JOI
luie fusée avec ces mots : da i ardore l' ardire ' ; iuuis ce n’est pas cela : l’autre est plus parfaite, à ce qu’il dit :
Che péri, pur che m innalzi.
Soit qu’elle vienne de chez moi, ou d’ailleurs, il la •trouve admirable. Mais que dites-vous de M. de Lauzun? Vous souvient-il quelle sorte de bruit il faisait il y a un an? Qui nous eut dit r dans un an il sera prisonnier, l’eussions-nous cru? Vanité des vanités! et tout est vanité. On dit que la nouvelle Madame est tout étonnée de sa grandeur- : on vous mandera comme elle est faite. Quand on lui présenta son médecin , elle dit qu’elle n’en avait que faire, qu’elle n’avait jamais été ni saignée , -ni purgée, et que, quand elle se trouvait mal, elle faisait deux lieues à pied, et qu’elle était guérie ; Lasciamo la andar, che fard buon viaggio. Vous voyez bien que Je vous écris comme à une femme qui sera dans son vingt-deuxième ou vingttroisième Jour de couche. Je commence même à penser qu’il est temps de faire souvenir M. de Grignan de la parole qu’il m’a donnée ; enfin songez que voici la troisième fois que vous accouchez. Si vous le gouvernez un peu, demandez-lui cette grâce en faveur du Joli présent que vous lui avez fait. Voici un autre raisonnement : vous avez été bien plus malade que si on vous avait rouée, cela est certain; ne serait-il pas au désespoir, s’il vous aime, que tous les ans vous souffrissiez un pareil supplice? iNe craint-il point, à la fin, de vous perd^’e? Après toutes ces bonnes raisons. Je n’ai plus rien cà lui dire, sinon que, par ma foi, je n'irai pas en Provence si vous êtes grosse ; Je souhaite que ce lui soit une menace : pour moi , J’en serais désespérée; mais je soutiendrais la gageure : ce ne serait pas la première que j’aurais soutenue. Adieu, divine Comtesse; Je baise le pe-
' C’«itail la devise du maréchal de Bassonipicrre.
• * Quand on lui parla d’un premier médecin, elle répundil i Le prenfier
est bien dil; car je n’en ai jamais eu besoin.
LEÏTBES
tit enfant, je l'aime tendrement ; mais j'aime bien madame sa mère, et de longtemps ce degré ne lui passera par dessus la tête. J’ai fort envie de savoir de vos nouvelles, de celles de l’assemblée., de l’effet de votre baptême : un peu de patience m’apprendra tout; mais vous savez que c’est une vertu qui n’est guère à mon usage.
Aux Rochers, dimanche 6 décembre 1671.
Ces dernières lettres ne m’étaient pas moins nécessaires pour mon repos, que celles que je reçus il y a huit jours : ce fut une joie si parfaite pour moi que celle, de votre heureux accouchement, que, ne pouvant demeurer en cet état, je me tourmentai des accidents qui arrivent quelquefois après. Il me fallait donc ces secondes lettres, et les voilà, ma fille, telles que je pouvais les souhaiter. Vous avez eu la colique, vous avez eu la fièvre de votre lait; mais vous voilà quitte de tout : votre fils a été trois heures sans pisser, à ce que nie dit le coadjuteur ; vous étiez déjà tout épouvantée : ah 1 vraiment, vous voilà bien plaisante avec votre amour maternel ; quelle folie ! est-ce qu’on aime cela? 11 est blond , c’est ce qui vous charme ; vous aimez les blondins, voilà qui est bien honnête. M. de Grignan fait fort bien d’en être jaloux ; vous le quittez, dit-il, pour le premier venu ; c’est pour le dernier venu qu’il veut dire ; enfin ce garçon-là fera bien des jaloux. Le coadjuteur m’écrit des détails dignes de M. Chais ou de madame Robinet ‘ ; il me semble que vous jouez aux petits soufflets avec le coadjuteur, n’est-il point vrai? Je souhaite que ma pré- 1 sence ne vous re.donne pas son amitié; c’est un bonheur pour vous que je serai bien aise de trouver tout établi. Approchez, M. le secrétaire [M. d’Jdhémar), vous riez de ma
I Accoucheur et sage-femme célèbres à Paris.
devise , vous dites qu'elle est dans tous les livres , je le crois; un habile homme pourtant sur cette matière ne l’a point trouvée ; mais enlin je n’ai point cru l’avoir faite, je conviens que d’autres l’ont imaginée ; mais avouez du moins qu’on ne peut vous l’appliquer sans avoir envie de vous faire plaisir. Et vous, mon cher Comfe, je vous plains ; je vois bien que vous.n’ètes plus rien auprès de ce petit blondin : voilà qui remettra la blancheur dans votre maison, qui, 'par malheur, s'en était un peu éloignée; mais cependant je vous demande pardon de la comparaison du • hibou, il est vrai qu’elle est choquante'; c’est que j’étais outrée de la préférence que vous faisiez hautement d’une grive à ma fille : si vous vous en repentez, je me repentirai aussi. J’ai bien envie de savoir des nouvelles de votre assemblée; je voudrais bien que vous y pussiez faire l’affaire du roi et la vôtre ; il serait fâcheux qu’elle se séparât sans ‘ rien conclure. M. de Marseille m’accable de sou amitié, et me rend compte de son démêlé avec le coadjuteur, et de la santé de ma fille : il a couru à Paris ce démêlé; on me le mande, comme si je n’avais aucun commerce en Provence : hélas ! c’est mon vrai pays. Adieu , mou très cher , et vous, brave Adhémar; et vous, ma très chère et très aimable accouchée, il faut que je vous dise comme Barillon me disait un jour : Ceux qui vous aiment plus que moi vous aiment trop. Quand on est si loin , on ne fait quasi rien, on ne dit quasi rien, qui ne soit hors de sa place; ou pleure quand il faut rire, on rit quand on devrait pleurer ; on craint pour les jeunes chirurgiens de soixante-quatre ans; enfin, ma fille, ce sont les contre-temps de l’éloignement. J’y joins l’ignorance de la Provence, que je ne connais point : vous avez un avantage qui vous empêche de me faire rire, c’est que vous connaissez ce pays-ci. Tout cela m’oblige de me rapprocher de vous, et d’aller ensuite en Provence afiiî de m’instruire. Comme je n’ai plus d’inquiétude sur votre compte, je pars dans trois jours, je ne re-
l.lilTKKS
cevrai plus ici de vos lettres , j’en aurai à Malicorne. Je ne puis eissez vous remercier des petites lignes que vous mettez dans les lettres de ces Grignan.
