A M. L'A BB É GOBELIN
LETTRE LVI
Ce 1 octobre*
OCcupez- vous , je vous prie , uniquement de cet établissement ; puisque, Dieu et le roi m'en ayant chargée , vous devez m'ai Jer à m'en bien acquitter. Vous ne pouvez trop prêcher l'humilité à nos postulantes : je crains que Me. de Brinon ne leur ait inspiré une certaine grandeur ; et que le voisinage de la cour , une fondation royale, les visites du roi, et même les miennes , ne leur donnent une idée de chanoinesses et de dames importantes : ce qui s'opposeroit fort au bien que nous voulons faire. 11 y a un milieu à prendre entre une orgueilleuse dévotion et les misères et petitesses des couvents. Je ne sais encore de quel nom on les appellera : si vous avez vu les constitutions, madame de Brinon les y appelle les dames de Saint-Louis : ce qui ne peut être ; car le roi ne se canonisera pas lui-même : et c'est lui qui les nomme en les fondant. Leurs habits seront noirs , sans cheveux et sans ajustements , et tels que saint Paul les demande pour des veuves chré-
y6 Let. DE Me. DE MaïNTENOiST
tiennes. Le noviciat ne doit commenças qu'à mon retour. Me. de Brinon ne donne pas assez de liberté à là conscience. Elle craint les confesseurs : elle a raison : mais il ne faut pas réduire nos postulantes à un seul , qui ne leur dit jamais un mot» Elles en souffrent : elle n'osent s'en plaindre à elle ; mais elles sont plus libres avec moi. Toutes ces filles sont des enfants y qui de long-temps ne pourront gouverner. Quel dommage que la chanoinesse n'ait pas de vocation ! Je voudrois que le noviciat ne se passât pas en spéculation , mais en pratique ; et qu'on entre-mêlât judicieusement l'exercice des charges et la théorie , les retraites et les conférences , le silence et la prière , leur éducation monastique et des leçons sur l'éducation des enfants , qui est l'objet de cet institut.
LETTRE LVII
Ce 3 janvier 1686»
J'Ai reçu vos étrennes avec grande joie ; mais j'ai des reproches à vous faire de ]a manière pleine de respect et de céré~ mcmie dont votre lettre étoit écrite. Je
a M. l'A bbé Gobelin, 77
ne sais si les honneurs dont je suis environnée vous inspirent quelque chose de nouveau : mais pour moi je ne suis pas changée pour vous , et je reçois les marques de votre amitié comme j'ai fait depuis seize ans. Je ne puis désapprouver que vous ayez refusé (1) ce qu'on vous a offert : les hospitalières en étoient désolées. Conservez- vous, je vous prie, pour Noisy. Nous avons douze novices , et il y en aura bientôt quatorze. Le roi veut finir cette affaire ; il présentera une requête à M. l'évêque de Chartres pour obtenir son consentement à l'établissement qu'il veut faire à Saint-Cyr : il joindra à sa requête les lettres-patentes qui feront voir ses intentions pour le spirituel et pour le temporel. M. de Chartres députera ses grands-vicaires avec vous et avec le père de la Chaise , pour examiner les règlements : on disposera le temporel , pour que la translation se puisse faire à la Saint- Jean , suivant les intentions du roi. Voilà , monsieur , le plan de cet ouvrage : plan qui sera renversé y si vous êtes encore malade,
(1) Vraisemblablement quelque dignité ecclé; sîastique,
78 Let. DE Me. DE Maintenon LETTRE LVIII.
Ce 17 janvier 16S6,
JE montrai hier votre mémoire au roi ; il en voulut conférer avec le père de la Chaise : la manière dont se doit faire l'élection de la supérieure fut approuvée : mais on vint à parler sur les vœux , et le P. de la Chaise ne voulut jamais consentir à ce que Pévêque n'en pût dispenser. J'avoue que je ne comprends point pourquoi il insiste là dessus ; puisque lévêque n'en veut point dispenser , et que les filles ne veulent point en être relevées. Il me semble qu'une fondation si utile ne peut avoir trop de stabilité. Le roi ne veut point que la supérieure ait une bague > il trouve que la croix suffit. Le roi vous donne une pension de deux mille livres : je crois que vous n'aviez pas besoin de ce bienfait pour être content de lui. Examinez bien nos constitutions avec Mrs. Racine et Boileau ; mais n'allez pas non plus , pour la pureté du langage , gâter les expressions et les pensées de mad. de Brinon : vous savez que dans tout ce que les femmes écrivent ,
a M. l'Abbé Gobeli n. 79
51 y a toujours mille fautes contre la grammaire ; mais , avec votre permission , un agrément , qui est rare dans les écrits des hommes.
Me. de Brinon et moi ne convenons point sur la disposition des charges. Elles veut que les dames ne fassent aucun ouvrage pénible : il faudroit trop de sœurs converses. Que Ton ne fasse rien sans l'avis des six professes ! qu'elles n'en reçoivent aucune à ma considération ! Elles refuseroient ma sœur, que jen'ytrouverois pas à redire. Pénétrez-les de la nécessité du secret : car si elles se disent ce qu'elles ont fait , tôt ou tard l'union sera troublée: qu'elles connoissent bien l'usage et la liberté des fèves blanches et noires ! Vous ne leur parlez pas assez en particulier.
