‹ Lettres de Madame de MaintenonChapitre 4 sur 19 · LET. DE Me. DE MAINTEtfOff · texte numérisé non relu

LET. DE Me. DE MAINTEtfOff

carême : mais je ne pourrai éviter d'y faire quelque transposition ; car je n'ai pas un moment le matin , et je ne puis qu'entendre la messe : ce que vous me mandez sur mes habillements n'est pas non plus trop facile. Je ne porte point de couleurs , mais je suis pleine d'or : et il iaudroit que je me fisse faire des habits tout exprès. Mandez-moi si les trente sous par jour que vous m'ordonnez doivent être distribués ici ; car le curé prétend que mes obligations sont présentement à Maintenon. J'ai fait mes dévotions aujourd'hui : je vous enverrai le projet que vous m'avez demandé.

LETTRE XXIL

A Versailles , ce 16 mars 167 5«.

J'AI reçu le livre de M Imitation que vous avez eu la bonté de m'envoyer.

Le roi garde un silence sur M. de Cartigny dont je ne devine pas la cause. Il y a des gens dont on tourne tout à mal ; et qu'on soupçonne d'intrigue , parce qu'ils ont de l'esprit : sans en avoir , je me suis trouvée dans ce cas. Je ne doute pas que notre ami n'ak un fonds excet-

a M. l'Abbé Gobeiin. i$

lent : mais l'on n'est pas pour lui : le mérite ne brille guère ici sans protection , et la protection n'aime pas à se charger du mérite. J'ai fait un projet de conduite pour le temps où je serai libre , et loin de la cour : le voici : j'y laisse une marge ; vous y pouvez ajouter ou retrancher.

i°. Me lever entre sept et huit , et passer une heure en prières.

iQ. Sortir deux jours de la semaine pour des visites nécessaires , me retirer à dix heures , et faire la prière avec mes domestiques.

3°. Destiner deux fours de la semaine à visiter les pauvres et les prisonniers , et à souper chez mes amies.

4g. Etre habillée très-modestement , ne porter ni or ni argent , donner le dixième de mon revenu aux pauvres.

Voilà comme je voudrois commencer,, en attendant que mon zeîe m*en fît faire davantage : dans l'espérance de ce temps de repos et de calme que je me figure si délicieux r je ne fais rien qui vaille , et Je m'abandonne à ma paresse : ce qui me fait craindre que la dévotion que je projette ne vienne du même esprit d'arrangement que j'ai pour les meubles de Maint enon»

30 Let. de Mé. de Maintenon LETTRE XXIII.

Ce 12 avnh

IL y a ici une femme de qualité : elle s'appelle Me. la comtesse de Riberac, Elle demande l'aumône : elie est séparée de son mari : elle est vieille et sage. Me . ■de Montespan vou droit la mettre en pension , mais à bon marché : elle vous prie d'aller aux filles de la croix de ia rue Saint-Antoine,poury voir siFonvoudroit la recevoir avec sa femme de chambre ; faites prix pour l'une et pour l'autre. On ne prétend pas payer la qualité. Ayez la bonté de nous rendre compte promptement.

LETTRE XXIV

A Saint-Germain , ce îS.

MR. l'aumônier vient de me donner votre lettre , qui m'a fait un trèsgrand plaisir ; elle est pleine de dévotion et d'amitié : c'est ce que je voudrois présentement qui partageât ma vie : je suis.

a M. l'Abbé Gobe lin. 51

dans tin lieu où Ton ne connoît ni l'une ni l'autre : plût à Dieu que le soin de mon salut me donnât l'extrême impatience que j"ai de le quitter ? et que ce ne fût pas le dégoût qui me vient de la personne que vous savez ! Cependant il faut se servir de tout , et espérer que je ferai un bon usage de la vie que je projette. Vous êtes le maître du temps. Mais j'attendois le retour de Barege : ce n'est pas que je sache si j'irai ou non. Je suis moins avertie que vous de ce que l'on veut faire de ces enfants : ils sont nourris aussi mal qu'ils puissent l'être ; je ne puis les quitter troptôt pour la décharge de ma conscience ; car j'ai à tous les momens quelque sujet de dépit : je ferai tout mon possible pour aller à Paris avant la Notre-Dame • j'en passerai le jour à Chartres : ne doutez pas que nous ne fassions ici tout ce qu'il faut pour vous mettre en repos. Vous ne demanderez rien que de juste , et le roi l'accordera. Instruisez- nous seulement: de ce que nous avons à faire. Si pour vous servir il faîloit me réconcilier avec Me. de Montespan , je me réconcilierois avec elle. Le plaisir de vous obliger est d'un prix à qui tout cède.

