miracle, des mains des grands de la terre. J'ai obéi à vos conseils , comme j'aurois obéi aux ordres de Dieu ; et j'espère que vous n'attribuerez point cette obéissance à foiblesse , mais que vous la regarderez cornme la meilleure manière de vous témoigner ma reconnoissance. J'y répugnois d'abord : mais dès que la chose a été faite, j'ai senti couler la joie et la tranquillité dans mon ame. Le P. la Combe (i), mon père en Jesus-Christ 9 n'est pas plus coupable que moi. Je suis la cause de ses malheurs. Vous n'avez qu'à dire un mot , madame , et ses chaînes tomberont. Vous aurez rendu aux fidèles un innocent opprimé qui peut les édifier et les instruire. Mon Dieu ! que votre volonté soit faite et non la mienne ! Je m'étois mise en chemin pour aller me jeter à vos genoux : mais une voix secrète m'a obligée malgré moi à discontinuer ma route et à revenir ici. J'attendrai vos commandements. Que le
(i) La Combe, barnabite, du pays de Genève , directeur de Me. de Guyon , homme d'un esprit déréglé, enfermé en 1687 par ordre du roi, comme un séducteur, mort fou en 1698.
Î)E Maintenon, l8£
Seigneur vous inspire et vous conduise ! Je ne cesserai jamais de lui faire cette prière , ni de me dire avec un profond respect , etc.
LETTRE XIV
A Me. de Rochechouart.
A Fontainebleau. , le 2j septembre 1 6$ i ,
J'Aurois plutôt répondu , madame , aux lettres dont vous m'avez honorée , si je n'avois attendu que le roi me chargeât de ses ordres pour vous sur celle que vous lui avez écrite. Il la porte sur lui pour en parler à M. de Pontchartrain : et il a tant d'affaires qu'il oublie celle-là. Je vous assure , madame , que vous lui pardonneriez si vous voyiez de près comme ses journées se passent : les personnes qui l'ont vu le plus seroient surprises de son activité. Il a plus de conseils que jamais : il ne donne que deux heures par jour à la chasse. Quand il le peut , il rentre à six heures , et e^t jusqu'à dix à lire, à écrire, à dicter. Souvent il congédie les princesses après soupe pour expédier quelque couriez. Ses généraux sont si charmés d'être
184 Lettres deMad,
en commerce avec lui , qu'ils lui rendent un compte fort détaillé pour s'attirer de ces réponses qui les enchantent , et que , sans vouloir insulter , ils trouvent d'un style bien doux. Je connois votre attachement pour lui : je n'ai pu m'abstenir de vous parler de lui : je crois vous faire assez bien ma cour. Il n'a pas été content du personnage que M. de Luxembourg a fait faire à notre prince ( le duc du Maine ) dans le dernier combat. M. le duc de Chartres revient , et le nôtre ne reviendra pas si tôt. Mlle, de Blois fait fort bien , et je voudrois de tout mon cœur la voir mariée. Le duc du Maine désire de l'être : on ne sait qui lui donr :?. Voilà, madame , des nouvelles de ceux que vous aimez. Le roi panche plus à une particulière qu'à une princesse , à une Françoise qu'à une étrangère : Mademoiselle espère Monseigneur : les filles de M. le prince sont vaines : en connoissez-vous d'autres ? La famille de Me. de Louvois est partagée pour l'abbaye de Saint- Amand : les uns la demandent pour Me.
