‹ Lettres de madame RolandChapitre 23 sur 42 · À ROLAND, 1 CRESPY · texte numérisé non relu

À ROLAND, 1 CRESPY

[Vendredi i6 août et samedi 17 août 1789, — d* Amiens.]

et je ne sais plus par quelle voie leur écrire. Tu as fait merveilleusement près de mon bon oncle, je suis sûre que ton invitation lui aura fait grand plaisir, et elle m'en fait aussi. Ce Longponien viendra-t-il enfin? Il n'en finit point : ce sont toujours promesses et rien au bout.

Ton secrétaire a mis bas le collet noir, il a rangé ses cheveux en queue : ce n'est plus le petit abbé, c'est M. Delabarre; un peu bossu, ou bancroche, je ne sais lequel des deux; mais au moyen d'une table plus basse que je lui ai achetée, il n'a plus besoin d'un gros Xénophon pour se rehausser sur sa chaise.

Je voulais qu'il vînt le dimanche; mais sa mère, chez laquelle il demeure, trouve que cela dérange pour les offices : «rElle tient beaucoup à cela, dit-il sans gêne, et je ne veux pas la chagriner. t) En conséquence, il vient les autres jours un peu plus matin qu'il ne faisait d'abord.

M. d'Antic m'écrit, le cœur tout gros de votre départ; il a si bien l'air de t'aimer, que je l'aime aussi par suite. Mais je ne puis, moi, cueillir de Morsus ranœ; il faudra bien que vous preniez la peine de le chercher; quant au soin de le dessécher, je m'en charge.

J'ai dîné et soupe chez M"*^ d'Eu le même jour, mais en revenant au logis dans l'intervalle, et dispensée de faire compagnie, ne paraissant qu'aux heures des repas. M. Case'^^ était au dîner; quoi qu'en disent

^'^ Ms. 6a38, fol. a/i4. — La dale est frère, à Grespy, et en faisant ensuite une

dans le corps de ia ietlre. Le commence- tourne^.

ment manque. — Roland venait de quitter ^*î Probablement le chevalier de Gaze,

Paris , accompagne de Lanthenas , pour ren- mattre des Requêtes. — Voir lettre du 90 no-

trer à Amiens, mais en s'arrétant chez son vembre 1781.

A1SMî;E 178?.

Iï»7

quelques-unes de nos grimaudes à qui c'est hi faute appareuimeul ^ il rfest pas bien avec elles, je le trouve lioiuuHe el joli garçon; propos décents et de bon sens, ton de bonne runipagnie; il est bien. Il m'a parlé de loi et témoigné beaucnup de désir de te rencontrer dans ta tournée; il parttiit pour Boulo[;ne et Calais : ce n'était pas le clieuiiu.

M. Cucnt^l pnrt mardi pour le Plessier, il venait voir si tu serais de la partie; je l\ii dîl eu tournée; il espère que tu y passeras; et, dans le vrai, tu pourrais fiure là une pause. Dans tous les cas, In te souviens quil y a une voiture qui part tous les mardis de Montdidier pour ici.

En continuant ma lettre, ce samedi inatrn ty, j'en reçois une. par les bureaux de M. de Montarau, du bauueret Osterwald^-^ qu'il t'adresse à riiôtel de Lyon, mais sous coiiverl, 11 iiccuse la réception du paquet oii étaient: tes notes manuscrites sur tes 4rls^ Um mémoire sur les moutons, une lettre du 7 décembre i 780 (cliose que je ne comprends pas) et les brochures à la Holker '^l A Tégard du Tourbière il sera

^'* Voir, h V Inventaire de Ui Somme, C. 945^ d'abomlanl» dëtaiis sur iiu M, Cucu, fatiricant h Amiens, i(hL **n fji^^h el tyGâ, avait pris uoe part atiivt^ii uno •^orUi ïl^Mjieiite iiulnstrielie» — Nous trtmvcms d aiilre pari (hiventaire iVAttiittui, AA, 3o, fol. 178, aim. 1785. et Inventaire de la Somme, C C6fj . non. 1781-178 1) } un ^ M. Ciicii , pr<^pcHw? au recouvreuieiU de la taxe de l'illiiiiiinatlon^- Peut-être i?«l-re h même pfn*sonoage* En toul cas, il fiendjlft bien que ce floît du fabricant que parle ici Madame Roland , juiisqu'clle annfvnce son dcpart \m\\\v Le PlfHisipr. I^^Pfes«iei'4ln/ainvilîfrsesl nnf}rtis \îllagp dp Picardie-, m\ MM, Senarl avaient Fondi^ vn 1 7^5 une très înqKirlante rabiirjne di» hm (voir Dict, des MutiuJhctureHj \, it>- 17» 4o*; — cf. uo article de VAim, de Picardie de 178!», p. 65-63, article qui est de Holaud lui-même).

**J ÎjC banneifH Oslei'wald. — Sur cet imprimeur de ISeuJVhâtel, voir les Mémmrei^

de Bri»so(, M. Monln>L t. 11, |i. i3f). Son fjendre, Berirand (de Ton I mi se), avait pn- Irvpcis nue non v elle edilîoii dett Arts et mntiujhc turcs fie fAcadiinie des sciences. — C'était en quelque sorte nue conti'efaçon , avec le consentement des auteui-s* Voir ms. 6*2 43, iol, ia6, letU*e de Holand à M. Morand , du 90 ft^vrier 178a, où il rend conq^le de sa cnrri^poïidance avec Ostei'wald. Ceïni-ci y parle frdes Inmes XVI . XVI! et XVIII de notnt collertion In-à^v, H parle aussi de rrllionîble pemkulion»» que M. Moulani, iibraii-e fie f Académie des Sciences, iiivciquanl les droits rie cette com[Kiguie, laisail. essuyer k rédition de Noufcbàtel,

Voir aussi ms. 6a4i, fol. i3a, le tire de Roland, du t> septembn' 1781, au Imnneret Oiiterwald, où il prie cc4ui-ci de lappuyer poni' r Académie de Berlin.

•^' **ettc brochure conti-e HolkiT avait pour \ïUt\ : lA'ttren imprimèen a Fioiten^ en ociohre S'jSt (elle se comj^osait de »h

sous presse dès qu'ils auront le manuscrit; ils en tireront 5o exemp. gratis pro laborCy fxpar rapport à celui de vos Arts qui a donné lieu à quelque diatribe avec le corps scientifique^ dès que nous aurons, etc. 7>. Voilà ses expressions, après avoir dit qu'il accepte sans hésiter ta proposition; mais ne se réserve-t-ii pas in mente d'imprimer ou non la petite diatribe? La tournure de ce renard est un peu amphibologique. Il va écrire à leur commissionnaire de Versailles , qui a l'expédition et dont la négligence en cause le retard pour nous. Leur graveur est &/lier^^\ rue S^-Jacques, près l'église S^-Étienne-des-Grès; il désirerait que tu visses avec lui s'il serait possible de réduire les trois planches à deux.

Je reçois aussi une lettre d'un Vilin'^), fabricant de gaze à Paris, qui désirerait s'établir à Amiens et qui t'en dit bien long à ce sujet. Moi, je vais terminer court, car ma petite a faim et je veux envoyer à la poste.

Bonjour, mon bon ami, ti bacio di qua, di la; amicitia al fedele; addio, caro, carissimo sposo.

lettres, dont quatre de Roland, juillet 1781, au sujet du vdours-coton) ; in-i q , aa pages.

^*^ Sellier. — Ce nom ne se trouve pas à VAlmanach de Paris de 1788.

^*^ Voir sur ce Vilin une lettre très intéressante de rarchitecte Sellier (Itwent. de la Somme, G. 1610) : rrLe sieur Vilin a été marchand fabricant à Paris; il y a perfectionne les gazes, marly, etc., où il excelle. Il y est bien connu de la Chambre de Commerce et de la Correspondance, des Musées, des Intendants du commerce, où il a déposé

grand nombre d'échantillons d'étoffes fleuries de sa composition et de son exécution. Il est enfiiK retourné dans sa patrie, Amiens, où il vient de donner lieu à de nouvelles espèces d'étoffes fleuries. . . ?>, etc. — Roland, de son côté, écrit, dans le Dictionn, des Mam- Jact., I, 4o* : crNous devons à M. Vilin, fabricant de gaze à Paris, et à M. Rivoire, fabricant dans le même genre à Lyon, les éclaircissements qui nous ont mis dans le cas de décrire cette partie et celles des crêpes et marii . . . t»

[X BOSC, À PARIS"'

a3 août 1789, — d'Amiens.

J'ai, noire ami^'^^ reçu une lettre de M. Gosse '^^, qui, je croîs, vous sera intéressante i*i lire. Je vous lenvoie^^^ Vous y verreis la manière dont les génf-

^^^ Bosc, IV, 49; Datiban, hSj,

^'^ Voici la première lettre de Madame Ro* land à Bosc que nous ayons. — Il y a , au ais. 6^4o, foi. 97, nue lettre mi peu aolt^rienrc de Rohiod à Bosc, ao mai 1783.

'*^ Bemi-Albert Gosse, né à Genève le a8 mai lySB, d'une iïuïiilli» de |iiotesiants français ëmigni^. D abord ouï ployé dans la librairie de son père et de son oncle , il alla continuer ses tendes à Paris» et c'est là qu*ïl dut nouer a\ec Roliind, puis avec sa femme, tmc amitié ([u'ullesle toute la Correspondance. Son savoir et ses recherches Itiî abltnrenl de bonne heure de flatteuses distinctions : en 1781, au Collège de [diar-

cie de Paris, la médaille d'or fondée par Te I jeu te mm t de police L*!mûr (Biogr, MiriaW); en 1783 (Mém. sécréta, 3o avril), on prix de TAc^idémie des Sciences, sar un *iuje( proposé par elle(ffMoyensdeprés*îrvrr les ouvriers doreurs des maladies fie leni' profession ^ ) ; en 1 785 ( Mém. secreU » 1 1 novembre), un autre prix de ta mi^me r,ompagnie (<^Natiu^ et cai»ses des uialailies des ouvriers employés dans la falirique des chapcaiu, et moyens de les prévenir de ces maladies»). Il fut nommé con-espoudant de TAcadéiuie des S<:iea€es le *ïij août 1789, puis, à k cn^tion de Tlustitut eu lygo, plac^ dans la sertion de physique génér^de comme coiTespondant, Ajjrès avoir eu à Genève, sous le Directoire et le Consulat, un

l'Aie politique assei important, il y mourut le 1" février 181 f».

