I.ETTBES
j’aime mieux un hibou que lui : qu’il s’examine, je l’aime comme il vous aime à proportion ; je sais bien toujours qu’il y a une chose qui m’en fera juger. Mais, mon enfant, n’admirez-vous point les erreurs et les contre-temps (jue fait l’éloignement? Je suis en peine de vous quand vous êtes en, bonne santé; et quand vous serez malade, une de vos lettres me redonnera de la joie ; mais cette joie ne peut être longue , car enfin il faut accoucher, et c’est cela qui vient dans 1e milieu du cœur et qui me trouble avec raison, jusqu’à ce que j’apprenne votre heureux accouchement. Vous êtes ^onc résolue d’accoucher à Lambesc? Avez-vous votre chirurgien? La petite Deville me mande que vous le connaissez, c’est beaucoup ; je crains (ju’il ne soit jeune, puisqu’il vous saigne, et les jeunes gens n’ont guère d’expérience. Enfin je ne sais ce que je dis : mais ayez soin de vous par-dessus toutes choses. Le passé doit vous avoir rendue sage ; pour moi, je suis d’une capacité qui me surprend.
Vous ai-je dit que je faisais planter la plus jolie place du monde? Je me plante mdi-mème au milieu de la place, où personne ne me tient compagnie, parcequ’on meurt de froid. La Mousse fait vingt tours pour s’échauffer : l’abbé va et vient pour nos affaires ; et moi, je suis là fichée avec ma casaque, à penser à la Provence; car cette pensée ne me quitte jamais. Je voudrais bien apprendre ici les nouvelles de votre accouchement : la fatigue des chemins et ma violente inquiétude ne me paraissent pas deux choses qu’on puisse supporter à la fois. Mandez-moi de bonne foi quel nom prendra Adhémar , je le trouve empêché : M. de Grignan défend Grignan, et a raison ; Rouville * défend l’autre ; il faudra se rMui/e au petit glorieux 2. •
< François, cQnilc de Rhuvillc, homme extragrdinairc pour l’aulorilé qu'il avait acquise de dire hautement la vérité.
s M. de Guilleragues disait que tous les Grignan étaient glorieux. On
' Vous voulez savoir si nous avons encore des feuilles vertes î oui, beaucoup ; elles sont mêlées d’aurore et de feuille morte ; cela fait une étoffe admirable.
Voilà deux bonnes veuves, madame de Senneterre et madame de Leuville : l'une est plus riche que l’autre, mais l’autre est plus jolie que l’une. Vous ne me dites rien de votre assemblée, elle dure plus que nos états. Parlezmoi de votre santé, et pour ce que vous appelez des fadaises, je ne trouve que cela de bon : hélas ! si vous les haïssiez, vous n’auriez qu’à brûler mes lettres sans les lire. Notre abbé vous embrasse paternellement ; il vous conjure de faire, pendant que vous y serez, tous les enfants que vous voudrez faire, et de n’en point garder pour quand nous arriverons. Adieu, ma très chère et très aimable ; je vous recommande ma vie.
Aux Rochers, mercredi 18 novembre 1671.
Hé ! mon Dieu I ma chère enfant, en quel état vous trouvera cette lettre ! Il sera le 28 du mois ; vous serez accouchée, je l’espère ; et très heureusement ; j’ai besoin de me dire souvent ces paroles pour me soutenir le cœur, qui est quelquefois tellement pressé que je ne sais qu’eu faire; mais il est bien naturel d’être comme je suis dans une occasion comme celle-ci. J’attends mes vendredis, et je supplie ceux qui se sont divertis à prendre vos lettres de finir ce jeu jusqu’à ce que vous soyez accouchée. On en veut aussi aux miennes ; j’en suis au désespoir; car vous savez qu’encore que je ne fasse pas grand cas de mes lettres, je veux pourtant toujours que ceux à qui je les teris les reçoivent* : ce n’est jamais pour d’autres, ni pour être perdues, que je les écris. J’ai donc regret à tout ce que vous
lui disait : Mais AdbémaR l’est-ii? Il répondit gi.oriri'Skt, Pt depuis nu l'appela /epptil ff/oriPMX.
LKTTUKS
ne recevez pas : quelle vision d’en vouloir à mes lettres I il me semble que nous sommes à un degré de parenté qui ne donne point de curiosité : voilà qui est insupportable, n’en parions plus. D'Hacqueville me mande qu’il avait laissé madame de Montausier à l’agonie, et je la crois morte : s’il faut écrire à M. de Montausier et à madame de (h’ussol me voilà plus empêchée que quand Adhémar écrivit au 'roi et aux ministres. Je ne saurais plus écrire depuis que mes lettres ne vont point à vous ; me voilà demeurée tout court. Je songe quelquefois que, pendant que je me creuse la tète, on tire peut-être le capon, on est aise, on se réjouit pour votre accouchement ; cela peut être , mais je ne le sais pas encore, et on languit en attendant. Il gèle à pierre fendre : je suis tout le jour à trotter dans ces bois; il ferait très beau s’en aller, et quand nous partirons la pluie nous accablera. Voilà de belles réflexions; quand on n’a pas autre chose à dire, 11 vaut tout autant finir.
