HÔTEL DE LYON, RUE SAINT-JACQUES, PRES SAINT-YVES, \ PARIS
Samedi f 98 août 1786, — de Dieppe.
A VOUS directement, mon bon frère, à vous que j'avais prié de nous écrire ici, et dont nous ne recevons pas de nouvelles. Vous avez,
^*^ B08C, IV, 70; Dauban, II, 609. — ^*^ Collection Alfred Morrison, a fol.
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sans doute, beaucoup de choses et de courses à faire; mais vous savez aussi trouver toujours des niotnents poui' rainitié* Coranienl se faif-il que vous gardiez le siience? Nous sommes parfis d'Araiens mercredi, après avoir dîné cliez M'"*^ d'Eu d'où nous ne sommes sortis qu'à plus de trois heures, à cause d'un terrible orage; nous n'avons pas été au milieu de la rue des Jacobins qu'un des soutiens des, crics de la voîture a cassé net; nous sommes entrés chez un serrurier pour en faite mellre un autre; le temps que cet accident nous a fait perdre, la pluie continuelle et les mauvais chemins ont été cause que nous ne sommes arrivés à Abbeville que vers dix heures du soir. La pluie a continué le lendemain et nous a accompagnés jusqu'ici, où nous sommes descendus à cinq heures de Taprès-midi. Nous en repartons lundi, pour coucher ce même jour à Rouen, où nous passerons deux jours; ainsi nous serons à t*aris jeudi au soir, ou, tout au plus tard, vendredi. Nous rompions (|ue vfuis aurez eu la bonté de nous ari't^lrr notre logement à Thôtel de Lyon; celui que j*y occupais en dernier lieu nous serait le plus commode : on pourrait mettre un lit de camp a la place du canapé, et chacun trouverait sa place.
Donnez-nous donc signe de vie : un mot à Rouen , chez M^**" Malortie, rue aux Ours, mais ne tardez pas beaucoup, car nous le quitterons jeudi matin, et je n'aimerais point que vos lellres ne fissent que nous suivre à la piste. Je ne vous écris pas pour M. d'Antic; je crains qu'il ne soit ou à la campagne ou absent de quelque manière, et que mon épître ne soit retardée. J'imagine qu'il y a eu quelque chose de semhlaLle, puisque vous ne nous avez pas écrit ici, comme je vous Tavais demandé.
Je pense bien à vous au mibeu de Texcellente famille où nous sommes, près de M, Despréaux que vous aimeriez singulièrement et dont les mœurs vraiment patriarcales attachent toujours davantage. Fraiello carissimo, amateci sempre, che noi v*amiamo tanlo che non si puô esprimere; addio, vi auguro pace, contento e tutto quel clje c'è di buono e di bcne.
Mille choses alïectueuses à Tami d'Antic sans oublier M, Farault,
[À BOSC, À PARIS <''
Le jeudi matin, a 3 septembre 1786, — de LongponL
Vous m'avez laissée pénétrée, anéantie.
Au moment de mettre entre nous un intervalle de cent iieues, au moment de nous quitter pour longtemps peut-être, au moment où, le cœur brisé mais dans Teffusion de mon âme, les mains de mon ami, de ma fille réunies dans les vôtres, je renouvelle le pacte de la sainte amitié, ce pacte d'autant plus solennel qu'il était accompagné d'un silence que personne de nous ne pouvait rompre, à ce moment, vous vous dégagez du milieu de nous, vous nous fuyez!. . . Je suis demeurée immobile sur mon siège, mon enfant dans mes bras, mes yeux baignés, attachés sur cette porte que vous veniez de passer. Dans quel état étes-vous donc vous-même !