On voit, par la présente lettre, qn*en aoul 1 783 il élait rentré de Paris i\ Tienève, et appartenait an parti des imtriotes^ qui snccoinlia sous Tintervention des troupes françaises, sardes et bernoises. On voit aussi combien était déjh étroite sa liaison avec les Roland. — Trois ans apr^, il ii*a les voir à Villefrcinclie (voir la lettre du 1 I avril I78(i et les suivantes). Roland le rite avec reconnaissance parmi ceux qui ho ont ftuirui des renseijrnementa pour ses travaux : -^M. Gtiss*!, rie Genève, le bon et savant Henri-Albert Gosse.. *t» {DicL deit Munuf., Lllï, Disc. prélim.,p.cxx). ïlfulun «les amis |)aiiiruliei*s aimquels Madajiie Roland écrivit pour Hunutti-er Tent^'e tle stm mari au ininistèiHî (letti'e du ^17 mars 179a ), Kn octobie i7<>'3. Madame Roland, prisonnière, écrit dans ses Mémoires (II, îi5i): frLIionnéte et savant Gosse de tienève gémit sûrement de la pei'sécution (pie nous essuyons . , , 1 — Une tnidition , ii*cueillie |mr la Biog^'aphiv J/«Wwï«/]( (rarticle est de M. A* Moquin-Tandon , idliéà la fandlle de Gosse), et que nous a coiifii-mi^ le [)etit-(ils de Gosse, veut qu'd aillait eu 1793 le voyage de Paiis pour tâdier de sauver Madame Roland. Cf. Pop. Roi., ms. 9i>33, fol. iâ*j-

^*^ A peine Madame Roland avait-elle en-

raux des troupes combinées de la France, de la Savoie et de Berne en ont ajji lorsqu'ils ont pris possession de Genève.

Je ne sais si vous en jugerez comme moi; mais je trouve que ces pauvres Genevois se sont conduits on ne saurait plus mal : on dirait une troupe d'aveugles, livrée de son plein gré à quelques traîtres qui les ont vendus, et dont les manœuvres étaient assez évidentes. L'impatience m'en a pris je ne sais combien de fois en la lisant, et le sang me bout dans les veines. Je plains du plus profond de mon âme ceux qui n'ont pas su distinguer le meilleur parti, malgré leurs excellentes intentions, ou plutôt qui n'avaient pas assez d'influence pour le faire prendre; mais il me parait clair que Genève, en général, n'était plus digne de la liberté; on ne voit pas la moitié de l'énergie qu'il aurait fallu pour défendre un bien si cher ou mourir sous ses ruines. Je n'en ai que plus de haine pour les oppresseurs dont le voisinage avait corrompu cette république avant qu'ils vinssent la détruire.

Gosse me dit que l'ami que je lui ai connu à Paris est du parti aristocrate, et qu'il n'a pas voulu le voir depuis la perte de la liberté, qrainle de quelques désagréments dans les dispositions diff'érentes où ils sont l'un et l'autre. J'aurais parié cela; c*est un M. Coladon^^\ que j'appelais Céladon, qui n'est qu'un joli garçon dont la tournure mielleuse sentait l'esclave de plus d'une lieue , et dont j'aurais donné cent pour un boiteux de la trempe de Gosse.

voyé cette lettre de Gosse, qu'elle en reçut une seconde, et elle Tenvoya à Boscleméme jour (q3 août 178Q), avec un billet ainsi conçu (nis. 6q44, fol. 397-298) :

Le 93 août 1789.

ffJe reçois, avec la vôtre du 92 , une seconde de M. Gosse. C'est une vraie rclalion , qui me parait intéressante. Comme je ne veux pas l'envoyer, crainte qu'elle ne s'égare en roule , et que pourtant je suis bien aise de vous la communiquer, je ne sais rien (le mieux que de la copier en quelques trails de plume, tout coiu-ant. [Je vous dirai auparavant que les cousines sont M""" d'Iilpiney, qui demeurent nie du Figuier, hôtel de Sens, près du pont Saint-Paul. Vous m'obligeriez de leur faire p^urenir cette

lettre sans délai. Ce sont de jeunes religieuses que la perle d'im procès pour lequel elles avaient fait le voyage a déjà peut-être fait quitter Paris.]*» — Suit celte seconde lettre de Gosse, qui est une relation de l'entrée des troupes coalisées de Berne, de la France et de la Savoie dans Genève, relation fort curieuse, mais que nous ne reproduisons pas ici, cette guerre de Genève étant hors de notre sujet.

* Les lignes entre crochets sont bâlonnées dans le manuscrit.

^*^ Nous ne trouvons, ni dans la Correspondance que nous publions, ni dans la correspondance antérieure {Lettres Cannet, Recueil Join-Lambert) , aucune mention de M. Coladon.

ANNKE 1782.

Vertu, liberli^, nont plus d asile que dans le cœur d'irii petit nombre irhonnêles ^ens; foiti du reste et de tous les trâoes du monde! Je le dirais à la barbe dos souverains: on en rirait de la part d'une femme; mais par ma foi, si j'eusse éié à Geniive, je serais morte avant de les en voir rire»

[À ROUND, À AMIENS '"

iQ sppicmbrc» 1783, — [du Gbs.]

Eh, nion ami! si je me laissais aussi eiitmîrier au premier senlimeiiL i|ue me fait éprouver ta lettre ^ il ne me resterait donc plus qu'à gémir pour nous deux? Que la sensibilité ne m'ait pas permis tous les calculs, je le veux; de quoi donc est-il question? D'examiner en qnui e*t de combien il nous fiiudrait Atre aidés. N'est-ce pas à toi, qui as lumières, expérience et sang-froid, h faire cela tranquillement sans jeter le numclie après la cogm'*e!

Depuis que nos sommes à la maison (^^, que tu vois de plus près la gestion de ton frère, que tu en apprécies les vices, tu souhaites d*at*-

t'î M-^. fia 38. fol. 9a5-2aC.

^^ II ("finsoii nftlenient <le (a teneur ilf reUr; IfilU^ que Madame Otîland IktiI <]ii (Ilos, h S4m mari, à Villefninrlie. IJh fii-cnt donc, en sepleiiiUre 178a — probaïvleinetit avec \mv tnifanl — le vujage du B^.'atijfiïais, ny reniant «^lait fort ilé^in^. Mailâiin' Uoland, envoyant à mn mnvl une lelùi? du eliatioiae Dominique, le a 8 diTembre 1781, tlîsiail ; •^Tu aurais vu en pi-emier lieu (si tu l'avais (kVëchel^] qu'il me sait Ij-ès bon gni de favoir fail oncle; que nolri? maman grille de vuu' ^a petite-lille et me laîL rccfimmauder de la lui mener dès qu'elle sera U'ansjHirtMt\ etc., .y>, El Rnland de lépoudre le

3i d/M*emlire (ms. 64 4o. fol. 119-iao): r'I.aisse la lumne ïi*amaii st: prt^ccujjer de i'ifïn* de voir Ba petite pitigriiilnre; il y a loin d'ici; el il ne faut pas un Lieu Umg iiiler\îdle pouj* Itii laisser peu tf'espoir. . . -n Maigre le peu dV-iup ressèment que nuintre ici Roland» le voyage de Beaujolais eul lie» m^anmoins, aioï'i^ (jirEndora n*avait que onze mais. Roland el sa femme allaient voir â le chanoine et sa mère (Haicnl disposés k tenir les promesses qu'ils avaient faites quand ils espr^raienL que l^enfanl serait un fjarçon* c>sl-k-dire à céder ta ]»ro- [jrii^ti^ *Mi du moins la jouisssance et Tadmiuislrati^yii du Clos,

Tinter ou de corriger ceux-ci; lu as senti que c'était impossible à faire avec lui, et toi-même as dit le tout ou rien. Que les choses restent telles qu'elles ont été jusqu'à présent^ ton frère continuant de mener les affaires comme il le croît bon^ entreprenant ce que tu juges inutile ou onéreux, faisant ce que lu te proposes de détruire et ne tirant point parti de ce qui t'offrirait des ressources; tu trouves dans cette série de contradictions un sujet de peine, de regrets et d'alarmes, car le principe des jouissances actuelles et futures s'altère ainsi d'autant, et tout s'empire nécessairement. Nous avons cru, et nous Fenvisagions avec peine, que ton frère n'était pas dimmeur à se départir jamais du gouvernement; il arrive tout le contraire, et, à nous qui lui disions l'année passée : tr Laissez-nous faire, et nous vous offrirons encore vingtcinq louis ^, ii dit aujourd'hui : ^ Prenez tout et suffisez aux fraisa. Il fanL bien que son argument ait quelque apparence de raison ou que le nôtre eu ait une de fanfaronnade.