LETTRE LIX
Ce mercredi au soir, 168&
SI ce qu'on veut changer aux constitutions est considérable , et plus que ce queces messieurs critiquèrent devant moi, il faut en conférer avec mad. de Brinon. On m'a dit que vous aviez perdu un procès , et que vous étiez accablé d'un
So Let. de M3, de Maintenoît;
compte qu'il faut rendre : je crains que cela ne vous cause bien de l'inquiétude. Ne pouvez-vous pas abandonner votre bien à vos parents y et vivre avec votre bénéfice et votre pension ? S'il vous faut d'autres secours , je vous les procurerai ; vous n'auriez plus qu'à servir Dieu , et vous viendriez demeurer à Saint- Cyr : il seroit avantageux pour mon salut de vous y voir. On ne peut trop aimer , considérer , respecter mad. de Brinon ; mais il faut se défier de ses premières vues , elle en revient avec la douceur d'un mouton ; mais il faut veiller sur elle , pour lui épargner des actes d'humilité.
LETTRE LX. (i)
Vendredi , 27 juillet i686>
LA transmigration à Saint- Cyr commencera lundi ; en attendant que je reçoive vos instructions , profitez des
(1) Cette ïëme est si belle , qu'on l'a regardée comme apocryphe\On n'a pu croire qu'une femme à la cour ah écrit ainsi. Je la donne telle qu'elle est dans l'original,
A M. L* AB B É G 0 B E L I N. Si
rhîennes. Et vous aussi , vous me rendez ma faveur embarrassante jusques dans le confessionnal ! Je croyois vous trouver toujours tel pour moi que vous l'étiez aux Filles-Bleues. Vousconnoissez ma sincérité : je ne fais de compliments , ni ne les aime : je vous conjure donc de vous défaire du style que vous avez avec moi , qui ne m'est point agréable, et qui peut m'être nuisible. Je ne suis point plus grande dame que j'étois à la rue des Tournelles , où vous me disiez fort bien mes vérités. Si la faveur où je suis met tout le monde à mes pieds , elle n'y doit pas mettre un homme chargé de ma conscience y et à qui je demande très- instamment de me conduire sans nul égard dans le chemin le plus sûr. Ce n'est point à vous à m'inspirer l'orgueil , à vous qui devez le détruire en moi. Où trouverai-je la vérité, si je ne la trouve en vous? Et à qui puis-je être soumise qu'à vous , ne voyant dans tout ce qui m'approche que respects, adulations et complaisances?
Parlez-moi , écrivez- moi sans tour , sans cérémonie , sans insinuation , et sur-tout ,' je vous prie , sans respect. Ne craignez ni de m'oftenser , ni de m'importuner. Je veux faire mon salut : je vous en charge : ne me parlez jamais des obligations qye
El Let. de Me. DE Maintenon
vous m'avez : regardez-moi comme dépouillée de tout ce qui m'environne ; attachée au monde , mais voulant me donner à Dieu. Voilà mes véritables sentiments.
LETTRE LXI
Ce 20 janvier 1 687»
JE vous envoie vingt louis pour vos (1) Trente-trois. Qu'ils prient pour moi ! Nous allons à Marly. J'y serai plusoccupée de Dieu que des plaisisirs. Tout va bien à Saint-Cyr. Je suis plus heureuse que je ne l'ai jamais été. M. Vacherot sollicite-t-il bien pour vous ? Je vous remercie de vos vœux. Je ne souhaite point un grand nombre d'années ; mais je voudrois que celles que j'ai encore à vivre fussent saintement employées. Vous y pouvez contribuer par vos conseils. J'appris hier que vous aviez perdu votre procès. Vous voilà accablé d'affaires : abandonnez tout à vos créanciers. Deux mille francs du roi , et ce que vous tirez de votre abbaye , ne suffisent-ils pas pour vivre ? J'en ai vécu
(1) Collège où l'abbé Gobelin s'étoit retiré.
a M. l'Abbé Gobelin. 8}
sept ou huit ans avec trois personnes pouc me servir. Vous avez de plus six mois à passer à Saint-Cyr , où vous ne dépensez rien. Croyez- vous survivre au roi , à moi , à Saint-Cyr ? Et le moindre des trois ne suffit-il pas pour avoir soin de votre vieillesse ? Défaites-vous de ces procès , qui abrègent vos jours. Consacrez-vous totalement à cette maison. Pensez-y. Je vous parlerois moins librement , si je vous estimois moins.
LETTRE LXII
Ce 20 octobre i6%J.
SAINT-CYR est bien éprouvé dans la personne de ses supérieurs : le roi a contre lui toute l'Europe ; je suis dans l'affliction ; mad. de Brinon est dans le trouble; et vous êtes malade.
J'ai lu l'Explication de l'Épître et de l'Évangile. Vous pouviez vous étendre un peu plus sur la morale , et vous mettre plus à la portée de votre auditoire féminin. Ce travail , fait sur toute l'écriture-sainte , nous seroit très- utile.