Votre imnge nous poursuit ici, nous suivra partout, et notre âme, abreuvée de l'amertume où nous vous avons vu plongé, se refusera aux douceurs qui nous environnent, jusqu'à ce que nous avons l'assurance que vous croyez en vos amis, que vous les chérissez toujours, que vous êtes persuadé de leur dévouement, jusqu'à ce qu'enfin la douce confiance fasse renaître les beaux jours de notre amitié. Jeime et sensible ami, punirais-tu ceux qui t'aiment d'avoir eu pour toi ce ménagement que leur sensibilité croyait devoir à la tienne? Dites-moi, rentrez au fond de votre âme, jugez la nôtre par elle, et voyez s'il est possible que nous soyons autres que ce que nous vous prolestons être.
Revenez, mon ami, au sein de la confiance; elle est faite pour votre cœur honnête, et l'injure que votre sensibilité nous a faite en croyant que nous vous en avions fait ime est une erreur de sentiment qui appartient à son excès. Écrivez-nous, mon ami, épanchez-vous encore avec nous, recevez nos tendres embrassements, et renouvelons pour jamais le serment d'une amitié éternelle!
Mon cœur est plein, le temps me presse, on m'environne; adieu : venez donc ici dimanche. Ci-joint la traduction désirée. L'ami Lanthenas et mon ami, nous vous embrassons ! . . .
^*^ Bosc, IV, 70; Dauban, II, Sog; — ms. 62,39, fol. aiiy.
'iGl
V BOSC, À. PARIS'"
Le 3 oclolire [178^], — du Clo« La Platière.
Kh bien! nntre ban ami, qii*étes-vous donc devenu a notre égard, à nous rjui vous consenons le plus sinrèrc altachernent, IVsliuie la plus vraie, raniitic la plus tendre? Je vous ai écrit de Longponl; notre ami [janlhenas vous aura répété l'expression de nos cœurs : nous nous llaltions, je vous l'avoue, de trouver ici de vos nouvelles ou dVn recevoir à notre arrivée, car vous avez encore eu des noires de Dijon. Votre triste silence nous accable autant (]ue vos pleurs nous ont déchirés. Homme impitoyable, dont t'imagination nous fait tant de mal à tous, pourquoi refuser d ouvrir votre time a la vérité, à la conliance, à l'ancienne amitié? Vous avez beau lulter contre elle avec les prestiges au\t|ueis vous vous Aies livré, il faut que vous reveniez h la franchise, au dévouement avec lesquels nous vous aimons; et je ne connaîtrais plus rien aux choses de ce monde, si votre erreur pouvait tenir longtemps contre la bonne foi et la vivacité de sentiment que nous mettons dans notre liaison. Levez les yeux, mon ami; voyez les braves gens qui vous chérissent, qui nont jamais eu que des raisons de vous t hérir davantage, et qui ne souhaitent autre chose que le retour de votre attachement.
Nous sommes arrivés sans acciderït, mais fatigués; le frère *^^ était venu a la ville pour nous recevoir, et aussitôt nous avons ouvert des malles, fait de nouveaux paquets pour venir à la campagne, 011 nous voici. Je n'ai le courage de vous parler de rien de relatif à ce qui m'environne, jusf]u'à ce que vous m'ayez donné signe de vie. L'ami vous a écrit que nous avions vu M. Maret^^^
'" Ba«c, IV, 71: binihm. II, 5jo; — III9. 6a39* foi, a/* 7 H^ {h* fotio 3^17 est n^pété rl^MX fois). — Ln ini^tifni du (jIos n'est pa.*; dans h mannscril; cVsl Ikisc tjiii Ta inis(* dana sou iiuprliné. Mak vWe rcssovi d'iiilteiirs du le\tc de la lettre.
