‹ Lettres de madame RolandChapitre 33 sur 42 · AVI · texte numérisé non relu

AVI

[\ ROLAJVD, k LYON'".]

Vendredi, lo décembre 178^. h 6 lipures du soir, — [de Villefraafhe].

Je nai point encore de tes nuuveiles, mon cher bon ami; tu m'as

ihaite hier

nt

avertie que je le prisse pour un bon signe; je sou qu'il en soit ainsi; cependant j'aurai toujours à désirer, jusqu'à ce que to m'aies donné toi-même les assurances de ton mieux être. D'ailleurs, ton silence annonce une surcharge de travail qui me tourmente; je crains que tu ne marches trop tôt sans écouter un reste de douleur qui, ainsi négligé, pourrait avoir des suites fâcheuses. Souviens-toi de cet affreux mal de jambe que tu eus à Amiens; je ne parle pas de l^effet de notre chute commuoet*), mais de Faccident qui favait précédée longtemps auparavant.

Bon! bon! j'envoie les raisonnements au diable : je viens de recevoir, dévorer et baiser ta lettre; tu me soulages d'un grand poids. Ménage-toi bien et tout ira par merveilles. Les choses se présentent foi't agréablement à Lyon; il ne tient qu'à toi que tout ce qui est d'alîaires et de relations dans ce pays y soit tout le contraire de ce qu elles ont quelquefois été ailleurs.

Quant à riiistoire de la selle, tu sauras quH n'y avait à l'écurie que deux chevaux, le nûtre et celui d'un voyageur; le domestique de Tauberge a fait Terreur, et Saint-Claude, qui ne connaît pas encore trop bien les affaires de sa nouvelle maison, ne s'en est douté qu'en chemin, sans s'en inquiéter beaucoup, parce que la selle échangée est neuve et belle. Mais elle est uu peu grande pour le cheval, et d'ailleurs il convient que chacun ait le sien. L'autre voyageur aura sûrement bien crié et voudra peut-être faire payer sa selle au maître de

t*ï Ms. 6339, foL iîi9-i3o.

*** Voir, 1118. (iaii, foL fl8a, une lettre de M. JdBlamont, un de leurs amis de

Rouen, du ao août 17B1, m il envoie ses condoUBurns ou sujet d'one chute arrivée h Madame I\oIanfl et à son morL

l'auberge; il faudrait écrire un mot à celui-ci ou le voir, pour rinstruire de ce qui s'est passé, savoir si le voyageur est encore à Lyon; dans ce cas, on lui renverrait sa selle, mardi prochain, pour faire l'échange; mais autrement, il ne vaut pas la peine de renvoyer et de courir le risque de n'avoir rien à la place.

Je te dirai que le dîner de M™* Massé f^' avait été remis à hier; que nous y avons été, après quoi j'ai commencé mon cours de viâtes que j'ai continué et fini aujourd'hui. Mon frère a eu la bonté de m'accompagner partout; ainsi tu n'auras à faire que tes visites d'homme, qui ne seront pas très nombreuses. Je me porte assez bien; j'ai découvert, en mettant des habits dont je n'avais pas fait usage depuis six mois, que j'étais engraissée sensiblement. Ainsi tu vois bien qu'il ne faut pas s'effrayer; sois paisible, content, ménager pour ta santé, aimemoi toujours et tout ira bien.

La bonne, après l'émétique et deux médecines, a toujours sa langue noire comme le cœur d'une cheminée.

Eudora est gefitille, suivant l'expression du pays et le sens qu'on y attache (^J. L'ami Lanthenas demande note des ouvrages sur la cuisine, s'informe si M. de Machy n'a rien fait en ce genre, ou d'autres qui soient connus et aient traité la matière ad hoc. Je pourrais lui donner quelques renseignements sur la matière, qui est assez de ma compétence; mais le reste est une affaire de bibliographie, que j'abandonne, mon cher maître, à votre savoir et à vos connaissances bibliographiques. A propos de cela, j'ai causé de l'abbé Deshoussayes avec notre pasteur, qui sort tout fraîchement de la Sorbonne'^). Je cause avec toi en écou-

^'^ XY Abnanachde Lyonde i-jS'j.BTtrrWllefranche», nous trouvons, dans le tableau de la milice bourijfeoise : «M. Macë, étudiant en droit, sous-lieutenant de la i " compagnie, quartier jaune n. — C^est probablement le fils de cette dame.

