À ROLAND, À CRESPY
Mercredi, 5 février 1788, — [d'Amiens].
Non, mon cher maître, je ne prendrai pas la poste, d'après votre recommandation que m'a fait passer i'ami Lanthenas; je m'attendais bien à quelque chose de semblable, car cet austère silence est une chose méditée depuis longtemps : encore une fois, briccone, ce n'est pas par pénitence ce que vous en faites. Au bout du compte, je ne sais trop si je calcule bien, mais je crois la présente être la dernière que tu recevras de moi à Crespy; arrange-toi aussi là-dessus, et ne va pas arriver à franc étrier. J'ai écrit hier à ton frère, par indulgence pour toi, afin de ne pas t'assommer chaque jour d'une épître maritale; n'est-ce pas très bien vu? Je n'ai point encore reçu de caisse; le voisin attend avec impatience; je lui ai lu hier ta lettre à P[anckoucke]. Il la trouve bien dans tes principes, mais il la juge très inutile quant à l'homme et à la chose. J'ai vu chez lui, dimanche, tous les hommes
^'^ Nous ne savons de quelles rr voisines ?» i/wwii/âc/ares, d*où provenait le <f chiendent t)
il peut être question. dont on faisait alors des i)rosses et vergettes.
^*^ Lignes ajoutées de la main de Bosc Voir Dic/. des manu/,, I, a3a; Roland avait
pour Roland, à qui il transmettait la lettre. consulté Daubenton, Thouin, etc., inutile-
11 s'agissait de rechercher, pour Tarticle ment — Cf. lettre suivante, du 5 avril 17 85. Crin, brosse, piticeau du Dictionnaire des ^^^ Ms 6a38, fol. aûq-aûd,
de h vilie : M. Le Riche (*J y est demeuré longtemps, a demandé de les nouvelles, etc. . . J'ai parlé assez lestement des arrangements de Pck [Panckoucke] sous les dénominations convenables; je l'ai trouvé indulgent, cela ma fait soupçonner quelque raison, et j'ai appris depuis qu'ils sont un peu alliés. Le petit poétereau qui m'attribuait des logogriphes est venu à son tour s'efforcer de faire un peu d'esprit : il mange des pois chauds, le pauvre garçon! Le bavard Despx [Despréaux] (^), bon homme au demeurant, doit t'envoyer je ne sais quel état de la province qui pourrait t'être utile; je crois que c'est la même chose qui t'a été procurée par M. d'E[u]. Le vilain Clér. ^^\ le médiocre Gerbier W, le jeune de Bry [Bray], Cham* [Chamont] fils, ont circulé avec d'autres. Au milieu de tout cela, M. le R[iche] m'a paru le plus spirituel, et le plus estimable M. Fro' [Froment], le trentième de président (*', qui annonce une âme et du sentiment. Je ne t'ai pas dit que le Doguin^^^ s'était mis en fratis d'honnêtetés l'autre jour à la Comédie; je l'ai reçu avec une dignité froide à laquelle il n'est pas accoutumé; il a dit qu'il te croyait absent, j'ai répondu que tu étais en tournée; puis, ajoutant quelque chose sur le spectacle, comme pour me faire causer, je lui ai laissé digérer sa phrase et me suis tournée vers M. Cham* [Chamont], pour m'entretenir.
L'amie C[annet] (^^ ne se mariera point encore pour cette fois; la der-
<*^ François-Louis-Henry Le Riche, di* recteur et receveur général des domaines à Amiens. Marié depuis 1777 à Geneviève- Louise de Gand. {Invent, de la Somme, B. 1 60; Alm, de Picardie de 1 788 , p. 67.)
^*^ Despréaux, procureur du roi à la maîtrise particulière des Eaux et Forêts d* Amiens. {Alm. de Picardie de 1788, p. 6a.)
(») Clér. — Peut-^tre Bernard de Gléry, juge subdél^ué d* Amiens pour tria commission du conseil établi à Reims par lettres patentes du si novembre 1765'?. {Alm. de Picardie de 1 788 , p. 65-66.)
^*^ Gerbier, receveur des traites à la douane d'Amiens. {Alm. de Picardie de 1788, p. 66.)
^*^ Sur M. Froment , voir lettre du 97 janvier 1782.
Le Bureau des finances et chambre du domaine de la généralité d'Amiens comprenait a 8 charges de présidents-trésoriers généraux. De là le mot sur «rie trentième de président»». {Alm. de Picardie de 1788, p. 6 a -^6 ; A. de Louvencourt, Les trésoriers de France de la généralité d* Amiens.)
^•î L'Intendant, M. d'Agay.
^'^ Henriette.
îîière affaire proposée est une vision qui n'aurait pas le sens commun ; mais elle est pour les bonnes, qui sont en Tair, d'une incertitude qui m'impatiente et [que] je qualifie comme elle le mérite. C'est peine perdue; elle sera toute sa vie victime d'une mauvaise tête associée à un cœur délicat, à un tempérament de feu. La mère se conduit bien et très bien; on voit qu'il ne lui coûte pas autant de perdre celle-ci que l'autre. Les jeunes gens^ vont revenir ce carnaval; ce spectacle ne rétablira pas l'équilibre chez la sœur.