''' Ïa' rh^kumwr Dominique,
^'** Hii^nii\s Maret, ijavnnt ibinu'iîiea d*^ iïï'pn (1736-1786). n H potifié ilivpiN mémoires de médcnoe, d'bisloin' naiiin^li**
et 4*tiyf[ieiie, Il élait secn^taire ]><Tpt'tu*^l de i*AcaJ*^mi(' de Dijon. Bosr . qui avail pa^sé p]ii»i«mi's années de $m\ adolescence à Dijon. an coll»*gp dns (îodrans, avait plndïV sous lui et iH&h lié <romitic avec ses IîIh, C'»'sI |iar lui qoe Ihdaiid «ivail été mis en n'lali*j>n5 a ver. M are t. — Vfiii" luw Papiers Hnînmî^ nib. Ol!43, foL loa, une leUre du \x «Mrembre 178$, où Uoland remercie Maret lie son olerOon dV associé non rc^iilenN ;
M. de Morvaux^^^ M. Durande^^^; que nous avions acheté vos peaux, qui sont avec nous, et sur lesquelles nous attendons vos renseignements pour vous les expédier, à moins que nous ne trouvions une occasion. La lettre faite h Dijon a été mise à la poste à Beaune, parce que nous sommes partis bien matin et que nous n'avons pas voulu la laisser à l'auberge. Demain, Tami va h Villefranche porter lui-même celle-ci; je vous ferai de graves reproches s'il n'y trouve pas de vos nouvelles. Donnez des nôtres à l'ami Lanthenas; dites-lui (|ue nous l'attendons de pied ferme pour l'embrasser; il aura sûrement été à Vincennes, chez mon Agathe, etc. Je le remercierai de tous ces soins quand il y aura joint celui de se transporter ici. Mille choses honnêtes, sensibles, empressées à M. Parault.
Adieu, mon ami; trouveriez-vous indifférent de recevoir souvent l'assurance que nous vous aimons toujours? Mes tendres embrassements à la chère sœur.
fol. 1 oA , une autre lettre du 6 janvier 1 788 , 011 il ie remercie de rëlection de son ami Dezach; et fol. io5, une jolie lettre de Maret, du 1 1 octobre 1785, à Roland, qui lui avait envoyé son Discours sur les femmes. Cf. Appendice H et Dict, des manufactures, II, Supplément, p. 27.
IjC second des fils de Marel, Hugues- Bernard, fit une grande fortune politique. C'est le duc de Bassano (1763-1839), trop connu pour que nous ayons à enpai'lcr ici.
Son fils aîné, Jean-Philibert (1768- 1897), d'abord ingénieur des ponts et chaussées avant 1789, administrateur du district de Dijon en 1791 , commissaire du Comité de sdut public en 179& pour la confection des chemins dans les départements de la frontière du Nord (Aulard, Salut public, X , 1 96) , préfet et conseiller d'Etat sous Napoléon, était plus particulièrement lié avec Bosc. — M. Beljame possède
une lettre très intéressante adressée par lui à Bosc le lii juillet 1796.
^*^ Louis- Bernard Guy ton de Morveau, le célèbre chimiste, 1737-1816. — Avocat général au parlement de Dijon en 1755, chancelier de l'Académie de Dijon en 1776 , il contribua puissamment à la fondation, entre 1778 et 1776, de cours publics de botanique (Durande), de chimie (Guy ton) de matière médicale (Maret), d'astronomie et d'anatomie.
On sait le rôle qu'il a eu dans la Révoiation.
Bosc avait dû être son élève. Roland, dans son Dict, des manufactures ( III , Disc, prél. , p. cv), parle des renseignements que lui a envoyés frM. de Morveau».
^*^ Jean -François Durande, botaniste, mort à Dijon le q3 février 1796 ; auteur de la Flore de Bourgogne, 1789. — Bosc avait suivi ses cours. ( Voir Appendice K. )
[X Bosc, À paris"'.]
7 novembre ( 1 786 ] , — de ViHefn»nche.