'*^ Madame Roland, en plus d'un endroit (voir lettre du 3 octobre 1786), s'ëgaye de cette expression locale, qui est

prise d'ailleurs en plusieurs sens : tanlAt (T vaillant au travail^, tantôt «rsage, docile *». ^^^ Bernard-Pierre Châtelain Dessertine, doyen de la coll(^giale de Villefrancbe, tr bachelier en droit civil et canon i> {Almanaeh de Lyon, i-jSà). I^es Dessertine étaient une famille considérable dans la ville. L'un d eux était procureur du roi en la Sénéchaussée, un autre conseiller en TElection.

an

t^M. de PoniLrelon!*^ qui vient voir le frère et qui renti'etienl dans ce moment des avantages de la bourgeoisie de Lyon, etc.

^'^ J.-L Préveraud de Pombretoo^ anri^i gardp du corps, «riieceveiiF de Yen- Irepdt du tabac. Il i^st aussi receveur dans la rt^edes huiles» {Hmamwh de Lijon^ 178^, art. ffViiJefraiirhe'^), — Il leoail , nous ne savons par i|uol lien^ k b famille de Holaud. Nous verroiu?i plus; bin (lettre du 1*' avril 1785) Madame Koland prier Bosc de faire des dëmîu'clies pour lui faii-e olilenir aussi la recette des gabelles, — *pi'il neut pas. IJ éiaîl guidon des ^( Chevaliers de TArcfl tie Viilefrancbe {Aimtinach de 1785). A la Féderalîou de Lyou» du 3o mai 179O1 (kml Madajiie Roland a ëcril luie si entliou* êBie relation , nous voyons figurer frPnHemud de Pomhreton, major, commandant 1 e d<^la cbe m en t de Ville fr a uche - eu - Bea uj t>laia» (Almannch de Lijtm de 1791)* ^^^^1 en elfet en cette qualitt^, w major de IVlalmajor de la garde nationale*^, <^u'il ligure kVAlmttniteh de 1791 (Depn-H'eraud) et à celui de 179a (Pn^veraud).

En 1793, il eut h Viilefrancbe un rôle singidièremerjt héritant; major de la garde nationale, i^eceveur du disbict, uïembi'e du conseil gt^néral de la Commune, pouvant faire prononcer sa ville pour ou couli*e rinsurrectiou de Lyon, il louvoya*. Lon^tpie, quelques jours après la cbute de Lyon , le reprësentint de la R^^volutioo vint (apurer la municipalité de Ville franche , nous le voyons assister h la st^ance ( fiegisîres municipaux' de ViikjWmche, 18 octobre). Il

n*en fut pas moins iûcaifër»^ en janvier 179a, et, le 18 phmôse an 11 (t) ft-vrier 1796), la commission nivoluliounaire de IjJOu C4)ndanma à mort '^Ceoi-ges Pr*^verau, ci'devanl garde du corps du cîernier tyrau, ei receveur du il istrict de V illefrauche ^ . IjCs considiiranU du jugement, Iwiaucoup plus circonstanciés que ceux des autres sentences, lui reprochent d*avoir, conune commandant de la l<^gion de Viileirancbe , favorisé la rt^bellion des Lyonnais, et aussi d*(*tre Ae parent el l*anu de Roland'» (Melville G lover, CoUecûoii complète dvs jugements (k in commisaion révotulionnatre de Ltfon, 1869)* Prdveraud t-Lait déjà aïiacbé pour <*tre fusillé, quand survint un ordi*e suspensif des représenlanls La porte el M^aulle. Aussitôt une d<^pulation alla à Pa* ris demander sa mise en lihertc*. Le iq ft*vrier, trois citoyens, arrivanl de Conuuune- Anfrancbie et de Villefranche , se pn^n» talent ji la barre de la Convenlion. L'un d'eux annonce que cette dernière counnuue est le thtfôtre des vengeances particulières exeiT^es par J.-M, Lapallu [juge de paix à Thizy, uiembre de la commission révolulionnairt' de Feurs, guillotine avec Cbaumette le i3 avril 1794]. . . IjCs maisons d'arrêt regorgent des lueilleui-s rtfpublicaîns. Préveraud, receveur du district, qui a refus<^ Targenl de sa caisse, hravi^ les menaces de Taulorilé di5|ïarlementale , et qui sVst montre le plus énergique ennemi des