Madame de Richelieu est assez bien placée ; si madame Scarron y a contribue, elle est digne d’envie : sa joie est la plus solide qu’on* puisse avoir en ce monde. On me mande que Vardes revient.
. Am Bochcrs, mercredi 9 décembre 1674.
Je pars tout présentement, ma fille, et je quitte avec regret cette solitude, quand je songe que je ne vous trouverai pas à Paris : je doute même que j’y fusse retournée cet hiver, si le dessein que j’ai de faire le voyage de Provence ne me faisait prendre cette avance, n’étant pas possible d’y aller d’ici, ni de passer à Paris comme on passe à Orléans. * Me voilà donc partie ; je m’en vais coucher chez madame de Loresse votre parente, pour éviter le pavé de Laval ; j’y serai demain, et vendredi j’enverrai quérir mes lettres à Laval, où l’on doit me les adresser, et on viendra me trouver à Mêlé, où je coucherai ; après cela je n’en espère plus (£u’à Paris. Si pendant cette marche vous étiez aussi quelque temps sans recevoir de mes nouvelles, vous n’en serez point en peine : je ne suis ni grosse, ni accouchée, ni téméraire en carrosse^ je n’ai point de pont d’Avignon à passer ; le temps est très beau, mon voyage ira son train ; et comme je ne suis plus en peine de vous, il n’y a plus rien à craindre pour moi. Je suis accablée de compliments pour la naissance de mon joli petit-fils ; je serai fort aise de savoir encore de ses nouvelles vendredi, et des vôtres encore davantage. Le pauvre M. de Lauzun est à Pignerol ;
M. d'Harouïs en est très afüigé; mais il me rnande que la .joie de votre accouchement , et le nom et la naissance de voti-c fils, se sont fait un passage au travers de sa tristesse ;
JoV)
et je l'assure aussi, en récompense, que sa tristesse s’est fait un passage au travers de ma joie. Adieu, ma très belle, il faut partir; je suis épouvantée du regret que j’ai de quitter ces bois. Je ne veux point vous dire la part que vous avez à mou indifférence pour Paris ; vous ne savez que trop combien vous m’êtes chère.
A Malicorne, dimanche 43 décembre 1671.
Enfin, ma iille, me voilà par voie et par chemin. Il fait le plus beau temps du monde, en sorte que je' fais fort bien une lieue ou deux à pied comme Madame. Pour La Mousse, il court comme un perdu. Il est un peu embarrassé de ne pas bien dormir ; car il ne sait point u’étre pas à son aise. Je partis donc mercredi, comme je vous l’a- ,vais mandé. Je vins à Loresse, où l’on me donna deux chevaux ; je consentis à la violence qu’on me fit pour les accepter. Nous avons quatre chevaux à chaque calèche ; cela va comme le veut. Vendredi, j’arrive à Laval; j’arrête à la poste ; je vois arriver justement cet honnête homme, cet homme si obligeant, crotté jusqu’au cul, qui m’apportait votre lettre ; je pensai l’embrasser. Vous jugez bien, à m’entendre parler ainsi, que je ne suis point en colère contre la poste : en effet, ce n’est point elle qui a eu tort, c’est assurément, comme vous avez dit, des ennemis du petit Dubois*, qui, le voyant se vanter de potre commerce, et se pannder dans les occupations qu’il lui donnait, ont pris plaisir à lui donner le déplaisir de lui dé-, rober nos lettres. D’abhrd je ne m’en suis pas aperçue, pareeque je croyais que vous ne m’écriviez qu’une fois la semaine; mais quand j’ai su que vous m’écriviez deux, il serait malaisé de vous exprimer les regrets et les douleurs
* Commis ili- l;i' (loslo «le l'iiris.
' . • -iS.
LKTTUKS
que j’ai eus de cette pei-te. Je reviens à la joie que j’eus de recevoir vos deux lettres dans un même paquet, de la main crottée de ce postillon . Je vis défaire la petite malle devant moi, et en même temps, frast, frast, je démêle le mien, et je trouve enfin, ma fille, que vous vous portez bien. Vous m’écrivez dans la lettre d’Adhémar ; et puis, vous m’écrivez de votre chef, au coin de votre feu, le seizième de votre couche. Rien n’est pareil à la joie sensible que me donna cette assurance de votre sauté. Je vous conjure de n’en point abuser : ne m’écrivez point de grandes lettres; restaurez-vous, et craignez de vous épuiser. Hélas! mon enfant, vous avez été cruellement malade ; je serais morte de voir un si long travail. On vous saigna enfin; on commençait d’avoir peur. Quand je songe à cet état, j’en suis troublée et j’en tremble, et je ne puis encore me rendormir sur cette pensée, tant elle m’effraie l'imagination . J’ai mandé à madame de La Fayette et à M. d’Hacqueyille ce que vous me mandez ; j’eus la même pensée, et je trouvais que La Marans devait être contente, ou plutôt malcontente, puisqu’elle n’avait pas sujet d’exercer ses obligeantes et modestes pensées. Je trouve plaisant que vous ayez songé à elle. Mais la poste m’attend,' comme si j’étais gouvernante du Maine, et je prends plaisir de la faire attendre , par grandeur. Je veux parler de mou petit garçon. Ah ! qu’il est joli ! Ses grands yeux sont bien une marque de votre honnêteté ; mais c’est assez, je vous prie, que le nez ne demeure pas longtemps entre la crainte et l’espérance. Que cela est plaisamment .dit! Cette incertitude est étrange; jamais un petit nez n’eut tant à craindre ni à espérer. 'Il y a bien des nez entre les deux qu’il peut choisir ; puisqu’il a de grands yeux, qu’il songe à vous contenter. Vous n’auriez que la bouche, puisqu’elle est petite ; ce ne serait pas assez. Ma fille, vous l’aimez foltemeht; mais donnez-le bien à Dieu, afin qu’il vous le conser\e. D'où vient qvi’il est si faible? N’est-ce
DK M\DAMK DE SÉVIÜ.\É. 407
point ce qiii l’empêchait de s’aider pendant votre travail? Car j’ai ouï dire aux femmes qui ont eu des enfants, que c’est eette faiblesse qui fait qu’on est bien malade. Enlin conservez bien ce cher enfant; mais doilnez-le à Dieu, si vous voulez qu’il vous le donne. Cette répétition est digne d’une grand’mère chrétienne; madame Pernelle^ en dirait autant; mais elle dirait bien. Adieu, ma chère Comtesse. Enfin la patience échappe à mon ami le postillon ; je ne veux pas abuser de sdn honnêteté. Je ne recevrai de vos lettres qu’à Paris. Je serai ravie d’embrasser ma pauvre petite ; vous ne la regardez pas, et moi je veux l’aimer et prendre sa protection, par excès de générosité.