3 1 Let. de Me. DE Maintenon LETTRE XXV.

A Momelon , ce 8 mai,

MA santé dépend de celle de M. le duc du Maine : et hier il eut un accès de fièvre. Tout ce qui n'afflige pas mon cœur y je le compte pour rien. Je vous écris au milieu de très-vives douleurs , dont je m'accommode mieux que des sécheresses et des hauteurs d'une dame dont je souhaite , et je doute que M. leRagois soit content. J'ai une grande impatience d'apprendre son entrée à Clagny. Outre l'intérêt que je prendrai toujours à ce qui la regarde , je me trouve déjà toute l'avidité des provinciaux pour îes nouvelles. Cependant je vous proteste avec la sincérité que vous me connoissez., -que je ne me suis pas ennuyée un moment. M. le duc du Maine est une très-délicieuse compagnie : il a besoin de soins continuels ; et la tendresse que j'ai pour lui me les rend très-agréables. Je fais ce que vous m'avez ordonné pour mon salut : enfin , les jours me paroissent trop courts; et je n'ai encore écrit qu'à très-peu de mes amis , pour n'en pas trouver le/

a M. l'Abbé Gobe li*ï. 3-5

temps. L'aumônier ne me voit pas trop souvent , parce qu'il est dans le second carosse , mais il n'en est que mieux * et j'ai beaucoup plus de plaisir à le voir triste ou gai , selon la bonne ou mauvaise hôtellerie , que je n'en aurois à appro" fondirses chagrins : il s'admire de ne pas succomber à la fatigue d'un voyage qu'il fait dans le fond d'un carrosse > marchant trois heures le matin , et autant l'aprèsdînée , et trouvant par-tout des repas préparés, : j'entends la messe avant de partir, afin de lui faciliter le déjeûner ; car il se pique d'avoir le sang chaud et l'estomac dévorant : je ne sais pas s'il digère bien , mais je sais bien qu'il dévore : il lui a pris tantôt un saignement de nez pendant son oraison mentale , qui l'a bien effrayé : jugez par la longueur de ma lettre si je suis de belle humeur. Je vous prie de dire à M l'abbé Testu de m'écrire promptement ; car je ne veux pas commencer avec lui : et s'il ne commence , dites- lui encore , s'il vous plaît , qu'il est menacé du second tome des 40 lettres de Me, d'Heudicourt. Bon soir , monsieur.

34 Let. DE Me. DE Maintenon LETTRE XXVI.

A Poitiers , ce \2 mars,

T E croyois vous envoyer ma lettre de J Montelon : mais la poste se trouva partie. M. le duc du Maine a voit eu trois accès de fièvre tierce , qui m'avoient donné beaucoup d'inquiétude : il a eu cette nuit le quatrième , qui n'a marque qu'un moment; il est si bien que nous partons d'Ici aujourd'hui pour gagner Pons , où nous ferons encore quelque séjour : ne nous oubliez pas dans vos prières , et écrivez-moi ; je ne reçois de nouvelles de qui que ce soit ; et j'éprouve déjà combien il est aisé d'abandonner les absents ; mais il faut se consoler de tout quand on a la clef des champs.

m iii ■

LETTRE XXVII

Ce 20 mai, au petit Niort»

T'Ai dîné aujourd'hui à Pons , et je suis ** venue souper ici : nous coucherons demain à Elaie. Mr. et Me. la maréchale

. a M. l'Abbé Go bel in. 35

d'Albret nous ont reçus avec tous les honneurs et toute l'amitié que Mr. le duc et moi pouvions espérer : enfin , les présents nous traitent fort-bien ; mais ii n'en est pas de même des absents : es vous aussi , vous m'abandonnez ! Je ne reçois de lettres que d'un seul homme ; et si l'on continue , on me persuadera qu'il ne faut faire fond que sur des gens dont l'amitié est plus vive que vous ne le vouliez. Ne me fâchez donc pas plus longtemps , car les montagnards ne seront peut-être pas si difficiles , et s'accommoderoient encore de ma décrépitude. Vous jugerez bien à mon style que mon prince est en parfaite santé : je n'entends pas parler des autres ni de Me. de Montespan : Dieu soit loué de tout ! Je me prépare à faire mes dévotions à Bordeaux , si je puis trouver un confesseur qui m'entende ; je me persuade tous les jours de plus en plus que la solitude est nécessaire pour servir Dieu , et que la dissipation est très-dangereuse : je croyois que j'auroïs du temps de reste , et je ne trouve pas une demi-heure par jour. Toutes mes femmes sont souvent malades : M. de Vacherot a la fièvre tierce, et l'aumônier croit qu'il l'aura bientôt : je suis la seule qui ne me plains point ; et là

$6 Let. de Me. DE Maintenon

liberté et le repos d'esprit me tiennent lieu de tout : il n'y a que votre oubli qui me touche ; je vous prie de m'écrire quelquefois y et de croire que j'ai pour vous tous les sentimens que je vous dois.

