D'AUBIGNÉ
LETTRE XLIV
Versailles , ce 22 octobre 1677.
VOus m'avez fait un grand plaisir de me conserver ce que vous m'auriez donné le jour de Saint- François. Je m'étois flattée que je n'y perdrois rien , et je suis ravie de ne m'être pas trompée. Je ne l'ai pas été non plus sur la douleur que vous me témoignez de la mort de Me. la maréchale d'Albret : j'avois bien cru que vous y seriez sensible ; et quoïqu'à mon grand regret je ne connoisse pas les liaisons que fait la charité , j'en ai une idée qui me persuade qu'elles ne sont guère moins tendres que celles que fait la passion. J'ai eu bien du déplaisir d'avoir perdu cette femme-là : vous savez qu'elle avoit pour moi ce qu'elle étoit capable d'avoir de meilleur : je l'avoîs vue à Cognac dans une parfaite santé , et bien pleine de longs projets. Dieu en a décidé autrement : plaise à sa bonté de lui faire miséricorde ! Je- serai ravie de
6o Let. de Me. DE Maintenon
vous voir ; et il me semble que vous nous devez au moins une visite quand nous arrivons , et une quand nous partons : ne perdez pas cette bonne coutume, et venez de façon que vous arriviez de bonne heure , afin que j'aie le temps de causer avec vous. Je suis dans une assez grande langueur ; je me repose souvent , et je suis peu dissipée en desseins et en visites ; car me renfermant entre le roi , Me. de Montespan et M. le duc du Maine , j'ai du temps pour mon repos. Dieu connoît le fond de mon cœur ; et j'espère qu'il rompra mes chaînes , si ma retraite est nécessaire pour mon salut : je vous supplie de le lui demander pour moi , et de croire que je vous aimerai et vous estimerai toujours.
LETTRE XLV
J A mais je ne souhaiterai plus ardemment d'être hors d'ici. Plus je vais , plus je fais de vœux pour la retraite , et de pas qui m'en éloignent. Je vous en parie rarement , parce que vous dites tout à votre confident. Il en a fait des plaisanteries. Vous aimez la franchise , et je hais la dissimulation. Je vous conjure qu'A
a M. l'Abbé Gobelim. 61
ne sache plus de mes nouvelles par vous. Aujourd'hui je ne l'intéresse point. Et il a , sur tout ce qui regarde la cour , des vues , des sentiments , des connoissances qui ne ressemblent point aux miennes. Je suis très-bien avec Me. de Montespan , et je me sers de ces moments de cordialité , pour lui dire en toute douceur que je veux me retirer. Elle répond peu â ces propositions-là. A son retour , il faudra la déterminer. Priez Dieu de rendre mes projets utiles à sa gloire et à mon salut.
LETTRE XLVI
T^Ous traitez trop sérieusement ce que * je vous ai mandé. Je ne vous soupçonne point d'avoir révélé ma confession à l'abbé Testu. Mais comme il est curieux , j'ai cru qu'il tiroit de vous audelà de ce que je voulois qu'il sût. Il m'est revenu qu'il avoit appris par vous le dessein formé que j'ai de sortir de la cour. Je ne le lui ai point dit. Il n'en savoit que des projets en l'air. Voilà tout ce que j'ai voulu dire. Ne vous inquiétez donc pas davantage Je ne changerai jamais pour vous. Vous aurez toujours toute ma confiance, Je vous prie seule*
6l LET. DE Me. DE IvlAINTENOtf
ment de ne pas vous laisser surprendre par l'abbé , qui est intriguant , fin et adroit. Donnez cette lettre à Me. de Richelieu , et cette boîte à Me. de Coulanges. Voilà ce que vous m'avez ordonné de faire pour Me. de Saint- André, et un billet , qui , en provinces , ne gâtera rien. J'eus hier une violente migraine.
J'en suis encore abatue ; mais je n'en suis pas moins vivement votre très-humble servante.
J'ai donné la Chanoinie à M. du Plessis, «lès que vous m'avez appris que je le pouvois en conscience. Je lui ai fait une belle exhortation.
LETTRE XLVII
Le premier décembre 1677.
JE croyois depuis huit jours le mariage de mon frère tout-à-fait assuré ; mais je viens d'apprendre que M. Quelin a plus d'une proposition à me faire , que je suis très-résolue de ne pas accepter. Ainsi je ne sais quel en sera le succès. J'ai de la peine à croire que l'affaire se rompe ; car je vois Mlle, de Floigny éprise , et mon frère touché. Je voudrois avoir une
a M. l'Abbé Gobelin. 6\
aussi profonde indifférence sur tout le reste. Notre prince recevra très-agréablement les étrennes que vous lui destinez. Mettez-y peu d'argent ; c'est en envoyer au Pérou. Priez Dieu pour moi , puisque vous ne pouvez faire autre chose.