Nous recevons enfin de vos nouvelles, notre bon ami; c'est toujours, de noire pari, avec le même empressement que par le passé; à quoi tient^l que de la vôtre elles ne soient données avec autant de [liaisir et d*aniitié? Au reste, vous nous trouverez toujours les mt?raes, el peut-être vous direz-vous un jour que des personnes qui n*auraient pour vous qu'un attachement médiorre n'auraient pas été capables de prendre autanl de soins, et de les prendre aussi constamment, pour vous persuader le contraire. Thiel aulre intérêt que celui du cfBur jmurrait porter à agir ainsi? Vous le sentirez; votre âme se rouvrira à la confiance, et vous nous dédommagerez, par t*intensiu?, de la suspension qu*aura faite dans la durée le triste nuage qui vous offusque. Je le croîs fermement, parce que le sentiment de nos droits sur votre amitié est inhérent h celle que nous vous portons et entraîne avec lui l'assurance de vous ramener à lu vérité» Je vous parle de ceci pour la dernière fois; je continuerai notre correspondance sur le ton que nous n'avons pas de raison de rlianger, et vous saurez que, loin de nous éloigner de nos amis malades, nous renouvelons alors le dévouement qui nous unît à eux pour jamais.
Mon bon ami vient de partir pour faire une tournée dans les montagnes de son déparlement; de là d doit passer quelques instants à Lyon; je serai au moins dix jours, peut-être quinze, sans le voir. Nous sommes environnés d ouvriers ; mon appartement est bien à peu près range, mais il y a beaucoup à faire pour le cabinet de Tinspecteur^^l Nous aurons longtemps des soins de celte espèce, car nous faisons bâtir à la campagne, el j'ai grand* peur que les maçons, qu'il faut veiller, ne nous empêchent d'aller cet été herboriser au mont Pilât ^^*', L'ami Lanthenas, qui nous a quittés le 3 de ce mois, vous aura quelquefois entretenu de nous*^^ et doit vous en dire long encore s'il peut
f'î Bosc, IV. 73;Daubaa, II. 5ii> **^ Sur h maison de Roland h Villefranche, voii* Appendice M,
t'> Le moDt Pîlat (làU mètres d^îillitude)t li rextréiuité aoiJ des Çr'vennes,
quVui a|>erroil dos collines du Beaujolais. ^** M, A. Momsoii a bipii voulu mettre k uohr disposition de notabreuses lettres de Lantheoas à Bom;, de cette époque. — Voir la notice de LauUienas, Appendice L.
àU LETTRES DE MADAME ROLAND.
s'acquitter de tout ce dont nous Tavons chargé. Ma petite Eudora, c|ui jase plus que jamais , et que je vois avec une extrême satisfaction se plaire toujours davantage avec moi, ne vouloir plus me quitter, m'a appelée cette nuit en prononçant votre nom, pour me demander où vous étiez, si vous deviez venir nous voir. En se jouant autour de nous, elle a déjà appris une partie de son alphabet, je ne saurais prendre un livre qu'elle ne veuille y regarder.
J'ai eu peu de loisir depuis mon arrivée ici, car vous saurez que Tusageestde visiter les arrivants; j'aurais eu toute la ville, si quelques personnes n'étaient encore à la campagne, ce qui prolonge un peu les visites; d'ailleurs ma belle-mère en reçoit habituellement beaucoup, mais je m'esquive au moment du jeu dans le cabinet de notre excellent frère : là, on lit les journaux ou autre chose, on cause littérature ou arranp,ements, on se repose dans la confiance, et le souper vient toujours trop tôt. J'ai à vous demander les Leçons d'harmonie et de clavecin de Bemetzrieder, in-Zi'', dont une fois déjà vous avez acheté un exemplaire pour une de mes amies; mais je n'en suis pas pressée, car je n*ai pas de clavecin, et cette acquisition est moins aisée à faire que l'autre; mon ami aura d'autres objets dont il vous parlera à son retour. Nous avons quitté la campagne au moment où des neiges prématurées en avaient bien changé la face; cependant, si la nécessité de nous arranger ne nous avait appelés à la ville, nous n'y serions pas revenus si vite. La nouvelle de la guerre me fâche, parce que je regarde toujours ces querelles de rois comme des fléaux pour les peuples; je la regrette plus encore, puisqu'elle vous donne des sujets particuliers d'inquiétude. Donnez-nous des nouvelles de ce que les sciences, les auteurs, les Académies et les brigues présentent de nouveau. Je vous aurais demandé avant tout des détails de vos occupations, de vos études actuelles, si vos expressions h cet égard ne m'obligeaient d'attendre l'instant ou vousmême trouverez de la douceur à nous en entretenir.