LETTRE XXVIII

Ce 25 mai,

R. l'aumônier vous mande de nos nouvelles : ainsi je n'ajoute rien à ma vieille lettre. Vous avez tant pris de part à mes maux , qu'il est bien juste que je vous dise que je me porte mieux ; et que j'espère de ne pas retomber , pourvu que j'aie toujours de certains soins de moi , que ma délicatesse m'oblige de prendre , et qui me font autant de peine que mon mal même. Je ne sais point combien de temps je serai ici : j'y suis venue avec des dispositions soumises , qui durent encore ; et je suis résolue , puisque vous Vave\ voulu , de me laisser conduire comme un enfant , de tâcher d'acquérir une profonde indifférence pour les lieux et pour les genres de vie auxquels on me destinera , de me détacher de tout ce qui trouble mon repos , et de chercher- Dieu

a M. l'Abbé Go bb lin. 37

dans tout ce que je ferai ; ce n'est pas que je sois bien propre à une dévotion toute intérieure et toute de contemplation. Mes premières vues m'y auroient peut-être mieux conduite : mais vous vous souviendrez , s'il vous plaît , que vous voule^ que je demeure à la cour 5 et que je la quitterai dès que vous me le conseillerez ; écrivez-moi avec liberté ; vos lettres me seront remises très-sûrement : je vous supplie d'avoir la bonté de faire relier un de vos livres pour la messe avec des fermoirs tout d'or unis , et de me l'envoyer dès que vous l'aurez. J'ai bien fait votre cour sur les soins que vous avez de nos enfants , et sur le dessein que vous avez imaginé pour les fables d'Esope ; vous êtes fort-bien avec eux ; je crois aussi qu'ils mettent sur votre compte la douceur qu'ils me trouvent présentement.

Dieu veuille que ce ne soit que sur le sien ; et qu'en effet , la déférence que j'ai pour vous , et l'envie de trouver du repos , ne soient pas les motifs qui me fassent agir ! Le pereBourdaloue , fait ici des merveilles : notre duchesse et moi nous le voyons tous les jours. Ne m'oubliez jamais dans vos prières , s'il vous plaît.

LET. DE Me. DE MAINTENOtf

LETTRE XXIX

^ Barege , ce 20 juillet,

NOus avons reçu votre solide et agréable livre ; je crois que vous êtes l'homme du monde qui avez fait les plus jolis présents à M. le duc du Maine : Dieu veuille qu'il profite du dernier , et qu'il n'aille pas à la messe par grandeur et par coutume , qui sont les raisons qui les y font mener tous les jours si régulièrement ! J'ai bien de l'impatience d'apprendre que vous fassiez votre voyage heureusement : car il est long pour un homme comme vous ; et quelque éloignée que soit la fin de mes projets , je ne puis m'empêcher de vous regarder avec un grand intérêt. Quand j'ai été mal à la cour , on me conseilloit de ne m'en point séparer dans cet état-là : et présentement que j'y suis bien , je ne sais par où m'y prendre pour m'arracher de gens qui me retiennent avec douceur et amitié ; ces chaînes-là sont pour moi plus difficiles à rompre que si on l'exigeoit par violence. Mes affaires sont dans un état très incommode ; et il ne me paroîî

a M. l'Abbé Gobe lin. 39

pns que l'on songe à les accommoder.

Toutes ces considérations m'agitent ; mais elles ne me font point changer ; et il m'est impossible de sacrifier pour toute ma vie ma liberté > ma santé y et peutêtre mon salut ; je vous parle sincèrement , et cependant il n'en est pas temps aujourd'hui. Je vois que M. le Ragois vous mande des nouvelles de notre prince : pour moi., je veux vous en dire des siennes ; plus je le vois , et plus je suis satisfaite du présent que vous nous en avez fait : c'est le plus honnête et !e meilleur homme du monde ; je ne crois rien de mieux pour cet enfant que de l'avoir auprès de lui ; et il est impossible qu'il ne profite de s<s bonnes et droites maximes : je ne l'avois jamais tant vu que j'ai fait dans ce voyage ; et je l'en estime beaucoup plus. Adieu , jusqu'à la fin d'octobre.

