U7. — DE MADAME DE SÉVIGNÉ A MADAME DE GRIGNAN
Lundi malin, en partant, 18 mai 1671.
Enfin, ma fille, me voilà prête à monter dans ma calèche; voilà qui est fait, je vous dis adieu i jamais je ne vous dirai cette parole, sans une douleur sensible. Je m’en vais donc en Bretagne : est-il possible qu’il y ait encore quelque, chose à faire à un éloignement , quand on est à (leux cents lieues l’une de l’autre? Cependant, j’ai trouvé encore à le perfectionner; et comme vous avez trouvé que votre ville d’Aix n’était pas encore assez loin, je trouve aussi que Paris est dans votre voisinage : vous êtes allée à Marseille pour me fuir ; et moi, pour le renvier sur vous, je m’en vais à Vitré, Tout de bon, ma petite, j’ai bien du regret à notre commerce, il m’était d’une grande consolation et d’un grand amusement; il sera présentement d’une étrange façon. Hélas! que vais-je vous dire du milieu de mes bois? Je vous parlerai à cœur ouvert de mademoiselle du Plessis et de Jacquine : les jolies peintures! Je suis fort contente de ce que vous me dites de votre santé; mais, au nom de Dieu, si vous m’aimez, conservez-vous, ne dansez point, ne tombez point , reposez-vous ‘souvent , et surtout prenez vos mesures pour accoucher à Aix au milieu de tous les prompts secoure, Vous savez comme vous êtes expéditive, rangez-vous-y plus tôt que plus tard. Bon Dieu ! que ne souffrirai-je point en ce temps-là !
Vous me contez fort plaisamment le démêlé que vous avez eu avec mon ami Vivonne; il me parait que tout le tort est de son C(ité ; vous le menâtes beau train à la manière dont vous l’aviez pris : son décontenanceraent me fait suer, et lui aussi, j’en suis assurée : conclusion, vous l’embra.ssàtes, c’est un grand effort* en l’étal où vous êtes; il
t ,M. de ViTonne était d'une extrême grosseur, ,
faut toujours faire en sorte de n’avoir point de querelle ni d’ennemis sur les bras.
Ce pauvre abbé de Fôix est mort : cela fait pitié. Qui pourrait croire qu’une mère, qui a trois garçons, dont l’ainé est marié, fût sur le point de voir finir sa maison? Cependant, il est vrai , ce petit duc de Foix ne vaut pas un coup de poing t ; il est à Bordeaux avec sa mère pour un procès ; quelle nouvelle pour eux ! L’Armentière beauté 2 fait la guerre à ses beaux cheveux, et se déchire le sein, à ce qu’on dit ; je vois que cela vous console. Savez-vous que notre petite Senneterre est accouchée à Grenoble ? Je ne sais qui ne part point aujourd’hui ; nous coraçtâmes hier * jusqu’à vingt personnes de qualité qui font comme moi. M. de Coulanges me donna un gi’and souper, où tout le monde s’assembla pour me dire adieu. Adieq donc, ma très chère et très aimable ; je m’en vais coucher à Bonn elle ; j’espère que j’y retrouverai cette dévotion que vous y laissâtes une fois; je la prendrai ; hélas ! j’en ai assez de besoin pour me faire supporter avec patience l’éloignement d’une aimable enfant que j’aime si passionnément, et toutes les justes craintes que je puis .avoir pour sa santé : songez un peu à ce que je dois souffrir, n’étant soutenue d’aucune distraction. J’emmène votre frère, et le dérobe à toute la honte ■•de ses mauvais procédés : vous jugez bien que ses maitresses ne seront pas inconsolables ; pour moi, je m’en accommoderai fort bien. Je suis persuadée de ce que dit M. de Grignan. Ah! mon cher Comte, je le crois assurément; il n’y a personne qui n’en eut fait autant que vous , s’il eiït été à votre place : vous me payez de raison, et vous le prenez sur un ton qui mérite qu’on vous pardonne ; mais songez pourtant que la jeunesse, la beauté, la santé, la gaieté et la vie d’une femme que vous aimez , toutes ces choses
I 11 vécut cependant jusqu'à l'àge de li nus.
* Elle était I.oiigueval , et mère de madame de Floren.sac , qui a laissé M. de Crussnl et madame la duchesse d'Aiguilloii. (A. <î.)