A Paris, vendredi 18 di^ceinbre 1671.
. J’arrive dans ce moment, ma chère fille. Je suis chez ma tante, entourée, ernbrassée, questionnée de toute ma famille et de la sienne ; mais je quitte tout pour vous dire Iwiijour, aussi bien qu’aux autres. M. de Coulanges m’attend pour m’emmener chez lui , où il veut que je loge, parcequ’un fils de madame de Bonneuil a la petite-vérole. Elle avait dessein très obligeamment d’en faire un secret; mais on a découvert le mystère ; on a mené ma petite chez M. de Coulanges. Je l’attends ici pour retouhier avec elle, parceque ma tante veut voir notre entrevue. C’eût été une chose fâcheuse pour moi que d’exposer cette enfant, etd’étre bannie, six semaines durant, de chez mes amis, à cause que le fils de madame de Bonneuil a la petite-vérole. Me voilà donc chezM. de Coulanges, que j’adorê, pareequ’il me parle de vous ; mais vous savez ce qui m’arrive, c’est que je pleure, et mon cœur se presse si étrangement, que je lui fais signe de la main de se taire, et il se tait? J’ai le nez
< l.a mère d’ürgon dam le Tarluft. • • .
LETTBES
rouge et les yeux, et on parle, d’autre chose, à condittoii pourtant qu’un jour je m’accommoderai à parler de vous, tant que terre me pourra porter, aux dépens de tout ce qui en pourra arriver. Il me conte que vous fermiez les
yeux, que vous étiez dans ma chambre, et que;..,
vraiment oui, vous étiez àParis, parceque voilà M. de Coulanges. Il m’a joué cela très plaisamment, et je suis ravie que vous soyez encore un peu folle ; je mourais de peur que ne vous ne fussiez toujours madame la gouvernante. Mon Dieu , que je m’en vais causer avec M. de Coulanges ! Je vous conjure de vous conserver vous-méme, c’est-àdire d’être vous-même le plus que vous pourrez, et que je ne vous trouve point changée. Songez aussi à votre beauté , engraissez-vous, restaurez-vous, souvenez-vous de vos bonnes résolutions ; et si M. de Grignan vous aime, qu'il vous donne du tem^ pour vous remettra ; autrement c’en est fait pour jamais, vous serez toujours maigre comme . madame de Saint-Hérem. Je suis' ravie de vous donner cette idée; rien ne doit vous faire plus de peur que cette ressemblance ; évitez-la donc. Pour votre petit garçon, l’état où il a été ne raccommode pas le chocolat avec moi. Je suis persuadée qu’il a été brûlé, et c’est un grand bonheur qu’il soit humecté et qu’il se porte bien ; le voilà sauvé, je m’en réjouis avec vous.
MONSIEUR DE COULANGES
Je ferme les yeux, et quand je les ouvre, je vois cette mère-beauté qui fait vos délices et les miennes, et cela me fait voir que je*suis à Paris. Je m’en vais bien l’entretenir de toutes vos perfections. Savez-vous bien que je suis plus entêté de vous que jamais, et que j’appréhende de prendre la placé du chevalier de Breteuil. Je sais que cette place ne plaît point à M. de Grignan, et voilà la seule chose qui me. donne de la peine dans une si grande entreprise. Tout
ü£ maüaAë de SÉVIQINE. I()<)
de bou, madame la Comtesse, vous êtes un chef-d’œuvre, et c’est de ce mot que je me sers pour parler de vous. Je fus hier voir M. de La Rochefoucauld : Je me trouvai en tiers avec lui et M. de Longueville. Il ne fut question que de Provence et du hel astre qui y hrille. Adieu, ma belle Comtesse; je vois cet homme à 1a tapisserie, qui ouvre 8<i poitrine : croyez que si vous voyiez la mienne à l’heure qu’il est, vous verriez mon cœur comme vous voyez le sien : il est à vous ; il languit pour vous, ce cœur ; mais ne le dites pas à M. de Grignan. Votre fille est une petite beauté brune, fort jolie. La voilà, elle me baise et me bave ; mais elie ne crie jamais. Je l’aime assurément beaucoup moins que vous. 11 n’y a plus moyen de parler de vous à cette mère-beauté, les grosses larmes lui tombent des yeux : bon Dieu , quelle mwé I
A Paris, mercredi 23 décembre 1671.
Je vous écris un peu de provision, parceque je veux causer un mornent avec vous. Après que j’eus envoyé mon paquet ie jour de mon arrivée, le petit Dubois m’apporl a celui que je croyais égaré : vous pouvez penser avec quelle joie je le reçus. Je n’y pus faire réponse, parceque fnadame de La Fayette, madame de Saint-Géran, madame de Villars, me vinrent embrasser. Vous avez tous les étonnements que doit donner un luaiheur comme celui de M. de Lauzun; toutes vos réflexions sont justes et naturelles; tous ceux qui ont de l’esprit les ont faites, mais on commence à n’y plus penser : voici un bon pays pour oublier les malheureux. On a su quMl a fait son voyage dans un si grand désespoir, qu’on ne le quittait pas d’un moment. On voulut le faire descendre de carrosse à un endroit dangereux, il répondit : Ces malheurs -là ne sont pas faits poiir moi. 11 dit qu’il est innocent à l’égard du roi ; mais q^ue son
LKTÏBES
crime est d’avoir des ennemis trop puissants. Le roi n’a rien dit, et ce silence déclare assez la qualité de son crime.
Il crut qu’on le laisserait Pierre-Encise, et il commen- . çait à 'Lyon à faire ses compliments à M. d’Artagnan; mais quand il sut qu’on le menait à Pignerol, il soupira, et dit : Je tuis perdu. On avait grand’pitié de sa disgrâce dans les villes où il passait : il faut avouer aussi qu’elle est extrême.