LETTRE XXX

A Bagnieres , zj octobre.

T'Ai appris par Mr. l'abbé Testu que J vous étiez de Retour de votre voyage : il me semble que j'aurois dû l'apprendre

4c Let. de Me. DE Maintenon

par vous , et savoir des nouvelles de votre santé , à laquelle je prends toujours le même intérêt : nous voici sur le point de repartir , si M. le duc du Maine ne nous donne point de nouvelles frayeurs : vous savez qu'il tomba malade dès Amboise : il le fut encore ici : et dès qu'il eut commencé à se baigner à Barege , la fièvre quarte le reprit : il en a eu quatorze accès : cela, joint au peu d'effet des bains et à l'ennui du lieu où j'étois , ne me donnoit pas peu de chagrin : nous sommes venus ici , où nous l'avons baigné longtemps sans en avoir de succès : enfin , mes douleurs sont finies , et je l'ai vu considérablement fortifié : j'en ai senti la joie deux jours :1e troisième, la fièvre quarte l'a repris : il n'en a eu que deux accès : c'étoit hier le jour du troisième : et comme je goûtois le plaisir de le voir passé sans fièvre , nous nous apperçûmes que son mal renouvelloit : me voici donc à envisager sa mort : car s'il est dans î'état où on le croit , il est presque impossible de le sauver : pour comble de désespoir , c'est la plus jolie créature du monde , et qui surprend vingt fois le joue par son esprit. Ces agitations ne sont pas les seules que je souffre : on me tourmente du côté de la cour par des éclaircissements

a M. l'Abbé Gobelin. 41

cissements continuels : notre duchesse me persécute pour y demeurer : je meurs d'envie d'en sortir; mais je voudrois n'y être point brouillée : cela est difficile à accommoder : et je passe ma vie dans les troubles qui m'ôtent tous les plaisirs du monde et la paix qu'il faudroit pour servir Dieu : voilà â peu près l'état où je suis : je demande à Dieu très-souvent qu'il me conduise à sa volonté , et je suis assez indifférente sur les événements : je crois que notre duchesse vous en entretiendra : je voudrois que vous puissiez tomber d'accord de quelque chose de précis. Pour nouvelle du domestique , l'aumônier est fort-mal avec moi. Puthau a fait beaucoup de sottises , et Marotte est fort-malade. Ma conscience est au même état où vous l'avez toujours connue : mais je sens souvent de grands désirs de servir Dieu et de me préparer à mourir.

LETTRE XXXI

A Versailles , samedi au sok*

IL est vrai que jai été dans une extrême tristesse les premiers jours que j'ai été ici : mais il me semble que j'en ai ua Tome IL (8) C

4x Let de M*. DE Maïntenon

peu moins présentement : je passe les heures comme des moments quand je fais aller mon imagination aux châteaux en espagne : et je me fais des retraites plus ou moins sévères , selon l'état où seront mes affaires : ne vous allarmez. pourtant pas : il n'y en aura aucune dont vous ne soyez ; et je ne songe point du tout à vous échapper : j'avois dans la tête trois affaires dont il y en a déjà deux de faites : ce sont des avis que j'ai demandés et obtenus , et sur lesquels le roi me donnera quelque somme: je ne sais pas encore ce que ce sera : l'autre est un mariage pour mon frère , qui est en assez bon chemin. Je deviens la plus intéressée créature du monde , et je ne songe plus qu'à augmenter mon bien : mais ce n'est pas sans scrupule ; et j'ai de la peine , du côté de la cour , à presser des gens de me faire des grâces , quand je pense que ce n'est que pour les quitter. Cependant je m'y trouve plus résolue que jamais , et rien ne me paroît si difficile que de demeurer dans l'état où je suis. Me. de Montespan vous a envoyé mille francs par Me. la duchesse de Richelieu pour la fondation de la lampe : si vous en aviez meilleur marché , à la bonne heure. Je ferai mon possible pour aller à !a Saint-François à Paris faire mes dévo*

a M. l'Abbé Gobelin. 45

tïons j suivant mon ancienne coutume.

Plût à Dieu que ce ne fût point une pure habitude ! Nos princesses sont en bonne santé , et se sont fort louées de tout ce que vous leur avez envoyé. La belle Marianne vous remercie. M. l'aumônier est bien reconnoissant. C'est un très - bon homme. Je voudrois lui faire plus de bien.

LETTRE XXXII

A Versailles t ce i5 au soir.