LKTTllES
sont détruites par les i-echiifes fre((uentes du mal que vous faites souffrir. Ma tille, je rev iens à vous, après avoir dit adieu à votre mari. Il nous revient ici que vous perde/ tout ce que vous jouez l’un et l’autre : hé, mon Dieu ! pourquoi tant de malheur, et pourquoi cette petite pluie continuelle, que j’ai toujours trouvée si incommode? Je deviens comme elle, je ne finis point. Adieu donc pour la centième fois, ma chère enfant; remerciez bien d’Hacqueville de toutes les amitiés que j’en reçois tous les jours : il entre dans mes sentiments; voilà de quoi il est question en ce monde. iN’oubliez pas de faire savoir à Vardes que Corbinelli se loue • fort de lui.
• A Malicorno, samedi 23 mai 1671.
J’arrive ici, où je trouve une lettre de vous, tant j’ai su donner un bon ordre à notre commerce. Je vous écrivis lundi en partant de Paris ; depuis cela, mon enfant, je n’ai fait que m’éloigner de vous avec une telle tristesse et un souvenir de vous si pressant, qu’en vérité la noirceur de mes pensées m’a rendue quelquefois insupportable. Je suis partie avec votre portrait dans ma poche ; je le regarde fort souvent : il serait difficile de me le dérober présentement sans queje m’en aperçusse; il est parfaitement aimable; j’ai votre idée dmis l’esprit ; j’ai dans le milieu de mon cœur une tendrésse infinie pour vous ; voilà mon équipage, et voilà avec quoi je vais à trois cents lieues de vous. Nous avons été fort incommodés de la chaleur : un de mes beaux chevaux demeura dès Palaiseaux ; les autres six ont tenu bon jusqu’ici : nous partons dès deux heures du matin pour éviter l’extrème chaleur ; èncore aujourd’hui nous avons prévenu l’aurore dans ces bois pour voir Silvie, c’est-à-dire Malicorne ', oii je me reposerai demain. J’y ai
> Cliâteaii A six lieues du Jlans, ipii apparlenail au iiianpiis de Lavardin.
trouvé les deux petites filles, rechigitées, un air triste, une voix de Mégère ; j’ai dit : ces petits sont sans doute à notre ami, fuyons-les ; du reste, nos repas ne sont point repas à la légère}. Jamais je n’ai vu une meilleure chère, ni une plus agréable maison ; il me fallait toute l’eau que j’ai trouvée, pour nje rafraîchir du fond de chaleur que j’ai depuis six jours. Notre abbé- se porte bien ; mon fils et La Mousse me sont d’une grande consolation. Nous avons relu des pièces de Corneille, et repassé avec plaisir sur toutes nos vieilles admirations. Nous avons aussi un livre nouveau de Nicole ; c’est de la même étoffe ([ue Pascal, et que V Education d’un Prince ; mais cette étoffe est merveilleuse ; on ne s’en ennuie point. Nous serons le 27 aux Rochers, où je trouverai une de vos lettres: hélas! c’est mon unique joie. Vous pouvez ne me plus écrire qu’une fois la semaine, parce qu’aussi bien elles ne partiront de Paris que le mercredi , et j’en recevrais deux h la fois. Il me semble que je m’ôte la moitié de mon bien ; cependant j’en suis aise, parceque c’est autant de fatigue retranchée en l’état où vous êtes. Il faut que je sois devenue de bonne humeur pour vouloir bien que vous preniez cela sur moi : mais, ma fille, âu nom de Dieu, conservez-vous, si vous m’aimez. Ah ! que j’ai de regret à votre aimable personne ! N’aurez- vous jamais un moment de repos? Faut-il user sa vie à cette continuelle fatigue? Je comprends les raisons de M. de Grignan; mais, en vérité, quand on aime une femme, quelquefois on en a pitié.