L'état où nous avons vu mad. de Brinon me fait trembler. La maison n'est
84 Let. de Me. de Maintenue
fondée ni pour elle , ni pour vous , ni pour moi. Mettons-la en état de se passer de nous. Je suis bien satisfaite des principales dames. Leur gouvernement ne cessera pas si-tôt , et mad. de Brinon sera longtemps à se remettte. Je ne me lasse point des peines que Saint-Cyr me donne. Je n'y vais plus , parce que mad. de Brinon et moi sommes embarrassées de nous voir :
une entrevue ne seroit bonne à rien.
Voulez- vous une cure ? Le roi m'a chargée de vous le demander. M. l'archevêque vous propose souvent : il n'en fait pas plus mal sa cour. Il faudroit que vous vous éloignassiez de Saint-Cyr et de moi : et Saint-Cyr et moi nous ne pouvons nous passer de vous.
LETTRE LXIII
Ce 10 octobre i638.
VOUS êtes fort le maître d'aller à Saint- Cyr ou de n'y pas aller : |e ne conçois pas que je ne puisse vous mettre en liberté là-dessus. Vous savez bien que les supérieurs ne sont pas longtemps dans les maisons qu'ils gouvernent : et vous savez bien aussi qu'on est enchanté dans
celle-ci quand vous y êtes. J'ai tout dit. C'est à vous à vous déterminer. Me. de Brinon me paraît bien chagrine dans ses lettres. Il faudra songer à remédier à tout ce qui la blesse. Nos dames sont un peu tourmentées entre elle et moi , et ne peuvent être gouvernées par deux personnes qui pensent si différemment ! Dieu m'est témoin que je ne veux que le bien , et que je donnerois de mon sang pour que mad. de Brinon gouvernât Saint-Cyr avec régularité] Je souffre quelque peine d'en être si loin. Il faudra pourtant me détacher de cet endroit- là comme des autres. Je suis incommodée d'un rhumatisme , qui ne m'empêchera pas de partir pour mettre ordre à tout. L'affaire d'Angleterre m'a affligée tout-à-fait. Il faut se soumettre à la providence , et je m'y soumets.
LETTRE LXIV
A Saint-Cyr , ce y dicemlre 1688.
\r OUS ne saunez croire combien une
* exclamation déplacée est une chose
plaisante. J'ai pensé mourir de rire de la
vôtre. Vous voilà donc bien étonné de,
86 1>T. DE Me. DE MAINTENON
tout ce (1) qui s'est passé ! C'est après de tels coups d'autorité que je suis redoutable. Je vous défie à présent de cesser de me craindre. Hé ! venez tout voir par vos yeux. L'éloignement vous fait un fantôme de la chose la plus simple. Tout est ici aussi bien que si mad. de Brinon n'y avoit jamais été. M. Le chancelier m'a fait part de quelques aumônes , et m'a recommandé les hospitalières de la place royale : jugez s'il m'a trouvé prête à les obliger. Voilà mille francs que je leur envoie.
Adieu : je suis très-contente de Saint Cyr , et très-mécontente de moi. Nos dames me laissent toujours bien-loin derrière elles. Leur ferveur ne sera pas passagère: et moi , je mené une vie inutile , et peutêtre pis qu'inutile.
LETTRE LXV
A Saint-Cyr , ce 14 février 1689.
TOUTES nos dames sont dans de trèsbonnes dispositions. Madame la supérieure en est contente. Et il me semble
(1) De la sortie de madame de JBrinon de Saint-Cyt.
a M. l'A bbé Gobelin. 87
que Dieu est connu et servi dans cette maison. La représentation d'Esther m'empêche de les voir aussi souvent que je voudrois. Je n'en puis plus soutenir la fatigue , et j'ai résolu de ne plus faire jouer pour le public que demain. Je ferai dire que ros actrices sont malades ; et elles ne joueront plus que pour nous en particulier , ou pour le roi s'il l'ordonne. Ne vous occupez pas uniquement ce carême des dames de Saint-Louis. Vous en conduisez d'autres qui ont plus besoin qu'elles de votre secours. Les nouvelles de la cour sont , que le roi d'Angleterre est dépouillé de la royauté à la pluralité des voix , que le trône est déclaré vacant , et qu'on attend la princesse d'Orange à Londres pour la couronner. Mylord Tirconnel soutient l'Irlande, et demande des munitions et des armes. On lui en envoie. Dieu veuille protéger la religion , et nos bons rois qui se sont attirés bien des affaires par leur zèle î Je vous conjure de ne me point craindre , de ne pas chercher à me plaire , de ne point entrer dans mes sentiments par complaisance ; mais de consulter de bonne foi des gens de bien et des gens d'esprit , pour savoir si ce n'est pas une maxime trop sévère et dangereuse par sa sévérité , que de dire qu'il ne faut
S3 lET. DE Me. DE MAINTENOtf
jamais avoir de plaisir. Je croirois plutôt qu'il faut en faire espérer , en promettre beaucoup , en donner peu , faire son possible pour persuader qu'il y en a d'innocents , et se servir des moments d'ennui pour faire sentir qu'il n'en est pas de plus doux que de servir Dieu.