J'Ai prié Me. la duchesse de Richelieu de vous dire ce qui s'est passé ici : on m'a montré de la tendresse ; mais j à vous dire la vérité , on ne m'a pas persuadée , et je ne saurois renoncer au projet que j'ai fait avec vous ; j'y envisage une douceur extrême : et quelques bons traitements qu'on me fasse ici , j'y aurai de grands chagrins : demandez donc bien à Dieu ce que je dois faire : et après qu'il vous l'aura inspiré, conduisez- moi où il vous plaira. J'ai fait mes dévoticrns aujourd'hui ; et si j'avois cru toutes nos femmes, et que je n'eusse pas appréhendé de vous fatiguer , je vous aurois prié de venir hier nous confesser ; mais je ne puis me

44 Let. de M\ de Maintenon

résoudre à vous donner delà peine quand je puis vous la sauver : et j'aime mieux aller un de ces jours à Paris. M. le duc du Maine se porte un peu mieux : cependant sa guérison va très-lentement ; et il y a des médecins qui croient qu'il en a encore pour un mois. Mes compliments à M. le Ragois : je vous crois trop bon françois pour n'avoir pas été ravi de ce qui s'est passé. Adieu : écrivez moi , je vous en prie.

LETTRE XXXIII

A Versailles , ce 3 septembre,

MOnsieur l'aumônier de M. le duc du Maine , m'a dit que vous ne vouliez pas venir ici sans mon consentement. Je ne sais pourquoi vous apportez toujours ce retardement au plaisir que j'ai de vous voir. Ne savez-vous pas qu'il n'y a point d'heures à prendre pour vous avec moi ? venez donc , sûr de me trouver prête à vous entretenir et à vous donner à dîner. En attendant , voyez , je vous conjure , la même prieure des hospitalières , et obtenez d'elle de recevoir à ma requête une demoiselle que j'y von-

A M. l'AB3É Gobelin. 45

drois placer. C'est la sœur de Mlle, de la Harteloire , que j'ai auprès de moi , et que je crois que vous connoissez. Je Favois donnée à Me. de Montespan , qui l'a ôtte pour me fâcher. Je l'avois mise chez Me. de l'Encôme ; mais Me. de l'Encorne part pourlaTouraine : ainsi il faut mettre cette fille ailleurs : c'est une créature sans façon. Le logement le plus étroit , la nourriture la plus commune , tout lui sera bon. En un mot , elle est réduite à servir. La pension ne peut être considérable ; car mes facultés ne le sont point : je la retirerai dans peu de temps. Je sais les difficultés qu'elles font de recevoir de grandes filles: mais celle-là ne verra que son frère ou sa sœur , et ne sortira point du tout ': j'espère tout de leur amitié pour moi , et de ]a déférence qu'elles ont pour vous.

Adieu y monsieur : j'ai grande envie de vous entretenir. Je vous prie d'écrire su séminaire d'Evreux , et de savoir des nouvelles de M. du Plessis , et s'il faut demander le dimissoire qu'il désire. Comment fait - on chez ces nouveaux convertis?

Prendroient-ils un homme qui ne Pestpss encore, mais qui a grande envie de se faire instruire ? Je ne sais rien de mon voyage : le baptême de M. le duc de Chartres recule , et je ne puis partir qu'il ne soit fait. C ^

46 Let. de Mc. de Maintenon LETTRE XXXIV.

A Saint-Germain , ce 37 octobre,

J'Arrivai hier de Maintenon , où j'ai passé huit jours dans une douceur , clans un repos d'esprit qui me fait trouver ce pays-ci pire que jamais : si je suivois mon inclination 5 il n'y a pas de moment dans la journée que je ne demandasse à me retirer. Il est impossible que je soutienne long-temps la vie que je mené : je prends trop sur moi pour que le corps, ou l'esprit n'y succombe pas , et peutêtre tous les deux : il en arrivera ce qu'il plaira à Dieu ; et quand il en ordonnera , j'obéirai : je lui offre souvent mes souffrances bien ou mal fondées : et si sa volonté m'étoit connue , je la suivrois dans ce qu'il y a de plus austère , et de plus opposé à mon humeur. Quand vous pourrez venir ici, je serai fort aise de vous voir : et vous le pourrez commodément avec mille gens de votre connoissance qui y viennent , comme M.Viette, M. Fevre , des Rolines , et mille autres qui ne vous contraindront pas , ou avec quelques-uns de nos illustres. J'ai trois places à donner