Mon éventail est donc venu bien à propos ; ne l’avezvous pas trouvé joli ? Hélas 1 quelle bagatelle ! ne m’ôtez pas ce petit plaisir quand l’occasion s’en présente, et remercfez-moi de la joie que je me donne, quoique ce ne soit que des riens. Mandez-moi bien de vos nouvelles ; c’est là de quoi il est question : songez que j’aurai une de
* Voyez la fable. de La Fontaine, qui a pour litre VÀtgle H te Hibou. dont madame de S^vigné cito ici quelques express^ioiis. '
LETTBES
VOS lettres tous les vendredis ; mais songez aussi que je ne vous vois plus, que vous êtes à mille lieues de moi, que vous êtes grosse, que vous êtes malade ; songez.... non, ne songez à rien, laissez-moi tout songer dans mes grandes allées, dont la tristesse augmentera la mienne : j’aurai beau m’y promener, je n’y trouverai poiqt ce que j’y avais la dernière l’ois que j’y fus. Adieu, ma très chère enfant ; vous ne me parlez point assez de vous ; marquez toujoui’s bien la date de mes lettres : hélas 1 que diront-elles présentement? Mon fils vous embrasse mille fois ; il me désennuie extrêmement, et songe fort à me plaire : nous lisons, nous causons, comme vous le devinez fort bien. La Mousse tient bien sa partie, et, par-dessus tout, notre abbé, qui se fait adorer parcequ’il vous adore. Il m’a enfin donné tout son bien * ; il n’a point eu de repos que cela n’ait été fait ; n’en parlez à personne, la famille le dévorerait ; mais aimez-le bien sur ma parole, et sur ma parole aussi aimez-moi. J’embrasse ce fripon de Grignan, malgré ses forfaits.
Aux Rochers, dimanche Si mai 1671.
Enfin, mafille, me voici dans ces pauvres Rochers : peuton revoir ces allées, ces devises, ce petit cabinet, ces livres, cette chambre, sans mourir de tristesse? Il y a des souvenirs agréables ; mais il y en a de si vifs et de si tendres, qu’on a peine à les supporter ; ceux que j’ai de vous sont de ce nombre. Ne comprenez-vous point bien l’effet que cela peut faire dans un cœur comme le mien ?
Si vous continuez de vous bien porter, ma chère elifant, je ne vous irai voir que l’aiinée qui vient. La Bretagne et la Provence ne sont pas compatibles : c’est une chose étrange que les grands voyages ; si l’on était toujours dans
' L’abbé rie r.oulange<i, oncle rie madame rie Sévigné;
UK MAUAUE DE SKVIOINE. 26!>
Je sentiment qu’on a quand on arrive , on ne sortirait jamais du lieu où l’on est ; mais 1a Providence fait qu'on oublie; c’est la même qui sert aux femmes qui sont accouchées : Dieu permet cet oubli, -afin que le monde ne finisse pas, et que l’on fasse des voyages en Provence. Celui que j’y ferai me donnera la plus grande joie que je puisse recevoir dans ma vie ; mais quelles pensées tristes de ne point voir de fin à votre séjour ! J’admire et je loue de plus en plus votre sagesse ; quoiqu’à vous dire le vrai, je sois fortement touchée de cette impossibilité ; j’espère qu’en ce temps-là nous verrons les choses d’une autre manière; il faut bien l’espérer, car, sans cette consolation, il n’y aurait qu’à mourir. J'ai quelquefois des rêveries dans ces l)ois, d’une telle noirceur, que j’en reviens plus changée que d’un accès de lièvre. Il mé parait que vous ne vous êtes point trop ennuyée à Marseille. Ne manquez pas de me mander comme vous aurez été reçue à Grignan. Ils avaient fait ici une manière d’entrée à mon fils ; Vaillant avait mis plus de quinze cents hommes sous les annes, tous fort bien habillés, un ruban neuf à la cravate ; ils vont en très bon ordre nous attendre à une lieue des Rochers. Voici un bel incident: M. l’abbé avait mandé que nous arriverions le mardi, et puis tout d’un coup il l’oublie; ces pauvres gens attendent le mardi jusqu’à dix heures du soir ; et, quand ils sont tous retournés chacun chez eux, bien tristes et bien confus, nous arrivons paisiblement le mercredi, sans songer qu’on eût mis une armée en campagne pour nous recevoir : ce contre-temps nous a fâchés; mais quel remède? Voilà par où nous avons débuté. Mademoiselle du Plessis ^ est tout justement comme vous l’avez laissée ; elle a une nouvelle amie à Vitré, dont elle SC pare, parceque c’est un bel-esprit qui a lu tous les romans, et qui a reçu deux lettres de la princesse de Ta-
