‹ Lettres de madame Sévigne, avec les notes de tous le commentateursChapitre 114 sur 132 · I.KTTBES · texte numérisé non relu

I.KTTBES

A Vitré, dimanche 16 août 1671.

Quoi ! ma chère fille, vous avez pensé brûler, et vous voulez que je ne m’effraie pas ! Vous voulez accoucher à Grignan, et vous voulez encore que je ne m’en inquiète pas ! Priez-moi en même temps de ne vous aimer guère ; mais soyez assxirée que pendant que vous me serez ce que vous êtes à mon cœur, c’estr-à-dire, pendant que je vivrai, je ne puis jamais voir tranquillement tous les maux cpii vous peuvent arriver. Je prie Deville, de faire tous les soirs une ronde pour éviter les accidents du feu. Si le hasard n’avait fait lever M. de Grignan plus matin que le jour, voyez un peu où vous en étiez, et ce que vous deveniez avec voti'e château. Je crois que vous n’avez pas oublié de remercier Dieu : pour moi, j’y ai trop d’intérêt pour ne l’avoir pas fait.

Avez-vous écrit , ou du moins fait faire un compliment à madame et à M. de Lavardin *? Je serais bien ici en main pour le leur faire tout à mon aise ; mais cela n’aurait pas l’air assez vraisemblable'. Il fait ici l’amoureux d’une petiVe madame ; j’ai trouvé que c’est ûne contenance dont il a besoin comme d’un éventail. Je voudrais bien que vous eussiez un fils comme madame de Simiane ; d’où est la sage-femme (pii l’a accouchée ? Parlez-moi souvent de ce (pii touche votre personne. J’ai dit à madame de Chaulnes les compliments que vous lui faites ; elle les a reçus d’une manière, et vous en rend de si bons, que je suis persuadée qu’elle voudrait, au prix des Molac et des Lavardin que vous fussiez sa lieiitenante-générale : il n’y a que ces charges de belles ; les lieutenants de roi ne sont pas dignes de

1 Sur la mort de M. de Beaunianoir, évéque du Mans. (Voyez la lettre du 3 août. Il était oncle de M. de Lavardin.^

* Lieiilenants-généraux de la province de Bretagne.

DE MADAME DE SÉVKiM-;.

|M)rter votre robe. Je suis encore ici ; Monsieur et nuulaine de Chaulnes font de leur mieux pour m’y retenir : ce sont sans cesse des distinctions, peut-être peu sensibles pour nous> mais qui me font admirer la bonté des dames de ce pays-ci ; je ne m’en accommoderais pas comme elles, avec toute ma civilité et ma douceur. Vous croyez bien aussi que sans cela Je ne demeurerais pas a Vitré, où je n’ai que faire. Les comédiens nous ont amusés , les passe-pieds nous ont divertis, la promenade nous a tenu lieu des Rochers. Nous fîmes hier de grandes dévotions, et demain je m’on vais aux Rochers, où je serai ravie de ne plus voir de festins, et d'étre un peu à moi : je meurs de faim au milieu de toutes ces viandes, et je proposais l’autre jour à Pomenars d’envoyer accommoder un gigot de mouton à la tour de Sévigné pour minuit, en revenant de chez madame de Chaulnes : enfin, soit besoin ou dégoût, je meurs d’envie d’étre dans mon mail ; j’y serai huit ou dix jours. jNoti'e abbéj La Mousse et Marphise ont grauâ besoin de ma pre-^ sence ; ces deux premiers viennent pourtant diner ici quel- ‘ quefois : il y est très souvent question de madame la gouvernante de Provence, c’est ainsi queM. de Chaulnes vous nomme en commençant votre santé. On contait hier au soir à table qu’Arlequin, l’autre jour à Paris, portait une grosse pierre sous son petit manteau ; on lui demandait’ ce qu’il > oulait faire de cette pierre, ; il dit que c’était un échantil- ' ..;" Ion d’une maison qu’il voulait vendre; cela me fit rire ; je jurai que je vous le manderais : si vous croyez, ma fille, que cette invetition fût bonne pour vendre votre terre, vous pourriez vous en servir; Que dites-vous du mariage *de Monsieur? Ce sont des traits de la Palatine ; c’est sa nièce 3 et celle de la princesse de Tarente. Vous comprenez

1 La princesse Elisabelh-CharloUe de Bavière. Scs mémoires ont été pubiiés sous le litre de Fragments de Lettres originales. Ils renrernicnt des portraits tort piquants quoique un peu passionnés; clic liaïssait madame de Maintenon, et il faut bien se garder d'ajouter foi é ce qu'elle en dit.