a M. l'Abbé Gobelin. 47

à des prêtres : véritablement elles ne sont pas trop bonnes ; mais elles sont briguées comme si elles l'étoient. Il y a deux canonicats, et l'autre est une place de vicaire: je voudrois de tout mon cœur les donner à des gens de bien. Ils trouveront un peuple très-bien disposé. M. l'abbé Testu, Me. de Montespan et moi avons autrefo:3 mis à Saint-Nicolas du Chardonnet un jeune ecclésiastique nommé Mongont , qui est gentilhomme , et dont on m'a dit depuis beaucoup de bien : si vous vouliez vous informer de lui et de quelque autre, je serois fort en repos : je les prendrois de votre main. M. l'archidiacre de Chartres , qui fait merveilles dans tout le diocèse, m'en a écrit ; et je lui ai mandé que je vous consulterois là-dessus : pensez- y, s'il vous plaît ; et me conservez une amitié dont je voudrois jouir un peu plus souvent que je ne fais , etc.

LETTRE XXXV

Ce vendredi à 10 heures,

f'Avois si grande peur d'être connue ce J matin , que je ne songeois qu'à sortir vite de l'église : c'est ce qui m'a ernpê-

48 Let. de Me. de Maintenon

ché de vous remercier de toutes vos bontés, que je n'ai point trouvé diminuées par ie temps : voilà les deux pistoles que vous m'avez ordonné de donner : je ne fais guère d'aumône qu'à Maintenon : ainsi je les aurois peut-être mal appliquées, ne connoissant point ceux qui en ont un véritable besoin : vous savez si j'en ai que l'on prie Dieu pour moi : je vous le demande encore : priez-le , et faites-le prier pour îe roi , qui est sur le bord d'un grand précipice : je comprends bien , par les persécutions que l'on me fait , le chagrin que vous avez quand on s'adresse à vous pour m'aborder : mais il ne faut pas, s'il vous plaît , que vous poussiez la discrétion trop loin : et si dans le nombre de ceux qui vous obsèdent , il y en a quelques-uns que vous avez envie qje je voie , vous pouvez disposer de moi avec une entière liberté ; et je vous assure , avec la sincérité que vous me connoissez, que rien de tout ce qui viendra de vous ne me fera de peine. M. votre neveu sera îe bien venu : je ne verrai que lui , et je ne sortirai qu'à cinq heures : je vous renvoie votre étui. Il est vrai que j'ai dit à la maréchale de qui vous êtes le compère : la modestie de ne s'en être pas vanté est louable : mais ce n'est pas un si grand

a M. l'Abbé Go bel in. 49

mal que Ton le sache. Si je me remplisse^ aussi bien de Dieu que je vuide ma maison de toutes sortes de compagnies , vous seriez bien content de moi : je ne vois que la marquise , et cette solitudelà m'est très-agréable.

LETTRE XXXVI

A Saint -Germain , ce 2j juin i6"6.

MAndez-moi des nouvelles de h sœur ( 1 ) Saint-Basile. Je la crois résolue de sortir de Port-Royal ; mais je ne sais si les sœurs hospitalières le sont de la recevoir : je suis toute prête à l'y remener. Songez à cette pauvre fille , je vous en supplie : vous autres saints , vous êtes cruels sur les maux de cette vie : cependant ils font souvent perdre les biens de l'autre. Il faut aider notre foiblesse. Je désire plus ardemment que jamais d'être hors d'ici , et je me confirme de plus en plus dans l'opinion que je n'y puis servir

( 1 ) Me. de Maintenon l'avoit connue aux hospitalières de la rue Saint-Jacques , et avois pris assez d'estime pour la consulter sur les constitutions de Saint- Cyr.

<?o Let. DE M'. DE Màintenon-

Dieu : mais je vous en parle moins, parce qu'il me revient que vous dites tout à l'abbé Testu : voilà un trait de ma sincérité naturelle , et je crois que vous vous en accommoderez bien mieux que d'un changement sur la confiance que j'ai en vous. Je vais à Maintenon essayer de la solitude et de la vie dont je vous ai envoyé le projet. Il est donc vrai que je ne suis pas destinée au repos !

LETTRE XXXVII

Ce jeudi au soir 1676,

MAdame de Montespan et moi avons eu une conversation fort vive.