Le roi envoya quérir dans ce temps-là M. de Marsillac. et lui dit : « Je vous donne le gouvernement de Berry M qu’avait Lanzun. » Marsillac répondit; « Sire, que Votre « Majesté, qui sait mieux les règles de l’honneur que per- « sonne du monde, se souvienne , s’il lui plait, que je n’éu tais pas ami de Lauzun ; qu’elle ait la bonté de se mettre « un moment à ma place, et qu’elle juge si je dois accep- « ter la grâce qu’elle me fait. — Vous êtes , dit le roi ;
« trop scrupuleux ; j’en sais autant qu’un autre là-des- • «sus; mais vous n’en devez faire aucune difficulté. —
« Sire, puisque Votre Majesté l’approuve, je me jette à « ses pieds pour la remercier. — Mais, dit le rôt, je vous « ai donhé une pension de douze mille francs, en atten- « dant que vous eussiez quelque chose de mieux. — Oui ,
« Sire, je la remets entre vos mains. — Et moi , dit le roi ,
« jé vous la donne une seconde fois, et je m’en vais vous « faire honneur de vos beaux sentiments. » En disant cela, il se tourne vers ses ministres, leur conte les scrupules de M. de Marsillac, et dit : «J’admire la différence; jamais « Lauzun n’avait- daigné me remercier du gouvernement ' . « de Berry ; il n’en avait pas pris les provisions ; et voilà « un homme pénétré dé reconnaissance. » Tout ceci est extrêmement vrai; M. de La Rochefoucauld vient de me le conter. J’ai cru que vous ne haïriez pas ces détails ; si je me trompais, mandez-le-moi. Ce. pauvre homme est très mal de sa goutte, et bien pis que les autres années : il m’a bien parlé de vous;' il vous aime toujours comme sa fille.
DE MADAME DF. SÉVlGtNE. 4]t
Le prince de Marsillac m’est venu voir, et l’on me parle toujoure de ma chère enfant. Je ne sais si vous aurez appris que Villarceaux. en parlant au roi d’une charge pour son fils, prit habilement l’occasion de lui dire qu’il y avait des gens qui se mêlaient de dire à sa nièce * que Sa Majesté avait quelque dessein pour elle ; que si cela était, il le suppliait de se servir de lui ; que l’affaire serait mieux entre ses mains que dans celles des autres, et qu’iî s’y emploierait avec succès. Le roi se mit à rire, et dit : Villarceaux, nous sommes trop vieux, vous et moi, pour attaquer des demoiselles de quinze ans ; et, comme un galant homme, se moqua de lui , et conta ce discoure chez les dames. Les anges sont enragées, et ne veulent plus voir leur oncle, qui , de son côté, est un peu hoôteux. 11 n’y a nul chiffre à tout ceci ; mais je trouve que le roi fait partout un si bon personnage , qu’il n’est nul besoin de tant de mystère.
On a trouvé, dit-on , mille belles merveilles dans les cassettes de M. de Lauzun ; des portraits sans compte et sans nombre, des nudités, une sans tête, une autre les yetix crevés ; c’est votre voisine 2 ; des cheveux grands et petits, des étiquettes pour éviter la confusion , et mille autres gentillesses : mais je n’en voudrais pas jurer, car vous savez comme on invente dans ces occasions.
J’ai vu M. de Mêmes, qui enfln a perdu sa chère femme ; il a pleuré et sangloté en me voyant ; et moi, je n’ai jamais pu retenir mes larmes. Toute la France a visité cette maison ; je vous conseille de lui faire vos compliments ; vous
' Louise-Élisabeth Rouxel, connue sous le nom de madame de Graneey ; plie devint dans la suite dame d'atour do Marie-Louise d'Orléans, reine d'Espagne. Elle était sœur cadette de Marie-Louise Rouxel, comtesse de Marol. On les appelait les Anges. Le marquis de Villarceaux était frère de lu maréchale de (îranccy,* mère de ces deux dames.
s Madame de Monaco, née Gramont, que Lauzun avait aimée avec fureur. Il ne lui pardonna pas scs comptaisaucee pour le roi [Voyez les .Mémoires de Saint-Simon.)
LETTllES;
le devez par le süuvenir de Livry que vous aimez encore.
Est-il possible que mes lettres vous soient agréables au point que vous me le dites? Je ne les sens point telles en sortant de mes mains ; je crois qu’elles le deviennent quand elles ont passé par les vôtres : enfin , ma chère enfant, c'est un grand bonheur que vous les aimiez, car, de la manière dont vous en êtes accablée, vous seriez fort à plaindre si cela était autrement. M. de Coulanges est bien eu peine de savoir laquelle de vos madames y prend goût : nous trouvoift que c’est un bon signe pour elle; car mon style est si négligé, qu’il faut avoir un esprit naturel et du monde pour pouvoir s’en accommoder. Je vous prie, ma bonne, ne vous fiez point aux deux lits; c’est un sujet de tentation ; faites coucher quelqu’un dans votre chambre. Sérieusement, ayez pitié de votre santé, de votre vie, et de ’ la mienne.
J'ai envoyé quérir Pecquet pour discourir de la petitevérole de votre enfant; il en est épouvanté; mais il admire sa force d’avoir pu chasser ce venin , et croit qu’il vivra cent ans après avoir si bien commencé.
J’ai enfin pris courage, j’ai causé douze heures avec Coulanges; je ne comprends peis qu’on puisse parler à d’autres. C’est un grandi bonheur que le hasard m’ait fait loger chez lui. Çà courage 1 mon cœur, point de faiblesse humaine; et, en me fortifiant ainsi, j’ai passé par-dessus mes premières faiblesses : mais Cateau ^ m’a mise encore une fois en déroute ; elle entra, il me sembla qu’elle me devait dire ; — Madame, madame vous donne le bonjour, • elle vous prie de la venir voir. — Elle me reparla de tout votre voyage, et que quelquefois vous vous ressouveniez de moi. Je fus une heure assez impertinente ; je m’amuse à votre fille ; vous n’en faites pas grand cas, mais nous vous le rendons bien : on m’embrasse, on me connaît, on me
• Fcnimp-do-i'liainlirc ilr m;iil:iiiii' de (irinniOi.
crie, on m’appelle. Je. suis maman tout court;’ et de celle de Provence, pas un mot.