S'il est vrai que ce bien doive coûter plus qu'il ne peut rendre, nous n'avions donc pas à en désirer la gestion; s'il est vrai qu'une autre administration le rende plus avantageux, n'est-ce pas à nous d'y travailler lorsqu'on nous l'abandonne? Daprès tout ce que je t'ai entendu dire à toi-même des bonifications à opérer et dont tu t'occuperais si tu étais le maître, u'ai-je pas dû me réjouir de voir que lu le devenais dans l'âge où tu as la faculté d'appliquer tes théories? Que ferais-tu si ton frère et ta mère n'existaient plus? Tu me diras qu'il y aurait quelques frais de moins; j'en conviens, mais ne faut-il pas payer de quelque chose une jouissance anticipée? D'ailleurs, les mille écus de revenu que garde ton frère serviront bien plus sûrement à éteindre ses dettes, et ainsi le bien se trouvera libéré d'une part, en bon état de l'autre, à l'époque de sa mort, ou autrement tu te trouverais chargé de tous côtés d'une manière qui me semble elTrayante à imaginer, si l'on rassemble tout ce que doit produire et sa façon de gérer et celle que tu voudrais y substituer alors, et tout ce qui se serait accumulé jusque-là. Sans doute, les premières années d'administration seront toujours dispendieuses; le seront-elles moins dans dix ans^ lorsrjue ton frère ne

[plus et que riiitérêt de ses erreurs en aura <|iiadruplé le^s effets? El toi, auras-tu la même vigueur, la même activité, les mêmes goûts, les mêmes facultés? Pour moi, dans aucun cas, à présent comme alors, que puis-je, si tu ne m'éclaires et ne me conduis? Je n'entends rien à la campagne, à Fagriculture; je puis tout devenir sous toi, et, après quelques années de ta direction, je me trouverai en élat de te soulager loisque Tâge ou les indispositions te deuiaridoront plus de repos et moins de sollicitudes. Qu'apprendrais-je sous ton frère? pas même ce qu'il sait. Que peux-tu m'eiiseiguer si lu n'agis? Eniin, est-ce ou n'est-ce pas un bien que tu deviennes oiaître de corriger le mal et de faire le mieux? S'il faut moius de domestiques à la campagne, uc pçux-tu pas les diminuer? Si ton frère n'existait puinl, ne preiidrais-tu pas un cheval, et, si lu n'en veux point aujourd'hui, ne seras-tu pas libre de t'en défaire? Lors même que nous vivrions ici une bonne partie de Tannée, n'aurions-nous pas toujours, étant dans le cas daller à Lyon, un domestique mâle avec noire bonne et la cuisinière? Le surplus du ini'^nage ronsiste donc réeilemetit dans ton frère, ta mère et sa servante; leur ménage n*est pas considérable aujointrhui (juand ils sont seuls, et nous ne cesserons pas de maintenir les choses sur ce pied. Crois-iu Ion frère si répréhcnsible d'avoir imaginé que lu [payerais volontiers cet excédent pour lavancement de la jouissance du reste, surtout lorsque h*s l'evenus qu'il se réserve sont destinés à éteindre ses dettes? EnliiK si tu vois r|ue cela demande encore une compensalion, n'est-ce pas une chose i\ exann'uer tranquillemenl, |>our s'en explirpiejde mênie, s'enti.'ndre ainsi, combiner ses alTaires et veiller h la ])rosprrité commune? Quand tu me dis : fais, et je ne ni en mélemi non plus que pour diminuer tes fatigues, c'est un mot qui peut échapper à ta sensibilité, peiner la mienne, et, si je m'en tenais là, nous demeurerions affectés tous les deux sans rien faire qui vaille. 11 s'agit de raisonner ensemble et non de se tourmenter, lorsque l'état des choses présente au contraire plus de facilités de chercher le bien*

Tu vois, mon ami, que j'y ai rélléclii plus que tu ne penses. Que veux-tu donc? pourrais-je te demander. Parle, dis-te moi, et je Lâcherai,

entre vous deux, de concourir à la satisfaction de tous, à la paix, au bonheur de la famille et de l'enfant. Ton frère n'y met pas l'adresse que lu lui supposes; mets-y de la froideur et juge le tout et moimême. Si tu étais supprimé, nous passerions ici une grande partie de l'année; ne seraitrce donc pas un plus grand bien d'y être le principe de l'ordre que les témoins de ce que tu appelles des sottises?

À ROLAND, À AMIENS'''

Du Plcssier-Roïainvillcrs , — 6 novembre [1789], au soir.

Voilà le premier beau jour depuis que je suis ici (^' ; mais l'espérance de recevoir de tes nouvelles l'embellissait plus que le soleil, et il eût fini bien tristement si mon attente n'eût pas été remplie. J'ai trouvé ta lettre au coin du bois où nous avons rencontré le domestique arrivant de Montdidier; la douceur de l'air nous avait engagés à la promenade, elle a été agréable. J'ai vu et foulé la pelouse tant vantée et qui mérite bien de l'être, mais je n'ai osé y faire marcher la petite; nous l'avons tous portée tour à tour, sans excepter Monsieur de Crécy ''', qui croyait déjà tenir une petite nièce. Elle est bien portante et gaie, les accidents ont disparu. Ma santé est bonne aussi : tu crois bien que les soins et

^•^ Ms. 9533, fol. 85-86. — Le Wessier-RozainviUers , village à i3 kilomètres de Montdidier.

La lettre ne peut être que de 178a ou 1783. L'allusion à la débâcle de Seguin, le caissier du duc d'Orléans, montre qu'elle est sûrement de 178a (voir Mém, secrets, 3i octobre 1782).

^*^ Nous avons déjà dit (lettre 67 , notes) que les frères Sënart, qui habitaient Pju'is, rue Quincampoix {Alm, de Paris, 1786, p. 30 ), avaientauPlessier-Rozainvillersune

grande manufacture de bas et, comme on le voit par cette lettre , une belle résidence. Dès 1 779 , Roland écrivait, dans son Art du fabricant d'étoffes en laines (in-fol.) : tr La fabrique de bas du Plessier, dans le San terre, dirigée par MM. Sénart, qui se sont maintenus de père en fils dans leur état, avec une fortune très honnête, sans ambition, avec des mœiu^ patriarcales, et faisant beaucoup de bien sans la moindre ostentation '>

^'^ Personnage inconnu.

les atieiilioDs de toute espèce sont prodigués à ton épouse, et tu ue saurais te tromper en cela. Toi, mou ami, tu es seul, tu ti'availles : et cette image uie préoccuperait jusqu'à m'attrister beaucoup, si tu ne devais bientôt revenir me trouver.

Je ne m'attendais pas non plus an silence du voisin, et, comme toi, je n'y trouve par réflexion rien d'étonnant; mais je serai longtemps avant que les expériences de cette nature ne me paraissent nouvelles au premier abord. Le compte des vingt-deux au logis fait le mien, au moyen des deux que j'ai reli ouvés ici , parce qu'il ne m'en faut de cette espèce que trois douzaines et demie : ainsi la paix soit faite, mais veillons toujours, car j'apprends d'autre part qu il est bon de ne pas s endormir.

J'attendais des nouvelles de la famille, je suis véritablemeot en peine et les idées qui me surviennent à ce sujet m'out pies d'une fois serré le cœur et baigné les yeux. Ma dernière nuit a été triste ;/flt, pmir la première foi^ de rm vie, rêté Im ifetta; outwrU et debout sur mes deux pieds; j'ai vu du feu au milieu de la chambre, je me suis levée; j'ai vu un chien, j'ai allumé une chandelle, j'ai appelé; et de tout cela il n'était rien, que mes actions et mes idées; mais j'étais, à part moi, si stupéfaite d'avoir été abusée, que j'ai douté qu'il y eût du pliosphore dans la chambre: mais il n'en était rien non plus* 11 n'aurait tenu qu'a moi de faire croire a W^"" Seiiart, ou plutôt il ne tient pas à elle que je cruie à la visite d'un revenant; elle mV dit bien gravement quil fallait prier pour les morts, en me demandant la date du décès de mon beau-frère *'^; en vérité, c'est un mélange bizarre de grotesque et de pitoyable que ces misères de rhumanité.

Ce pauvre ami Lant[henas] m'afflige; je lui écrirai, si j*en trouve rinslant, et j'insérerai ma lettre dans la présente afin que lu la lui expédies si tu lui écris sous peu, comme je le pense. On m'a parlé de lui aujourd'hui a Lahle avec plaisii' et iiilérèt. La nouvelle de Seguin ^*^^

**^ Laiirenl Roland, mort 1»* ih siiptembn» 178a.

^'^ Madame ilolaud, daus ses MèmoiirH

(il, ii3i), dt^cnvaiit la 'Stmèié avec laquelle ell«^ se n'iirntiLniil ii Vinreiiri^^s , i<>i'sq(i'<*ile allait y liiii*t2 de*» jw' jours chez son aneiu

me regarde, je le connaissais, ou du moins sa femme, pour lavoir vue à Vincenues, et c'est probablement du chanoine que le tient M. LantjTienas].

Tu as fait au mieux pour Suzon et le reste ; j'en suis tout à fait aise. Il paraît cependant que l'amie n'est contente qu'à demi ; mais ce n'est pas en faisant ce qu'on appelle des affaires^ qu'on peut se promettre un bonheur sans nuages.

Je n ai presque pas travaillé hier ; nous avons couvert des confitures et fait de ces misères de femmes dans lesquelles on n'est pas fâché de se rendre utile. J'ai mieux fait ce matin : mais, au bout du compte, je n'ai pas plus de dix pages d'expédiées. Je vois plus de choses que je n'imaginais pouvoir enremarquer; mais, de bonne foi, il faut passer sur beaucoup, parce qu'il n'y aurait rien mdins qu'à refondre.

Je vais écrire un mot au Grespyssois ; on le lui remettra demain à Montdidier, je l'engagerai à venir me faire une visite.

Je suis bien aise de la réponse de M. Néret et de la petite correspondance qui en résulte ; la première pièce n'est pas une perle jetée à des pourceaux.

La bonne est raccommodée, les choses se font bien et mieux, grâce à toi. Mon bon ami, ce n'est pas la première fois et les occasions s'en renouvelleront encore où tes avis m'édaireront et serviront à notre commun bonheur. Bonjour, tendre ami ; tu ne me dis point si tu avanceras ton retour; on voudrait t'envoyer la voiture au-devant; je le désire bien aussi, car je crains la fatigue et le mauvais temps. Adieu; aimons-nous, comme tu dis, et vogue la galère!

Tu devines tout ce dont on me charge pour toi.

Lo 7 au matin.

Je joins une épître que je viens de faire pour le malade; je l'ai consolé et j'ai babillé tant que j'ai pu. Bonjour, cher ami, reviens, que je

parie en effet des t folies de Seguin, c^ssier (de Seguin) par des illuminations, et qui du duc d'Oriëans, dont on célébrait la fête lit banqueroute peu après «.

t'embrasse, que nous nous réunissions et que dans les douceurs de rintimé (sic) nous laissions couler les événements. Ta petite ne veut plus me quitter, elle vient devant la table où j'écris, elle s'y appuie avec ses petites mains et s'élève pour me voir sur le bout de ses pieds.

En 1783, les Roland ne quittèrent pas Amiens, sauf deux voyages de l'inspecteur à Paris; au premier se rapportent les lettres du 16 janvier au 5 février; au second, les lettres du 19 au 3 1 août.

On verra, par les lettres h Bosc, que Roland fut sérieusement malade à la Gn de février et en mars.

