A M*. DE BRINON
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LETTRE VIL
HEureusement pour vous , je fus interrompue hier au soir; car je vous aurois accablée de moralités. J'ai parlé ce matin à M. Bontems. Nous déménagerons après la fête. Je voudrois qu'à mon retour nos petites filles eussent des habits uniformes. Je trouve le noir bien lugubre : le bleu seroit l'intention du roi ; le vert est ma couleur : décidez. Je serai inconsolable jeudi , si je ne me trouve pas k Noisy à neuf heures. J'espère que nous ferons ensemble beaucoup de bien. Ne souffrez à mes gens qui vous aideront , aucunes libertés ni gaietés. Nos petites filles se divertiront assez quand elles seront bien enfermées. On est à l'appartement du roi , on y joue , on y bâille , on y rit , et moi je vous écris. Que notre maison soit le modèle des autres , non pour nous attirer des louanges % mais pour donner envie aux grands de multiplier ces établissements utiles ! Que mes refus ne vous fâchent point : ma tendresse pour vous augmente avec votre
£?0 Let. DE Me. DE Maintenon
vertu ; et je ne doute pas que ce ne soit Dieu qui nous unisse. Dites -moi mes défauts , et ne me louez plus.
LETTRE VIII
Le mardi matin i685.
TE vous vois souvent , mais je ne vous J parle guère. Il est fort question de rétablissement de Saint-Cyr. Je vous prie d'en faire vite le projet. Vous savez tout ce que je pense là-dessus ; mais je vous prie , que la complaisance pour tout ce que je pense n'y entre pour rien. Ne le faites point en idée ; ne le faites point en gros : en foncez- vous dans les détails. Faut il des religieuses ou des séculières ? La règle des religieuses peut-elle compatir avec les soins que demande l'éducation , sans avoir ni retraites ni offices particuliers? Admettra-t-on la clôture entière? Aura-t-on des sœurs converses ou des servantes? Un seul prêtre suffit-il? A quel âge rendrons- nous les demoiselles à leurs parents ? Si l'on ne veut pas de couvent , des vœux simples suffisent-ils ? Combien de religieuses faudra-t-il pour Saint-Cyr ? Combien en faudra-t-il pour
À Me. de Brinon. ajt
Versailles? Quelle différence y aura-t-iî entre ces deux maisons ? Quelle communauté faudroit-il pour l'une et pour l'autre ? Comment auroit-on le couvent de Versailles sous Paris , et Saint-Cyr sous Chartres ? Ne vaudroit-il pas mieux faire deux projets , un pour des religieuses ? un autre pour des demoiselles ? Faites ce plan, sans penser à votre intérêt , mais aussi sans oublier vos talents. Adieu, ma très-chere ; voilà ce qui m'occupe , et ce qui, apparemment, mérite bien de m'occuper. Vous êtes trop heureuse de servir Dieu du matin an soir. Monsieur Pabbé Gobelin est mieux : il nous manque cruellement ; je crains les autres» Madame va à vêpres , et sera , je crois , suivie de Me. de Montespan. Je prends part à la peine que vous aurez. Je vouloisy aller , mais je suis lasse de causer avec elles. Il est cruel d'être chassée d'un lieu que l'on a tant de raisons d'aimer ! Mes maux sont peu de chose ; mais quand on est sur le théâtre , tout est su et exagéré. Je vous offre tout ce qui dépend de moi ; mais songez qu'il ne faut ni lasser le roi , ni le tromper.
4 5i Let. de Mc. de Maintenue
LETTRE IX
JE ne sais plus où j'en suis , ma trèschère : on dit toujours que le mal du roi va bien , et cependant on nous fait encore craindre un coup de ciseau ; je le reçois toutes les fois que j'y pense , et ces messieurs ont la bonté de nous y préparer depuis samedi : ils remettent à quatre ou cinq jours ; voilà donc encore quatre ou cinq jours que je serai tenaillée, déchiquetée. Point de repos, qu'il ne soit hors de leurs mains. J'ai un rhume qui m'ôte la voix : je m'en embarrasserois peu , si Fesprit étoit tranquille. Notre bon curé de Versailles que vous aimez tant , se meurt : il ne passera pas midi. Le roi est tout occupé de Saint- Cyr ; et en a corrigé le chœur , et plusieurs autres endroits : les demoiselles y seront disposées par classes sur quatre bancs , comme à Noisy ; il faudra encore changer les couleurs : il entretint hier le contrôleur-général sur la fondation.
Tout se résoudra bientôt. Les médecins sortent de ma chambre, et m'assurent
A Me. DE B RI N ON. Iji
que ce matin le mal dn roi va à souhait: si on pouvoit lui épargner du moins ce coup de ciseau !
LETTRE X
VOus n'aurez point aujourd'hui vos constitutions. Mrs. Racine et Despréaux les lisent et les admirent. Ils en ôtent les fautes de style, et leurs copistes y mettent des fautes d'orthographe. Vous recevez mes avis comme un ange :
Dieu veuille que je vous les donne de même. Il n'y a plus de temps à perdre pour tout ce que l'on veut à Saint-Cyr. M. le Prince ( i ) est fort mal ; M. le duc partit hier pour lui mener un confesseur. Le roi a beaucoup souffert et souffre encore. Je veux que Mlle. d'Aubigné s'accoutume à tout. Rendez à Me. de Saint- Pierre les dépenses qu'elle a faites pouE le roi. Je crois qu'il ne seroit pas ma! de donner à nos filles à leur première communion de longues robes traînantes, et des voiles blancs. M. de Louvois ira demain à Saint-Cyr : montrez-lui toutes vos
( i ) Mort le 1 1 décembre , âgé de 65 aas,
£?4 £ET. DE M*. DE MAINTEtfON
incommodités : il ne cherche qu'à y remédier. Mais souvenez-vous que vous m'avez promis que vous ne demanderiez plus au roi un sou d'extraordinaire.