L’abbé Têtu a du temps de reste, à cause de l’hôtel ide Richelieu , qu’il n’a plus; de sorte que nous en profitons. Madame de Soubise'est grosse de quatre eivfants, à voir son ventre. Au reste, le roi part le 5 janvier pour Chàlons, et doit faire plusieurs autres tours , quelques revues chemin faisant; le voyage sera de dou'ze jours, mais les officiers et les troupes iront plus loin : pour moi , je soupçonne encore quelque expédition comme celle de la Franche- Comté. Vous savez que le roi est un héros de toutes les saisons^. Les pauvres courtisans sont désolés; ils n’ont pas un sou. Brancas nfe demanda hier de bonne foi si je ne voudrais point prêter sur gages, et m’aüçura qu’il n’en parlerait point, et qu’il aimerait mieux avoir affaire à moi qu’à un autre. La Trousse me prie de lui apprendre quelques-uns des secrets de Pomenars , pour subsister honnêtement; enfin ils sont abîmés. Voilà Cbâtillon, que j’exhorte à vous faire un impromptu; il me demande huit jours, et je l’assure déjà qu’il ne sera que. réchauffé , et qu’il le tirera du fond de cette gibecière que vous connaissez. Adieu, belle Comtesse, il y a raison par tout; cette lettre, est devenue un juste volume. J’embrasse le laborieux Grignan, le seigneur Corbeau 2, le présomptueux Adhémar, et le fortuné Louis-Provence, sur qui tous les astrologues disent que les Fées ont soufflé. E con questo mi raccommando.
. A Paris, le jour de Noël, vendredi, 1671.
. Le lendemain que j’eus reçu votre lettre, M. Le Camus me vint voir : je l’entretins de ce qu’il avait à dire sur les
1 L'est la pensée d'un madrigal de mademoiselle cte Scuderi.
* Le coadjuteur d'.tries. ^
LETTRES
soins, le zèle et l’application de M.-de Gngiiau pour faire réussir l’affaire de Sa Majesté. M. de Lavardin , qui vint aussi, m’assura qu’il en rendrait compte eu bon lieu avant la fin du jour. Je ne pouvais trouver deux hommes plus propres à mon dessein, c'est la basse et le dessus. Le soir, j’allai chez M. d’Usez , qui est encore dans sa chambre ; nous parlâmes fort de vos affaires. Nous avions appris les mêmes choses, et le dessein qu’on avait d’envoyer un ordre pour séparer l’assemblée, et de faire sentir, en quelque autre occasion ,ce que c’est de ne pas obéir.
Au reste, ma fille, j’ai le cœur serré et très serré de ne point vous avoir ici. Je serais bien plus heureuse s’il y avait quelqu’un que j’aimasse autant que vous, je serais consolée de votre absence»; mais je n’ai pas encore trouvé cette égalité, ni rien qui en approche. Mille choses imprévues me font souvenir de vous, par-dessus le souvenir ordinaire, et me jnettenl en déroute. Je suis en peine de savoir où vous irez après votre assemblée. Aix et. Arles sont empestés de lâ petite-vérole; Grignan est bien froid. Salon est bien seul. Venez dans ma chambre, ma chère enfant, vous y serez très bien reçue; Adieu ; vous en voilà quitte pour cette fois; ce ne sera point ici un second tome, je ne sais plus rien. Si vous vouliez me faire des questions, on vous répondrait. J’ai été cette nuit aux Minimes* ; je m’en vais en Bourdaloue ; on dit qu’il s’est mis à dépeindre les gens 2, et que l'autre jour il fit trois points de la retraite de Tréville 3 ; il n’y manquait que le nom ; mais il n’en était pas
J L’église des Minimes, près la place Royale.
* Ou a accusé, non sans raison, Bourdaloue d'avoir placé dans ses sermons les portraits de plusieurs conlemporains. Boileau constate le Tait dans sa satire X, et il se trouvé ainsi d’accord avec madame de Sévignt. On raconte que Bourdaloue, ayant appris que Boileau l’avait nomme dans une chanson, répondit ; DUet-lui que i’it me met dans ses satires, je'l» mettrai dans mes sermons. •
Ce .T réville était un homme d’esprit, un militaire et un courtisan. Il éprouva iin si grm>d chagrin de la mort de madame Henriette, qu’il renonça au monde, Ft se jeta dans la dévotion.
UK MAUAMK. DE SÉVI(ii\E. 1 1 ■>
besoin ; avec tout cela, on dit qu’il passe toutes les merveilles passées, et que personne n’a prêché jusqu’ici. Mille compliments aux. Grignan.
A Paris, le jour de Noèl, à onze heures du soir, 1671.
Je VOUS ai écrit ce matin> mais Je reçois la lettre que vous m’avez écrite par Rippert • ; c’est M. d’Usez qui me l’envoie. Vous me rendez un très bon compte des affaires de Provence ; Dieu veuille que le roi se contente de ce que les Provençaux ont résolu ! la peinture de leur tète, et du procédé qu’il faut tenir avec eux, est admirable, et le radoucissement de l’évéque est naturel. Voilà madame Scarron qui a soupé avec nous : elle dit que de tous les millions de lettres que madame de Bichelieu a reçues, celle de M. de Grignan était la meilleure ; qu’elle l’a eue longtemps dans sa poche, qu’elle l’a montrée; qu’on ne saurait mieux écrire, ni plus galamment, ni plus noblement, ni plus tendrement pour feu madame de Montausier 2 ; enfin elle en a été ravie : j’ai juré que je vous le manderais. Je ferai part de votre lettre à d’Hacqueville et à M. Le Camus. Je ne songe qu’à la Provence : je me trouve présentement • votre voisine,
El de Paris, je ne voi
Tuul au plus que vingt seniaincs,
Entre ma Philis el moi.
J’attendais votre frère : on le renvoie de la moitié du che-
1 Frère ilii doyen du chapitre de Grignan.
1 On a vu que madame de Richelieu succédait à madame de Montausier dans la place de dame d'honneur de la reine. G.)
41C LETTKKS
min à cause du voyage. J’ai été au sermon, mon cœur n’en a point été ému ; ce Bourdaloue
Tant de fois éprouvé,
L’a laissé comme il l’a trouvé.
C’est peut-être ma faute. Adieu, mon enfant-.