LETTRE LXVL
Ce samedi mat'm,
ME. de Montchevreuil m'a dit que vous alliez à Paris. Il seroit pourtant bon que vous ne quittassiez pas notre chère maison en même-temps que moi. Ce que j'y fais ne peut être comparé à ce que vous y faites ; cependant je vois que je n'y suis pas inutile. Nos dames perdront deux consolations , deux appuis , deux conseils à la fois. Elles sont charmées de vos conférences , et goûtent fort vos oraisons. Il y a un chapitre sur lequel je voudrois que vous les prêchassiez , l'orgueil , les hauteurs , la fierté. Je suis persuadée que mon exemple a beaucoup contribué à introduire cet esprit dans la maison ; mais avec la même sincérité que je m'en reconnois trèscoupable
coupable, je vous dis que je ne l'ai jamais poussé si loin. Jepourrois , si la prudence me le permettoit , en dire des particularités qui étonneroient tout l'orgueil renfermé dans Versailles. Sans exagération , on obtiendroit plus facilement du roi une pénitence publique , qu'une pénitence particulière dans Saint Cyr. J'ai refusé de faire des chanoinesses , par aversion pour l'orgueil de cet état-là ; et j'ai fait pis ; il n'y en a point en Allemagne avec lesquelles il y ait plus de mesures à garder qu'avec quelques dames de Saint- Louis.
Dieu pardonne ceux qui y ont répandu cet esprit ! Dieu me fasse la grâce de le détruire par mon exemple ! vos instructions y peuvent beaucoup. Je crois que vous vous souvenez bien que vous avez une consultation à faire pour moi à Paris.
LETTRE LXVII
De M. P Abbé Gobe lin à Me. de Mainte non.
Paris , 38 mars 1691,
|"L n'y eut jamais, madame , de douleur J. plus légitime que la vôtre. Tout Paris , qui a les yeux sur vous 7 en est d'autant Tome IL (8) E
9© Let. de M. l'Abbé Gobelia
plus édifié , qu'on est persuadé qu'il n'a tenu qu'à vous de vous en (i) exempter ; ce qui fait qu'elle n'est pas regardée comme l'effet d'une tendresse molle et purement naturelle, mais comme le sentiment d'une ame toute pleine de courage et de raison.
Plût au Ciel que je fusse digne de mêler mes larmes avec celles que vous versez , et de joindre mes chétives prières aux vœux que vous portez aux pieds des autels pour la conservation du premier et du plus grand roi de la terre.
Mais que vous êtes merveilleux, ômon Dieu ! dans la manière dont il vous plaît de faire souffrir vos élus ! Vous ne les affligez pas comme les autres par la perte des biens , ni par l'outrage des calomnies , ni par quelques persécutions de ceux qui les haïssent. Vous les sanctifiez par euxmêmes ; et vous faites de leur joie et de leur amour la cause de leur désolation et de leurs peines.
C'est ce qui m'oblige de vous dire, madame , qu'il n'y a rien dans l'écrituresainte , qu'il vous contienne mieux de
(i) En suivant le roi en Flandre, ou en le retenant à Versailles
A Me. DE MAINTENON. <)I
lui adresser que cette parole de Job : Que la façon > Seigneur , dont vous me tourmente^ , est extraordinaire et admirable.
En effet qu'est-ce que cette absence que vous pleurez , sinon la plus haute entreprise et la plus grosse expédition que jamais monarque ait formée , qui épouvante toute l'Europe, et qui fait pâlir nonseulement le prince d'Orange, le marquis de Brandebourg , le duc de Bavière , mais jusqu'au roi d'Espagne et à l'empereur l Le soleil a-t-il jamais vu quelque chose de plus fier et de plus hardi que ce siège de Mons ! tandis que tant de puissants ennemis assemblés à la Haye conspirent par une vaine jalousie contre une domination , qui , par une modération vraiment chrétienne, ne tend qu'à leur paix et à leur repos ? Enfin , qu'est-ce , pour tout dire , que cette expédition, qu'une planche favorable présentée aux Flamands , pour se tirer du naufrage qu'ils sont prêts de faire ? Et quel ravissement ne seroit-ce point pour nous , de voir revenir Louisle-Grand , non-seuîemènt roi de Fiance et de Navarre , mais encore duc de Brabant et comte de Flandres ?
Que cette pensée , qui n'est point une hyperbole de poète , mais le jugement des politiques les plus sensés , adoucisse
9i Let. de M. l'Abbé etc. à Me. etc.
donc votre juste chagrin î qu'elle ranime votre exercice de piété ; qu'elle dissipe les craintes que vous pouvez avoir pour la sacrée personne d'un prince , qui ne porte pas avec lui César et sa fortune , mais la justice de ses armes et les puissants intérêts de la religion catholique ; que le Tout-Puissant conduit lui-même ; et qui considère moins dans le péril sa gloire , que celle de Dieu. Faites des aumônes et des communions , madame ; priez , jeûnez : c'est ainsi qu'en pareilles occasions en ont usé les Clotildes , les Batildes , les Blanches de Castille : et c'est tout ce que demande de vous l'état où vous a mis la providence ; et eh quoi tâchera de vous suivre et de vous imiter , madame , vo.re très-humble, etc. (î)
(î) On n'a pu trouver d'autres lettres de l'abbé Gobelin. Il est vraisemblable que Me. de Maintenon les brûla , de peur qu'on. écouvrît son état dans la manière pleine dé re ject dont ce difeçtewir la traitoit , et dans les c iseils qu'il lui donnoit sur sa conduite à l'égard du roi. Elle a détruit tout ce qui prOuvoit qu'elle avoit été la femme de Louis .XIV, ayec autant de soin qu'elle en auroit mis à faire entendre qu'elle Vétoit si elle ne l'eût pas été.