Comme je suis la partie souffrante , j'ai beaucoup pleuré. Elle en a rendu compte au roi à sa mode. Je vous avoue que j'ai bien de la peine à demeurer dans un état où j'aurai tous les jours de pareilles aventures. Il me seroit bien doux de me remettre en liberté. J'ai eu mille fois envie d'être religieuse : la peur de m'en repentir m'a fait passer par-dessus des mouvements que mille autres auroient appelles vocations. Je meurs d'envie , il y a sept mois , de me retirer , et la mêm#

a M. l'Abbé Gobelin, 51

crainte m'en empêche : prudence bien timide, et peut-être mondaine, qui me fait consumer ma vie dans d'étranges agitations. Songez-y devant Dieu , je vous en conjure , et considérez un peu mon repos. Je sais bien que je puis faire ici mon salut ; mais je crois que je le ferois plus sûrement ailleurs. Je ne saurois croire que Dieu veuille que je souffre de Me. de Montespan. Elle est incapable d'amitié , et je ne puis m'en passer : elle ne sauroit trouver en moi les oppositions qu'elle y trouve , sans me haïr. Elle me redonne au roi comme il lui plaît , et m'en fait perdre l'estime. Je suis avec lui sur le pied d'une bizarre qu'il faut souffrir , d'un bel-esprit qu'il faut ménager, et d'une précieuse prompte à prendre ombrage. Je n'ose lui parler seule , parce qu'elle ne me le pardonneroit jamais : et quand je lui parlerois, ce que je dois à Me. de Montespan ne me permet pas de parler contre elle. Ainsi je ne puis apporter aucun remède à ce que je souffre. Cependant la mort vient , et le temps se perd.

Me. de Montespan trouve quelque raison d'accorder à ces bons pères qu'ils soient chargés de la fondation y au cas que leur maison de Saint- Joseph se détruise : mais

52 LET. DE Me. DE MAINTE"\TOW

non an cas qu'elle fut transférée. Elle ne se rend point absolument là-dessus.

LETTRE XXXVIII

jL> 29 juillet , lundi, 1676,

JE pense toujours de même , quoique le changement de mon style vous ait fait craindre un changement d'idées. Comme je vous parle sincèrement , je ne vous dis. point que c'est pour mieux servir Dieu que je voudrois quitter la cour. Je crois que je puis faire icr mon salut. Mais je ne vois rien qui nous défende de songer à notre repos , et à nous tirer d'un état qui nous trouble à tout moment. Je me suis mal expliquée , si vous avez compris que je songeois à être religieuse. Je suis trop vieille pour changer de condition ; et selon le bien que j'aurai , je songerai à m'établtr en pleine tranquillité. Dans le monde , tous les retours sont pour Dieu ; dans le couvent, tous les retours sont pour ïe monde. Voilà ma grande raison : celle de 1 âge vient ensuite. Me. de Richelieu est présentement avec Me. de Montespan, Je me consume de chagrins et de veilles : je sèche à vue d'œil, et j'ai des vapeurs

a M. l'Abbé Gobelin. *$

mélancoliques. M. le duc du Maine se porte beaucoup mieux; et les autres enfants , très-bien. J'ai signé le contrat de la fondation. Je vous donne le bon jour. Je suis aussi sensible que je dois l'être aux bontés que vous avez pour moi. Elles font toute ma consolation : et je ne vous accuse plus de dureté.

LETTRE XXXIX

Mercredi maîm , 1 6j&,

ON a trouvé le contrat fort-bien ; remplissez-le de François? de Rochechouart , marquise de Montespan 5 séparée du mois de juillet. Il faudroit bien feuilleter des papiers pour trouver la date précise. Mais celle du contrat sera sûrement après. Ainsi la fondation seroit incontestable. Elle a été séparée à Paris au Châtelet. Je viens d'avaler une médecine. C'est tout de bon qu'il ne faut point peser la lampe : elle vous en prie , et elle a raison.

54 Let. de M*, de Maintenon LETTRE XL.

Ci mercredi au soir,

L'Affaire des hospitalières a été fort bien conduite ; et je vous en remercie de tout mon cœur : vous serez averti quand on voudra y mettre cette fille : je donnerai le contrat , et il ne tiendra pas à moi que vous n'en ayez réponse dès demain : mais la dissipation des dames de La cour est excessive , et je ne pourrai presser celle à qui nous avons à faire , parce que je ne ia verrai pas. Le vilain côté de la fondation sera le poids de la lampe. Il n'y en eut jamais de si légère. Il faudra la remplir de sable pour empêcher que l'air ne l'agite. J'ai prié M. Viette d'aller voir . . . dont on m'a parlé, et je suis dans une grande impatience d'en savoir des nouvelles : c'est par où iî faut commencer le plan de notre retraite. Je retombe dans ces maladies que j'eus cet hiver , et qui sont les effets d'un sang brûlé et d'une noire mélancolie. Priez Dieu pour moi, je vous supplie , et ne lui demandez que mon salut : je me tirerai bien du reste,

a M. l'Abbé Gobelin. $$

LETTRE XLI

A Versailles , ce ia octobre i6j6,

JE vous rends mille grâces de votre souvenir et de votre (i) livre. Je n/ai pas été médiocrement surprise de voir que c'est à moi à le remplir : je ne m'en trouve point du tout capable , et j'avoue à ma confusion que mon esprit me fournit peu sur ces matieres-là: je ferai de mon mieux à ma tête , et beaucoup moins que ce que vous me prescrivez. Je vous supplie d'envoyer cette lettre à Me. de la Vaîiiere aux grandes Carmélites. Je suis pressée , et je ne puis vous en dire davantage , etc,