Mille choses h M. Parault, que sans doute vous avez le plaisir de voir quelquefois. Il y a longtemps que nous attendons des nouvelles d'Amiens et que nous doutons presque du sort d'un paquet, par le silence d'un homme, entre autres, intéressé à ce qu'il renfermait et à qui M. d'Eu aura dû le remettre.
Adieu; n'oubliez pas ceux qui vous aiment et qui vous sont attachés pour jamais; je vous embrasse au nom du petit ménnge.
[À BOSC, À PA1US<'1
îïi noirembre [178Û* — de VUlefranclieJ.
Dans lin paquet que nous adresse Tarn! Lanthonas, je trouve pour vous la lettre ci-jointe ; je saisis avec plaisir celte occasion de vous écrire un mot. Telle empressée que je sois toujours de le faire, je lue retiens encore souvent, dans k crainte de vous fatiguer. Combien cette idée m*est pihubie, vous ne fimaffînoz pas; mais enfin je suis trop votre amie, et pour vous laisser à vos funestes prc^jugés, et pour les combattre d'une manière qui vous devienne importune.
Pardonnez ces expressions cbagrines aux impressions de m^me nature auxquelles je ne puis me soustraire en ce moment. Je ne voulais plus rien vous (lire de semblable, et mon àme conliante m'fkba[»pe malgré moi. La lettre de la chère sœur m'a sensiblement touchée; j y veux répondre incessamment; elle m'est arrivée toute nue, avec une adresse de votre main, sans mot d'ailleurs. Oh étes-vous donc, mon ami? Encore une fois, passez-moi ce retour; je pardonne tout à votre sensibilité, vous excuserez bien quelques effets de la mienne. Je suis veuve encore; mon ami est revenu des montagnes et vient de repartir pour Lyon; mon beau-frère est à la campagne pour diriger des pionniers, des tailleurs de pierre, etc. Ma chère Eudora est bien enrhumée pour la première fois de sa vie; sa toux me déchire les entrailles, m'alarmeet me met au supplice. La pauvre petite se rappelle bien de vous, mais moins de vos jeux que de Fctat où elle vous vit à notre départ. «Maman, me disait-elfe ce malin avec son petit accent qui annonce déjà du sentiment, M, d'Antir, il pleure N Elle ma lait aussi mouiller mes yeux*
Ma santé n'est pas merveilleuse; j'observe et commente, comme je l'entends, une ordonnance que j'ai apportée de Paris, Quand je songe que c'est pour ce papier et une visite faite et reçue à l'égard d'un homme dont je n entends pbis parler d'ailleurs ^'^^ quand je songe, dis-je, cjue c'est là le fondenaent sur lequel votre amitié a bâti je ne sais quelle monstrueuse chimère, je me dis
<■* Bosc, IV, 7/1: Daulj4jn. Il, Si,!.
*** On vern» phis Wiu (lelljT du 1" Aé-
cemljm) iji*e cfi niédecin était Alplionstî 1,1* Roy. — Voir Avertissement , ]». ^iHh,
llll'iJ»*fet& »ètlO*ALt.
qu'il faut que vous soyez bien fou, ou que je sois bien sotte de oe rien comprendre à cela; ou plutôt, je ne sais que dire, penser et faire.
Tenez, mon ami, nous rabâcherons sans cesse si vous ne revenez pas h la raison. Je vous promets pourtant de ne plus revenir à ceci, et surtout de vous aimer toujours : c'est ce que je sais, ce que j'entends, ce qui me platt le mieux. Recevez un bon soufflet, une bonne embrassade, bien amicale et bien sincère; c'est ce qu'il me faut aujourd'hui pour l'humeur mixte dont je me trouve. Adieu donc ; j'ai bien faim d'avoir de vous une lettre où vous soyez comme jadis; brûlez celle-ci et ne parlons plus de nos misères.