• A Paris, mercredi 30 décembre t67t.
Une belle et sûre marque de la légère disposition que j’ai à ne pas vous haïr, c’est que je voudrais pouvotr vous écrire douze fois le jour. Cette pensée, ma fille, ne vous fait-elle point comme l’offre que vous faisait M. de Coulanges, de passer sa vie avec vous? En vérité, vous n’auriez pas peu d’affaires, car je vous écris aussi prolixement que J’écris laconiquement aux autres. J’ai fort interrogé Rippert sur votre santé : je ne suis’ point contente de vous, jl faut que je vous gronde : vous avez traité votre accouchement comme celui de la femme d’un colonel suisse ; vous ne prenez point assez de bouillons; vous avez caqueté dès le troisième jour, vous vous êtes levée dès le dixième , et vous vous étonnez après cela si vous êtes maigre. J’espérais’ <iue vous vous amuseriez à vous conserver, à vous restaurer, à vous rengraisser. Où avez-vous pris la fantaisie d’imiter madame de Crussol ? Je tâche toujours de vous corri- ‘ ger par les exemples ; cette conduite ne la change point, mais elle vous changera ; enfin c’est me fâcher, et m’offenser, que de défigurer votre beau visage; vous savez comme Je l’aime ; ne devriez- vous pas le conserver pour, l’amour de moi ?
Vous dites bien quand vous dites que la Provence est ma demeure fixe, puiscpie e’èst la vùtre. Paris me suffoque, et je voudrais déjà être partie pourGrignan. Mais, ma fille, (luelle solitude, si vous allez dans voire château! vous se-
rez comme Psyché sur sa montagne. Je ne puis être con- * tente où vous n’êtes pas ; c’est une vérité que je sens à toute heure : vous me manquez partout, et tout ce qui me. fait souvenir de vous me traverse le cœur. Le voyage du roi devient incertain, quoique les troupes marchent. Le pauvre ‘ Lh Trousse s’en. va, et Sévigné s’achemine déjà ; ils vont à Cologne, cette équipée les désespère. Adieu, mon ange : je me trouve très bien chez M. de Coulanges, et je pousserai l’air de la petite- vérole fort loin ; cette grande maison, où je ne trouve que madame de Bonneuil, au lieu de vous, ne me donne nulle envie d’y retourner. M. de Coulanges m’est délicieux ; nous parlons sans cesse de vous. Je donnerai votre lettre à M. de La Rochefoucauld ; je suis assurée qu’il •la trouvera très bonne. Je hais le dessus de vos lettres où il y a ; A madame la marquise de Sevigné ; appelez-moi Pierrot. Les autres sont aimables, et donnent une disposition tendre à tire le reste.
A Paris, le premier jour de l’an 1672.
J’étais hier au soir chez M. d’Usez : nous résolùnies de vous envoyer un courrier. Il m’avait promis de me faire savoir aujourd’hui le succès de son audience chez M. Le Tellier, et même s’il voulait que j’y menasse madame de Coulanges * ; mais comme il est dix heures du soir, et que je n’ai point de ses nouvelles, je vous écris tout simplement; M. d’Usez aura soin de vous instruire de ce qu’il a fait. Il faut tâcher d’adoucir les ordres rigoureux, en faisant voir que ce serait Oter à M. de Grignan le moyen de servir le roi, que de le rendre odieux à la province, et quand on serait obligé d’envoyer les ordres, il y a des gens sages qui . disent qu’il en faudrait suspendre l’exécution jusqu’à la
• Madame de Coulanges clail nièce de la femme de M. I.e Tpilier, ministre d'état, et depuis chancelier do France.
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réponse de Sn Majesté, à laquelle M. de Grignan écrirait une lettre d'uiï homme qui est sur les lieux, et qui voit * que, pour le bien de son service, il faut tâcher d'obtenir unpardon de sa bonté pour cette fois. Si vous saviez comme certaines gens blâment M. de Grignan, pour avoir trop peu considéré son pays, en comparaison .de l'obéissant qu'il voulait établir, vous verriez bien' qu'il est difficile de contenter tout le monde ; et s'il avait fait autrement, ce serait encore pis. Ceux qui admirent la beauté de la place où il est n'en savent pas les difficultés. Par exemple, n'êtes-vous pas à plaindre présentement? Le voyage du roi est entièrement rompu, mais les troupes marchent tou- ,|oursà Metz. Sévigné y est déjà; La Trousse s’en va; tous deux plus chargés de bonnes intentions que d'argent comp- • tant. Voilà l’archevêque de Reims * qui commence par vous faire mille compliments très sincères ; il dit que M. d'Usez n'a point vu son père aujourd'hui : il m’assure encore que le roi est très content de votre mari ; qu’il reçoit le présent (le votre province ; mais que, pour n’avoir pas été obéi ponctuellement, il envoie des lettres de (iachet pour exiler ‘des consuls : on ne peut en dire davantage par la poste. Ce (fu’il faut faire en général, c’est d’être toujours très passionné pour le service de Sa Majesté; mais il faut tâcher aussi de ménager un peu les cœurs des Provençaux, afin d’être plus en état de faire obéir au roi dans ce pays-là.
M. de La Rochefoucauld vous mande , et moi avec lui , que si la lettre que vous lui avez écrite ne vous parait pas bonne , c’est que vous ne vous y connaissez pas : il a raison; cette lettre est très agréable et très spirituelle : en voilà la réponse. Âdieu , ma chère Comtesse ; je pense à vous jour et nuit. Donnez-moi des moyens de vous servir pour amuser ma tendressel
« Charles-Maurice I.c Tellier.