Aux Rochers, dimanche 22 novembre 1671.
Madame de Louvigny est accouchée d’un fils : vous voyez bien, ma chère enfant, que vous en aurez uu aussi : vous vous y attendez d’une telle sorte, que, comme vous dites, la signora qui mit au monde une fille ^ ne fut pas plus attrapée que vous le seriez, si ce malheur vous arri- . vait. Je fais prier Dieu sans cesse pour cet heureux moment, d’où dépend ma vie plus que la vôtre. Je ne crois pas que je puisse me résoudre à quitter ce lieu avant que d’en savoir des nouvelles : cette sorte d’inquiétude ne peut se porter sur des chemins où Je ne recevrais point de let-
1 Fille de Madame de Montausier.
* Maric-Charlollc de Caslelnau, fémine d'Anloinc^-Charlcs, comte de I.miviKiiy, depuis duc de Grainont.
a Allusion au conte de l'Ermite de La Fontaine.
DE M ADAME DE SÉA IGmL
très; c'est donc vous, ma tille, qui m'arrêtez. Je suis .très affligée de l’état où vous me représentez votre premier président (Henri de Forbin d’Oppède) : c’est une perte considérable pour vous ; il faut que votre malheur soit bien fort pour tuer un homme de cet âge, et si bien fait , et d’une si belle physionomie. Si Dieu- vous le rend, ce sera un miracle : je n’eusse jamais cru prendre un si grand intérêt à un premier président de Provencç; mais la Provence est mon pays depuis que vous y êtes.
Enfin, voilà madame de Richelieu à la place de madame de Montausier i ; quelle joie pour bien des gens ! quel chagrin pour d’autres! Voilà le monde. Vous êtes fort aimée • dans cette maison : pour moi, je prends peu d’intérêt à tout cela, et ne conserve mes amis de la cour que dans la vue de vous être quelquefois bonne en votre absence. J’ai reçu une lettre de M. de Pomponne, toute pleine d’une vraie et sincère amitié : il est bien content du roi son maître : il ne trompera personne dans la bonne opinion qu’on a de lui.
Je ne doute nullement de l’histoire d’.4wgier, et n’en ai jamais douté : c’est une vision de madame de La Fayette, fondée sur la folie de M. de Coulanges; présentement, elle la croit comme moi. L’hiver est ici dans toute son horreur; je suis dans les jardins, ou au coin de mon feu : on ne peut s’amuser à rien ; quand on est loin de ses tisons, il faut courir. Je passerai encore deux vendredis aux Rochers , où j’espère que j’apprendrai votre heureux accouchement. M. de Grignan est obligé d’avoir soin de moi, comme j’ai eu soin de lui en pareille occasion.
I C’éuil la place de dame d'honneur de la reine. Elle l'obtint par le crédit de madame de Montespan, dont elle était l'amie, comme elle le fut depuis de madame de Maintenon. Sa maison était le rendez-vous des beauxesprits.
l.F.TTRKS
Aux Rochers, mercre<li 25 novembre 1671.
J’ai appris par mes lettres de Paris la mort de votre premier président : je ne puis voiis dire combien j’en suis affligée ; il était fort honnête homme et fort aimable de sa personne; mais ce qui me le rendait très considérable, c’est l’amitié qui était entre vous ; c’est de penser à ce que vous était une si bonne liaison ; et quand je me suis bien creu- • sée sur ce sujet, je me retourne, et je trouve dans mon cœur l’inquiétude de votre santé, et la pensée de votre accouchement. Je ne sais comment je n’ai pas eu l’esprit de vous conseiller ce que vous avez fait , moi qui craignais également de vous voir affronter la petite vérole à Aix , ou retourner sur vos pas à Grignan : il n’y avait qu'à ne bouger d’où vous êtes ; vous avez pris le bon parti. Je crois que vous aurez été saignée, je crois que vous aurez été prévoyante ; je crois enfin, et j’espère que tout ira bien. Madame de Louvigny vous a donné un très bon exempte; mais, dans l’attente de cette nouvelle, on souffre beaucoup ; je voudrais bien la recevoir ici. J’attends vendredi de vos lettres avec mon impatience ordinaire; je crois que vous me parlerez bien aussi de la mort de ce pauvre homme ; je crains qu’elle ne vous ait émue, et ne vous ait fait beaucoup de mal en l’état où vous êtes : je ne puis , ma très chère , vous en dire davantage dans çelui où je suis ; ce n’est pourtant pas manque de loisir, je vous en assure; ce n’est pas manque aussi d’âmitié pour vous ; au contraire , c’est ce qui me rend sensible à toutes les pensées de Provence, et qui fait que, ne pouvant vous dire que des choses tristes, et trouvant que vous n’en avez pas besoin , je vous quitte après vous avoir tendrement embrassée.