Nous n'avons, pour cette année-là, aucune lettre de lui h sa femme; c'est un moyen de contre-épreuve qui nous manque. Les seuls points de repère que nous trouvions sont les lettres suivantes de Roland :

1" Pap. RoL, ms. 6243, fol. i34, un brouillon de lettre au libraire Moutard, du a 5 janvier 1783, daté ôiAmietis, bien que l'inspecteur fut alors à Paris; mais ce n'est qu'un brouillon;

2** Ihid., fol. 101 , une lettre, datée d'Amiens, aS février 1783, à MM. de l'Académie de Lyon, au sujet d'une polémique qu'il avait avec Brisson, son collègue, inspecteur des manufactures de la généralité de Lyon (cf. fol. i3ti39, lettres de Roland, du 12 juillet 1782, sur le commencement de cette querelle);

3** Ihid., fol. 119-120, deux lettres de lui, datées d'Amiens, des i*^ octobre et lA décembre 1783, à son ancien ami l'abbé Auger (voir Appendice D), pour lui demander d'appuyer sa candidature au titre de membre correspondant de l'Académie des Inscriptions;

4° Ihid., fol. 102, une lettre du 12 décembre 1788, à M. Maret, secrétaire perpétuel de l'Académie de Dijon, où il le remercie de son élection d'<^ associé non résident??;

5° Une lettre de lui à Bosc, du 1'' avril 1783 (ms. 9532, fol. i55-i5G).

LETTllES DE MADAME HOLA>D. — 1. 1 i\

À ROLAND [À paris'"].

Jeudi au soir, 16 janvier 1788, — [d* Amiens].

Mes craintes sont trop justifiées; tu as eu autant de fatigues et de contre-temps qu'il soit possible; mais tu as passé mes espérances en me donnant de tes nouvelles malgré ce retard; j'avais calculé que le courrier d'aujourd'hui ne m'apporterait rien si tu n'étais pas arrivé mardi, et j'attendais impatiemment son heure pour savoir si j'avais à me féliciter de ton voyage. Ton active tendresse s'occupe de ma satisfaction avant que tu prennes le repos dont tu avais si grand besoin; j'en recueille le témoignage avec transport et j'y suis aussi sensible que s'il m'était nouveau. Tranquillise-toi, prends du temps, aie bien soin de ta santé et ne sois pas en peine de la mienne. L'effet de la médecine d'hier s'est prolongé dans l'après-midi , j'ai eu la nuit bonne et je souffre un peu moins de mon lait. M. d'Hervillez me fait prendre de la terre foliée de tartre, m'ordonne d'appliquer fréquemment des linges chauds, et d'éviter soigneusement le froid, très dangereux dans cette circonstance. Mes projets de sortie ne peuvent encore s'exécuter; je suis un peu faible et le temps est horrible.

Je ne fais rien, qu'un peu de musique et des rangements de ménage; je joue une partie du jour avec ma petite, qui est déjà venue ce matin sur mon lit après avoir déjeuné et qui s'y est jouée fort joliment. E31e aime encore sa mère et court ou crie après ses caresses, quoiqu'elle n'en ait plus le sein; j'avais grand besoin de cette expérience et je craignais qu'elle ne fût plus attachée qu'à celle qui lui donnerait à manger. M. d'Eu m'a déjà fait deux longues visites, ainsi que M. de Bray et Flesselles; tous font informer le matin et viennent eux-mêmes le soir. M. de B[ray] te prie de joindre à sa note d'acquisitions les Démons-

^'' Ms. 0338, fol. 33/4-935. — Au liaulde la page, à gauche : «tM. de Laplatière».

traitons de botanique de VÈcole vétérinaire ^^^; il te prévient aussi que tu peux user à l'aise de l'adresse qu'il t'a donnée, parce que le sellier ne revient de Paris que dans huit à dix jours. Je crois qu'il veut me faire encore passer une note.

Le petit Cornette (*^^ m'a fait voir un extrait copié à la main d'une méthode où sont d'excellentes tables d'accords qui me serviraient beaucoup; je lui ai demandé s'il ne voudrait pas me faire un extrait semblable à celui-là, qui est destiné à une autre écolière; le prix de 9** m'en a fait passer l'envie, parce que j'imagine qu'à pareille somme j'aurais l'ouvrage imprimé. C'est la méthode d'Andrieux^ pour le clavecin et la composition; j'en prendrai le titre au juste et je te l'enverrai : il serait possible de la rencontrer d'hasard (str). J'ignore si elle est raisonnéc comme Bemetzriedert*), mais les tables m'en plaisent beaucoup et doivent donner une grande facilité.

J'ai expédié hier toutes tes missives, grandes et petites; une heure après, M°**^ Coquerel avait envoyé un couvreur, et les ouvriers travaillent aujourd'hui; ta formule est magique. Je viens de recevoir une lettre de M. Dupcrrou, contenant l'extrait chétif de l'Almanach d'Abbeville et la notice de deux dettes à payer, l'une de 107** à un marchand de soie, l'autre de 36^ à son ancienne auberge. J'y ferai satisfaire demain; je tirerai des reçus; je demanderai une rescription pour le reste et je lui écrirai ensuite.

Mille choses tendres au frère et aux amis. Mes honnêtetés à l'excellente dame Bussière.

Le jeune Martin va toujours comme de coutume, doucement, mais de suite et bien : j'ai fait finir ces petites misères qui tenaient à la soierie, et il continue la copie de la filature. Demain je me mettrai à vérifier la traduction de l'anglais, c'est un travail de convalescente. Je

^'^ De Clarel do la Tonrelto. Voir lettre (lu 16 janvier 1782.

^'^ Cornette. — Lire probablement rr Cornet». (Voir letli*e du 20 janvier 1 783.)

^^^ Andrieux , inconnu.

^*^ Benietzricder, le maître de musique de la fille de Diderot. — Leçons de clavecin el des ])rincipes d'harmonie, in^i", 1771; — - Nouvelles leçons de clavecin, 1783 {Bioffr. Habhe).

'.kl^j

n'ai pas encore vu il signor mvaliere sefvente; il est toujours occupé à ne rien faire ou à politiquer; j'ai envoyé hier un meniento qui a fait revenir l'Almanach.

Je t'écris sur ta petite table, mais je promets bien de ne plus me servir du papier que j'y trouve; il me brouille la vue tant il boit; je souhaite que la tienne en soit moins fatiguée. Et M^® de la Belouze? Et la cara cugùia^^^l poverina! Tu ne peux encore voir ces gens-là de sitôt. Je me souviens que j'aurais pu écrire à M'^"^ de la Belouze. . ., mais il est peut-être un peu tard.

[À ROLAND, À PARIS'''

Vendredi, 17 [janvier 1788, — d*Amieiis].

MM. de Bray et Flesselles étant hier ensemble avec moi, je leur dis que j'avais des détails de l'affaire qu'ils connaissaient, concernant D. de La Croix W. Ils me demandèrent avec empressement où elle en était : je leur lus ce qui nous en avait été écrit, remarquant que ces drôles de Montdidier triomphaient, malgré les plaintes de l'évêque d'Amiens W qui pourrait les empêcher de rire en les réitérant. Le bon M. de B[ray], trop occupé, affairé de ce qui l'intéresse pour s'échauffer beaucoup en faveur des autres, se répandit en complaintes et finit par me lire des catalogues de Buchoz'^^. Flesselles, qui s'en allait à la

^•î HP Desportes.

(*)Ms. 6Q38,fol.Q36.

-'^ Dom de La Croix. — On verra par cette lettre et les suivantes que c était un religieux bénëdictin , moine dans ce couvent de Montdidier dont nous avons ddjà parie (lettre du 16 janvier 178a), en lutte avec les chefs de l'ordre. Il semble que les deux frères de Roland , le prieur de Crespy et le curé de Ijonupont . étaient de son parti. — Voir lettres des 27 et 28 janvier 1788, 12 mai et 22 mai 1784 (sur sa mort su-

bite). — Cf. , sur ces profondes divisions intestines de Tordre des Bénédictins, les Mémoires secrets du 17 juillet 1788 an 1 1 mars 1 786 , passim.

^^^ Louis-Charles de Machault, fils du ministre de Louis XV, évéque d'Amiens de 1774 à 1790. — Voir sur ce prélat aussi charitable que fanatique la Biogr. Rabbe et les Mém. secrets, 19 et 27 avril, 8 et

^^^ Pierre-Joseph Buc'hoz (1731-1807), naturaliste.

comédie, revint après la première pièce me dire qu'il irait voir demain le secrétaire de Tévêque, si je voulais lui donner l'extrait de cette lettre. J'acceptai, sans lui parler des idées que nous avions eues, ni de ce qui nous avait arrêtés et sur quoi j'avais coulé en lui faisant lecture; de manière qu'il imagine la lettre arrivée depuis ton départ et trouve tout naturel que je ne livre pas en original une pièce qui peut renfermer beaucoup de choses particulières : moyennant quoi, il est tout chaud et tout propre à donner à la copie l'authenticité qu'elle doit avoir près de M. Homelane^^) par le témoignage d'un honnête homme. Je lui ai donc fait, hier au soir, un extrait fidèle mais bien choisi, accompagné d'une lettre d'envoi bien tournée, qui peut n'être pas sans effet; mais le tout sans signature et sans citation qui puisse désigner l'auteur de la lettre ni de la copie : non que M. Homelane ne doive bien savoir l'un et l'autre, mais parce qu'il ne faut pas qu'un papier qui lui restera le porte.

Il est onze heures, j'ai attendu jusqu'à présent, espérant que Fiesselles viendrait en sortant de l'Evêché, comme il me l'avait promis. M. Cucu sort d'ici, je l'ai reçu dans ma chambre à côté de mon lit où je suis encore. Cette terre foliée de tartre, que j'ai prise dans une tasse de thé, m'a causé le plus grand malaise durant une heure; la bouche remplie de salive, le cœur soulevé, toujours comme si j'allais vomir ou me trouver mal. A force de linges chauds sur la poitrine, la drogue a coulé; je me porte bien, à un peu de faiblesse près, causée par des lavements journaliers , et je vais me lever.

Je me rappelle que tu n'as pas mis M. Senart sur ta liste; tu devrais bien l'aller voir.