UK MADAME DE SÉVICiMi. , 419
•A Paris, mardi 5 janvier 1672. ,
Le roi donna hier , lundi 4 janvier, audience à l'ambassadeur de Hollande** : il voulut que M. le prince, M. de Turenne, M. de BouHlon et M. de Créqui fussent témoins de ce, qui se passerait. L’ambassadeur présenta sa lettre au roi , qui ne la lut pas , quoique le Hollandais proposâtd’en faire la lecture : le roi lui dit qu'il en savait le contenu , et qu’il en avait une copie dans sa poche. L’ambassadeur s'étendit fort au long sur les justifications qui étaient dans la lettre, et que messieurs les états s'étaient examinés scrupuleusement, pour voir ce qu'ils auraient pu fmre qui déplût à Sa Majesté ; qu’ils n’avaient jamais manqué de respect , et que cependant ils entendaient dire que tout ce grand armement n’était fait que pour fondre sur eux; qu’ils étaient prêts de satisfaire Sa Majesté dans tout ce qu’il lui plairait d’ordonner, et qu’ils la suppliaient de se souvenir des bontés que les rois ses prédécesseurs avaient, eues pour eux , et auxquelles ils devaient toute leur grandeur. Le roi prit la parole , et dit avec une majesté et une grâce merveilleuse, qu’il savait qu’on excitait ses ennemis contre lui; qu’il avait cru qu’il était de sa prudence de ne se pas laisser surprendre, et que c’est ce. qui l’avait obligé à se rendre si puissant sur la mer et sur la terre , afin d’étre en état de se défendre ; qu’il lui restait encore quelques ordres à donner, et qu’au printemps il ferait ce qu’il trouverait le plus avantageux pour sa gloire et pour le bien de son .état; et fit comprendre ensuite à l’ambassadeur, par un signe de tète, qu’il ne voulait point de réplique. La lettre s’est trouvée conforme au discours de l’ambassadeur, hormis qu’elle finissait par assurer Sa Majesté
1 Cet ambassadeur était Pierre tirotius, fils de l’auteur du Droit de la guerre et de la paix.^ (M.)
LETTKES
qu’ils feraient tout ce qu’elle ordonnerait , pourvu qu’il ne leur en coûtât point de se brouiller avec leurs alliés.
Ce même jour, M. de La Feuillade fut reçu à la tète du régiment des gardes , et prêta le serment entre les mains d’un maréchal de France, comme c’est la coutume; et le roi, qui était présent, dit lui-itiême au régiment qu’il leur donnait M. de La Feuillade. pour mestre-decamp, et lui mit /a jnque à la main , chose qui ne se fait jamais.que par le commissaire, de la part du roi ; mais Sa Majesté a voulu que nulle, faveur ni nul agrément ne manquât à cette cérémonie.
MM. Dangeau et Langlée 3 ont eu de grosses paroles, à la rue des Jacobins, sur un paiement de l’argent du jeu. Dangeau menaça, Langlée repoussa l’injure, par lui dire qu’il ne se souvenait pas qu’il était Dangeau , et qu’il, n’était pas sur le pied dans le monde d'un homme redoutable. On les accommoda ; ils ont tous deux tort , et les reproches furent violents et peu agréables pour l’un et pour l’autre : Langlée est fier et familier au possible; il jouait l’autre jour au brelan avec le comte de Gramont, qui lui dit, sur quelques manières un peu libres : « M. de Langlée, « gardez ces familiarités-là pour quand vous jouerez avec « le roi. »
Le maréchal de Bellefonds a demandé permission au roi de vendre sa charge 2 ; jamais personne ne la fera si bien que lui. Tout le monde croit, et moi plus que les autres, que c'est pour payer ses dettes , pour se retirer et songer uniquement à l’affaire de son salut.
M. le procureur-général de la cour des aides (Nicolas Le Camus) est premier président de la même compagnie : ce changement est grand pour lui ; ne manquez pas de lui écrire l’un ou l’autre, et que celui qui n’écrira pas écrive
1 Langlée était un lioniino d'une naiss.mee obscure, et qui s'était pous.sé A la cour par le jeu.
î Pc premier maître d’hélel du roi.
’iiD mot. dans la lettre de celui qui écrira. I.e président de ^icolaï est remis dans sa charge Voilà donc ce qui s’appelle des nouvelles.
A Paris, mercredi 6 janvier 1672
Kniin , ma chère fille , vous ne voulez pas que je pleure de vous voir à mille lieues de moi ; vous ne sauriez pourtant empêcher que cet ordre de la Providence ne me soit bien dur et bien sensible : je ne m’accoutumerai de long- • temps à cet éloignement : je coupe court, parceque.je ne veux point m’embarquer à vous dire les sentiments de mon cœur là-dessus : je ne veux point vous donner un mauvais exemple, ni ébranler votre courage par le récit de mes ' faiblesses ; conservez toute votre raison ; jouissez de la grandeur de votre ame , penda-nt que je m’aiderai , comme je pourrai , de toute la tendresse de la mienne. Je fus hier à Saint-Germain , la reine m’attaqua la première ; je fis ma cour à vos dépens , comme j’ai coutume. On traita à fond le chapitre de l’accouchement, à propos dû vôtre; puis on parla de mon voyage de Provence , un mot «ur celui de Bretagne, et sur le bonheur de madame de Chaulnes, de m’y avoir trouvée : nous étions là toutes deux. Pour Monsieur, il me tira prés d’une fenêtre pour me parler de vous , et m’ordonna très sérieusement de vous faire ses compliments , et de vous dire la joie qu’il avait <je votre joli accouchement : il appuya sur cela d’une telle sorte , qu’il ne tint qu’à moi d’entendre qu’il voulait s’attacher à votre service , étant las , comme on dit , d'adorer l’ange [madame de Grancey ) ; je fis de telles offres le cas que je devais. Je trouvai Madame mieux que je ne pensais , mais
I 1)0 promior présiiloni do j.-i oliambre dos coinpios.
LETTRES
d’une sincérité churmmite. Je ne pus voir M. de Montausier; il était enfermé avec Monseigneub. Je ne finirais jamais de vous dire tous les compliments qu’on me fit , et à vous aussi ; et de tout cela , autant en emporte le vent : on est ravi de revenir chez soi. Madame de Richelieu me parut abattue ; elle fera réponse à M. de Grignan ; les fatigues de la cour ont rabaissé son caquet ; son moulin me parut eu chômage. Mais qui pensez- vous qu’on trouve chez moi ? des Provençaux ; ils m’ont tartufiée. De quoi parle-ton? de madame de Grignan ; qui est-ce qui entre dans ma chambre? votre petite : vous dites qu’elle me fait souvenir de vous, c’est bien dit ; vous voulez bien au moins que je vous réponde qu'il n’est pas besoin de cela. Je monte en carrossé, où vais-je ? chez madame de Valavoire; pourquoi faire? pour parler de Provence , de vos affaires et de vos commissions, que j’aime uniquement. Enfin Coulanges disait l’autre jour : Voyez-vous bien cette fçmrae-là? elle est toujours en présence de sa fille. Vous .voilà en peine de moi , ma bonne , vous avez peur que je ne sois ridicule ; non , ne craignez rien ; on ne peut l’être avec une si agréable folie ; et de plus, c’est que je me ménage selon les lieux, les temps , et le% personnes avec qui je suis ; et l’on jurerait quelquefois que je ne songe guère à vous : ce n’est pas où je suis le plus en liberté.