Barentin , sœur de la mère de Me. de Louvois , religieuse au Val-de-Grace ; les autres pour Me. de Bois- Dauphin. J'ai montré au roi votre recommandation :
je me plains de toutes les excuses dont
vous
deMaintenon. i8j
vous l'avez accompagnée : mon respect pour vous ne peut les admettre. Je ne vous promets pas de réussir toujours à tout ce que vous m'ordonnerez : mais je puis bien vous promettre de n'en être jamais importunée. Je suis ravie , Madame , d'avoir reçu quelques marques du souvenir de madame de Montespan ; je craignois d'être mal avec elle : Dieu sait si j'ai rien fait contre elle , et combien je l'aime encore ! j'aurois quelque curiosité de savoir ce qu'elle a pensé sur l'horrible mort de cet homme ( M. de Louvois ) qui seul lui paroissoit quelque chose , et qui remplissoit toutes ses idées :
H ne fit que passer , il nétoit déjà plus.
Il traversa la galerie en santé , et il alloit mourir. En voici un autre ( M. de la Feuillade ) qui meurt subitement le onzième jour d'une maladie : il n'a que le temps de dire : Je sens la mort : Seigneur , faites -moi miséricorde. C'est plus que l'autre : mais est-ce assez ? Je crois vous entretenir , madame , et je me laisse trop aller à ce plaisir. Le roi a chargé M. de Pontchartrain de prendre les informations sur ce que vous demandez : il veut vousrépondre lui-même. Je crois que vous vous souvenez que je n'ai point remoli la Tome II. (8)1
i86 Lettres de M ad.'
place de Beaumont : je voudrois donner à madame de Mortemart un bon sujet, et qui eût de la voix. Voilà encore l'abbaye de Chelles vacante. Ma lettre est trop longue ; mais je me flatte qu'elle ne vous le paroïtra pas.
LETTRE XV
De Me. Guy on , à Me, de Maintenons
Paris , J juin 1694.
MAdame > permettez-moi de me jeter à vos pieds , et de remettre entre vos mains le soin de mon salut et de mon honneur. Depuis dix-huit ans , je m'occupe sans cesse à aimer Dieu. Je ne vois que des gens de bien. Je ne parle et n'écris qu'à mes amis, dont toute la terre connoît le ze!e et la vertu. Je n'ai aucune liaison avec les gens suspects à l'église ou à l'état. Cependant on me charge de calomnies de tous les côtés : on se déchaîne contre moi , on noircit mes mœurs ; on iette des soupçons sur ma conduite passée et présente ; on dit que je suis rebelle à l'irise , que je veux faire une religion à ma mode, cjae je me crois plus éclairée
que la Sorbone > moi qui ne sais autre chose que Jésus- Christ crucifié. M. Bossuet sait combien je suis soumise à mes directeurs : il m'a dit que j'avois la simplicité d'une colombe , et m'a offert un certificat que je suis à présent bonne catholique. Il m'a défendu l'approche des sacrements :
je m'abstiens depuis trois mois du pain céleste ; et quoique mon ame soit dans le déchirement y je ne murmure point contre cette décision. Ma vie a été jusqu'ici irréprochable , et Fon m'accuse de vices scandaleux. Je vous supplie , Madame , par ce pur amour que Dieu a témoigné aux hommes en mourant pour eux , je vous suppiie de demander au roi des commissaires pour informer extraordinatrement de ma vie et de mes mœurs; afin qu'étant purgée et justifiée des crimes atroces dont on m'accuse , on procède avec moins de partialité à l'examen de ma doctrine. Ne me protégerez - vous point , Madame , contre l'injustice des hommes , vous qui connoissez toute leur malice ?
Lettres de MabJ
LETTRE XVI
De la mime , à la même.