LETTRE XL IL

VOus faites deux articles du peintre et de l'homme qui veut entrer aux nouveaux convertis : c'est pourtant un seut

(i) C'étoit un livre blanc dans lequel Pabbé Gobelin l'avoir condamnée à écrire ses pensées pieuses et ses résoluûoas*

16 Iet. de Me. de Mai^tênon

et même être. Il m'écrit qu'il a des affaires pour pour douze ou quinze jours , et qu'après les avoir finies r il viendra songer à se convertir.

II y a déjà bien long-temps que je demande un petit bénéfice au roi pour un fils de Me. de Montchevreuil qui a quinze ans , qui est tonsuré , qui étudie , et dont toutes les inclinations vont à l'état ecclésiastique.Cependant par une délicatesse de conscience , Me. de Montespan qui le sait, n'ose insister: et sur ce que je l'ai extrêmement pressée , elle m'a dit de vous consulter : je le fais donc , et vous supplie de me répondre.

Nous irons le lendemain de la Toussaint à Saint-Germain , où nous serons treize jours sans la cour : j'espère que vous nous y viendrez faire quelques visites : il me tarde d'être à Maintenon. Je ne vois pas que le temps s'approche. Cependant le néant de ce que je possède me montre le néant de ce que je puis espérer. Il est vrai que Pépreuve que le médecin anglois fait sur M. le duc du Maine m'a mise dans d'étranges agitations , et que je ne me remets pas des frayeurs que je crois que l'on peut avoir avec raison pour la suite des remèdes qu'il avale : mais je puis vou-s assurer avec vérité qu'aucun état ne peut

a M. l'Abbé Gobelin. 57

me rendre insensible à la continuation de votre amitié ; et que j'ai vu avec beaucoup de joie que vous ne m'avez point oubliée , que vous vous souvenez de ce que je pense , et que vous y prenez intérêt : je vous dirai toujours là-dessus la môme chose , qui est la douleur où je suis de ne pas profiter de la bonté particulière que vous avez pour moi : j'aurois eu lieu d'espérer que, jointe à la charité que vous avez pour tous , vous m'auriez menée loin dans le chemin où il est si important d'avancer , et dans lequel vous croyez bien que je fais peu de progrès. Je suis toujours dans le trouble où vous m'avez vue tant de fois ; et vous verrez par les suites que je ne suis pas seule de mon opinion sur ce pays-ci. M. d'Eîbene a donc fini sa triste vie et tous ses malheurs par une mort chrétienne. Il m'a fait remercier en mourant des soins que vous avez pris de son ame. Oui , je ferai ce que vous m'ordonnez : je tâcherai de réparer par des aumônes le mal que je fais par une vie si dissipée ; employez l'argent qui vous reste à ce que vous jugerezle plus agréable à Dieu.

Maintenon,

58 Let. DE Me. DE Maintenom LETTRE XLIII.

A Versailles , ce 6 octobre i6jj.

( 'Ai donné le placet dont vous m'a- •^ viez chargée : il a été rejeté pour quatre raisons : la première , à cause des difficultés qu'on fait de rétablir les maisons détruites : la seconde , à cause de l'amortissement que celle-ci demandoit : la troisième , à cause du droit de lods et ventes de l'abbaye Saint-Denys , dont le roi ne peut disposer , dit-il , en conscience : la quatrième, le peu d'argent qui lui reste des économats , qu'on emploie tout pour la conversion des huguenots : je crois même que cette dernière demande à nui aux autres ; car il n'est guère raisonnable d'établir un hôpital pour lequel on demande avant qu'il soit fait : voilà tout ce qu'on m'a répondu ; je suis fâchée d'avoir si mal réussi dans une affaire que vous désiriez , et qui intéresse une maison que j'aime en général et en particulier. Vous avez laissé passer la Saint-François, sans vous souvenir de moi ; ne croyez pas que rien ne fasse oublier une négligence

A M. l'Abbé Gobelin. w

de vous : je ne laisse pourtant pas d'être votre très-humble servante ,

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