LETTRE LXVIII
De Me. de Maintenon , à Mr. V Allé Gobzlin .
A Saint-Cyr } ce 5 ayrïl \6$\>
VOus m'avez écrit la plus belle lettre du monde. Vous jugez bien de mes sentiments. Je voudrois faire un meilleur usage de ma solitude : je la voudrois plus grande. Ma santé est assez mauvaise : c'e n'est pourtant qu'une langueur causée par l'absence du roi. Vous plaiderez donc éternellement !~et il faut renoncer à l'espérance de vous avoir ici tout entier ! 5e ne puis . monsieur , cesser d'admirer la bonté de Dieu sur notre maison , qu'il a si bien accoutumée à se pasr^er de Me. de Brinon. L'autorité du gouvernement s'y établit, pendantque nous avons encore un reste de vie pour la soutenir. Je vous ai dit cent fois que vous êtes le maître d'y venir ou de n'y pas venir : si ces protestations de la part d'une personne, dont vous connoissez le fond du cœur , ne vous rassurent point , convenez que vous avez l'esprit inquiet et méfiant. On n'a point songé aux présidents à Mortier. On garde ces ressources-là pour les temps où
^4 Ï^T- de Me. de Maintenue
-l'on a un extrême besoin d'argent. Le roi est en bonne santé. Mon duc du Maine fait des merveilles en bravoure et en bon sens. J'aurois voulu de tout mon cœur cacher le présent que j'ai reçu de Rome. Car je suis si glorifiée en ce monde pour quelques bonnes intentions que je tiens de Dieu , que j'ai sujet de craindre d'être humiliée et confondue dans l'autre.
LETTRES
a Madame la Comtesse de Saint-Geran.
LETTRE PREMIERE.(j)
LEs choses commencent à prendre nu tour fort agréable. Vous voulez savoir, madame , ce qui m'a attiré un si beau présent : on croit que je le dois à Me. de Montespan ; je le dois à mon petit prince. Le roi jouant avec lui , et content de la manière dont il répondoità ses questions , lui dit qu'il étoit bien raisonnable : « Il m faut bien que je le sois , répondit l'enfant,
(i) On ne donne ici qu'un extrait de ces lettres. On en a retranché ce qui se trouve dans les précédentes ou ailleurs, pour éviter les redites.
^6 Let. de Mft. DE Maintenon
» j'ai une dame auprès de moi qui est la » raison même. « Allez lui dire, reprit » le roi , que vous lui donnerez ce soir » cent mille francs pour vos dragées ». La mère me brouille avec le roi ; son fils me réconcilie avec lui: je ne suis pas deux jours de suite dans la même situation : je ne m'accoutume point à cette vie , moi qui me croyois capable de m'habituera tout. On ne m'envieroit pas ma condition , si Ton savoitde combien de peines elle est environnée , et combien de chagrins elle me coûte. C'est un assujettissement qui n'a point d'exemple ; je n'ai ni le temps d'écrire , ni défaire mes prières ; un véritable esclavage. Tous mes. amis s'adressent à moi, et ne voient pas que je ne puis rien, même pour mes parents. On ne m'accordera point le régiment que je demande depuis quinze jours : on ne m'ccoute que quand on n'a personne à écouter. J'ai parlé trois fois à M. Coibert : je lui ai représenté la justice de ce que vous prétendez. Il a fait mille difficultés , et m'a dit que le roi seul pouvoit les résoudre. J'intéresserai Me. deMontespan ; niais il fautnn moment favorable : et qui sait s'il se présentera ? S'il ne s'offre point , je chargerai notre ami de votre affaire , et il parlera au roi. Je compte beaucoup sur lui*
A Me. LA COMT. DE St. GERAN 97
1 il. 1
LETTRE IL
E que vous me demandez n'est plus j un mystère qu'en province. Je vous dirai le fait tel que je le tiens de madame de Noailles. La belle madame s'est plainte au roi de ce qu'un prêtre lui a refusé l'absolution. Le roi n'a pas voulu le condamner sans savoir ce que monsieur de Montauzier , dont il respecte la probité y et M. Bossuet , dont il estime la doctrine , en pensoient. Mr. Bossuet n'a pas balancé à dire que le prêtre avoit fait son devoir ; Mr. le duc de Montauzier a parlé plus fortement : Mr. Bossuet a repris la parole > et a parlé avec tant de force , a fait venir si à propos la gloire et la religion ; que le roi à qui il ne faut dire que la vérité , s'est levé fort ému , et serrant la main au duc , lui a dit : « Je vous promets » de ne la plus revoir ». Jusqu'ici il a tenu parole. La petite me mande que sa maîtresse est dans des rages inexprimables : elle n'a vu personne depuis deux jours : elle écrit du matin au soir , en se couchant elle déchire tout : son état me fait pitié : personne ne la plaint , quoiqu'elle ait fait du bien à beaucoup de gens. Lareiftê
v§ Let. de Mc. de Maintenue
envoya hier savoir des nouvelles de sa santé. " Vous voyez , répondit - elle au n gentilhomme : remerciez bien sa ma- 99 jesté, et dites lui que, quoiqu'aux portes p de la mort , je ne me porte encore que trop bien ». Toute la cour est chez Me. de Montauzier ; nous verrons si le roi partira pour la Flandre sans lui dire adieu : on attend ce jour avec autant d'impatience que j'attends de vos lettres qui me disent que votte santé est rétablie.