MAdame , tant qu'on ne m'a accusée que de faire oraison et d'apprendre auxautres à la faire, je me suis contentée de demeurer cachée. J'avois cru que ne parlant , n'écrivant à personne , je satisferais tout le monde , que j'appaiserois mes ennemis , et que je tranquilliserais îe zeîe de certaines personnes de probité qui n'avoient de ta peine que parce que la calomnie les indisposoit : mais j'apprends qu'on m'accuse de choses qui intéressent Fhonneur , et qu'on parle de crimes. Je crois devoir à l'église , à ma famille et à moi-même , la connoissance de la vérité. Je vous demande donc , madame , une justice qui n'a jamais été refusée à personne , même dans les pays les plus barbares , ni aux plus criminels ; c'est de me faire mon procès > et de me faire donner des commissaires , moitié Laïques, moine ecclésiastiques, tous gens d'une vertu reconnue et sans préventions : car la probité ne suffit pas dans une affaire .a calomnie a prévenu une infinité
de Maintenu n. 189
«de personnes. Si vous m'obtenez cette grâce , et je vous en conjure y madame, par les plaies de Jésus Christ , je me rendrai dans telle prison qu'il vous plaira , ou qu'il plaira au roi de m'indiquer : et je m'y rendrai avec une fille qui me sert depuis quatorze ans. Si Dieu fait connoître îa vérité , vous pourrez voir que je ne suis pas tout-à-fait indigne des bontés dont vous m'avez honorée autrefois. Si Dieu veut que je succombe sous l'effort de la calomnie , j'adorerai sa justice , et je m'y soumettrai de tout mon cœur , demandant la punition que ces, crimes méritent.
LETTRE XVII
De madame de Maintenon , au Duc de Chevreuse.
"\7"Ous pouvez dire à madame Guipn * que j'ai encore parlé au Roi , et qu'il a fort approuvé un nouvel examen de ses écrits. On emploiera pour cela des personnes d'une grande vertu et d'un grand savoir. C'est de quoi vous pouvez l'assurer. Je souhaite bien sincèrement qu'elle ne soit pas dans l'erreur.
jjo Lettres de M ad.
LETTRE XVIII
Au Duc de Beauvîlliers.
JE n'ai jamais rien cru des bruits que Ton faisoit courir sur les mœurs de madame Guion : je les crois très-bonnes et très-pures ; mais c'est sa doctrine qui est mauvaise , du moins par les suites. En justifiant ses mœurs , il seroit à craindre qu'on ne donnât cours à ses sentiments , et que les personnes déjà séduites ne crussent que c'est les autoriser. Il vaut mieux approfondir une bonne fois ce qui a rapport à la doctrine : après quoi tout le reste tombera de iui-mèmé ; je m'y emploierai fortement. Quant à M. de Châlons et à M. le supérieur de Saint-Suîpice, qu'elle veut associer à M. deMeaux> je ne crois pas que cette demande lui soit refusée.
de Maint en on. 191
LETTRE XIX
A Madame la Duchesse de Savoie,
JE voudrais qu'il me fût permis d'envoyer à V. A. R. la lettre que je viens de recevoir du roi. Il n'a pu attendre jusqu'à ce soir à me dire comment il a trouvé la princesse : il en est charmé ; et conclut par tout ce qu'il voit en elle , que yous n'avez pas négligé son éducation.
Il se' récrie sur son air, sa bonne grâce , sa politesse , sa retenue , sa modestie : et V. A. R. n'ignore pas combien il est avare de louanges. Madame s'est chargée de vous instruire de tout ce que je projette. Je nesaurois comprendre comment V. A. R. nous a pu si bien tromper sur une princesse que tant de personnes avoient vue. On la trouve bien différente des portraits que vous en avez faits : et vous aviez sans doute ordonné à vos peintres de nous ménager le plaisir de la surprise.
La princesse est arrivée. Et je n'ai cessé de désirer que V. A. R. pût voir comment
iqi Lettres de Mad.
on l'a reçue ; et quelle est la joie du grand-pere , du père , de l'oncle et de Tépoux. Il n'est pas possible de se mieux tirer d'une première entrevue. Elle a toutes les grâces de onze ans , et déjà les perfections d'un âge plus avancé. Je n'ose mêler mes admirations à celles qui seules doivent être comptées : mais je ne puis «l'empêcher de remercier V. A. R. de nous donner une enfant, qui , selon toutes les apparences , fera les délices delà cour et la gloire de son siècle. Vous me faites trop d'honneur , madame , d'approuver que je lui donne mes soins : V. A. R. m'a laissé si peu de chose à faire 1 Je les bornerai à empêcher que les autres ne la gâtent : mais peut-être commencerai-je par la gâter moi-même. C'est un fortaimable mariage. Nous faisons mille vœux pour qu'il dure long-temps ; car à l'air des deux époux, on ne peut douter qu'il ne soit heureux.