(*j Voir BlliLiGLhi'<]ue de Lyon, fondii Cotte ^ o* 17660 : f^Ertrail du coinple rendu â in SoûvHé pfijmtairc de yUlefraHche, par l^téventud ^ aprts la tortie dti reheOei iifimnaùt. là ociubrc ijgS. Si/pié pottr copie etm/orfne : Mftra fiiâ, $$célttire, W#* ï ,/r ^f^ûn. — /i^^rf., n* I7663. /*roc* *-wr6«J de la Stâeté pop^tlûire de Vitùrfmnche , cùHtt-naHt la justification de la condutie de Préveraud, 5 ptuviâêt an it [a6 jaiiviir 1794], — ErfmiVi d'un diêcour» el d*une tuirwuf composée par k cito^fn Prévcraud, mt. in-JuHa, jJeuiikU.t^

Je suis fâchée que tu n'aies pas rencontré . le baron de Ghoiseul W. Comme le sort est bizarre! Quelle rencontre que celle du daqueur de fouet! Tu t'en serais bien passé!

L'homme au papier a joint, de son chef, une nouvelle pièce de bordures, afin de laisser le choix d'après l'effet qu'on jugerait sur les lieux. J'ai fait venir tes gens et je leur ai demandé leurs comptes, invitation qui ne m'a pas paru les désobliger.

Adieu, mon cher et bon ami, aie bien soin de loi; souviens-toi que ta santé, ton bien- être sont essentiels à notre bonheur. Le bon frère, avec qui je lis du Rousseau qui nous attendrit tous deux, t'embrasse avec moi.

Addio, ancora, ti bacio tenerissimamente, da per tutto, eson tutta la tua.

rebdies, gémit depuis un mois dans les prisons; condamné à mort, attaché pour être fusillé, il ne doit la vie qu'à un ordre suspensif d'exécution des représentants du peuple... Revercbon (qui se souvenait snns doute d'avoir vu Préveraud à ses côtés le 18 octobre précédent) demande la suspension du jugement rendu contre lui, larrestation de Désarbres, son persécuteur, pour être traduit avec Lapallu au tribunal révolutionnaire. . . L'affaire est renvoyée au Comité de salut public; le 1" mars, le Comité la renvoie aux représentants en mission à Lyon, Méaulle et Laporte, qui, le ai avril, ordonnent la mise en liberté de Préveraud, et la Convention, le 5 mai, confirme leur arrêté. (Voir Moniteur des 1 4 février et 7 mai 1794.)

^'^ rrM. le baron de Choiseul, ambassadeur près le roi de Sardaignet» [Almanach

royal de 178&, p. 1&9). D Tétait déjà en 1776 et 1777, lorsque Roland traversa Turin à l'aller et au retour de son voyage d'Itidie, et lui avait fait le plus aimable accueil. (Voir lettre de Roland à son frère, le prieur de Cluny, du 1 1 septembre 1776, ms. 6a& 1 , fol. â 1 7-a 1 8 ; cf. Voyage d'Italie, VI , p. 358. Roland dînait chez lui lorsqu'il apprit la chute de Trudaine.) — D y avait entre eux un rapport d'alliance âoignée, ffun cousin d'un des beaux-frères de son père ayant épousé une Choiseul» (pamphlet de Bruyard contre Roland , cité par M. Dauban, Introd. à la Correepondanee Camtet, p. xiv). Le 96 juillet 1784, le chevalier de Lawanon écrivait à Roland, de Turin ( ms. 6s /i 3 , fol. 1 1 7 ) : «r M. l'ambassadeur de France me charge de vous faire bien des compliments; il m'a beaucoup fait l'éloge de Madame de La Plalière n

[\ ROLAND, \ LVONf').]