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bien la joie qu’aura iMonsiei k d’avoir à se luaiier eu eérémouie : ((uelle joie encore d’avoir une t’en)me (jui n’entende point le français ! ün dit qu’elle est belle ; du reste, elle n’est pas plus riebe que mademoiselle de On dit

{(ue quand le mariage fut déclaré, les an^es disparurent pour huit jours, ne pouvant soutenir les premiers jours de cette nouvelle. Hélas I si cette Madame pouvait nous bien ) (||>résenter celle que nous avons perdue !

Madame de La Fayette m’a mandé qu’elle allait vous écrire, mais que la mifiraine l’en empêche; elle est fort à plaindre d’être si sujettê à ce mal : je ne sais s’il ne vaudrait pas mieux n’avoir pas autant d’esprit que Pascal , que d’en afoir les incommodités. La date de votre lettre est admirable : voilà qui est donc bien , je n’ai que vingt ans; puisqu'il est ainsi , vous n’avez pas sujet de craindre pour ma siinté; n’en soyez point en peine, songez seulement à la votre. Cette émotion que la crainte du feu vous a donnée me déplait Beaucoup : ce fut en suite d’une émotion (ju’arriva votre accouchement de Livry : tâchez donc , ma chère enfant , d’éviter autant que vous pourrez tout ce qui ]veut vous émouvoir. J’aime déjà ce chamarier de Rochebonne; c’est une bonne roche que celle dont vous me dépeignez son ame : 'c’est à M. de Grignan que j’adresse cette gentillesse , comme à celui qui m’y saura bien répondre. Je , suis bien aise d’avoir encore une maison assurée à Lyon , outre celle de l’intendant.

Autant qu’un voyage en ce monde peut être sûr; celui de Provence l’est pour l’année qui vient. Ma chère enfant, gouvernez-vous bien entre-ci et là, c’est mon unique soin ^ et la chose du monde dont je vous serai le plus sensiblement obligée ; c’est là que vous pouvez me témoigner solidement l’amitié que vous avez pour moi. Il me semble que vous voyez bien des Provençaux à Grignan : si vous saviez

' MaJnme ilc Grancpy, qui passait pour clrr la niailrossc di' Mossirru.

5 Digniti' du cliapilrc dr Sainl-Joaii de I.yoti.

aussi la quantité de Bretons que l’on voit tous les jours ici , cela n’est pas imaginable. Vous me ravissez quand vous me dites que vous aimez le coadjuteur, et qu’il vous aime : j’ai cette union dans la tète; il me semble, qu’elle est entièrement nécessaire à vôtre bonheur ; conservez-la , et prenez de ses conseils pour vos affaires. Notre abbé vous adore toujours; la petite Mousse a une dent de moins, et ma petite enfant une dent de plus : ainsi va le monde. Je J)Ais Ftachère de vous avoir sauvée du feu, et je vous embrasse mille fois plus tendrement que je ne puis vous dire. Adieu, ma très chère et très aimable. Chesières est guéri au bruit du trictrac de chez M. d’Harouis.

Aux Rochers, mercredi 19 aodt 1671.

Vous me dites fort plaisamment l’état où vous met mon papier parfumé : ceux qui vous voient lire mes lettres croient que je vous apprends que je suis morte, et ne se ligurent point que ce soit une moindre nouvelle. Il s’en faut peu que je ne me corrige de la manière que vous l’avez imaginé ; j'irai toujours dans les excès pour ce qui vous sera bon, et qui dépendra de moi. J’avais déjà pensé que mon papier pourrait vous faire mal, mais ce n’était qu’au mois de novembre que j’avais résolu d’en changer; je commence dès aujourd’hui, et vous n’avez plus à vous défendre que-de la puanteur.

Vous avez une assez bonne quantité deGrignans; Dieu vous délivre de la tante elle m’incommode d’ici. Les manches du chevalier font un bel effet à table : quoiqu’elles entraînent tout , je doute qu’elles m’entraînent aussi ; quelque faiblesse que j’aie pour les modes, j’ai une grande aversion pour cette saleté. Il y aurait de quoi en faire une

■I .Vniic (l’Oriiiiiio, cumlcsse il’ Harcourt, laiile de M. de (îri^nan.

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