M. deB[ray] m'envoie une note que, dans un autre moment, j'aurais copiée sur un même papier; mais l'heure s'avance et j'ai beaucoup de commissions à faire faire. Je vais encore aAoir recours à M. d'Antic.

Je t'embrasse cœ^de et animo,

^*^ I^ secr(»taire de l'c^vc^que.

[À ROLAND, k paris'"'.]

Vendredi au soir, aâ janvier [1788, — d^Amiens].

Je ne rae plains pas, mon ami, je suis touchée et pénétrée de tes motifs; j'ai osé douter d'après ce que je me sentais, j'ai voulu. . ., mais enfin tu t'es affligé, inquiété de tout cela, c'est ce que j'en regrette. D'après ta lettre, j'ai aussi écrit à M. d'Hervillez pour le prier de me faire l'amitié de venir, lui disant que j'apprenais qu'il en recevait une de toi, et que je croyais qu'il verrait dans ton procédé celui d'un homme aimant, absent et inquiet, agissant et se montrant avec toute l'énergie et la franchise de son caractère ; dans le mien , celui d'une femme timide, balancée par de fortes considérations et mettant de ce nombre les égards qui lui étaient dus, etc. Je l'attends : j'avalerai la confusion d'un mensonge avec toute la simplicité qui m'a fait souffrir en le commettant, et, si l'expiation est méritoire auprès de quelqu'un, ce ne sera pas un mal inutile. Tu auras vu, par mes lettres suivantes, que cette précaution de ta part se trouve superflue, que tout s'arrangeait sans elle; mais il ne dépend pas de moi de saisir d'abord le meilleur parti à prendre; et, comme j'écris toujours sur le moment, que tu me juges de môme, il s'ensuit de petites méprises qu'il faut bien confondre dans la masse totale des choses meilleures qu'elles.

J'ai pris, pour la seconde fois aujourd'hui, la dose de sel prescrite dans la décoction indiquée; j'en ai été menée un peu moins rudement qu'avant-hier; je n'en suis qu'altérée et un peu fatiguée. Peut-être le serais-je moins encore si je ne souffrais pas du tourment que je te vois. Mais c'est une chose impossible, il me semblerait plus faisable que la réflexion te tranquillisât; et, par contre-coup, cela servirait à ma santé bien autant que tous les trésors de la pharmacie. Mon ami, je

t'^Ms. 6q38, fol 997-928.

n'ai qu'une chose à te répéter, ce que j'ai de faiblesse et d'un peu de malaise n'est qu'une suite des drogues, un effet de celles que je prends encore; il n'y a là ni fièvre, ni quoi que ce soit d'inquiétant; le lait prend son cours, je n'en ai plus dans les mamelles; si, malgré l'état des choses, tu reviens sans aller te reposer ta huitaine à Crespy, tu me causes la plus sensible mortification que je puisse éprouver; tu réveilles toutes mes agitations sur ta santé, sur l'effet de tes fatigues non interrompues, etc., en un mot, tu me fais du mal. Arrange-toi aussi d'après cela.

Je viens d'envoyer tes bottes à la diligence, à l'adresse de M. Lanthenas; je les ai garnies de paille à l'endroit des éperons pour éviter que ceux-ci soient cassés. Si ce ménagement est encore inutile, du moins est-ce tout ce qu'il en peut être de pis. Il y a, dans une des bottes, un petit fouet que j'y ai attaché. M. de Bray m'avait offert l'occasion de son sellier, mais il n'arriverait que mardi : j'ai craint que l'attente te parût trop longue. Cet homme reviendra de Paris le jeudi suivant, tu pourrais lui remettre la veille quelque paquet, si tu le jugeais convenable.

Ma fille crie et foire aujourd'hui; elle souffre des gencives, elle ne veut pas me quitter : nous ne sommes pas gaies. Envoie-nous la paix, mon ami, elle est tout entière dans tes mains; rétablis le calme dans ton esprit, nourris-toi de ce qui peut te faire content, nous en serons tous mieux. Je sens qu'une lettre consolante de toi fera à ma santé tout le bien qui lui manque. Cet estomac, ces autres misères qui y tiennent seront dans le meilleur état dès que j'aurai fini ces purgations et que ton bien-être me rendra Téquihbre moral que je sens altéré. Je t'embrasse avec un attendrissement inexprimable.

7 heures du soir.

Samedi.

Je reçois la lettre et, puisque tu m'embrasses, je me console un peu; mais je ne sais ce que tu veux dire de cachoterie à ton égard, je te dis tout ce que je peux et tu m'attristes : voilà tout ce que je sais. Je ne me porterais pas mal si l'espèce d'anxiété où [me] met l'histoire

que tu me fais avec M. d'Hervillez ne me donnait du malaise. Je ne l'ai toujours point vu , j'attends son arrivée.

M. Descroisilles(^), de Rouen, arrive et m'interrompt; c'est la cause qui me fait finir en te disant pour lui mille choses, et te priant de me suppléer auprès de M. d'Antic. Adieu, embrasse-moi encore; il faudra le faire plus d'une fois : j'ai le cœur très gros. '

[À ROLAND, À PARIS ''^

Lundi, 97 janvier 1783, — [d^Amiens].

Vivat! je me porte mieux, car tous mes goûts renaissent avec la vivacité qu'ils ont aux beaux jours. J'ai passé la journée d'hier à lire de la poésie et faire de la musique; les débris de Sophocle, d'Anacréon, de Saphoet des autres enchanteurs m'ont causé une douce ivresse; je me suis embarquée dans les brillantes chimères de la mythologie, et j'ai été ravie comme au premier voyage. Je commence à croire qu'il fait bon être quelquefois malade; ces moments de langueur qu'on regarde comme perdus sont ceux d'une régénération, d'un sommeil réparateur : on se réveille avec une nouvelle vie. Mon dîner ne m'a point fait mal, j'ai dormi profondément, j'ai commencé la journée par un petit air d'épinette, après avoir bien joué et caressé ma petite fille qui rôde sans cesse autour de moi, tire mes habits, appelle maman et demande un baiser que je suis encore plus pressée de lui donner. Je fais ranger au cabinet, et demain je m'y établis pour reprendre ma vie ordinaire; c'est un parti qu'il faut prendre; je ne saurais faire le plus léger travail avec ce lutin d'enfant qui ne saurait souffrir une table entre moi et lui; toutes mes lettres sont écrites sur mes genoux, près desquels est une chaise où il se tient et d'où il caresse mes mains et chiffonne mon papier.

^*^ Sur Descroizilles, diimiste rouenoais, voir Appendice D. — ^*^ Ms. 6q38, fol. aagq3o.

Voiià, mon cher uiaitre, le rompte que j'ai à vous rendx'e aujourdliiii et tout ce que ma santé peut fournir à mon journal. Je me garderai bien de te dire : ffSi tu n'y crois pas, vieus-y voir!?), et tu sens ma raison qui n'est point du tout celle que tu pourrais méchamment supposer.

Je viens d*étre interronqiue par l'abbé Reynard; nous avons beaucoup causé en peu de temps; il m'a ronh'* ce que tu sais, mais ce qui m'a paru plaisant, ce sont ses éloges afi'ectés d'un ouvrage Iraduil de l'allemand sur les merveilles de la nature et de ia Providence, ouvrage qu'il a trouvé h Paris, dont il est enchanté et qu'il a fini par me proposer de lire. Il ne faut pas que le titre t'en donne une idée scientifique : ce sont des méditalions pour chaque jour de Tannée, Bref^ cela peut être bien fait et remarquable dans son genre, mais j'imagine que le bon abbé est pressé de me le procurer, comme Dom Blondio'^^ était pressé diî le faire lire la brocliure crmfre Voltaire; et ce zèle actif, manifesté à nne première visite depuis un long temps que je ne favais vu, me paraît fort singuHer.

M* de Bray m'a dit hier que le départ de son sellier était retardé de deux jours, d'après quoi je présume qu'il ne faut pas l'employer pour rien faire venir ici.

J'ai \u Flesselles et lu tes lettres, fermé moi-même celle à M, Homelane qu'il allait voir hier en me rpiittant. Tu as fait tout cela très bien; tes représenladons à Févêque sont dignes, forlcs et pressantes; j'ai gardé cette copie ^ elle est dans mon goût.

Ce pauvre D. de La Cx. [Croix]! J'imagine que tu attendais ia requête qui sollicite sa détention pour avoir cela à citer, et c'est en efl'et très bon.

Je ne t'en dirai pas davantage aujourd'hui, malgré ma bonne pnvii* de causer; mes filles ont à travailler, je veux dépêcher la sortie de l'une d'elles [*our hilter d'autant son retour. Par cette raison, je n'écris pas un seul- petit mot à M. d'Anlic à qui je mets tout crûment une

**^ Dom Bbndiû. — Nous nesûvoris rien Je lui.

enveloppe; c'est à toi de lui exposer ma raison et de lui dire de jolies choses pour mon compte. El fedele Achate? Amicizia, salute, letiziaa voi tutti tre; addio, caro; amico carissimo, ti bacio per tutto, di cuore ardente e devotissirao.

Non dimenticarmi presso del fratello di Crespy, délie care monache; sopre tutto dimori là i otto giorni abmeno. Addio ancora, sono al tuo lato, fra voi tre, spesso, spesso, quasi sempre'*). . .

Je reçois les copies et ce qui les accompagne. Je suis contente aujourd'hui; mais, par la raison que tu dis, j'ai peur que tu ne t'agites. Mettons une fois de l'harmonie, je veux dire un accord parfait, car les dissonances sont bien aussi de l'harmonie et, qui plus est, y font merveille : mais il faut promptement les sauver par une consonance. Au reste, il faut n'être pas à trente lieues pour que celle-ci se fasse entendre, et l'éloignement sera toujours la plus grande dissonance entre nous.

Je t'embrasse tendrement, embrasse nos amis, et reste avec eux encore quelques jours; c'est un singuher souhait de ma part, car M. d'Antic a bien raison; c'est ma réponse à sa dernière phrase que je recueille affectueusement comme toutes les autres.

[À ROLAND, À PARLS^'l]

Mardi soir [98 janvier 1788, — d* Amiens].

