Tome IL ( 8 ) D
66 Let. de M8, de Maintenon LETTRE. L.
Saint-Germain , S janvier 16S0,
TE vous envoie le mémoire de mes ^aumônes réglées , afin que vous jugiez si elles sont bien appliquées. J'ai fait Mlle, de M.... religieuse. J'en ai encore une dont je paie la pension , en attendant que son père paie ses dettes. Quand à mes habits y je vais les changer , et les prendre pareils à ceux de madame de Richelieu.
J'ai une indifférence la-dessus qui m'ôte tout scrupule. J'ai été vêtue d'or quand j'ai passé mes journées en plaisirs avec le roi et sa maîtresse. Je vais être à une princesse ; je serai toujours en robe noire: si j'étois hors de la cour , je serois en tourriere : et tous ces changements me font nulle peine : je fais trop de dépense , parce que je suis naturellement propre et peu portée à l'avarice. Malgré Penvie que j'avois de me retirer , malgré toute ma haine pour ce pays-ci , j'y suis attachée : c'est Dieu qui a conduit tout cela. Mes journées sont maintenant réglées , et fort solitaires. Je prie Dieu un moment en me levant : je vais à deux messes, les jours
'à M. l'Abbé Gobelin. 67
«d'obligation ; et aune, les jours ouvriers. Je dis mon office tous les jours , et je lis un chapitre de quelque bon livre. Je prie Dieu en me couchant ; et quand je nVéveillela nuit, je dis un Laudate Dominumy ou un Gloria Patri. Je pense souvent à Dieu dans ma journée : je lui offre mes actions : je le prie de m'ôter d'ici y si je n'y fais pas mon salut. Du reste , je ne connois pas mes péchés : j'ai une morale et de bonnes inclinations , qui font que je ne fais guère de mal. J'ai un désir de plaire et d'être estimée , qui me met sur mes gardes contre toutes mes passions. Ainsi ce ne sont presque jamais des faits que je puis me reprocher ; mais des motifs trèshumains , une grande vanité , beaucoup de légèreté et de dissipation , une grande liberté dans mes pensées et mes jugements , et une contrainte dans mes paroles qui n'est fondée que sur la prudence humaine. Voilà à peu près mon état : ordonnez les remèdes. Je ne puis vraisemblablement envisager bientôt une retraite : il faut donc travailler ici à mon salut. Contribuez-y , je vous en supplie. Et comme c'est le plus essentiel de tous les services , comptez aussi sur la plus entière reconnoissance.
68 Let. de Me. de Maintenue - •■ ■ ■»
LETTRE LL
Ce dimanche y 3o janvier 168»,
VOici encore un gentilhomme , mon parent , au même degré que M. de Murçay. Il veut faire son abjuration entre vos mains , et être instruit par vous. Je vous le recommande. Mettez-vous bien dans l'esprit son éducation huguenote. Ne lui dites d'abord que le nécessaire sur l'invocation des saints y les indulgences , et sur les autres points qui le choquent si fort. Ne vous verrai-je point avant que nous partions pour Compiegne ? j'en serois ravie : car plus je pense à Dieu , plus je vois combien vous m'êtes nécessaire.
Je vis hier notre ami Cartigny. Je ne me console point de voir son mérite si peu reconnu. Je protégerai volontiers Mlle, de la Pailîerie.
a M. l'Abbé Go se lin. tf> LETTRE LU.
Saint-Germain , ce 2 juin i6$s.
LE plaisir de voir à la messe le roi trèsaimable et très-chrétien , ne sauroit vous manquer quand vous viendrez ici , non plus que de voir la simplicité de ma chambre : plût à Dieu qu'il y en eût autant dans mon cœur , et que sans compter ce que je n'y connois pas , je n'y découvrisse pas des replis qui peuvent gâter ce que je suis ! Je suis ravie de ce que tout le monde loue ce que fait le roi : je voudrois qu'il en rapportât la gloire k Dieu seul. Vous entendrez bientôt parler: d'un nouvel établissement (1) fort utile k la pauvre noblesse. Un Flamand (2)3 donné le dessein d'une machine pour:
Marîy , qui sera une des merveilles du monde. Si la reine avoit un directeur:
comme vous , il n'y a point de bien qu'on ne pût espérer de l'union de la famille royale ; mais on a toutes les peines du
(1) L'académie des cadets de terre et de mer , instituée le 22 juin.
(2) De Ville , artiste liégeois.
70 Let. deM*. de Maintenon
monde à persuader sur la média mocte son confesseur , qui la conduit par un chemin plus propre pour une carmélite que pour une reine. Je sais qu'on trouve à redire au dernier bienfait que vous avez reçu du roi : mais ce qui m'a fâchée , c'est ia sensibilité que vous avez eue pour ce blâme , que je crois très-mal fondé. J'ai un dessein qui roule sur vous : M. du Maine en profiteroit : je voudrois un recueil de maximes sur les devoirs d'un prince à l'égard de Dieu , de lui-même, et des autres. Travaillez sur ce projet après que vous l'aurez débrouillé. Ne vous allarmezpas sur ma santé : on fait du bruit de peu de chose ., parce que je suis sur le théâtre. J'ai eu des vapeurs ; et tout ce que j'ai souffert depuis quelque temps a un peu troublé ma santé. Faites-moi relier un Nouveau Testament , une Imitation , une Introduction à la vie dévote , votre livre sur la Messe , et les Essais deMorale: ce sera ma bibliothèque : je meurs d'envie de faire mon salut ; mais l'orgueil et la paresse me donnent bien de la peine.
Mandez-moi ccmment il faut s'y prendre pour combattre de parei-ls ennemis.
Adieu : point d'inquiétude sur ma santé. Je me porte bien : je suis contente , et trop pour mon salut. Car je n'ai de peine que