< Madcmoisellfl du Plcssis-d’Argcnlré. Le château d’Argcntré est i une lieue des Rochers. *
i.tnliKs
rente .l’ai fait dire ineehamment par Vajllaiil ipie j etais jalouse de cette nouvelle amitié, que je n’en témoignerais rien ; mais que mon cœur était saisi : tout ce qu’elle dit làdessus est digne de Molière ; c’est une plaisante chose de voir avec quel soin elle me ménage, et comme elle détourne adroitement la conversation pour ne poiut parlcr de ma rivale devant moi : je fais aussi fort bien mon personnage. Mes petits arbres sont d’une beauté surprenante; Pilois les élève j\isqu’aux nues avec une probité admirable : tout de bon, rien n’est si beau que ces allées que vous avez vues naitre. Vous savez que je vous donnai une manière de devise qui vous convenait : voici un mot que j’ai écrit sur un arl)re. pour mon fils qui est revenu de Candie, rago Ui fama ; n’est-il point joli pour n’élre qu’un mot? Je lis écrire encore hier, en l’honneur des paresseux, bella fosa far niente. Hélas ! ma fdle, que mes lettres sont sauvages! Où est le temps que je parlais de Paris comme les autres ? C’est purement de mes nouvelles que vous aurez ; et voyez ma confiance, je suis persuadée que vous aimez mieux celles-là que les autres. La compagnie que j’iii ici me plait fort ; notre abbé est toujours admirable ; mon fds et La Mousse s’accommodent fort bien de moi, et moi d’eux ; nous nous cherchons toujours ; et quand les affaires me sépai’cnt d’eux, ils sont au désespoir et me trouvent ridicule de préférer un compte de ferihier aux contes de Lji Fontaine. Ils vous aiment tous passionnément ; je crois qu’ils >^us écriront : pour moi, je prends les devants, et n’aime point à vous’parler en tumulte. Ma fille, aimez-moi donc toujours : c’est ma .vie, c’est mon ame que votre amitié : je vous le disais l’autre jour ; elle fait toute ma joie et toutes mes douleurs. Je vous avoue que le reste de ma vie est couvert d’ombre et de tristesse, quand je songe {[ue je la passerai si souvent éloignée de vous.
1 Fillr «le Giiillaiinie V, laiidgr.i\c «le Hessc-Cassel
î Jardinier des Roi-liors. •
DE -MADAME DE SÉVlCiSÉ.
Aux Rochers, (liiiiaiiche 7 juin 1071.
J’ai reçu vos deux lettres avec une sorte de joie qu’il n’est pas aisé d’expliquer dans une lettre. Enfin , ma bonne , je les reçois deux jours après qu’elles sont arrivées à Paris, cela me rapproche devons. Cellé que vous avez écrite innon fils n’est pas fricassée dans de la neif>;e; vraiment elle est fricassée dans du sel à pleines mains ; depuis le premier mot jusques au dernier, elle est parfaite ; je laisse à mon. fils le. soin de vous répondre , et de vous dire comme il a réussi dans sa. paroisse et dans un bal de Vitré. Nous avons In liertrand du Guesclin i en quatre jours ; cette lecture nous a divertis. Au reste , vous n’avez pas bien vu ; ma calèche n’est pas rompue par les chemins ; mes arcs sont forgés de la propre main de Vuloain : à moins que de venir de cette fournaise , ils n’auraient pas résisté à un troisième voyage de Bretagne. Ce que vous voulez dire , c’est que l’un de mes chevaux , le plus beau de France , est resté à Nogent , et y mourra , selon ce qu’on m’en écrit ; c’est cela qui vous a trompée. Il est vrai , ma fille , que j’eus , il y a quelque temps , une colique très fâcheuse ; mais j’admire d’Hacqueville de vous avoir mandé que je ne le lui avais pas fait savoir; ce qui est plaisant, c’est qu’il a eu tort en cette occasion; et comme il a gagé d’ètre parfait , il n’a point poussé sa justification avec moi , et se veut racquitter auprès de vous en disant que j’ai eu tort ; mais je n’en puis jamais avoir avec lui sur le chapitre de l’amitié: je l’aime tendrement , et son amitié m’est un trésor inestimable. V’oici comme la chose se passa , il vaut autant dire cela qu’autre chose. J ’allais à la messe en calèche avec ma tante ; à moitié che-
* Probaliloinont la vie ilc Du Uue^clin , par Paul Hay-dii-Cliaslelct , (Ip rAcadf'mic française.
