LETTRE PREMIERE
NOtre maison rouie sur votre tête et sur la mienne , et ces têtes tomberont bientôt. Redoublons de soins, afin que si nous ne faisons pas long- temps le bien, du moins nous en fassions beaucoup. Je ne puis que vous fournir des sujets , c'est à vous à les élever. Vous donnez votre vie à Dieu : j'en mené une trèsinutile et très-agréable. Ne nous rebutons point de nos petites sœurs : si elles suivoient nos avis , nous serions trop heureuses , et elles trop parfaites. Il ne faut pas les laisser respirer sur le rouet : elles n'aimeront le travail que par habitude.
440 Let. de Me. DE Maintenon
Punissez , ordonnez : vous êtes la maîtresse. Vous n'aurez pas le St. Sacrement ; et c'est ie roi qui ne le veut pas : Mr. l'archevêque vouloit vous ôter votre croix et le chant de l'office : je n'ai pas voulu vous îe dire , de peur de vous fâcher. Voilà la lettre de la reine Christine qui est merveilleuse. Que la présence de Mlle, de Murçai ne gêne point Pordre. Je sens votre peine , comme si j'étois à votre place. Je ne puis vous aller voir. Je suis seule auprès de Me. laDauphineavec Me.
de Montchevreuil. Je sais les chagrins de M. Pellîsson : nous en parlerons. Me. la duchesse est ici, et ne peut se résoudre à la grande affaire d'amener Me. sa sœur dans cet appartement. Je suis contente delà douceur de Me. de Saint-Pierre : je n'en suis pas surprise : elle confirme ce que je vous disois l'autre jour , que les esprits les plus brusques sont souvent les plus doux. Vous êtes admirable de vous louer de tout ce qui vous environne ! Je vous plaindrois bien , si vous ne souffriez pour Dieu, Mes petites sœurs songentelies que quatre prix les attendent vers le Q.o de ce mois ? Le secours que nous a donné Me. de Richelieu est venu bien à propos. On me demande des garçons pour notre manufacture , et il n'est pas
a Me. de Brin on. 2141
possible d'en avoir de Maintenon. Ne vous relâchez point sur l'instruction et le travail ; ces objets de nos soins sont bas , mais peut-être seront ils plus utiles que des objets plus éclatans.
LETTRE II
TE serois très-aise de plaire à Me. de J Bonnevaux : car peu de gens lui plaisent , et elle plaît à tous. Assurez-la que la cour ne vaut pas la philosophie , et qu'un jour passé dans de bonnes œuvres est plus délicieux que les plus brillants ici ne le paroissent à ceux qui ne nous voient que de loin. Que n'aurois-je point à dire à Me. Savari sur sa toute aimable lettre ! Je voudrois y répondre par mon esprit , comme j?y réponds par mon cœur ; mais , ma très-chere , je suis accablée de soins , de visites , de projets, de voyages, de vapeurs , de fatigues : répondez donc de moi et pour moi. Si vos prières nous ont obtenu le beau temps , la cour vous est fort obligée : mais vous n'avez aucun scrupu'e de vous intéresser auprès deDieu pour les plaisirs des mondains ? Demandez moi de l'argent , et autant que vous en voudrez. Vous auriez eu plus de repos
a4a Let. de Me. de Maintenue
à n'avoir que mes filles. Mais je n'ai pu vous empêcher d'étendre le talent que vous avez pour l'éducation de la jeunesse. Il est vrai que la reine me fit l'honneur de me donner son portrait le jour de St. François. Je ne mérite pas ce que vous m'écrivez là-dessus , et je ne crains point le dessein dont vous me parlez. Je serai à la cour tant que Dieu le voudra. Je me flatte que vous ne vous lasserez point de Mlle, de Mnrçai. Elle m'a conté toutes vos peines , lors de la petite-vérole de vos enfants. Je vous avoue que j'ai de la. peine à donner un rendez-vous à votre (i) princesse. C'est pour ne plus en avoir que je vais à Rue! , et la vôtre est d'ailleurs si excessivement flatteuse et affectueuse , que ma franchise et ma froideur en sont outrées. De plus , je ne suis pas maîtresse de moi ; et si je manquois au rendez-vous , j'irois demain à Ruel par complaisance pour vous : qu'elle s'y rende : ménagez tout , de manière que je puisse manquer à ma parole , sans manquer au respect qui lui est dû.
Donnez à l'Hôtel - Dieu ce que vous
(i) Me. la duchesse de Brunswick , dont l'une tîes filles épousa l'empereur ; et l'autre, le duc *le Modene,
A Me. de Brinon. a43
jugerez à propos , en considérant que personne ne lui donne rien. Je me sens un grand attrait pour notre bonne œuvre ; je voudrois quelque chose de plus : il ne faut pas plus de soins pour trente que pour vingt. J'exige d'André des choses bien dégoûtantes ; mais il me semble que je les ferois fort- bien.
LETTRE III
MR. le duc du Maine a eu le gouvernement de Languedoc : il en reviendra quelque chose aux Montchevreuil. N'en dites rien : ils ne le savent pas eux-mêmes. La nourriture des pauvres va fort-bien. ; mais il ne suffit pas qu'ils mangent pour vivre, il faut qu'ils mangent assez pour croître : et Me. de Saint-Pierre calcule trop rigoureusement avec leur appétit. Mes petites filles ont-elles de bon potage ? Je vous dirai librement que je ne leur en ai jamais vu la moitié de ce qu'il leur en faut. Voilà le premier médecin de la^ reine, et le plus habile de France , qui marche pour Jacquette : servez-vous de l'occasion , et faitesvous donner des leçons de médecine.