[À ROLAND, À LYON<"
Le 93 novembre [1786, — de Vilielrancbe].
Il n*est encore que mardi soir, mon bon ami, je suis empressée de causer avec toi. Comment te portes-tu? Ne souffres-tu pas beaucoup du froid? Que de questions prématurées auxquelles je ne puis avoir réponse de sitôt! La chère petite Eudora s'est si bien trouvée le jour de ton départ, que j*ai cru être quitte de son rhume pour la peur; mais hier elle était plus enrouée : aujourd'hui elle tousse beaucoup, je lui ai fait faire une petite boisson de pommes de reinette, et ce matin je lui ai fait prendre environ le tiers de l'eau que je bois avec le sel de Seignette; elle en a été menée trois petites fois très doucement; je veille à la laisser peu manger, sans la gêner cependant, et surtout à l'espèce d aliments dont je ne lui permets que les plus simples et dont j'ai retranché la viande. Comme elle n'a point de fièvre, je n'ose appeler personne : je ne saurais qui mander. Je ne dis rien de ce que je lui fais pour éviter les caquetages et je m'arme de courage, mais sa toux, sans être encore très fréquente, me fait bien mal, je ne sens plus que ce qu'elle souffre ou plutôt ce que je crains, et je crois que sans cela
«*J Ms. 6989, fol. 1.J7-198.
je me porterais bien. I! n est que six heures; le pauvre enfant vient de s'endormir dans les bras de sa bonne; je demeure beaucoup dans ma chambre poui* ]<• i^laisir de Fy faire rester et de demeurer seule avec elle; toujours elle est vive et gaie, courant c^à et là; à peine quelqu'un 8*est-il aperçu qu'elle avait un peu de rhume: moi, je le sens, je ne vois que vous deux et je soutire en l'un et Fautre, Donne-moi de tes nouvelles, mon ami; je ne te dis pas de revenir; j'ai bien la confiance que tu le feras au premier moment de possibilité. J'ai reçu : primo, ce que je t'envoie^'^ en second lieu, des nouvelles de M. Lanthenas, qui est fort en peine de ne point avoir des nôtres et qui, ne se doutant pas du iTlard de sa première, ne sait qu imaginer; enfin une lettre de M. Le Monnier''^^ qui m'écrit de Montpellier d'où il ne reviendra qu'à la fin du mois ou dans le commencement de Tau Ire, qui désirerait beaucoup que tu fusses ici alois et me prie de lui manrier s'il soniit obligé de retourner de Villefranche à Lyon pour s'en aller à Mâcon; ii ajoute prière encore de lui écrire à Lyon, poste restante. Je le fais, en lui mandant qu'il soit tranquille (juant au dernier article, qu'il sera bien dans son chemin; puis je lui donne ton adresse à Lyon^^' pour qu'il l'y cherche à son passage, au cas que tu t'y trouves encore, et que vous voyiez alors de vous arranger pour venir ensemble, etc. Je me suis souvenue fjue lu m'avais chargée de faire la lettre au secrétaire de M. de \[in]^*î. Je Tai faite et le Fexpédie; si elle arrive à temps et qu'elle t'épargne une minute de travail, ce sera autant de gagné pour moi; je l'ai mise lout de suite sur papier convenable, au cas quil t'arrangeât de n'y metlre qu'une signature; tu verras et jugeras.
Le pauvre ami Lanthenas s'ennuie d^^^à bien de ses compatriotes et s'impatiente beaucoup de notre long silence; je lui ai écril dimanche;
**' Une leUre (raduiiniHlralion, nans inilArél, <lc ïlalK t<ous-iiis|>erteiir il Chariieu, 'f— C'est syr le*; piJjji's blâiicbes* de celte Irtttre que Madame Bulaud écrit.
^'' Le peinti-e LeDîonnier (voir Appendice D) reveïiail rleliinUvpîueiU dltîilie.
î** Place de la Chariti.* [Aîm. de Lijon , ijS^, a rarliole r'At^adëmie de Lymi*»).