Dimanche au soir, la décembre 1786 ♦ — [de Villtîrranrhe].

L'ami Le M[onriîer] est arrivé à deux heures, après avoir dîné ave€ ses camarades qui doivent venir le reprendre; il est allé faire un Umv dans sa chambre et je te griffonne quelques mots. Ta causerie m\ fait le plus grand plaisir, mon cher bon ami, et surtout lassurance que tu vas bien. Ma santé se réveille aussi depuis trois jours, et j^espeieqne la consultation, quand elle viendra, sera bonne à faire un mouchoir; je t'envoie la lettre de Tami d'Antic : tu verras ce que mande ce pauvre garron dont h* bon cœur gilte la tète, je ne sais coniment. H se trouve un particulier qui voudrait bien faire le commei'ce des vins en Angleterre; j'ai fait ta réponse en conséquence à M™*' de Rivarol^'^L je n'ai point répondu àFami Lanthenas^ qnoiqull fournisse beaucoup à jaser par ce qu'il raconte d'un Esmi mr le Beau du père André^^' et de mille choses dont je causerais bien. Je suis paresseuse; je ne lais rien du tout que lire du Rousseau le soir avec le bon frère et jouer mon enfant; je n'ai pas eu un moment d'inspiration pour le pauvre petit discours'*^^ et je Tattends tous les jours. Ton habit gâté est une cliose liien maussade; riuiis vraiment gilté? Si ce n'ét^îit pourtant qu'un collet un peu trop lâche, peut-être cela n'esUil pas irrémédiable? Tes ouvriers commencent demain; je les presserai de mon mieux.

Nous t'eudirassons tous bien fort, et moi plus étroitement tjue personne, aimneitt cela se peut croire. Adieu; j'étais, nous étions invités

ï'^ Nous tifi savous qui est cHle thmc Ln nom esl d ailleuni peu Ibibie au manuscrit.

t=J t^. P. Amii'ë, jéîniie (167.5-1764). - — Son Eitsai sur le Beau est de 1741.

^*' Probabiement un discours pour la réception f!e Holand à l'Acod<?mic de Villefranche en qualité de titulaire, et que sa femme lui prt^paraiL — Voir pins loin JeUre du 10 dikembre 1786.

aujourd'hui chez M"*^ de Pombreton; mais nous attendions notre hôte, que je trouve, comme tu le dis, toujours bon enfant. Adieu, méchant qui m appelle «r loup 7). Oh! je me vengerai bien. . . quand jeté tiendrai. A quoi donc as-tu pensé de ne pas mener notre ami chez M™" Ghev[andier], qu'il a connue jadis à Livoume? Addio, addio, ti bacio per tutto di tutto cuore.

[À BOSC, À PARIS f'^.]

i5 décembre 1786, — [de Viilefranche].

J'aime mieux encore que vous nous fassiez l'aveu de ce que vous pensez de mal de nous que d'avoir le seul droit de croire que vous en pensez bien, sans en recevoir l'assurance de votre bouche. Choisisseznous du moins, mon ami, pour les confidents de vos sentiments et de vos opinions sur tout ce qui nous concerne. Nous pouvons nous reposer assez sur ce que nous sommes, pour supporter tout ce que vous nous croyez être, sans jamais vous l'imputer à crime. Ne déchirez point de lettres que vous m'ayez écrites dans l'abandon de votre cœur; tout ce qui vient de lui m'est bon et cher, comme il le fut toujours. Votre erreur est l'effet d'une sensibilité qui nous attache encore davantage, et la cause suffirait pour effacer bien des injustices. Je conçois mieux votre état depuis que je me suis entretenue au Clos, avec l'ami Lanthenas, des raisons que vous aviez de vous plaindre du personnage en question; mais vos idées n'en sont pas moins fausses par rapport à nous. Je gémirai toute ma vie d'un ménagement mal entendu, qui altère les charmes d'une relation que je croyais inaltérable; mais quoi! elle triomphera de cet obstacle; et, s'il faut que le silence d'un moment (quoique dignement motivé de notre part) soit à vos yeux un tort si affreux, vous ne pourrez du moins vous dispenser de le pardonner, de l'oublier pour des amis dont le regret mérite si bien ce sacrifice. Vous

