‹ Lettres de madame Sévigne, avec les notes de tous le commentateursChapitre 113 sur 132 · A MADAME DE GRIGNAN · texte numérisé non relu

A MADAME DE GRIGNAN

Ma chère enfant, je reviens à vous pour vous dire que M. d’Andilly m’a envoyé le recueil qu’il a fait des lettres de M. de .Saint-Cyran ^ ; c’est une des plus belles choses

I Tons (leux uvaienl iniililriiicnt demandé la main de niadcmuisellu de Sévigné.

ï Verger de llaurannc, abbé de Sainl-Cyran, compagnon d'éliide et ami de Janséiiiiis, évéque d'Ypres. Il fut le rondaleur du jansénisme en Franee.

du monde ; ce sont proprement des maximes et des sentences chrétiennes, mais si bien tournées qu’on les retient par cœur, comme celles de M. de La Rochefoucauld. Quand ce livre se débitera, priez madame de La Fayette ou M. d’Hacqueville d’en demander un exemplaire pour vous à M. d’Andilly ; il vous sera très obligé de cette confiance : si Vous faites réflexion qu’il n’a jamais eu un sou d’aucun de ses livres, vous verrez bien que c’est l’obliger que d’en • vouloir un de sa main. Je défie M. îNicole de mieux dire que ce que vous avez écrit sur le changement de nos passions ; il n'y a pas un mot de plus ou de moins que ce qu’il faut.

A Vitré, mercredi ta août 1GTI.

Enfin, ma chère fllle, me voilà en pleins états ; sans cela les états seraient en pleins Rochers. Dimanche dernier, aussitôt que j’eus cacheté mes lettres, je vis entrer quatre carrosses à six chevaux dans ma cour, avec cinquante gardes à cheval, plusieurs chevaux de main et plusieurs pages à cheval. C’étaient M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de Lavardin , MM. de Coëtlogon, de Lomaria, les barons de Guais , les évêques de Rennes , de Saint - Malo , les MM. d’Argouges, et huit ou dix que je ne connais point; j’oublie M. d’Harouïs , qui ne vaut pas la peine d’étre nommé. Je conçois tout cela : on dit et on répondit beaucoup de choses. Enfin, après une promenade dont ils furent fort contents, une collation très bonne et très galante •sortit d’un des bouts du mail, et surtout du vin de Bourgogne, qui passa comme de l’eau de Forges ; on fut persuadé que cela s’était fait avec un coup de baguette. M. de

Pascal, Arnauld, Nicole, fiirenl scs disciples ; son influence fui immense, mais passuère : écr^ain diffus et obscur, rien ne reste de lui que son nom «■( les œuwes de se.s disciples.

LETÏUKS

Chaulnes me pria instamment d’aller à Vitré. J'y vins donc* lundi au soir ; madame de Chaulnes me donna à souper, avec la comédie de Tartufe, point trop mal jouée , et un bal où le passe-pied et le menuet pensèrent me faire pleurer ; cela me fait souvenir de vous si vivement c[ue je n’y puis résister; il faut promptement (jiie je me dissipe. On me parle de vous très souvent, et je ne cherche point longtemps mes réponses , car j'y pense à l’instant même , et je crois toujours (pie c’est ciu’on voit mes pensées au travers • de mon corps-de-jupe. Hier je reçus toute la Bretagne à ma tour de Sévigné : je fus encore à la comédie ; c’était .4 ndromaque, qui me fit pleurer plus de six larmes : c’est assez pour une troupe de campagne. Le soir on soupa, et puis le bal. Je voudrais que vous eussiez vu l’air de M. de Lomaria i, et de quelle manière il ôte et remet son chapeau ; quelle légèreté ! quelle justesse I II peut défier tous les courtisans, et les confondre, sur ma parole : il a soixante mille livres de rente, et sort de l'Académie ; il ressemble à tout ce (lu’il y a de plus joli, et voudrait bien vous épouser. Au reste, ne croyez pas que votre santé ne soit point bue ici; cette obligation n’est pas grande, mais telle qu’elle est, vous l’avez tous les-jours à toute la Bretagne : on commence par moi, et puis madame de Grignan vient tout naturellement. M. de Chaulneç vous fait mille compliments. Les civilitc^ qu’on me fait sont si ridicules, et les femmes de ce pays si sottes, qu’elles laissent croire qu’il n’y a que moi dans la ville, quoiqu’elle soit toute pleine. Il y ji, de votre connaissance, Tonquedec, lé comte des Chapelles , Pomenars , l’abbé de Montigni, qui est évêque de Saint-Paul-de-Léon, et mille autres : mais ceux-là me par-* lent de vous, et nous rions un peu de notre prochain. H est pUiisant ici le prochain, particulièrement quand on a diné ; je n’ai jamais vu tant de bonne chère. Madame de

> Loiiis-Kr.iiiçois I)iip:irf , inai()iiis (le l.oiiiaria. • •

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DK MADAMK DE SEV IC. X E, 32i)

CoëUlueii est ici avec la fièvre ; Chesières se porte mieux ; ou a député des états pour lui faire un compliment. Nous sommes polis pour le moins autant que le poli Lavardin : on l’adore ici, c’est un gros mérite qui ressemble au vin de Grave. Mon abbé bâtît, et ne Veut pas venir s’établir à Vitré ; il y vient diner : pour moi, j’y serai encore jusqu’à lundi ; et puis j’irai passer huit jours dans ma pauvre solitude, après quoi je reviendrai dire adieu ; car la fin du mois verra la fin de tout ceci. Notre présent est déjà fait, il y a plus de huit jours : on a demandé trois millions ; nous avons offert sivns chicaner deux millions cinq cent mille livres, et voilà qui est fait. Du reste, M. le gouverneur aura cinquante mille écus , M. de Lavardin quatrevingt mille francs , le reste des officiers à proportion ; le tout pour deux ans. 11 faut croire qu’il passe autant de vin dans le corps de nos Bretons , que d’eau sous les ponts , puisque c’est là-dessus qu’on prend l’infinité d’argent qui se donne à tous les états.

Vous voilà bien instruite , Dieir merci , de votre bon pays ; mais je n’ai point de vos lettres, et par conséquent point de réponse à vous faire ; ainsi je vous parle tout naturellement de ce que je vois, et de ce que j’entends. Pomenars est divin ; il n’y îf point d’homme à qui je souhaite plus volontiers deux tètes ; jamais la sienne n’ira jusqu’au Iwut. Pour moi, ma fille, je voudrais déjà être au bout de la semaine, afin dp quitter généreusement tons les honneurs de ce monde, et de jouir de moi-même aux Rochers. Adieu, ma très chère, j’attends toujours vos lettres avec impatience ; votre santé est un point qui me touche de bien près : je crois que vous en êtes persuadée , et que , sans donner dans la justice de croire, je puis finir ma lettre et dormir en repos sur ce que vous pensez de mon amitié pour A'ous. Ne direz- vous point à M. de Grignan que je l’embrasse de tout mon ('œur?

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