En vérité , madame , voilà une lettre qui ne va guère au respect que je dois à V. A. R. Je me flatte qu'elle pardonnera tout au transport de joie où nous sommes du trésor que nous recevons. Madame la duchesse du Lude ne m'en parle que les larmes aux -yeux. L'humeur paroît être aussi aimable , que la taille promet
deMaintenon, 193
'd'être parfaite. Elle n'a que faire de parler pour montrer qu'elle a de l'esprit. Sa manière d'écouter , tous les mouvements de son visage , son regard , tout dit que rien ne lui échappe. V. A. R. ne croira pas, quoi qu'on puisse lui mander, jusqu'où va la satisfaction du roi. Il me dit hier qui! étoit en garde contre lui-même pour que sa joie ne parût pas excessive. La princesse a trouvé Monsieur un peu gros : mais pour Monseigneur , elle le trouve fort menu ; et le roi, de la plus belle taille du monde. Elle a une politesse qui ne lui permet pas de rien dire de désagréable. Je voulus m'opposer aux caresses qu'elle me faisoit , en lui disant que j'étois trop vieille. Ah ! point si vieille , me réponditelle. Elle m'aborda quand le roi fut sorti de sa chambre , et vint m'embrasser. Ensuite elle me fit asseoir , ayant bien remarqué , disoit-elle , que je ne pouvois me tenir debc.it ; et se mettant d'un air flatteur presque sur injs genoux , elle me dit : " Maman m'a chargée de vous faire » mille amitiés de sa part , et de vous » demander la vôtre pour moi : apprenezw mot bien , je vous prie , ce qu'il faut » faire pour plaire au roi ». Ce sont ses paroles ; mais la douceur ,, la gaieté , les grâces dont elles étoient accomoagnées ,
i94 Lettres deMad;
ne peuvent se mettre sur le papier. J'aurai l'honneur d'écrire encore à V. A. R.
quand je connoîtrai mieux l'aimable princesse que je vais voir.
Françoise d'AuBiGNÉ.
LETTRE XX
Au Cardinal Spada.
MOnsieur, on ne peut être plus sensible que je le suis aux grâces particulières que Sa Sainteté veut bien m'accorder.
Rien n'égale la satisfaction que je ressens , que des grâces si précieuses me viennent par le canal d'un prélat aussi éminent en dignité et en vertus que vous l'êtes. Je vous supplie , monsieur , d'être persuadé que je ne négligerai rien pour me rendre digne de la bienveillance du chef de l'église, et pour lui témoigner en toute humilité mon attachement et mon respect.
LETTRE XXI
A M. de Neuville. (1)
JE n'avois pas besoin , pour vous être acquise et pour vous aimer , des nouvelles preuves que vous venez de me donner de votre zèle pour le bien de l'église , et pour l'union de notre communauté de Saint-Louis. La paix va désormais régner dans cette maison. Je suis charmée que vous approuviez ce que nous avons fait : votre suffrage en est la récompense : et il nous faut bien une récompense à nous autres gens du monde , qui ne pouvons faire un pas , sans être vus , critiqués, et souvent calomniés,
(1) Evêque de Chartres.
196 Lettres de Ma d.
LETTRE XXII
Au marquis de Lan galle rie.
E roi vous a mis sur la liste des maréchaux de ses camps et armées. Vous en recevrez le brevet par M. de Catinat qui doit partir incessamment d'ici pour aller prendre le commande ment des troupes en Piémont. Vous n'avez plus besoin ce ce que vous appeliez ma protection.