^'^ Rose, IV, 76; Daiiban, II, 5i5; — ms. 6989, fol. 2^-95o.

ANN^EE 178â,

nous aimerez un jour davantage d'avoir su juger, apprécier, soutenir cette fougue rie votre jeunesse aimante et transportée. Nos larmes, mon ami, répondent aux vôtres : u est-il pas étrange f|ye, si bien d'accord et tant attachés, nous ayons encore autant à désirer?

En attendant la révolution heureuse et nécessaire sur laquelle je compte, laissez-moi conserver et entretenir Tami d^Eudora; vous ne lui imputez point la faute de ses pères, et mon cœur vous lient compte de rexception i(oe, malgré votre erreur, vous savez encore faire» L*ami de mon enfant a bien des droits à ma tendresse; je vous parlerai d'elle pour vous, et de nous à cause d'elle; vous me trouverez sincère, confiante et attachée autant qu'il soit possible. Cette chère Eudora a recouvré la vigueur de sa santé au prix de deux médecines. N'est-il pas triste d'avoir dû employer sitôt ces salutaires poisons? Eilet de la société, e(fet de la vie sédentaire des villes! Sa petite intelligence se développe toujours davantage, et je compte bien que son cœur ne sera point étranger aux affections douces et honnêtes*

Si vous saviez comme je suis impatientée contre moi-même pour une occasion manquée, je crois que vous me plaindriez. Un ami que nous avions à Rome est venu passer vingt-quatre heures avec moi en retournant à Paris, où il compte se fixer; je devais lui donner vos peaux achetées à Dijon; mais ses compagnons de voyage sont venus l'enlever plus vite (ju'il ne s'y attendait, car le projet était de demeurer au moins deux jours : les commissions sont demein*ées et j'ai maudit mon étourderie une heure après que la chaise de poste a été (lartir. Si vous en aviez quelque autre, j*imagine que vous me l'indiqueriez; mais je ne puis vous peindre ma colère. Nous avions causé de vous, de Lavater, de mille objets attachants; M. Le Monnier, qui descendia, je pense, chez M. Vincent, de l'Acadéiiiief*', est tout plein de son Italie qu'il vient de visiter pour la seconde fois; c^est un homme de mœurs douces et aimables; il connaît M, Rome de Tlsle, et fait comme tous ceux qui connaissent cet excellent homme, c'est-à-dire qu'il

^'^ Le poiutrt; [''raiiçois-Aodrc Viiiceal ( lyiti-iSifi).

laime beaucoup : les enfants des arts sont naturellement unis à ceux des sciences.

J ai assez souvent des nouvelles de Tami Lanthenas, sans en savoir plus que vous sur la suite de ses projets; peut-être nen sait-il pas plus lui-même, il est trop nécessairement dépendant des circonstances.

Vous voudrez bien expédier subito l'incluse à la comtesse ^^'.

M. Dçzach paraît-il avoir reçu la lettre que vous lui aviez envoyée pour nous avant de quitter Amiens? Elle en renfermait une pour Linguet(2).

Je vous sais bien bon gré du soin que vous avez pris de me donner de sûres nouvelles d'Agathe; je ne vous en remercie pas, parce que je compte toutes vos démarches comme celles de l'amitié; le cœur les inscrit, la bouche ne les relève pas. Mon ami est encore à Lyon : il s'y est accroché et blessé la jambe en y arrivant à cheval; le mal est passé, il court et travaille terriblement. Ma santé a été pitoyable dans toute la force du terme; mais je reprends singulièrement depuis huit jours, et je me crois bien tirée d'affaire. Mille choses affectueuses à la sœur; je m'attache à tout ce qui vous appartient; rendez mon affection à ma fille, si vous ne pouvez me la payer; je ne me plaindrai qu'à demi et seulement tout bas. Adieu, cher ami, courez, voyez le monde : puissiez-vous trouver des êtres qui sachent vous apprécier et vous chérir comme nous!