LliTTHES
min j’eus un grand mal de cœur ; je craignis les suites, je revins sur mes pas, je vomis beaucoup ; voilà de grandes douleurs dans le côté droit, de grands vomissements encore, des douleurs redoublées et une suppression qui me tenait dès la nuit : l’alarme se met au camp ; on envoie chez Pecquet, qui eut de moi des soins extrêmes ; on envoie chez l’apothicaire, on envoie quérir un demi-hain, on envoie chei*cher de certaines herbes : si j’avais eu dix laquais, ils auraient tous été employés. Je ne songeai point du tout à madame de La Fayette ; notre petit tapissiei- , qui allait chez elle pour travailler, lui dit l’état où j’étais. Je vis aniver madame de La Fayette, comme j’étais daiis le bain ; elle me dit ce qui l’avait fait venir, et quelle avait rencontré un laquais de d’Hacqueville, à qui elle avait dit mon mal, persuadée qu’il me viendrait voir dès qu’il l’aurait appris. Cependant le jour se passe , mais non pas ma colique : je fus encore assez mal la nuit ; je n’entendais point parler de d’Hacqueville ; je sentis son oubli; j’y pensai , j’en parlai : le matin je me portai mieux , et mieux à ces maux-là, c’est être guéri. M. d’Ormesson vint à moi tout effrayé, et me dit que M. d’Hacqueville venait de lui apprendre au palais que j’étais fort mal ; il le savait donc. Le soir, je lui écrivis une petite plainte amoureuse ; il fut embarrassé, et voulut me donner de méchantes raisons ; je lui fis voir clair que je n’avais pas envoyé chez madame de La Fayette : il ne poussa pas ce qu’il avait dit à M. d’Ormesson, qui le rendait coupable ; et moi, qui suis honnête, je ne voulus pas le pousser aussi, et lui laissai dire qu’il n’avait appris mon mal que par mon hillet. Voilà une belle narration bien divertissante et bien nécessaire; mais elle est vraie, mon enfant. Si vous n’ètes fatiguée de ce i-écit, vous avez une bonne santé ; je fais vœu de n’en jamais faire de si long.
Vous avez donc vu un pauvre vieux homme qu’on allait rouer, et qui a soutenu avec courage ce cruel genre de
mort; il s’ est mieux comporté qu’un certain comte de Frangipnni , qui fut exécuté il y a deux mois à Vienne, pour avoir conspiré contre l’empereur. Ce Frangipani se trouva si incajiable de supporter la mort en public, qu’il le fallut traîner au supplice, et le tenir à quatre ‘ : voilà justement tout comme je ferais. Mais, à propos de supplice, en voici un petit qui vous fera frissonner : M. du Plessis avait aux deux pieds un petit mal comme vous en avez eu ; au lieu du traitement que vous a fait Charon, il a trouvé ici un fort habile homme, un homme admirable, dit mademoiselle du Plessis, qui lui a proposé et a exécuté un petit remède anodin ; c’est de lui arracher de vive force tes deux ongles des orteils tout entiers, et toute la racine, afin, dit-il> que cette incommodité ne revienne plus : il en était au lit quand nous sommes arrivés ; il marche présentement, mais c’est comme un château branlant ; je crois qu’on lui dira toute sa vie : Je crains que vous tombiez, vous n'ètes pas trop bien assuré sur vos jambes'^. Du reste, mademoiselle du Plessis est toujours adorable : elle assure qu’elle a toujours ouï dire que M. de Grignan était le plus beau garçon, le plus beau garçon qu'on eût su voir; prenez son ton, vous loi auriez donné un second soufflet. Je suis quelquefois assez malencontreuse pour dire quelque chose qui lui plaise ; je voudrais que vous l’ejitendissiez me louer et me copier. Elle a retenu aussi certaines choses que vous disiez ici, qu’elle nous redonne avec la même grâce : hélas ! si rien ne me faisait mieux souvenir de vous, que je serais heureuse !
Pomenars^ est toujours accablé de procès criminels, où il ne va jamais moins que de sa vie. Il sollicitait l’autre
1 Hadanic de Sévigné était mal intormcc des circonstances de la mort du comte de Frangipani. Exécuté publiquement à Xeusladt le 30 avril 1671, H ne montra aucune faiblesse.
* Trait du Romnn enmique.