LETTRE III
jL/[ Adame de Durfort ne vous a pas iVldit la millième partiedes sentiments que j'ai pour vous. Croyez qu'ils ne peu*vent être exprimés par la bouche la plus éloquente. Je n'oublierai jamais les sûretés que vous m'avez données des vôtres , dans ua temps où les Villars avoient perfidement alarmé mon amitié.
Tout ce que je souhaiterois , ce seroit de voir à mad. de Montespan un cœur fait comme le vôtre. Je serois la plus heureuse personne du monde , dans un pays , cii , pour peu de grandeur qu'on ait ? on en a toujours plus que de bonheur. Mais U est inutile de me flatter. Je i'aL
A Me. laComt.de St;Geran. 99
prise par tous les endroits imaginables : le fonds n'en vaut rien. Elle n'est bonne que par boutades , et sa vertu même est un caprice. Pas deux jours de suite de même humeur. Je suis aussi fatiguée de tous ces éclaircissements qui m'attachent toujours plus , que de toutes ces brouilîeries qui me consument. Nous sommes bien aujourd'hui ; qui sait comme nous serons demain ? J'aimerois mieux un peu de malheur fixe , que beaucoup de bonheur sans consistance. J'ai beau renoncer à tous mes goûts , à tous mes sentiments , on m'accuse de choses horribles. On fera la Saint-Hubert à Villers- Cotterets : on m'a donné quatre cents louis pour des habits. Tout ce que la Bretigny m'a envoyé est du meilleur goût. Mais qu'est-ce que toutes ces vanités , tous ces plaisirs , pour qui est dégoûtée du monde et de ses œuvres ? J'envie bien votre tranquillité. Il ne tient qu'à vous , madame, de servir Dieu en paix. Ceux qui m'imputent la longue disgrâce de Mr. de Lauzun y me haïssent plus qu'ils ne me connoissent. Si mes conseils avoient été écoutés , il seroit encore en faveur, parce qu'il ne se seroit pas fait les affaires qui la Jui ont ôtée. On ne me consulte qu'après avoir pris son parti : on veut que j'ac-
tûo'Lst. de Me. de Mainte non
prouve , et non que je dise mon avis. Mon crédit n'est que de bienséance et de politique. On ne se sert de moi que pour mieux régner. Vous êtes bienheureuse , madame. Rien ne manqueront à votre bonheur , si quinze jours passés à ma place pouvoient vous instruire de son prix. Rien n'est comparable à ce que je souffre; et je demande tous les jours à Dieu qu'il me donne une ame moins sensible. L'évêque de Senlis m'a dit des choses très-consolantes. Vous lui direz , je vous prie , combien j'ai de vénération pour sa personne.
LETTRE IV. (i)
J'Ai eu tant d'affaires que je n'ai pu vous remercier plutôt de la lettre que vous m'avez écrite , ni vous gronder de ne me pas écrire plus souvent. Je ne sais si vous connoissez tout le mérite de ce que vous écrivez ; mais pour moi je n'ai encore rien vu de si beau. Donnez-moi donc , si vous m'aimez , quelques heures par jour 9
(i) L'original est dans le cabinet de M. de Courtenvaux.
A Me. LA COMT. DE St. GERAN. I0ï
comme si vous étiez encore à Lyon.
Mandez-moi tout ce qu'on dit , tout ce que vous pensez. Quel plaisir de se croire enfermée par les raisons que vous dites ! est-il possible que M. et Me. de la Fayette ne s'en paient pas , et qu'ils aient de la peine à croire que j'aie supplanté mon amie l Combien se fera-t-on mettre de sangsues , quand on saura ce qu'a fait mon esprit ? Vous m'avouerez , madame , que cette petite aventure achevé admirablement toutes les autres, et qu'après cela il n'y a plus qu'à aller à la Trappe pour finir glorieusementune si belle vie. L'abbé Testu m'y croit déjà. Mais dites-lui , s'il vous plaît , qu'il se contente de m'écrire de très - froids billets , et qu'il vous laisse me faire des gazettes de tout ce qui vous viendra à la tête. Je suis en très-bonne santé , enfermée dans une assez belle maison, un jardin très-spacieux , ne voyant que les gens qui me servent > toute ravie , toute extasiée dans la contemplation de ma dernière aventure. Je vois tous les soirs votre gros (i) cousin , qui me dit quelque chose de son maître , et puis iî s'en va : car je ne voudrois pas causer
^i) Apparemmeat Mr. <te Lojn*oi$.