Je n'ai pas écrit à Amiens depuis des siècles; des visites et encore des visites, du travail, des misères, puis le délassement bien séducteur dans la douce intimité d'un frère. Le temps vole et fuit. • . Mille choses restent en arrière; vous n'y serez jamais.

^*- Nous ne savons de quelle comtesse il réfugie à liOndres, où les Roland, dans leur

est question. récent voyage d'Angleterre, s'étaient niis

^*' Linguet, le célèbre publiciste (1786- en relations avec lui. (Voir Voyage en Angle-

179^), était alors, pour la seconde fois, terre, p. 977-279.)

\ BOSC, À PAHISf'lJ

30 dérCTnbre 178^, — [do Viflf^frânclieJ.

Eh bien, que devenez-vous, notre bon ami? Sant*î, affaires, relations, étude, tout cela esl-il comme vous le voulez, comme je vous le souhaite, et comme nous contribuerions à le faire élre pour le chapitre de I amitié, si nos cœurs vous étaient connus? Mais pourquoi mettrais-je encore ceci en supposition? N'en parlons plus et agissons avec confiance.

Jt* reçois de Lyon la quittance l'i-joinle pour la faire passer à Paris; je ne veux choisir personne autre que vous, parce quil n*en est pas à qui nous aimions mieux devoir qutdques services. Je vous prie d*en toucher le montant **t <le chercher en échange un bon papier de pareille valeur sur Lyon ou sur Villefranehe; je présume que vous trouverez plus aisément pour la première de ces villes, et, ce qui serait perit-*Mre encore mieuA que de chercher chez des marchands, c'est t\e prendre aux fermes ou aux postes une rescription pour un des receveurs de Lyon.

Eudora va très bien; force et gaîté sont revenues aussi brillantes que jamais, et la petite intelligence fait quelques progrès. Je suis mieux aussi; j*attends très incessamment mon bon ami. Nous n'avons point ici de nouvelles que Teffervescence des esprits à Lyon pour rélection d'un nouveau prévôt des marchands, et les cabales, diatribes ansez ordinaires en pareil cas. Le froid est horrible; nos chemins de montagne sont impraticables et les autres ne valent guère.

L'ami tient maintenant à TAcadémie de Lyon ; celle d'ici , comme vous pouvez le penser, Ta mis au nombre de ses titulaires ^'^l Le cabinet n*est point encore rangé; c'est une misère que de faire quoi que ce soil en saison si rigoureuse. : y a ([uelque temps déjà que je reçus nouvelle de Tami Lanthenas; il est de retour [irès de son père et se trouve, par quelques occupations, un peu en

t'^ Bosc, IV; 78;UaubaiK II, 617; — ms. 6^39, fol. aSi-âSa.

**^ Le 3o novembre 1783, rAcailétiiie de bvoii avait nommé Rnliind -ass(>c!if-. et

ceilt* de VilldVaiiclie, dùni i) «tait f^associé^ depuis 1779, venait de le faii-e passer, niainténaiit i|n'îl rf'sidail, au nombre dea ''nnliiiîiiiTS'.

retard de correspondance ; il le regrettait à votre égard et me chargeait de vous dire qu'il se dédommagerait au premier instant.

Mille choses empressées, affectueuses à notre chère sœur; mille autres h l'excellent M. Parault. Le berger Sylvain est bien maltraité pour son ouvrage échappé du déluge; il est grossièrement étrillé dans Y Annie liuéraire; c'est une honte pour les critiques que de s'armer ainsi du foudre de Jupiter contre quelques fleurs des champs ^^K Que disent et font tous vos savants? Qui est-ce qui est poussé à l'Académie des sciences? Et M. Broussonnet, n'est-il encore qu'à la porte? Adieu» mon ami; finissons la présente année et commençons l'autre sous les auspices de la franche et tendre amitié; je vous renouvelle celle que je vous ai vouée dans la sincérité et l'abandon de mon cœur.