Le roi se chargera de votre fortune.
Renvoyez à Dieu tous les remerciments ; et songez que vous n'étiez il y a quatre ans que capitaine sans espérance. Je suis bien-aise que vous soyez content de M.
d'Anbigné : je compte qu'il ne sera pas mécontent du tour que prennent votre fortune et la sienne. Signalez vous : vos «ervices ne seront pas perdus : ils seront remarqués , et vous ne manquerez pas de gens qui les feront valoir.
Quelque répugnance que j'aie à me mêler des places , j'accepte vos offres au sujet, de votre régiment ; et je les accepte avec d'autant plus de plaisir , que j'espère que vous ne vous opposerez point au dessein que j'ai de vous marier , supposé
que la femme que vous regretez ne vous ait pas dégoûté de toutes les autres. Le petit Simiane aura votre régiment , et vous aurez madame (i)sa mère. Vous trouverez en elle, naissance, jeunesse, beauté , et assez de biens. Ce dernier article est celui qui doit le moins vous embarrasser. Voyez , et mandez moi vos sentiments , sans complaisance et sansdétour.
LETTRE XXIIL
De M. de Fiesque , à Aie. de Maintenon.
*4 juin;
T'Ai Phonneur , madame, de vous écrire ** à la hâte pour vous supplier de conjurer le roi de faire ici le général et non le soldat : hier sans un gabion , une balle nous Pauroit emporté : M. îe comte de Toulouse reçut le coup ; il en fat quitte pour une contusion qui ne doit p^s alarmer Me. de Montespan : le roi de-
(i) Madame de Langaîlerie, depuis maîtresse 3e M. le landgrave de Hesse-Cassel , et mère du marquis de Gémi.
193 Lettres deMad;
manda s'il étoit bîessé ? Je crois , répondîten riant le jeune prince , je crois qu'une balle m'a touché : c'est répondre à la Bourbon . Je ne finirois point , madame , si je vous disois les noms de tous ceux qui ont été blessés ou tués auprès , ou à côté du roi : au nom de Dieu , madame > qu'il nous laisse le danger , et qu'il se contente de la gloire.
» ' ■ . . . i ii i i ■ ■■ *
LETTRE XXIV
A Mlle, de Franlieu.
T'Aireçu aujourd'hui une lettre de vous,' •J ma chère fille , et j'y réponds avec empressement par l'amitié que j 'ai pour vous: j'espère que je vous reverrai encore. Point de marques d'amitié que je ne vous donnasse , si je le pouvois ; mais il n'est pas aisé de vous procurer une bonne fortune. Vous ne m'écrivez point ce que vous faites , où vous êtes , et si vous vous tenez toujours dans la simplicité de l'éducation de Saint-Cyr. Il faut que vous la préfériez au goût des nouvelles opinions, que vous évitiez soigneusement les livres que vous ne connoissez point : ceux que vous avez emportés de Saint-Cyr suffisent pour vous rendre une grande sainte. Vous trouverez
DE MaINTENON. 199*
dans le Nouveau Testament , qu'un bon arbre porte de bons fruits : et vous verrez que les jansénistes en portent de mauvais ; qu'ils secouent le joug de l'église , qu'ils méprisent le pape assez ouvertement; qu'ils ne veulent pas blâmer hautement le roi, mais qu'ils disent qu'il est trompé ; qu'ils ne veulent aucune dépendance ; que pour gagner les femmes , ils les assurent qu'elles sont capables déjuger des matières de doctrine : vous ne voyez point-là l'humilité , l'obéissance chrétienne ; et sur-tout pour nous qui sommes ignorantes , quelque esprit que nous puissions avoir naturellement. Nous sommes trop heureuses d'être obligées par notre sexe et notre incapacité d'être simples et soumises , puisque c'est la voie la plus facile et la plus sûre ; mais nous ne savons pas profiter de notre bonheur, Adieu , ma chère fille ! quand vous m'écrirez , détaillez-moi vos occupations ; car de votre amitié pour moi , je n'en doute point.
aoo L E T T R ES DE M A D.