TOI Let. de Me. DE Maintekon
long - temps avec lui. Ce maître vient quelquefois chez moi , malgré moi , et s'en retourne désespéré, sans être rebuté. Vous croyez bien qu'à son retour chez lui il trouve à qui parler. Pour moi je demeure tranquille par la vérité de mon procédé. Voilà , madame , une légère peinture de ma vie. J'ai bien voulu vous la oonner ; mais que cela n'aille pas plus loin , s'il vous plaît. Ecrivez , mon enfant, écrivez souvent et très-amplement même quand je ne vous ferai pas de réponse. Il y a des temps où je ne le pourrai ; mais il n'y en a point où je ne désire le pouvoir.
LETTRE V
A Versailles , lundi i6j6,
JE vous l'avois bien dit , madame , que Mr. de C... joueroit dans toute cette affaire un personnage de dupe ! 11 a beaucoup d'esprit , mais il n'a pas celui de la cour. Avec tout son zèle , il a précisément fait ce que Lauzun auroit eu honte de faire. Il vouloit les convertir; et il les a raccommodés. C'est une chose inutile , madame , que tous ces projets ; il n'y a
A Me. LA COMT. DE St. GERAN. IôJ
que le père de la Chaise qui puisse les faire réussir : il a déploré vingt fois avec moi les égarements du roi ; mais pourquoi ne lui interdit -il pas absolument l'usage des sacrements? II se contente d'une demi- conversion. Vous voyez bien qu'il y a du vrai dans les petites lettres. Le père de la Chaise est un honnête homme ; mais l'air de la cour gâte la vertu la plus pure y et adoucit la plus sévère. Je vous envoie deux exemplaires des vers qui seront au bas du portrait du prince ; ils sont pourtant de Boileau. J'ai dans la tête que Racine et Coulanges même auroient mieux fait.
LETTRE VI
LA belle duchesse est inconsolable ; et je le suis de ce qu'elle croit que Me. de Montespan a agi par mes conseils : je vous prie de la désabuser : personne ne l'aime plus que moi : Me. du Fresnoy pourroit lui dire d'où part ce changement, et lui apprendre à se défier de ses amies. Me. de Montespan se plaint de ses dernières couches ; elle dit que cette fille lui
104 Let. de Me. DE Maîîîtenok
a fait perdre le cœur du roi : elle s'en prend à moi , comme si je ne lui avoispas conseillé souvent de ne plus accoucher.
Elle se reproche de n'avoir pas suivi le roi en Flandre , comme si la chose avoit été possible. Elle jure que désormais iî ne fera plus de campagne ; mais vous savez qu'il est encore plus à la gloire qu'à l'amour. Je plains mad. de Montespan , en même - temps que je la blâme : que seroit-ce , si elle savoit tous ses malheurs ? Elle est bien éloignée de croire le roi infidèle : elle ne l'accuse que de froideur. On n'ose lui apprendre cette nouvelle passion : ce n'est plus un secret que pour elle.
LETTRE VII
* Le i avril 1679,
LA paix est signée : Me. de Montespan dit très-sérieusement que si elle tenoit M. le prince d'Orange , ellel'étrangleroit deses mains. Elle m'accuse d'aimer le roi: je m'en suis moquée; et je lui ai dit qu'il ne lui conviendroit pas de me reprocher une faute dont elle m'auroit donné l'exemple. Mais , a-t-elle répliqué , ne
A Me. LA COMT. DE ST. GeF.ASÎ. YC?
vous mettez pas en tête qu'il ainie une personne... Elle n'a pas fini ; et c'est îa première fois que je l'ai vue se modérer dans ses transports. Elle m'a dit que ma faveur ne dureroit qu'autant que la sienne. Je lui ai répondu avec fermeté y qu'à mon âge , on ne pouvoit faire ombrage à un esprit bien fait ; que ma conduite dont elle avoit été témoin dix ans de suite , démentoit tous ses soupçons ; que j'avois si peu songé au dessein qu'elle me prêtoit , que je Pavois souvent priée de m'obtenir la permission de me retirer ; que je ne soufFrirois plus désormais ses hauteurs ; que ses inégalités abrégeoient mes jours par les chagrins qu'elles me causoient.
« Et qui vous retient ici»?m'a-t-el!e dit: " la volonté du roi, lui ai~je répondu, w mon devoir , ma reconnoissance , et » l'intérêt de mes proches». Cette conversation n'a pas été poussée plus loin : je me suis retirée ; et me voici seule à gémir sur mes peines , et à m'en consoler avec vous. Madame du Fresnoy se venge sur moi de la diminution de son crédit. Rongée de soucis , je suis obligée de paroître gaie et contente : il faut que je dévore mes larmes. Oh ! quand pourrai-je du moins pleurer en liberté !
lûé Let. deM*. deMaintenon LETTRE VIII.
Ce 19 avril 1679.