Prenons courage ; élevons des enfants
qu% après nous , multiplieront notre éducation. Quand j'arrive , qu'on me laisse ranger aux occupations des autres , sans leur faire quitter les leurs. L'abbé Gobelin est content, édifié , ravi, engoué de notre communauté. Adieu , ma trèschere : je vous aime tendrement.
LETTRE XV
LA mort de la reine , de laquelle je ne me console point , m'attire tant de lettres et de visites que je ne respire pas. Je suis ravie de la dévotion à St. Candide. J'ai vu le fragment de la prophétie que vous m'avez envoyé : il n'y a sur cela qu'à prier Dieu , qui fait toujours le meilleur. Je serai toujours bienaise de savoir tout ce que vous entendrez dire la-dessus. Je ne crois point qu'on ait songé à aucune lésine dans la pompe funèbre de la reine : j'en ai ouï donner , les ordres conformes à ceux qu'on donna pour la reine-mere : mais il se peut qu'on ait voulu éviter les pillages qu'y s'y firent. Le roi donna hier une pension de deux mille liv. à Mlle, de Scudery. Vous y prenez trop d'intérêt pour n'en pas avoir
A Me. DE B RIN O tf. 245
le premier avis. Plus je vis , plus je me confirme dans l'opinion de ne pas amasser. Je crains toujours l'économie de Me. de Saint-Pierre, et que mes petites filles aient beaucoup de science et peu de pain. Il est vrai que je fis jeudi mes dévotions, après une nuit pleine de trouble, et avec beaucoup de larmes. Je n'ai guère vu de plus mauvaise bibliothèque que celle dont vous m'avez envoyé le mémoire.
Quelque envie , quelque besoin que j'aie de me remplir de bonnes choses, je ne vois là que les Méditations de Sainte Thérèse et les (Suvres de M. de Condom, qui méritent d'être regardées. Ne vous lassez point de faire prier pour le roi. II a plus besoin de grâces que jamais , pour soutenir un état contraire à ses inclinations et à ses habitudes. Me. de Brunswick me fait pitié ; je n'y vois pas de remède : sa fille vous auroit occupée et embarrassée : donnez-vous toute à Dieu et à nos pauvres , et méprisez les grandeurs,
246 Let. De Me. de Maintenon LETTRE V.
Le 22 acùt 168X
JE passe fort bien trois mois , sans voir les personnes que l'on croit que je vois tous les jours. Il n'y a rien à répondre sur l'article de Louis et de Françoise , ce sont des folies : je voudrois seulement savoir pourquoi elle n'y consentiroit pas : je n'aurois jamais cru que le refus pût venir d'elle. Voyez Mlle, de Scudery , et mandez-moi tout ce qui en reviendra de bon et de mauvais. Voici une nouvelle scène qui réveille tout le monde. Je suis bienaise que St. Candide fasse des miracles : mais je ne me soucie pas que ses miracles fassent de l'argent. Je donnerai de ses reliques à la marquise. Adieu, je m'ennuie fort de ne vous point embrasser , et de ne voir ni mes petites filles , ni cete étable que j'aime tant.
A Mc. DE BRINON. 147
LETTRE VI
Le i septembre i683.
JE suis ravie des bénédictions que nous avons attirées sur Ruel. J'en reviens toujours plus affolée de nos petites filles^ J'ai bien du regret de ne vous avoir pas vue dans les premiers mouvemens de l'agréable vision que vous eûtes dans ma chambre. Je vis hier le plan de Noisy z les réparations ne peuvent être faites qne pour le carême : je n'y perdrai pas de temps ; car le détachement que je vous trouve pour le monde a si fort augmenté mon estime et mon amitié , que je meurs d'envie de servir Dieu avec vous. On a trouvé la disposition que nous avons faite, pleine d'esprit. J'ai dit que nous arrangerions le dedans à notre fantaisie : je connois ces messieurs ; ils nous accommoderoient de la façon la plus régulière et la plus désagréable. 11 faut que tout nous serve : nous en demanderons moins ? et c'est pour moi le souverain bonheur. Il n'y a que Noisy et une entière solitude qui puissent me rendre à mes devoirs , et me mettre dans l'indépendance.
Nous avons l'obédience de M. l'archevêque : je vous conjure de ne parler de cet homme-là qu'à moi , sans nulle exception. Sur ce que j'ai vu , je voudrois bien que Me. de Brunswick fût avec nous : mais le goût du maître est différent du nôtre ; et vous ne lui plairez jamais , que renfermée uniquement avec Dieu et nos enfants : on a une si haute idée de la perfection quand on ne la pratique pas ! on ne comprend pas qu'il faille respirer , et qu'après avoir pédante tout le jour , on aime à causer avec une femme raisonnable. Vivez gaiement : comptez que vous ne perdez rien : non-seulement les choses peuvent changer , mais je suis presque assurée qu'elles changeront. C'est votre piété qui vous fait regarder un château dans le parc de Versailles comme les déserts de la Thébaïde. Ne vous confondez point en regrets inutiles , et laissez-moi faire le reste.