3 üentilbomme breton, dont on a dit qu’il avait eu un procès pour faiLsse monnaie, cl qu’ayant été jusliné , il paya les epices de son arrêt en fausses e.spércs. (A. (iO
LKTTUKS
jour à Rennes uvoc une <ïrande barbe; quelqu'un lui demanda pourquoi il ne se faisait point raser. « Moi, dit-il ,
« je serais bien fou de prendre de la peine après ma tète ,
« sans savoir à qui elle doit être : le roi me la dispute ;
« quand on saura à qui elle doit demeurer, si c’est à moi,
« j’en aurai soin. » Voilà de quelle manière triste il sollicite ses juges.
Vous verrez par cette lettre de l’évèque de Marseille , que nous sommes toujours amis : il me semble que j’ai reçu plus de dix fois cette même 'lettre ; ce sont toujours les mêmes phrases , il ne donne point dans la jttstice de croire ; il me prie d’être persuadée qu’t/ est, avec une vénération extraordinaire, V évêque de Marseille ; etje le crois. Continuez l’amitié sincère qui est entre vous, ne levez point le masque, et ne vous chargez point d’avoir une haine à soutenir : c’est un plus grand fardeau que vous ne pensez.
Quelle audace de vous faire peindre ! Je m’en réjouis , c’est signe que vous êtes belle. Mandez-moi comme vous avez trouvé votre beau château ; je vous souhaite quelquefois une de mes allées parmi vos griuideurs, vous qui en trouvez sur la pointe d’une aiguille. Votre frère est un trésor de folie qui tient bien sa place ici. Nous avons quel- ((uefois encore de bonnes conversations dont il pourrait faire son profit ; mais son esprit est un peu fricassé dans de la crème fouettée ; il est aimable à cela près. Et l’italien, l’oubliez-vous? J’en lis toujoure un peu pour entretenir noblesse. Vous dites donc ((ue M. de Grignan m’embrasse. Vous perdez le respect, mon pauvre Grignan ; viens donc un peu jouer dans mon mîiil , je t’en conjure ; il y fait si beau ; j’ai tant d’envie de vous voir jouer, vous avez si bonne grâce, vous faites de si beaux coups. Vous êtes bien cniel de me refuser une promenade d’une heure seu- lement. Et vous, ma petite, venez, nous causerons. Ah! mon Dieu, j’ai bien envie de pleurer.
DK MADVMF. DE SÉVKiVE. 27. '>
loi. — A LA AlÈMK.
Aux Uoclicrs, inorcmli lO juin 1671.
Je. ne vous écris aujourd'hui, ma chère enfant, que pour vous écrire; car je n’ai vos lettres que le vendredi, et j’y fais réponse le dimanche. Je vais donc vous entretenir, ce qui s’appelle de la pluie et du beau temps. Je commence par la. pluie ; car pour le beau temps je n’ai rien à vous en dire , il y a huit jours qu’il pleut ici continuellement ; je dis continuellement , parceque la pluie n’est interrompue que par des orages. Je ne puis sortir ; mes ouvriers sont dispersés ; je suis dans une tristesse épouvantable ; La Mousse est tout chagrin aitssi : nous lisons, cela nous soutient la vie. Mon lils est à Rennes, où nous avons cru qu’il fallait l’envoyer pour y voir le premier président, et beaucoup d’amis que j’y ai conservés : s’il a du' temps, je lui conseillerai aussi d’aller voir M. de Coëtquen* ; il est en âge de rendre ces sortes de devoirs. Il y eut encore dimanche un bal à Vitré. J’ai peur que mon fils ne trouvede bonne compagnie dix ou douze hommes qui soupèrent avec lui à la tour de Sévigné^; il faut les souffrir, mais il faut bien se garder de les t»uver bons. Il y eut dans ce repas une jolie querelle sur un rien : un démenti se fit entendre, on se jeta entre deux ; on parla beaucoup, on raisonna peu; M. le marquis eut l’honneur d’accommoder cette affaire et partit ensuite pour Rennes. Il y a degrandes cabales à Vitré : mademoiselle de Croqueoison se plaint de mademoiselle du Cernet, parcèque l’autre jour, à un bal , il y eut des oranges douces dont on ne lui fit point de part ; il faudrait entendre là-dessus mademoiselle du Plessis et la Launay , comme elles possèdent bien les détails
> Lç marquis <lc Coütqucii rtail gouverneur de Saiul-.Malo.
* C’est l'iidtel de in.idame de S<H igiié à Vitré. Cotte t*iir faisait partie des ^ fortineations de la ville.