LETTRE XXV
A Madame de la Lande, (i)
VOus voilà , ma chère enfant , dans votre ménage. Je prie Dieu de le bénir , et je l'espère fermement. Vivez dans le fond de votre maison. Fuyez le monde. Attachez-vous à plaire à votre mari , et tâchez de ne plaire qu'à lai (2) seul. Que Saint-Cyr et ma maison soient vos plus grands plaisirs. Soyez laborieuse : nous sommes tous nés pour le travail ; et aucun des moments de notre vie n'est à nous. Priez pour moi : votre cœur est pur , vos prières seront exaucées : vous savez mieux que personne mes imperfections et mes défauts. Je ne saurois aller chez vous : vous ne pouvez venir chez moi : cependant vous voulez me voir, et je veux que vous me voyez : je vous
(i) Mlle de Bioclos deCasteja , ne'e en 1672, élevée à Saint-Cyr, attachée durant quelques années à Me. de Maintenon , mariée à M. de la Lande , et sous-gouvernante des enfants de France.
(2) Me. delà Lande étoit extrêmement belle.
dëMaintenon. aot
envoie donc ma (i) chambre : je sais que vous vous y êtes amusée.
LETTRE XXVI
A la mime,
T E suis ravie , ma chère enfant , de vous 3 savoir accouchée heureusement , et accouchée d'un garçon. Je vous Pavois bien dit qu'on se faisoit les maux plus grands qu'ils n'étoient ; que la tendresse pour l'enfant en diminuoit une partie, et que l'amour pour le père donnoit la force de supporter l'autre. Remerciez Dieu de ses grâces : un mari sage , un fils , de la santé , quels biens souhaiter après cela ? Personne ne s'intéresse à vous plus que moi: vous mériterez toujours mon amitié ; vous l'aurez toujours. Conservez vous :
tâcher de nous bien porter est un de nos devoirs. Quoi que vous entendiez dire ,
(i) C'est un éventail , où l'on voit au naturel l'appartement de Me. de Maintenons le roi y travaille à son bureau , Me. de Maintenon lile , Me. la duchesse de Bourgogne joue r Mlle. d'Aubigné fait collation.
«loi Lettres de Mad;
ne vous (i) alarmez pas : fiez-vous-en à moi : on verra que vous êtes favorite d'une favorite.
LETTRE XXVII
A Mlle. d'Aubigné.
De Chantilly , ce 1 1 mai 1 6$\
JE vous aime trop , ma chère nièce , pour ne pas vous dire vos vérités : je tas dis bien aux demoiselles de Saint-Cyr. Et comment vous négligerois-je, vous que je regarde comme ma propre fille ? Je ne sais si c'est vous qui leur inspirez la fierté qu'elles ont > ou si ce sont elles qui vous donnent Celle qu'on admire en vous. Quoi qu'il en soit 5 vous serez insupportable si vous ne devenez humble. Le ton d'autorité que vous prenez ne vous convient point. Vous croyez-vous un personnage important , parce que vous êtes nourrie dans une maison où le roi va tous les jours ? Le lendemain de sa mort , ni
(0 Sur la place de sous-gouvernante que Me* de Maintenon lui avoit promise.
deMaintenon, 2.03
son successeur , ni tout ce qui vous caresse ne vous regardera ni vous niSaint-Cyr. Si le roi meurt avant que vous soyez mariée , vous épouserez un gentilhomme de province , avec peu de bien et beaucoup d'orgueil. Si pendant ma vie vous épousez un seigneur, il ne vous estimera 5 quand je ne serai plus , qu'autant que vous lui plairez : et vous ne lui plairez que par la douceur > et vous n'en avez point. Votre mignonne (1) vous aime trop. Je ne suis point prévenue contre vous : et je vous aime bien plus : rrjais je vois en vous un orgueil effroyable. Vous savez l'Évangile par cœur : et qu'importe si vous ne vous conduisez point par ses maximes ?