Tu m'as envoyé une charmante causerie, mon bon ami; je la lis et relis de nouveau, c'est ma plus douce compagnie. Mes nouvelles subséquentes n'auront pas altéré, je l'espère, la tranquillité dans laquelle je te vois rétabli et qui me charme plus que je ne saurais dire. Je suis

^*^ Roland devait, au retour, s arrêter ^*^ Ms. 6388, fol. a8i. — La date du

pi usieure jours à Crespy, et Madame Ro- 28 janvier 1788, qui est un mardi, se

land croyait (jue le cure de Longpont déduit nécessairement du rapprochement

devait s'y trouver aussi. de cette lettre avec la précédente.

1res aise que lu aies pioloriji*'* ton séjour; je regarde cela fomme anliinl de gagné sur le cabinet, qui in eflVaye pour toi comme il eftraye noire fn>re dotrl j'ai lu la lettre avec* atlendrissement; mais lu te rappelleras tes promesses : tu ne travailleias pas raprès-midi, ni le soir; nous expédierons de Touvrage le malin, et le reste du jour s'éroulnra dourenient en occupations de délassements. M. de Vin, à rpii j'avais écrit un Lillel au reçu de ta lettre, est venu me ré|TOiidre f|ue son dégoût avait été Tetlet d'un mouvemenl dlmim^ur (*ontrc une riiponnerie dont, au bout du compte, il ne devait pas se punir; qull garderait son édition, ne pouvant avoir présentement celle de 1800. II uni denumdé Tavernier'*); je ne sais si tu Tas, je lui ai indiqué à peu près le coin des voyages : il a cbcrclié pendant que je prenais ma leçon d'épinelle, et il a emporté Paul Lucas t'^' qu'il s est trouvé sous la main. Il voulait me détenmiicr à aller ce soir avec M"'- d'Eu, eu loge grillée, voir un (TrammotU'-' de Paris qui est ici pour quelqiu^s jours.

J'ai tnmvé plijs doux de l'écrire avec mes pieds devant le feu, et j*y suis plus conleute «pie je ne saurais être nulle part, si ce n'est à les eAlés.

Je t'envoie toules tes copies, ci-jointe celle de la lettre à Tévêque; j'écris à M, Flesselles pour savoir quelque chose de ce qui a résulté, et je l'en ferai part si je l'apprends assez tôt. Tu n'en sais tlonc rien d'ailleurs? J'entends de rall'aire et de la requête. En vérité, je crois ipie ces horreurs qui nous révrdieni l'ont jieu d'impression dans les cloîtres, parce qu'on y est accoutumé à toutes les petites intrigues qui j conduisent insensiblement, et, par cette raison, ceux des coidVères

t*' J*-B.TavenHer(i6o5-i686), %a^e»

in Turquie , en Perse et aiw /« Je.î.

*'j Paul Lucas (16*3^-1737), Vtt^age au Lemnl ; Voijage dam la (jHûû, elc, ; Voyage îhiis h Tuniuie,

^^^ L'aclpur J.-B*-JacL|UPH Nourry, dit

Grammont de ftoscliif, dout il va encore ^tre

question plus loin, — Voir Ips Mém. se-

^cretx^ 0 février 1781, *ia Janvier, 7 nt

a^i février, au ol ^ 5 juillet 178a, sur les tMfuélf^ iju il avait eus avec la Coiin^die- Frauraise, H dans li^5*juéls tl avait été souleuu par la prutecUun de la Reine. Il devint, pendant la Révolution, chef de TÉtal- Miijor ijéieral th' Farmée révoluliminaiie et lut jinillolini^, le i3 avril 179^, dans la mùnw Iburnée que Cliaumelle» Goliel, etc. — Voir son article tlan.s la Biogr. Hdhhe,

de D. de La Cx [Croix] qui lui rendent le mieux justice sont probablement médiocrement touchés de son sort. On perd la faculté de s'identifier avec ses semblables en vivant trop avec eux dans le choc continuel des petites passions.

Je ne sais comment il a pu m'échapper de te prier de témoigner particulièrement à M. Hoffmann le vif intérêt et l'estime singulière qu'il m'inspire; mais tu en sais tout ce qu'il faut pour suppléer à mon silence. Je désire bien qu'il trouve en lui-même toutes les ressources que je lui suppose, et je suis en peine d'apprendre ce que tu en as vu. Mais, à ton retour, ce sera l'une des choses avec mille autres dont nous aurons à causer.

Tu as donc trouvé M. Godinot'^)? Il faut ton activité pour déterrer les gens dans le tourbillon de Paris; il aura vu peut-être aussi M^*^ de la Blz [Belouze], près de laquelle je ne suis pas en peine du témoignage que tu as pu rendre. Tu traites Panck [Panckoucke] haut la main et comme il doit être conduit par un homme d'honneur qui ne lui ressemble pas; tout le monde crie à la friponnerie; il s'en moquera et ne fera pas moins sa fortune aux dépens de tous ceux qui crient. L'affaire des de Lahaye^^^ va se plaider à l'édification du public; le maire se tourne gauchement sans se tirer; il a demandé caution; M. Fiesselles s'est porté pour tel, tout simplement : cela fera bruit. Il y a dans ce pays des filles qui en feraient par leurs folies amoureuses, si elles étaient d'un autre étage; mais pour moi qui ne regarde pas au cadre, je les plains grandement.

M"* de Chg [Chuignes], toujours brillante et parée, se nourrit toujours, ainsi que sa mère, de superbes projets; la paix lui ramène un lieutenant qu'on dit être sur les rangs avec bien d'autres : c'est l'embarras du choix, mais cet embarras pourrait la conduire à zéro, ou à un lot plus mince, car tous les prétendants ont les oreilles remplies

^*^ Voir sur Godinol, inspecteur des ma- protecteur, l'Appendice G. Il était alors à )a

nuCactures h Rouen de 1781 à 17791 pa- retraite.

rent de Roland (il avait ëpousë une de ses ^*^ Nous ne savons de quelle alTaire il

cousines du Beaujolais) et son premier s agit.

de six cent inille livres, toujours sonnantes dans les paroles. Le reste se mène comme de coutume, M"**" de B[ray] toujours rechignant, M. de Vin disant d'elle comme de sa souscription, et en faisant de

même. M"**" d'Eu est harassée de repas, etc , ennuyée de tout, à

commencer de sa personne, comme aussi elle a coutume. Elle est venue hier en longue visite matinale, sempre collo cicisbeo. J'ai fait part à M. d'E[u] de l'expédition de ï ou\ rage Sonnerat^^^ et du reste; il me charge toujours et tous les jours d'amitiés sans nombre à ton intention et aussi pour les amis , avec prédilection pour M. d'Anlic dont il me parie souvent. Eh! comment feras-tu donc pour reconnaître les honnêtetés, ordonnances, etc., du docteur (^^? Je t'embrasse. Toto corde.

[À ROLAND, À PARIS f'I]

Jeudi, 3o [janvier 1788, — d'Amiens].

Aux tentations répétées il est diflBcile de tenir; M. d'Eu m'a poussée hier, et je vais ce soir avec sa femme voir Mahomet joué par l'acteur de Paris ^*^ qui nous quitte incessamment. J'ai réfléchi qu'il n'était pas trop édifiant pour mon monde de voir ma première sortie, depuis trois semaines et plus, pour aller à la comédie; mais ce n'est pas en dévote que j'ai coutume de les édifier, et, quant à ceux à qui je dois visite, je ne suis pas censée sortie, je vais incognito.

Je ne sais encore ce qu'a fait l'évêque, mais je sais qu'il veut venir à la maison; c'est ainsi qu'il s'en est exprimé hier, chez M. d'Eu où il

^*^ On voit par les lettres de Rolaad (lettre du q2 novembre 1781, ms. 62^0, fol. ii3) qu'il était en relations avec le voyageur Pierre Sonnerai (1765-1814), neveu du célèbre voyageur Poivre, né à Lyon comme lui, et par conséquent compalriote de Roland. Le Voyage aux Indes orientalcfi et à la Chine , de Sonnerai, avait

paru en 1782, 3 voi. in-8\ Roland le cite dans son Dictionnaire des manufactures, 1, 128*, pour le contredire (railleurs. Cf. Correspondance littéi^aire, février 1788.

^'^ De Rose d'Antic, le père, qui était médecin du Roi par quartier.

f' Ms. 6288, fol 237-238.

^*^ Grammont.

rendait visite, en s'informant de ton retour, et témoignant beaucoup de désir de te parler et d'une affaire que tu lui avais recommandée

et de la gravure de Rome, etc Le temps apprendra le reste. Il

me semble, en revoyant ta lettre, que j'ai bien mal calculé l'arrivée de ma précédente au moment de votre réunion, et que mon épisode tombe tout à plat; mais, comme la bonne amitié n'est jamais hors de propos, c'est une méprise sans conséquence.

J'attends des nouvelles aujourd'hui; M. d'Hervillez est venu voir hier s'il n'y en avait point qui le regardassent indirectement; au reste, il juge que l'air et l'exercice sont actuellement les meilleures choses que je puisse prendre. Au milieu de tout cela, je ne fais rien; j'ai seulement beaucoup avancé la revision de la traduction d'anglais; il y a une assez longue omission dont je ne sens pas la raison : il faudra bien la réparer, et ce n'est pas pour moi une petite affaire à cause de quelques mots ou noms de choses que je ne trouve pas dans le dictionnaire; ceux que je ne pourrai deviner, je les enverrai à M. Lanthenas qui est un habile; et, en attendant, il me fera le plaisir de m'expliquer une expression, fort mal rendue par le traducteur, à ce qu'il me semble, mais que je n'entends pas bien non plus. Voici la phrase : crThe chief shcpherd's first case is to see that each tribe is conducted to the sanie district it fed in the yearbefore, and where the sheep wereyeanedW.-n J'entends tout, et c'est bien aisé, excepté itfed; cela se prend-il pour le même chemin, ou autrement, je ne sais; ce ne serait pas non plus pour la nourriture, ce mot s'écrit avec un e de plus. Ce passage, par conséquent, donnerait lieu à une erreur qui pourrait être grave, si le traducteur s'était trompé. A vous autres, docteurs, je laisse l'examen.

Je n'entends plus parler du brave Gosse; n'en apprendrais-tu rien?