^*^ Pierre-SyiYainMaréchal(i75o-i8o3), hardiesses contre les rois. — Voir Mémoires

k qui quelques poésies pastorales, publiées secrets, ii décembre 178& et 9 juillet 1785,

sous le nom du Berger Sylvain, avaient et Correspondance littéraire, février 1785.

valu une place de sous-bibliothëcaire au — Madame Roland se souvenait de Tavoir

collège Mazarin, venait de la perdre pour counu, dans sa jeunesse, vers 177a, aux

avoir publié le Livre échappe au Déluge, concerts de M"* L*Epiue {Mémoires, II,

parmlie du style biblique, contenant des p. i38).

Peu d'indications préliminaires suffiront pour suivre la correspondance de cette année.

Les Roland sont à Villefranche, dans la maison patrimoniale, au deuxième étage, — le chanoine et la vieille mère occupant le premier.

En janvier, Roland va au Clos avec le chanoine; il commence à y faire des aménagements, comme s'il allait en devenir propriétaire.

Le 1 6 mars, il est à Lyon, pour les affaires de son service, et il n'en revient que pour Pâques (97 mars).

Du 18 au 28 avril, il retourne au Clos, avec son frère, pour s'y reposer tout en surveillant ses réparations.

En mai et en juillet, deux petites tournées de service (lettres des i3 mai et 4 juillet).

En juin, il emmène à Lyon sa femme et sa fille et les installe dans son petit appartement de la place de la Charité; il a h prendre séance comme membre titulaire de l'Académie de I^yon (i/i juin) et comme associé de la Société d'agriculture (17 juin); le 18, on va entendre la Saint-Huberti dans Didon; on est de retour le a juillet, mais, le 16 août, Roland se retrouve à Lyon.

Malgré les dégoAls qu'on avait eus au sujet du Clos (voir lettre du 3 août; le chanoine refusait évidemment de le céder), on y retourne au commencement de septembre et on y passe deux mois, pour n'en revenir qu'aux premiers jours de novembre. C'est là que Lanlhenas, qui depuis le 3 novembre 178A était au Puy, près de ses vieux parents, à régler ses affaires de famille, vient rejoindre ses amis; il les suit à Villefranche où il songe à s'établir comme médecin et où il se fait même immatriculer.

Le i() novembre, Roland et Lanthenas se rendent à I^yon et y passent plus d'un mois, Lanthenas logé chez son ami; ils n'en reviennent que le 96 décembre.

Madame Roland va les y retrouver avec sa lille, le a décembre, pour

LETTRES DE MADAME ROLAND. I. 3l

assister à la séance de l'Académie de Lyon du 6 décembre, où son mari devait lire son discours de réception; elle y demeure jusque vers le 17.

Ainsi, sauf deux quinzaines passées à Lyon et deux mois au Clos, toute l'année 1786, pour Madame Roland, s*écoule à Villefranche; elle s'occupe de son enfant, de sa maison, vit en bons termes avec le chanoine, supporte impatiemment sa belle-mère , continue à travailler pour son mari et entretient avec Rose une correspondance qui l'intéressait d'autant plus que le jeune naturaliste lui envoyait, avec d'incessants renseignements pour le Diuiomimrt de Roland, des nouvelles de Paris, des musées, des académies, du monde savant.

En même temps, elle faisait et recevait des visites, allait même au bal, s'intéressait à l'innocente académie de Villefranche, s'efforçait de s'accommoder au milieu, quêtant à l'église le jour de Pâques, etc.

Quant à Roland, il semble avoir peu travaillé cette année-là; le premier et le deuxième volume de son Dictionnaire des manufactures venaient de paraître (178a et 1785); il commençait à préparer le troisième (lettre du a août). Il se préoccupait surtout, dans cette première année, de prendre pied à Lyon.

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