TT E prince de Marsillac sort de chez H j moi. C'est une chose inconcevable que l'empressement de cet homme à me rendre service. Je ne sais quel dessein ces artifices couvrent. Je reçois aussi froidement le père que le fils. On leur impute des choses horribles : à l'un , des conseils ; et à l'autre , des démarches. Le roi a passé deux heures dans mon cabinet :
c'est l'homme le plus aimable de son royaume, je lui ai parlé du P. Bourdaloue: il m'a écouté avec attention. Peut-être n'est il pas aussi éloigné de penser à son salut que sa cour le croit : il a de bons ■sentiments , et des retours fréquents vers Dieu. Il seroit bien triste que Dieu n'éclairât pas une ame faite pour lui.
a Me, la Comt. de St. Geran. 107 LETTRE IX.
4 mai,
LE roi eut hier une conversation fort vive avecmad. deMontespan : j'étois présente. Diane en fut le sujet. J'admirai la patience du roi, et l'emportement de cette glorieuse. Tout finit par ces mots terribles : je vcus Val déjà dit, madame 3 que je ne veux pas être gêne'. Madame de Montespan me demande mes conseils : je lui parle de Dieu, et elle me croit d'intelligence avec le roi. Elle s'emporte contre la pauvre fille, contreleP.de la Chaise, contre monsieur de Noailles : elle exagère les dépenses , elle invente des calomnies : elle passe des heures entières avec Mr. de Louvois et avec mad. de Thianges :
elle déplore le sort des princes. L'habitude lui a attaché le roi. Je crains qu'il n'y revienne par pitié.
ïô3 Let. DE Me. DE Màintenoa LETTRE X.
lu a 4 tnal 1 67$,
("^Haque jour , de nouveaux embarras, j Le roi fuit avec trop d'affectation madame de Montespan : elle s'est retirée à Clavigny : toute la cour croit qu'ils sont brouillés sans retour. Le roi avoue qu'il Tairne encore , et plus qu'il ne voudroir. Le duc du Maine l'attache à sa mère : il ne peut le voir sans s'attendrir. Madame de Soubise est trop belle au gré de Madern ■-•is-.Tie , et trop vertueuse au gré de Monsieur. Me. du Fresnoy est délaissée.
Elle a recours à moi , comme si je disposois de l'estime et de l'amitié du public. Nous nous sommes embrassées : je lui rendrai service , quoique sûre de son ingratitude. Mon plus grand plaisir est de mettre à l'épreuve la reconnoissance de mes ennemis. Les entretiens fréquents dont le roi m'honore me donnent souvent occasion d'exercer ce sentiment. Votre fils est très-joli. Conservez votre santé : c'est le premier des biens après la verra.
A Me. LA CûMT. DE St. GERAN. 109
LETTRE XI
Ce 14 juin 1679.
NOus sommes nés pour souffrir :
chaque jour de ma vie est marqué par quelque peine nouvelle. Les bontés du roi ne me dédommagent point de la perte de ma tranquillité. Madame de Montespan veut absolument que je cherche à être sa maîtresse. " Mais , lui » ai- je dit , il en a donc trois ! Oui, m'a t- » elle répondu , moi de nom , cette fille » de fait, et vous du cœur ». Je lui ai représenté en toute douceur , qu'elle écoutoit trop ses ressentiments : elle m'a répondu qu'elle connoissoit mes artifices , et qu'elle n'étoit malheureuse que pour n'avoir pas écouté ses ressentiments. Elle m'a reproché ses bienfaits , ses présents , ceux du roi ; et m'a dit qu'elle m'avoit nourrie, et que je Pétourîbis : vous savez ce qui en est. C'est une chose étrange , que nous ne puissions vivre ensemble , et que nous ne puissions nous séparer : je l'aime , et ne puis me persuader qu'elle me haïsse. Je ne vis pas , ie meurs à chaque instant.
no Let.de Me. deMaintenon
LETTRE XII
% aoàt.
Es jalousies ont cessé : la paix est faite : il étoit bien temps que le roi , après l'avoir donnée à l'Europe, la donnât à sa cour. Me. de Montespan est plus brillante et plus adorée que jamais : elle me flatte , me confie tous ses desseins f me consulte , et m'écoute. Le mariage du roi d'Espagne avec Mademoiselle est arrêté : voilà une belle alliance. On prépare des fêtes , et de toutes ces vanités auxquelles je suis depuis long -temps insensible et assujettie. La maladie de l'abbé Gobelin m'a alarmée : priez-le de se conserver : nous perdrions un ami bien solide. Mademoiselle embellit : c'est le mariage. Le roi lui a dit les choses les plus gracieuses : elle m'en a remercié comme si j'y avois quelque part.
ÀMe. laComt. de St. Geran. iii LETTRE XIII.
a 8 octobre,
JE vous remercie de la belle robe que vous m'avez envoyée : vous ne pouviez en choisir qui fût plus de mon goût : je la mettrai dimanche à votre honneur et gloire. Le prince est l'idole du roi : plus sa tendresse pour le fils augmente , plus il semble que son amour pour la mère diminue : ce n'est plus que comme un premier goût. Vous savez qu'il est homme d'habitude. Le roi est plein de bons sentiments : il lit quelquefois l'écrituresainte ; et il trouve que c'est le plus beau de tous les livres. Il avoue ses foiblesses : il reconnoît ses fautes : il faut attendre que la grâce agisse. Il pense sérieusement à la conversion des hérétiques ; et dans peu on y travaillera tout de bon.