Songez que c'est uniquement la fortune de votre tante qui a fait celle de votre père et qui fera la vôtre : et moquez vous des respects qu'on vous rend. Vous ne pouvez souffrir que votre mignonne vous dise qu'ils sont par rapport à nous. Vous voudriez vous élever même au dessus de moi : ne vous flattez point : je
(1) Mlle. Balbien^ fille d'un architecte de Paris , d'une grande Vertu , très-estimee du roi , gouvernante de Mlle. d'Aubigné , et depuis femme-de-chambre de madame la duchesse cie Bourgogne.
ao4 Lettres de M ad.
suis très-peu de chose , et vous r'êtes rien. Je soufFrois bien l'autre jour de tout ce que vous fîtes à Me. de Caylus. Je vous parle comme à une grande fille , parce que vous en avez l'esprit. Je consentirois de bon cœur que vous en eussiez moins , pourvu que vous perdissiez cette présomption ridicule devant les hommes et criminelle devant Dieu. Que je vous retrouve à mon retour modeste , douce , timide , docile. Je vous en aimerai davantage. Vous savez quelle peine j'ai à vous gronder , et quel plaisir j'ai à vous en faire.
LETTRE XXVIIL
A Me, de Kochechouart.
A Saint-Cyr , ce 17 décembre»
IL m'étoit revenu par plusieurs endroits, madame , que vous étiez contente de moi : et l'assurance que vous voulez encore m'en donner vous-même me fait un sensible plaisir. Cependant, je n'ai pas fait tout ce que j'aurois voulu. J'avois à me partager entre plusieurs personnes dans un
de Maintenu n. ±o$
temps où j'étois occupée de vous seule. Je suis ravie de ce que vous me dites de madame la duchesse de Bourgogne : mais comme l'amour est ingénieux à se faire des peines , je m'en fais une de ce qu'on vous croira prévenue : on doutera de ce que vous direz de l'aimable princesse , à qui vous plaisez autant , madame , qu'elle vous plaît. Elle a senti votre mérite , et me dit : Ah ! que je m accommoderois bien de votre abbesse. Enfin , madame , il n'y a pas jusqu'à Abner qui ne vous trouve fort aimable. J'avois pensé à vous le prêter , srin qu'il vous format une troupe, à Fontevrault y qui fît quelquefois pleurer Me. de Monpipeau. Vous pouvez disposer , madame , de tout ce qui est en mon pouvoir , et vous seriez très-injuste si vous ne comptiez pas sur moi comme sur une très-sincere et très-humble servante. Je vous supplie d'assurer Me. de Monte: pan des sentiments que vous savez que je conserve pour elle. Je ne puis jamais cesser de m'intéresser à tout ce qui la touche , depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites choses.
<lo6 Lettres de Mai*.
LETTRE XXIX
De M. Racine , à Aie, de Mainte non.
M A dame , j'avois pris le parti de vous écrire au sujet de la taxe qui a si fort dérangé mes petites affaires : mais n'étant pas content de ma lettre , j'avois simplement dressé un mémoire , que M.