'*^ M, de Vin de Gallande» luteadant du commerce, avait le J^yonnais dans son département. — Voir sur hii les lelLi-es précédentes des 1 1, ao» *a^ amt, ûi ei *ig maL
mais il sera chez sa sœur à Monastier^^'. Adieu pour ce soir, mon cher et tendre ami; j'ajouterai demain des nouvelles de notre cher petit enfant; je t'embrasse di tutto il mio cuare.
Le«iercredi, 9&, aa toir.
Eudora a passablement dormi quoiqu'elle ait toussé plusieurs fois; je lui ai trouvé de la fièvre ce matin; j'ai envoyé chercher le médecin Bussy W : il n'a trouvé aucun symptôme fâcheux et n'a ordonné qu'une tisane béchique, un peu différente de celle que j'avais imaginée, parce qu'il ne faut pas qu'un médecin dise comme un autre; quant au régime, il ne m'a rien prescrit de neuf, ni que je n'entende aussi bien que lui. Quelle pauvre espèce! Et c'est le plus estimé des docteurs de Yillefi^anchel L'enfant est gai, mais pâle et un peu jaune; il boit tout ce qu'on veut, ne demande guère à manger et n'a pris aujourd'hui, en sus de sa boisson, qu'un peu de bouillon avec une petite croûte de pain. J'espère qu'il n'y aura rien de sérieux. Je reprends de mes sels, ils me donnent de l'appétit.
Il vient de se présenter un domestique W d'une quarantaine d'années, qui a demeuré onze ans chez W^ de LongchampsW, de chez laquelle il sort, parce que, dit-on, la jeune femme qui prend le ménage nouvellement ne s'en accommode pas. On dit du bien de ce sujet; sa maîtresse le garde jusqu'à ce qu'il trouve une bonne maison; il ne sait pas coiffer; il dit qu'il pourrait s'y remettre , parce qu'il l'a su avant d'être chez M"*^ de Longchamps. M"'*' de rEt[ang](*) prétend qu'il lui arrive quelquefois, non souvent mais quelquefois, de se griser; tout le
^*^ Le Monaslier, gros bourg du Velay, dans lesCévennes, aujourd'hui cbef-lieu de canton; à 18 kilomètres du Puy.
^*) Médecin de Thôpitai général de Villefrancbe {Alm. de Lyon, 1784).
<^^ C'est Saint-Claude, dont il sera plusiciurs fois question dans la suite.
^*J Famille des environs de Villefrancbe, paroisse de Gleizé , qui existe encore. Nous
verrons M*"* de Longchamps fort liée avec Madame Roland (lettre du 17 avril 178^)). Leur maison, à la ville, était presque en face de cdle des Roland. C'est odie qui porte aujourd'hui le numéro 17& (Grande- Rue).
^^^ Maurice Ducret de l'Etang était lientenant civil et criminel en l'^ectioD de Villefranche {Alm. de Lyon, 1784).
monde non convienl pas, et je ne sais qu'en penser, r/est nn homme BÛr; mais je ne puis» moi, être sûre de tout ce qu'il esl d'ailleurs. Comme il a occasion d'aller demain à Lyon, je poitrrai le charger d'un mot pour qu'il te voie et que lu fexamines. J'ai trouvé dans le paquet de Tami Lanthenas une lettre pour faire passer à M* d'Antic, J'y ai joint quelques lignes et je l'expédie.
Que fais-tu, mon cher et bon ami, j'ai bien faim de tes nouvelles. Addio, carissimo amico; la tua piccola è una fuibetta; ieri, giocando, mi mettava la sua mano nel mio seno e diceva col suo soriiso : cr Papa faceva cosi, Taltro giorno, al {|abinetto. ^ Vedi, baronc^ si ti rassomiglia*
[X Bosc, k paris'".]
1 " d^^embrn 178/1, — [de Viîlefrani^ho].