UE MADAME DE SÉVIOM^. HOil
Aux Rochers, dimanche 39 novembre 1674.
U m’est impossible , ti’ès impossible de vous dire , pia chère fille, la joie que j’ai reçue en ouvrant ce bienheureux paquet qui m'a appris votre heureux accouchement. En voyant une lettre de M. de Grignan , je me suis doutée que vous étiez accouchée ; mais de ne point voir de ces aimables dessus de lettres de votre main, c’était une étrange affaire. Il y én avait pourtant une de vous du 15 ; mais je la regardais sans la voir, pai’ceque celle de M. de Grignan, me troublait la tête; enfin je l’ai ouverte avec un tremblement extraordinaire , et j’ai trouvé tout ce que je pouvais souhaiter au monde. Que pgnsez-vous qu’on fasse dans ces excès de joie ? Demandez au coadjuteur ; vous ne vous y êtes jamais trouvée. Savez-vous donc ce que l’on fait? Le cœur se serre , et l’on pleure sans pouvoir s’en empêcher; c’est ce que j’ai fait, ma très ielle, avec beaucoup de plaisir : ce sont des larmes d’une douceur qu’on ne peut comparer à rien, pas même aux joies les plus brillantes. Comme vpus êtes philosophe, vous savez les raisons de tous ces effets ; pour moi , je les sens , et je m’en vais faire dire autant de messes , pour remercier Dieu de cette grâce , que j’en faisais dire pour la lui demander. Si l’état où je suis durait longtemps , la vie serait trop agréable ; mais il faut jouir du bien présent, les chagrins reviennent assez tôt. La jolie chose d’accoucher d’un garçon, et de l’avoir fait nommer par la Provence t ! voilà qui est à souhait. Md fille, je vous remercie plus de mille fois des trois lignes que vous m’avez écrites ; elles m’ont donné l’achèvement d’une joie complète. Mon abbé est transporté comme moi , et notre
t II fut tenu sur les fonts par les procureurs du pays de Provence, dt nommé Loui$~Prov«nee.
LETTRES
IMousse est ravi. Adieu , mon ari"e, j’ai bien d’autres lettres à écrire que la vôtre.
Aux Rochers, mercredi 2 décembre
Enfin, ma fille, après les premiers transports de ma joie, j’ai trouvé qu'il me fallait encore vendredi des lettres de Provence , pour me donner une entière satisfaction; Tl arrive tant d’accidents aux femmes en couche , et vous avez la langue si bien pendue, à ce que me dit M. de Grignan , .qu’il me faut pour le moins neuf jourè de bonne santé pour me faire partir joyeusement. J’aurai donc mes lettres de vendredi, et puis je partirai, et je recevrai celles de l’autre vendredi à Malicorne. Je suis tout étonnée de ne plus trouver sur mon cœur, ni le jour, ni la nuit , ce caillou que vous m’y aviez mis par l'inquiétude de votre accouchement. Je me trouve si heureuse , que je ne cesse d’en' remercier Dieu ; je n’espérais point en être si tôt quitte. J’ai reçu des compliments sans compte et sans nombre , et du côté de Paris par mille lettres, et de celui de la Bretagne ; on a bu à la santé du petit bambin à plus d’une lieue à la ronde; j’ai donné de quoi boire, j’ai donné à souper à mes gens, ni plus ni moins que la veille des Rois. Mais rien ne m’a été plus agréable que le compliment de Pilois, qui vint le matin avec sa pelle sur le dos, et me dit : « Madame , je « viens me réjouir, pas moins, parcequ’on m’a dit que ma- « dame la Comtesse était accouchée d’un petit gars. » Cela vaut mihux que toutes les phrases du monde. M. de Montmoron * est accouru ici ; entre plusieurs propos, on a parlé de devises ; il est très habile là-dessus : il assure qu’il n’a vu en nul lieu celle que je conseille à Adhémar. Il connaît
" 1 (Charles de Sévigné, comte de Monlmoron, conseiller au parlement do Rennes, rousin de M. de Sévigné.
DE MAD.4rME UE SEVIONK.