îe maréchal de .... s'offrit généreusement de vous remettre entre les mains , avec prière de le présenter à sa majesté .... Voilà , madame , tout naturellement comme je me suis conduit dans cette affaire : mais j'apprends que j'en ai une autre bien plus terrible sur les bras. Je vous avoue que lorsque je faisois tant chanter dans Esther : rois , chasse^ la calomnie : je ne m'attendois guère que je serois moi-même un jour attaqué par la calomnie. On veut me faire passer pour un homme de cabale, et rebelle à l'église. Ayez la bonté de vous souvenir, madame, combien de fois vous avez dit que la meilleure qualité que vous trouviez en moi , c'étoitune soumission d'enfant pour tout ce que l'église croit et ordonne , même dans les plus petites choses. J'ai fait par
votre ordre près de trois mille vers sur des sujets de piété : j'y ai parlé assurément de toute l'abondance de mon cœur , et j'y ai mis tous les sentiments dont j'étois le plus rempli. Vous est il jamais revenu qu'on y eût trouvé un seul endroit qui approchât de l'erreur ? Pour la cabale , qui est-ce qui n'en peut être accusé ? si l'on en accuse un homme aussi dévoué au roi que je îe suis ; un homme qui passe sa vie à penser au roi , à s'informer des grandes actions du roi , et à inspirer aux autres les sentiments d'amour et d'admiration qu'il a pour le roi. . . . J'ose dire que les grands seigneurs m'ont bien plus recherché que je ne les recherchois moi-même : mais , dans quelque compagnie que je me sois trouvé , Dieu m'a fait la grâce de ne rougir jamais ni du bien , ni du roi , ni de l'évangile. Il y a des témoins encore vivants qui pourroient vous dire avec quel zèle on m'a vu souvent combattre de petits chagrins qui naissent quelquefois dans l'esprit des gens que le roi a le plus comblés de ses grâces: Hé quoi î Madame , avec quelle confiance pourrai- je déposer à la postérité que ce grand prince n'admettoit point les faux rapports contre les personnes qui lui étaient leplusinconnu.es, s'il faut que je fesse mci-mc-ne une si
ao8 Lettres de Mao;
triste expérience du contraire ? Mais je sais ce qui a pu donner lieu à une accusation si injuste. J'ai une tante^ qui est supérieure de Port-Royal , et à laquelle je crois avoir des obligations infinies : c'est elle qui m'apprit à connoître Dieu dès mon enfance , et c'est elle aussi dont Dieu s'est servi pour me tirer des égarements et des misères où j'ai été engagé pendant quinze années de ma vie. . . . Pouvois je , sans être le dernier des hommes , lui refuser mes petits secours dans cette nécessité ? Mais à qui est-ce , madame , que je m'adressai pour la secourir ? j'allai trouver le P. de la Chaise, et lui représentai tout ce que je connoissois de l'état de cette maison. Je n'ose croire que je l'aie persuadé : mais il parut très-content de ma franchise ; et m'assura , en m'embrassant, qu'il seroit toute sa vie mon serviteur et mon ami. Je puis protester devant Dieu que je ne connois ni ne fréquente aucun homme qui soit suspect de la moindre nouveauté : je passe ma vie le plus retiré que je puis dans ma famille ; et je ne suis , pour ainsi dire , dans le monde, que quand je suis à Marly. Je vous assure , madame , que l'état où je me trouve est très-digne de la compassion que je vous ai toujours vue pour les malheureux-* Je suis privé de
l'honneur
de Maintenu n. ^09
l'honneur de vous voir : je n'ose presque plus compter sur votre protection , qui est est pourtant la seule chose que j'ai tâché de mériter. Je chercherois du moins ma consolation dans mon travail : mais jugez quelle amertume doit jeter sur ce travail îa pensée que ce même grand prince , dont je suis continuellement occupé , me regarde peut-être comme un homme plus digne de sa colère que de ses bontés. Je suis avec le plus profond respect , etc.
LETTRE XXX
De Mr. Blouin.
MADAME y je dois assez au roi pour lui sacrifier un goût qui pourroit lui déplaire ou l'incommoder un seul moment ; je renoncerai donc entièrement au tabac : et le profit que je vais faire de Favis que vous avez la bonté de me donner , vous marquera combien je mérite que vous ayez la chanté de m'en donner d'autres , dont je n'aurai peut-être que trop de besoin.