L'anglais deDom. Bld. [Blondin] me fait perdre tout mon temps; je suis des heures à chercher des mots. J'ai trouvé et traduit une petite note sur le sparte, dont tu pourras peut-être faire usage. Si j'en jugeais par ce que j'éprouve à ce moment, je croirais n'être plus aussi propre que par le passé à l'étude des langues, je m'impatiente grandement de feuilleter un dictionnaire. Ohl mon pauvre latin! Heureusement Eudora pourrait s'en passer. Bisognorebbe purgarmi ancora, ma s'aspetta nuove di cardinale e si deve star quieta. Adieu, cher ami, ne te presse pas; aime-moi bien, embrasse ton frère : sono di te la tortorella.
P.-S. — J'ai reçu réponse de Vincennes; nous déciderons à ton retour d'après les moyens de faire passer, etc . . .
[À BOSC, À PARIS ^'^
9 février 1788, — [d'Amiens].
Je ne vous dirai pns comme la femme du vieux conte : «Eh! je veux être battue, moi! 7) Je ne serais pas de ce goût-là. Mais je vous apprendrai que ce mot loup qui vous paraît si terrible, est une gentillesse, une douceur, un charmant nom qui m'est acquis, non de temps immémorial, car c'est du len-
^'^ Sophie Cannet ci son vieux mari, M. de Gomieconrt. — ^'^ Bobc, IV, 5o; Dauban, II, 688.
demain d'un 4 de février, il y a trois ans^^^; je ne sais pourquoi m comment; mais enfm il m'est acquis, et je m'appelle «loup?» pour quelqu'un, comme peut-être vous vous appelez « mon bel ami d pour quelque discrète dont vous ne parlez pas non plus. D'après cela, jugez les gens sur leurs paroles! N'aurait-on pas autant de raison de douter de ce qu'eUes signifient, que Barkley^^^ en avait de douter de l'existence des corps? Mais vous avez autre chose à faire que lire des contes, et je puis mieux faire que d'en écrire.
La tranquille soirée d'hier vous a sans doute restauré. J'ai passé cette journée à travailler fort et ferme, comme je n'avais fait depuis longtemps.
Salut et joie.
[À BOSC, k PARIS ''l]
' i" mare 1788, — d^Amiens.
En vérité, nous ne nous entendons avec personne pour vous taire nos nouvelles, et nous serions privés les premiers s'il fallait ne pas vous en donner. Vous aurez reçu un petit mot le même jour, je crois, que votre lettre nous est parvenue; c'est bien nous qui l'attendions avec empressement et que votre écriture réjouit toujours. Je vous exprime nos sentiments communs, tandis que le cher malade, au coin de sa cheminée , s'appuie la tête et porte la main à son cœur que la tisane soulève horriblement. J'exposerai ci-après tout ce qui le concerne, car j'ai souvent de petites craintes, de légers doutes sur la continuation des remèdes quand j'en vois des effets un peu vifs, et je suis absolument dans le cas de ces ignorants qui, n'osant juger, demandent toujours avis. Ainsi le seigneur père'*) s'armera, s'il lui plaît, d'un peu de patience; je sens qu'il a bien des gens à qui
^'^ Madame Roland s'était mariée le ^*^ Le «r seigneur père», c'est le père de
4 février 1780. Bose, le médecin Paul Bosc d'Anlic. On
^*^ Berkeley, Tévéque philosophe (i684- voit ici et on verra par plusieurs des lettres
1753). qui suivent qu'il traitait Roland par corres-
(.^^ Collection Alfred Morrison, 3 folios* pondance.
répondre et que uolve ami pourrait avoir rw\\ pris son temps; niais cnfiii, un coup d'oeil sur le journal (^) et tni mot de réponse dont vous serez finlerprèle aussi souvent que mon cœur en aura besoin, voilà ce que je réclame.
Au milieu de nos misères, nous ne perdons pas de vue les travaux qu'elles olilifjent de suspendre : ainsi les instructions sur les racines élanl lonjours nécessaires, tout moyen pour en avoir de bonnes nous paraît bon aussi quand vous le jugez convenable; Taïui vous prie de lui renvoyer la lettre sur cet objet qui lui a été adressée de Kouen et qu'il vous a fait passer.
Je vous prierais, moi, dans un des moments où votre chemin s'adonnerait vers le pont Saint-Micliel, de vous informer, chez Bluet, de Touvrage in-/**' qui a pour litre : Leçom de clavecin et principes (rhannonie, par M, Beinetzrieder''^, et d'un autre ouvra}/e en deux volumes in-B"" qui y tait suite. Si ces deux ouvrages se vendaient ensemble et qu'il y eût de Tavantage à les prendre h la fois, je vous prierais de les aciieler; autrement vous n'arbèteriez que les leçons \n-h'\ On les fera prendre de vos mains lorsque vous aurez eu la complaisance d'en faire Tacquisition.