LETTRE XL
LE roi a souffert aujourd'hui sept heures de suite comme s'il eût été sur la roue. Je tremble que les douleurs ne recommencent demain. Remettons <3ans huit jours ce que nous projetions. M. le Prince lui a écrit en mourant une lettre qui vous charmeroit. Voila un temps bien triste : mon cœur est déchiré.
LETTRE XII
Ce a5 décembre \6Z6,
LE rôi a été à une partie de matines cette nuit ; il a entendu trois messes: il a été à la grand'messe aujourd'hui , après laquelle il est venu voir Madame, chez laquelle il a passé une heure. Il a été chez Me. la Dauphine ; de là au sermon : il a entendu les vêpres en musique. On ne met presque rien sur sa plaie.
A Me. DE BRÏNO tf. iii
Tout le monde est ravi de joie. Le P. Bourdaloue a fait le plus beau sermon.
Il s'est adressé au roi sur la fin : il lui a parlé sur sa santé , sur l'amour de son peuple , sur les craintes de la cour : il a fait verser bien des larmes , il en a versé lui-même : c'étoit son cœur qui parloit, et qui parloit à tous les cœurs. Vous saurez bien ce que je veux dire. Madame se porte fort bien : je ne me lasse point de voir peinte sur son visage cette joie de la guérison du roi. Le voisinage de Versailles vous donnera mille avantages et mille contraintes : mais a-t-on tous les biens à la fois ? Je vous remercie de toutes les marques d'amitié que vous m'avez données en cette occasion , sans contredit la plus sensible que j'aie eue , et que j'aurai jamais. Bon soir, ma trèschere : à présent vous pouvez me faire des questions ; je suis en état d'y répondre.
LETTRE XIII
TE suis dans mon lit avec une violente ** migraine : cependant je veux vous remercier , ma très-chere , de votre lettre de consolation. Le roi sort tous les jours: il ne sent aucun mal. Mais ces messieurs
5^6 Let. de Me. DE Maintenon.
répondent si peu de sa parfaite guérison,' que j'entrevois un voyage à Barege :
jugez de ma tristesse. M. Fagon sort de ma chambre : il a trouvé le roi parfaitement bien : ne nous confions point aux hommes ; ils ne savent ni ce qu'ils disent ni ce qu'ils font.
LETTRE XIV
LE mal du roi ne finit point. Ceux qui le traitent me font mourir à tout moment. Un jour ils le trouvent à souhait : le lendemain ils se regardent en pâlissant. Ce matin M. Fagon m'a serré le cœur ; un moment après , il m'est venu dire que la plaie va bien : ce soir , ce sera peut-être autre chose ? et je puis compter sur la plus triste nuit. Je ne suis pas maîtresse de la sensibilité de mon cœur. Il ne faut rien dire de tout ceci. Continuez à prier et à faire prier. Adieu , ma très-chere : je passe une triste semainesainte.
LETTRE
A Me. DE BRINO N. £57
LETTRE XV
CErtainement , madame , les demoiselles sont trop long-temps â l'église pour des enfants. Je consens volontiers de leur donner cette contrainte : mais on mettra sur le livre , que c'est par complaisance pour vous. Je consens à la cinquième procession aux mêmes conditions. Songez»
ma très-chere, que vous n'êtes point dans un cloître , que c'est une école , que !e temps est précieux , que trois cents Elles au-tour de l'avant- chœur ne font qu'une confusion , que les demoiselles sont tuées de porter des châsses sur leurs épaules , que ces jours-là sont craints par les gronderies qui pîeuvent sur les enfants et sur les maîtresses , que la plupart de ces cérémonies ne sont que pour les paroisses ; qu'à la chapelle du roi , où tout se fait si régulièrement , il n'en est point question le jeudi saint ; qu'un gloria in excelsis est ridicule au milieu d'une messe basse. Je n'ai nulle aversion pour tout ce qui se fait à l'église , et je suis aussi charmée que vous de vbir nos demoiselles dans ces exercices : je m'oppose avec peine à vos volontés. Mais Dieu et îe roi m'ont char- Tome II (8) M
gée de ce soin. Vous ne doutez pas que je n'aime mieux ennuyer les jaunes , ou geler les rouges , ou gronder les vertes , que de vous fâcher. Mais il faut en tout nous oublier , et mettre )es choses sur le pied où nous voulons qu'elles restent. Ne soyez pas surprise , si je m'oppose quelquefois à vos réceptions : j'aime toutes ces demoiselles également , et vous avez des prédilections. Plus je vois les choses de près , plus je vois combien vous m'êtes nécessaire , et aussi combien vous avez encore à travailler. Etablissez l'ordre et la régularité. Il y a long-temps que l'on me propose une fille de qualité : je l'ai vue depuis deux jours ; son extérieur et sa conversation m'ont plu : je vous l'envoie , vous m'en direz votre avis. La vertu eue vous m'avez montrée sur tout ce qui s'est passé depuis deux mois , m'a convaincue que nous allons gouverner avec une parfaite intelligence. Adieu , ma trèschere : je voudrois bien ne pas vous déplaire ; mais je vous dois la vérité. J'ai fort peu de loisinles grands ne me quittent pas. Si Mr. l'abbé Gobelin est demain à Saint - Cyr , vous verrez le matin trois dames à ses pieds.