^*^ Madame Roland revoyait, pour Tar- voie en effet an Traité du bétail de John

licle Moutons dn Dictionnaire des manu- MiUs (Londres, 1776), en regrettant rrde

factures, la Iraduction d'un traité anglais n'avoir pas eu le temps de le traduire en

sur rëducation des troupeaux. Roland, eii\\er*>, ci au Guide des berffcrs {The She--

dans son Dictionnaire (I, i37*-i/i8*), reu- pherd's sure Guide) d'Ellis.

Ta lettre arrive, et je juge par sa date qu elle a soiiiFert du retard. Je ferai ce que tu juges convenable pour la caisse, le Fougeroux et le reste. Sois tranquille î\ cet égard; je crois que lu peux l'être aussi sur ma santé, sans convenir de ce que tu dis si lestement que tu te mêlais de ce dont tu ne devais pas te mêler. Repose-toi à Crespy ; embrasse mon frère, et fais-le bien aise, en le dédommageant de tant d'attente vaine; je t'embrasse loi-même de tout mon cœur.

Je reçois avec sensil)ilité le mot d'amitié du fidèle Achate; il y avait longtemps que je n'avais vu de son écriture; je lui répondrais si j'avais plus de liberté en ce moment. Ma petite souffre des dents, crie après moi, ne se tait que dans mes bras et me préoccupe depuis une heure; elle s'était levée très {jaie; ses cris ont commencé comme j'écrivais et m'ont fait interrompre ma lettre; je la tiens actuellement et je griffonne d'une main gênée.

Addio, pace e Ictizia; sainte, etc. . ., sia con voi fin' al eternita.

J'imagine que tu recevras cette lettre avant de partir; je me trompe peut-être. Je suis brouillée avec les jours, on m'apprend qu'il n'est que jeudi; j'ai donc daté faussement ^^^ et je ne sais ce que je dis dans plusieurs endroits de cette lettre. Tu t'en accommoderas telle qu'elle soit, et j'en serai contente si tu la reçois comme un nouveau témoignage del amor mio. Ti bacio per tutto.

[À ROLAND, À PARIS (-1

Jeudi au soir, [3o janvier 178.3, — (rAiniens].

J'arrive de la comédie où, suivant mon usag(», j'ai pleuré comme une petite fille qui est au spectacle pour la première fois de sa vie. C'est quelque chose que de n'avoir pas fait pis; car la lectiuT de Malioniet

^^'' Madame Uoland avait écrit d'abord , ^■' Ms. C938, fol. 932-a33. — La lotli^e ail haut de sa lettre : ff Vendredi, 3t jan- n'est pas dalëe, mais la date du 3o janvier 1783'). Ces mots sont biffés et il y a vier 1783, qui est un jeudi, ressort des au-dessous : ^Jeiidi 3o n, ti-ois letti-es précédentes.

ra'a jadis donné ia fièvre. Je suis sortie à quatre heures pour aller jusque chez M""® d'Eu, que j'étais bien aise de prévenir, quoiqu'elle dût venir me prendre; la première impression de l'air m'a rendu les genoux tremblants et la voix faible, mais, en sortant de chez elle, je n'ai plus éprouvé cet effet que d'une manière presque insensible, et j'ai jugé que je pouvais suivre notre projet sans inconvénient; nous avons été accompagnées de MM. Suart'^^ et de Vin. L'acteur, qui n'est sûrement à Paris qu'une mince doublure, est si bon ici par comparaison, que les autres semblent des machines à ressorts, encore fort mal montées. Avec un assez vilain masque et une voix médiocre, il a une déclamation assez bonne, de l'usage du théâtre, de l'intelligence, de la justesse et de la vérité dans son jeu. Je suis bien aise d'avoir été l'entendre. On a si peu de goût, d'idée, de jugement, de sens commun dans ce pays qu'on lui préfère un homme doué, il est vrai, d'une voix sonore et d'une figure plus intéressante, mais braillard, outré, se fâchant dans tous les rôles, faisant du bruit qu'il donne pour de l'âme; tel enfin que, jouant aujourd'hui Zopire^ il disait à ses enfants ces choses si touchantes que le poète lui prête du ton dont on ferait des menaces. Et nos benêts d'applaudir à ses cris. Il m'a si fort impatientée, que moi, qui suis tout bonnement où je me trouve, j'ai laissé échapper plusieurs fois très haut : (rAhl que c'est mauvais N J'ai applaudi l'autre quand il m'a paru bien faire, et notre loge a deux ou trois fois déterminé les applaudissements. Je me suis tenue bien voilée; néanmoins je sortirai demain pour faire les visites les plus pressées, les grands parents. M"*'' de B[ray] qui était aujourd'hui dans tout son éclat et qui m'a bien lorgnée sans pouvoir découvrir ma figure; nous étions au second étage, mais de son premier elle était du côté opposé au nôtre. Son fils est dans ce moment l'objet des calembours. Il avait envie d'aller chez une dame de M.<^) qui devait donner un bal, et il faut noter que M°*® de Chg. [Ghuignes] est très liée dans cette mai-

^^^ M. Suait, entreposeur des tabacs à ^'^ M"' de M. — Peut-étie M"" de Mailly.

Amiens, Alm. de Picardie, 1788, p. 66. — Voir lettre du 3 0 décembre 1781.

son; mais ne \ouliiul pas y <^li'e présente par sa tante, à cause des petites Lètises de famille, il s'y est lait iiilrodnire par L'Ai>ostoie. Tu juges des allusions que relie gaîicherie fait imaginer. En vérité, r*est de bien mauvais goût I M*"' d'Eu voudrait que je terminasse mes visites demain par le spectacle et un souper chez elle; cela nest rien moins qu arrêté an premier égard, et. <juant au second, je reviendrai très sûrement manger an logis mes pommes cuites on mes confitures; il n*y a que cela qui me laisse dormir.

J'ai eu tant de plaisir à revoir ce soir ma petite fdle après quatre fleures d absence, j^étais si pressée de la caresser que je n'ai fait qu'un saut jusqu'à ma chambre eu rentrant, et que je m'y suis tenue assez longtemps sur le plancher pour Fembrasser tout à mon aise. Pour toi, fripon, il faut que je lève la tète. M. de V[iii] est venu me lire à ma toilette, ce matin, un noël terrible, fai( de bonne niaiu, un peu. • . je ne sais comment dire, et qu'il m'a promis de copier pour toi. Ce n'est ni le ton austère de JnvéuaL ni le cynique de Piron, mais celui d'un courtisan malin, qui connaît et peint bien, et nomme tout par

m nom

^On fait ici M. de Verg. [Vergennes] premier ministre ^^l Moi, qui ne me nn'^le pas des grandes afiaires, j'ai donné au jeune bomme à copier les morceaux essentiels de lart du fdier (sic); comme il vient de linir les moutons de M. Delporte et que je n'ai pas d'autre besogne à lui fournir, jai préféré loccuper ainsi à faire un extrait que j'entreprendrai dans un autre moment. Je continue ma revision; je l'aurai achevée demain, à l'exception des morceaux à traduire.

Bonsoii% cIkt ami. je te quitte à ce moment jiour des com}>les de ménage. M"" de Gomiecourt'*^' m'écrit et te dit mille choses. Adieu, je

**^ VoirM^wf. xrcreiSf i5, ao et *2'i décembre 1781. *i6 février ri 19 inril i^H^?. mr \f% noth nhomintjhlrs ^m cmumi^ui nlors coulre la tleiDt*.

^'^ Depuis la moii de Ma u repas (ai novembre lyfc^i )* il u'v avail pas au Je pre-

LETTAKS DS lÂDlHK ftOL.i^D. — t.

mier iiiiiiisUv; mais Vcï'gciines allait se ïmi^ nommer -rbff du *iOnseil rnyal des iinnnrpsn {Mnn, smrt'if -*■> fnrier i-yH^) ri devenir |Kir là mie sorle de pi^niri* ministre.

^^^ Sophie <laiitie(.

t'embrasse à tort et à travers. M. Duperron ne m'a seulement pas accasé la réception du mandat que je lui avais envoyé : je lui ai fait hier sa petite leçon, en six lignes, qu'il recevra par la poste.

À ROLAND [À PARIS*"

Vendredi, [3i janvier 1783, — d^Amiens].

Je reçois ce matin vendredi, mon cher ami, un paquet de Villefrauclie contenant une lettre de M. Dessertines, et, ce qui est bien meilleur, une de notre cher frère, si tendre et si affectueuse, que j'en suis pénétrée plus que je ne saurais dire; mais je ne te l'envoie pas, tu la trouveras ici. Je ne sais à quelle heure lu partiras demain, mais j'imagine que tu recevras le courrier auparavant, et, dans tous les cas, je ne suis pas en peine de ce que deviendra ma lettre. J'envoie au fidèle Achate un petit mot italien; je te charge de tout pour M. d'Antic, et ce n'est pas peu dire; je ne lui écris pas, je le crois assez occupé

<^> Ms. 6288, fol. 389. — n y a <r vendredi n dans le corps de la lelli-e , et Ton y voit diantre pari (jumelle fait suite immëdiatement aux prëcëdentes. — En haut, à gauche : ^M. de Lap.»

Suit un post-scriplum de Bosc à Roland. Nous croyons utile de donner presque toujours ces post-scriplum, qui concourent à la physionomie de la con-espondance. Celuici montre comment elle se pratiquait : en faisant passer ses lettres à son mari par Bosc ( pour épargner les ports) , Madame Roland les lui envoyait tout ouvertes, tant était grande Tintimité, et il y ajoutait à

l'occasion une ligne ou deux pour son ami :

Le 1" février, soir.

Et moi aussi, je veux, après, vous dire seulement qu'en vous quittant je suis allé au bureau et que j'y ai trouvé les lias de Germain ^*^ qui ne les avait envoyés le 3 1 qu'à une heure, après mon départ. Que faut-il en faire?

Je vous ai quitté gaiement, mais je n'ai pas été plus lot rendu à moi-même que votre départ m'a occupé l'esprit et que j'y pense encore désagréablement.