Puis-je encore, mon anii*^*, vous donner ce doux nom^ ou doit-il être banni d entre nous? J'ai besoin ou, pour mieux dire» ma moitié, dont la sanlé cbanrelante m*afllige. et moi, nous avons besoin d'une e\plifalion, ou enfin la rontinuation de votre silence nous en tiendra lieu* Je sens, d apn^s votre conduite h notre égard, cjoe le résultat en peut être amer; mais nous ne pouvons cesser dVHre étonnés, el cette incertitude nous déchire. Nrms étions malades, et encore nous ne nous portons pas bien; nous avions placé notre confiance; tout nous y invitait; la mort nous a privés du bien le plus précieux, puisque le sentiment tout entier y était joint; nos maux ne continuaient pas seulement, ils étaient augmentés. L amitié les avait soulagés, ramitié, l'ami Lanthenas nous procura M. Le Roi^^"^^; nous ne le coimaissions point; jamais je n*avais entendu dire, ni soupçonné quil y eilt le moindre nuage entre vous; et vous nous faîtes un crime, vous nous rayez de votre cœur pour avoir cherché du soulagement à nos maux et pour nous être adressés à un homme que notre ami et le vôtre nous a procuré. iMon ami, je nai |ïoint d'ennemis, du moins
'^ Golleclioïi Alfred M orrisson , a folios. ^*^ Tout le comnieiicenicnt de cette lettre pst de Roland.
f*^ Une main , cerlaioeTneot celle de Bosc , a biiïë , sur !'ûiito{fraphe , les deux dernièi-es leltres du nom.
je ne hais personne; mais fût l'homme le plus affreux, il me le semblerait moins s'il pouvait, s'il voulait vous être utile. Vous avez l'esprit juste, le cœur droit, l'àme sensible; il ne peut être que vous n'ayez d'autres motifs; nous les ignorons. Nous sommes sensibles, nous vous aimons; expliquez-vous : queb sont nos crimes? Qu'avez-vous? Qu'exigez-vous? Nous serons toujours ce que nous sommes : nous attachant rarement, difficilement, à peu de monde, mais aimant cordialement, sans réserve. Notre bonheur tient au vôtre, nous nous sommes fait une douce habitude de nous entretenir de vous, de vous compter au nombre de nos meilleurs amis : l'état de contrainte où vous nous tenez nous est insupportable. Je suis accablé d'affaires en ce moment; depuis notre arrivée ici, j'ai fait deux voyages de Lyon; j'y retourne lundi prochain; jaî fait une tournée du département; je suis las, harassé; je ne puis plus supporter cette manière d'être incertaine.
Ma femme vous a adressé des lettres (^); elle a quelques craintes que celle de Vincennes et celle de la Congrégation ne soient pas parvenues à leur adresse; on le lui fait entendre. Je crois vous en avoir adressé une pour Visse, libraire; je n'en reçois pas de réponse; aurions-nous abusé? Sur cela conmie sur le reste, parlez-nous franchement. Je vous en adresse une pour M. de Zacb; renvoyez-la-moi, si ma correspondance vous est importune.
Non, cela ne peut être'^^^, j'en ai la confiance; mais votre sijenre nous tourmente beaucoup. Ecrivez-nous, mon ami; recevez nos enibrassements avec cet abandon de cœur qui accompagna tous les témoignages de notre attachement pour vous.
J'ai peur qu'Agathe ne soit malade; on me mande de Paris que f oublie donc de lui écrire; mais je me rappelle bien que vous nous avez écrit avoir reçu et expédié la lettre qui la concernait, ainsi que celle pour Vincennes; mon inquiétude ne tombe donc pas sur le sort des lettres qui vous sont parvenues, mais sur l'état des personnes à qui je les adressais et dont je ne reçois rien.
Adieu, rappelez-vous de nous avec la chère sœur, songez combien nous vous sommes attachés, et puis — osez ne plus nous aimer!
^'^ Ce paragraphe est biffii dans lori- ^^' Ici, Madame Boland reprend la plume,
ginal. Ces trois paragi'aphes sont égiilement biffés.