L'ami désirerait aussi certain catalogue de livres latins, français^ iurcs^ etc*, etc., de la succession de M. Pellerin^^\ qui se distrilme chez V. Théopbile Barrois, rue du Hurepoix.
Nous n'avons pas fréquemment non plus révélation de Tami Laniheuas; il est dans Fétude justpi^au cou, et je ne lui en sais pas mauvais gré, si cela le fait content.
Voilà donc I Académie décidée^^^; nous venons d'avoir ini petit démêlé avec celle de Lyoa^^^ pour une bêtise; mais ce sont de ces
^*^ Le journal de la sauté de Holand, f|u*oo envaynil au rr seigneur in^re^* îi y pn a un fragment à In (in de ceUc lelli'e» et uq aijlreà ia suite de l«i l«4Lre «lu -jo mars 1 78»! Nous ne le» donnons pas, eu raison de leur carafti>re par trop intime; c'est un \vm j ou ruai de ganle-rnlH\
<*^ VoîrleUre du 1 G janvier 1783.
^*' Joseph Pelleriu, cëlèhre antitpuire el numismate , 168^1-1 78*2.
^* N*>us ne navons de quoi il esJ quesliou,
*** Voir A^ertiitsçtntnl de c^Ute aun*^3
nouvelles de province qui ne méritent pas d'aller jusqu'à la capitale. Et vos jeunes mariés (^)? Qu'en faites-vous? ou que font-ils? Je n'entends plus parler de M. Gosse f^^; on dit que des Genevois ont écrit au ministère anglais pour se mettre sous sa protection et se réfugier dans la Grande-Bretagne.
Adieu, salut et joie; amitié ne manque pas, c'est l'assurance que je puis vous donner.
Si vous pouvez prendre lecture pour nie rendre réponse ce soir, je vous serai obligé (3).
Ik [À BOSC, A PARIS f'I]
ao mars 1788, — [d'Amieiw].
Vous êtes un bon enfant qui mérite bien qu'on l'aime de tout son cœur; votre dernière lettre respire la sensibilité, la raison; elle vous ferait des amis des gens estimables qui ne vous connaîtraient même que par elle. Goûts heureux, projets sages, sentiments vrais, voilà les semences du bonheur : vous
^^^ Nous prësumons que ces jeunes maries sont M. et M- Daustel. M- Daustel ëtait la sœur de M. d*Eu. Bosc, dès cette époque; par les Roland, était entré en relations d'amitié avec M. d*Eu, grand amateur de botanique. Une série de lettres intéressantes de M. d'Eu à Bosc, que le possesseur, M. Beljame, nous a obligeamment communiquées, nous montre Bosc fort lié non seulement avec M. et M*"' d'Eu et bientôt avec leur fidMe ami M. de Vin , mais aussi avec M. et M"* Daustel.
<*J Voir lettre du a3 août 178a.
^'^ Ces deux lignes, qui viennent à la suite de l'extrait du journal médical que
nous avons cru devoir supprimer, sont de la main de Bosc. Il les a ajoutées en communiquant la lettre à son père.
«*> Bosc , IV, 5 1 ; Dauban, II , âSg. — Un feuillet de la collection Morrison, de la main de Madame Roland , contient sur la santé de son mari des détails datés des «rlundi 171», — m 9 1» — et (raujourd'hui ao ». Ces détails sont trop médicaux pur offiîr quelque intérêt, et nous ne les reproduirons pas. Notons seulement que, par les dates, ce feuillet est évidemment un journal de santé annexé à cette lettre du ao mars 1 783 , et fait pour être placé sous les yeux du père de Bosc.
les avez; sans doute que révénemcnt justifiera vos droits et remplira les vœux de ceux ([ui vous chiJrissent! Nous ne serons jamais des derniers parmi ceux-ci.
Je crois bien qu'un guide, comme les leçons en question, vous suffirait pour aller aussi loin qu'il vous plairait; je n'en demanderais pas davantage si j'avais avec cela du loisir; mais il me faut umnaitre pour déterminer un temps quelconque à donner à ce genre d'étude ; le maître est inexact : c'est d'ailleurs une pure machine avec laquelle je ne puis raisonner, et qui ne sait que remuer ses doigts pour signifier ce qu'il faut faire. Je m'impatiente et je n'apprends pas grand' chose, pas même la musique que vous m'avez choisie, et qui pourtant est facile en général ; mais le nigaud préfère me faire étudier ce qu'il sait, et je suis obligée d'y souscrire pour en tirer le moins mauvais parti qui soit possible.
Je crois que les gens qui craignent l'écroulement ^^^ du beau projet de la réformation dans l'administration de la justice sont très fondés en raison : ce serait un phénomène bien singulier.
Adieu; nous vous embrassons en toute amitié et de bien bon cœur.
A MONSIEUR D'ANTIC,