<*' M. Germain, boiintHier à Paris, rue du Faiibourg^Saiiit-Jaci|iies (l/m. de Paris de 1785, p. 18), était un des industriels ({ui avaient mis le plus de complaisance à fournir des renseignements à Roland pour son œuvre. — Voir Dkl. des manufaetures^ I, 4a : «Dès 1776, M. Germain découvrit le moyen d*eiéeuter le Tricot doublé.n — Ibid., p. 67; — Ibid., t. II, Supplément, p. 60-61.

d'ailleurs, mais je l'aime toujours bien, et tu [le] lui diras. Adieu, mon bon ami, je tressaille en songeant que tu te rapproches de moi; mais repose-toi bien à Crespy.

Je viens de voir M. d'Hervillez qui pense qu'il me faudra encore une petite purgation, mais qui me dit de suivre, en attendant, une ordonnance plus pressée : de l'air, de l'exercice, d\i far niente. Je t'embrasse affettuosissimamente.

À MONSIEUR, MONSIEUR D'ANTIC,

SECRÉTAIRE DE L'INTENDAISCE DES POSTES, \ PARIS '^l

Samedi, i" février 1783, — [cTAmiens].

On dit que vous connaissez le diable! et que vous le feriez pour vos amis; d'après cela, je ne craindrai pas de vous demander un service; non qu'il faille être enfant de Belzébulli pour le rendre, ains au contraire : il faut seulement habiter son empire et daigner s'occuper des afl'aires d'autrui. Or vous êtes à Paris, et vous savez aimer autre chose que vos plaisirs, ce qui n'est pas un si petit prodige; partant, je vous charge d'une commission qui n'est pas non plus pour moi, mais pour une femme que j'aime aussi. Il s'agit de savoir s'il existe un marquis de Genlis^^); nous ne sommes pas tellement provinciales que nous ignorions le comte, et bien moins la comtesse-gouverneur W qui

^^^ Ms. 6989, fol. 338-289. H avait ëpousë, en 1766» M"* de Vilnieur

^*^ Sur le marquis do Geulis , frère aîné du {ihid. , p. 1 90). comte dont il va <?li*e parle, voir les Mémoires ^^^ F(^ieilé du Cresl , comtesse de Genlis

de Madatne de Genlis, l. I, p. 186 et suiv. (17^46-1880), bien connue, f^ duc d'Or-

(ëd.dei8â5). léans lavait nommée, en 1783, «rgouver-

Le marquis, possesseur de la terre de neur» de ses enfant^ (Mem. .çecre/«, i5jan-

Genlis, valant 76,000 livres de revenu, vier). On sait que sou mari, le comte de

et à laquelle en outre ëtail substilude celle Genlis, devenu plus tard marquis de Sil-

deSillery, d'un revenu de 19. 5, 000 livres, lery, puis (Mputë à la Constituante et à

était inlenlitb caus<î de ses dettes et de ses la Convention, périt avec les Girondins le

folies, et réduit à i5,ooo livres de pension. 81 octobre 1798.

fait des livres et autre chose, contre et pour qui l'on fait des épigrammes et des chansons; mais nous en sommes pour le marquis. Quel est-ii donc ce personnage, qui est mari comme l'autre? Sa fortune estelle belle, ou du moins sûre, et peut-on regarder comme bien placé de l'argent qui serait entre ses mains et dont, avec sa femme, il constituerait une rente? Si le marquis était imaginaire, les informations retomberaient sur le comte; c'est bien cette crainte qui nous agite, car nous doutons qu'une personne qui aurait mis sa fortune dans de telles mains fût pour toujours à l'abri de l'indigence, et nous ne savons si la communauté de l'engagement avec la comtesse devrait beaucoup rassurer.

Mon bon ami vous quitte aujourd'hui; il va m'apporter de nouvelles raisons de vous aimer, en me racontant tout ce qu'il vous a vu être, et ce que vous avez été pour lui.

J'espère qu'il passera tranquillement quelques jours à Crespy; je me porte bien; je ne travaille presque point encore; je suis même, pour une veuve , un peu dissipée.

J'ai été voir hier'^^ la médiocre pièce de Gengiskhan où sont de si beaux rôles, entre autres celui du héros, bien rendu par un Grammont que vous dédaignez à Paris et qui brille comme un soleil au milieu de nos petits histrions.

Je vous crois dans les affaires de noces et de famille, et j'admire comment, malgré tout cela, vous avez su être à vos amis sans négliger vos occupations.

Dites, je vous prie, à l'ami Lanthenas que j'ai oublié de lui témoigner la sensibilité de la bonne 611e qu'il a honorée de son souvenir; c'est un sujet dans le cœur duquel les bons procédés se gravent profondément et qui me devient toujours plus précieux (^^.

^^^ On voit que Madame KolaDd qui, ^^^ Il s'agit de la rr fidèle bounet». Marte 3o, était allée voir jouer Grammont dans gueiite Fleury. lanthenas, qui était allé Mahomet (Zopive) , y était retournée le 3 1 voir ses amis à Amiens en août 178a dans l'Orphelin de la Chine (Geogis-Khan). (lettre 57), la connaissait déjà.

Diles-liii encore que je suis loiijourh hi mrelln mm; n rlî voi rl»n? L'y mica.

Adieu.

[\ ROLAND, \ CRESPV-EIS-VALOIS^»l]

Dîmanf-hc% u février 178*!, — [d'Aimem].

J'ai écril hier à mon frère '''^^ à toi; mais faî pris la donce liabiliidc de l'écrire tous les jours, et, semblable à ceux qui supporteut plus aisément les maux de chaque journée quand ils ont lait leur otlVande aux dieux, je soutiens mieux ton absence en répandant chaque malin mon cœur devanl loi. Je crains aussi les retards et ton inquiétude; je prierai Tactif auji M. d'Anl[ic] de le fair^? passer la présente. Je (e dirai, pour Ion édification, que je viens de la mes^e avec la pelile bonne, plus douce, plus alTectueuse que jamais et dtuit le service n'a pas besoin de ^comparaison avec celui de sa cum|jaf/ne p*nir me plaire infiniment. Mais il faut ajouter, pour Tintégrité df* ma confession, (pic je vais dîner chez ma voisine avec cinq ou six hommes, ma petite santé ne s'arraugeaut pas des soupers, quoique mon goût s*en accommodât mieux; mais je collalionne a sept ou liuit heures, suivant le besoin, quelquefois un ]um plus tard, et je sois couchée à dix heures. J'ai pris fair hier sur le reuipart, en revenant de voir M"'^Baudeloque'^^^ : lirave femme, cnchaulée de ma visite, et que j'ai été fort aise de rencontrer.

jyjine j^iyj jj jïourtant écrit depuis peu à sa mère, (pii parle de félat de sa fille avec la tranquillité que lu lui connais : bonne têle, mais jioint d'entrailles! Je ue saurais faimer. Il cavalière sen^enie est retombé dans les accès de celte profonde mélancohe où nous Tavons déjà vu plongé; j*ai causé plus d\nie heure avec lui chez la dame hier : son cœur est en soulTrance, ses yeux annoncent autre chose que de la (ristesse, il a fair

'** Ms. 6a38, fol. aâo-a/n. ^'" BiiijiWoqne. -- Il y avait à Amiens un

^'' Le piii'nr ik* Cr*»spy. pn^s (luijiirl Rt- nohiire el uh |ir<HnnMii' *lo n» nom, (Alm,

t h • PtfH rtlk , 1 7 H li , p , /j o , )

laml. r'evf^nfinl <!«■ Paris, «»Vlyit ûI'J'i"1i\

d'un homme qui regorge d'amour dont il ne sait que faire. La touchante amitié pourrait le soutenir peut-être , mais M"**^ D. [d'Eu] est sèche et légère; au reste, si elle était autre, il pourrait trop l'aimer pour sa tranquilhté : car tout son mal vient d'une trempe sensible, mais sans énergie; il a besoin d'une compagne moins pour remplir son cœur que pour le supporter. Je juge tout cela à son insu, car avec l'air de chercher à s'épancher, il ne sait le faire. En causant, je reçois des lettres : une de l'ami d'Ant[ic] qui, pressé d'occupations, me fait le plaisir de me donner des nouvelles de ton départ; une de M. Jubié'^), que tu verras et par laquelle il offre de t'être utile auprès d'un confrère de sa connaissance (^), sous l'inspection duquel sont les manufactures de tapisseries que tu as crues de sa dépendance; une enfin de M. Garlé^ de Saint-Quentin, proposant plusieurs questions sur des objets de fabriques, te priant de lui faire passer quelques bobines d'échantillons et t'envoyant un mandat pour toucher le montant de cette dépense. Je vais lui répondre, non à ce qu'il désire, mais pour l'instruire de ton absence, etc., et le préparer au retard indispensable. Enfin le Cornard'*) m'a répondu en me faisant des excuses et disant qu'il croyait accuser la réception des objets envoyés en te faisant passer les états d'Abbeville, qu'il n'a pu encore obtenir, mais qu'il enverra sous peu.

J'attends mon musicien avant de sortir; je veux écrire à Saint- Quentin.

^*^ Pierre-Joseph-FIeury Jubië , inspecteur des manuraciures à Clermonl-FerraDd {Alm, royal de 1788, p. 271). En 1790, devenu inspecteur honoraire, il fut à Clermont, avec Bancal des Issarls, un des fondateurs de la Société des Amis de la Constitution (Mège, p. 18). U fut plus tard ddputë de risère au Conseil des Cinq-Cents, puis au Corps l(^gislatif, etc., et finit sa carrière comme secrétaire général de la Seine- Inférieure, [Dict. des Parlementaires.)

^*^ M. de Château-Favier, à Aubusson.

^'^ Nous ne savons rien sur Garié. C'est probablement de lui qu'il est question dans une note du Dictionnaire des manufactures (I, 60) où Roland remercie, en regrettant de ne pouvoir la nommer, «rune personne très instruite 7) de Saint-Quentin, qui lui a fourni des renseignements pour son article sur le blanchiment des toiles.

^^^ Madame Roland joue sur le nom de Couard Duperron , Télève inspecteur.

Adieu, cher ami, je t'embrasse, j'embrasse mon frère; miile choses aux voisines (^l La petite est sempre la miapazzia. Adieu.

Salut, joie, amitié et tranquillité ^^\ C'est tout ce que je vous mande aujourd'hui. J'ai arraché hier h une vergette de chiendent le petit morceau de collet ci-joint, qui prouve bien démonstrativement que c'est une racine et non une panicule. Ce morceau est précieux et peut mettre sur la voie.

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