Je reçois votre lettre dù 30 ; vous me déplaisez j mon enfant, en parlant, comme vous faites, de vos aimables lettres. Quel plaisir prenez-vous à dire, du mal de votre esprit, de votre style, à vous comparer à la princesse d’Harcourt * ? Où pêchez- vous cette fausse et offensante humilité? elle blesse mon cœur, elle offense la justice, elle choque la vérité ; quelles manières ! ah ! ma bonne , changez-les, je vous en conjure, et voyez les choses comme elles Sont : si cela est, vous n’aurez plus qu’à vous défendre de la vanité,
< Fillp du duc de Brancai le lUilrait.
DE JiAUAME 1>Ë SÉVIGNÉ. ' 423
et ce sera une. affaire à régler entre votre confesseur et vous. Votre maigreur me tue : hélas! où est ie temps que vous ne mangiez qu’une tête de bécasse par jour, et que vous mouriez de peur d’être trop grasse ? Si vous devenez grosse sur ces entrefaites, soyez assurée que vous voilà perdue pùur toute votre vie, sans en revenir jamais. Monsieur de Grignan a bien du caquet ; il commence à gratter du pied, cela me fait grand’ peur; mais s’il suecombe à la tenta- . tion, ne croyez pas quMi vous aime ; quand on aime bien, on aime tout, et la beauté qui ne donne aucun chagrin, comme la vôtre, n’est pas une chose à oublier : si M. de Grignan la détruit, tenez-vous pour dit -que sa tendresse n’est pas d’un bon aloi.
Il est vrai que madame de ^ubise vient encore d’accoucher; mais elle relève trop grasse, cela fait qu’on n’a nulle pitié d’elle. Je vous plains bien aussi de vos méchantes compagnies : la nouvelle qu’on y débite du gouvernement de Bretagne donné à M. de Rohan est très • belle ; cet homme parle comme du temps des ducs [de Bretagne) : je vous souhaite quelquefois un petit brin de ce (pie l’on a ici de reste.
On était hier sur votre chapitre chez madame de Coulanges ; et madame de Scarron se souvint avec combien d’esprit vous aviez sontenu autrefois une mauvaise cause, à la même place, et sur le même tapis où nous étions : il y avait madame de La Fayette, madame Scarron, Segrais, Cadereusse, l’abbéTêtu, Guilleragues, Brancas. Vous n’étes jamais oubliée, ni tout ce que vous valez : tout est encore' vif; mais quand je pense où vous êtes, quoique vous soyez reine, le moyen de ne pas soupirer? Nous soupirons encore de la vie qu’on fait ici et à Saint-Germain; tellement qu’on soupire toujours. Vous savez bien que Lauzun,'en entrant en prison , dit : Fn sectüa seculorum ; et je crois qu’on eût répondu ici en certain endroit, amen, et en d’autres, nofi. Vraiment, quand il était jaloux de votre voisine, il lui cre-
LETTHKS
\ait les yeux, il lui marchait sur la main * ; et (|ue u'a-t-il pas fait à d’autres? Ah! quelle folie de faire des péchés de cent dix lieues loin !
Votre enfant est jolie ;:elle a un son de voix qui m’entre dans le cœur : elle a de petites manières qui plaisent, je m’en amuse et je l’aime; mais je n’ai pas encore compris que ce degré puisse jamais vous passer par-dessus la tète ; je vous embrassa de toute la plus vive tendresse de mon cœur.
A Paris, Sjanvior 1672.
Devinez où je m’en vais tout-à-l’heure , ma chère lionne ; à Livry, et demain diner à Pomponne avec mou l)on homme ; il m’a priée si tendrement de lui faire cette visite pendant qu’il fait beau, que je n’ai pas voulu le refuser. Vous me paraissez tranquille sur le retour de vos ouvriers ; nous ne sommes pas de même, nous craignons le dénouement de tout ceci, qui ne peut être que fâcheux. iVous en parlons, M. l’évèque d’ lisez et moi, et regardons les chagrins qui sont attachés à quelque résolution qu’op prenne.
Je vçux aussi- vous avertir d’une chose que je soutiendrai en face de votre malû et de vous. C’est que si, après être purgée, vous avez seulement la pensée de coucher avec M. deGrignan, comptez que vous êtes grosse, et si quelqu’une de vos matrones dit le contraire, elle sera corrompue par votre mari. .^Lprès cet avis, je n’ai plus rien à dire.
Je n’oserais songer a vos affaires; c’est un labyrinthe
I C’psi i Sainl-Clmid, chez Madamb, que ceci arriva. Madame de Monaco était assise sur le parquet à cause de la grande chaleur, ut Lauzuii, en pirouettant autour des dames, lui marcha sur la main, ce qu'elle souffril sans oser sc plaindre. I.e roi était le rival favorisé (pii irritait Laiiziin ace poinl. {A. (1. et M.)
. DE MADAME DE SÉVlOiNÉ. V2Ô
plein d'amertumes d’où je ne sors point. Je ne sais pas de nouvelles aujourd’hui ; si j’avais juré de remplir ma feuille, je vous manderais des sottises, et tout ce qu’on fera dans six semaines, mais c’est un ennui. Ce que j’aime mieux vous dire, c’est qu’on est inhumain dans ce pays pour recevoir les excuses de ceux qui n’écrivent pas dans les occasions. J’ai voulu en user ainsi en Bretagne, il a fallu en venir à y prendre part. Profitez de ce petit discours en l’air.
On parle de plusieui's mariages ; quand ils seront signés, je vous les manderai. Adieu, jna bonne; il y a une heure que je me joue avec votre filfe, elle est aimable. 11 est tard, et je vous quitte pour allei* pleurer à Livry, et pensera vous tendrement.
A Paris, mercredi 13 Janvier 1672.
Eh ! mon Dieu, ma tille, que me dites-vous? Quel plaisir prenez-vous à dire du mal de votre personne, de votin* esprit; à rabaisser votre bonne conduite; à trouver qu’il faut avoir bien de la bonté pour songer à vous? Quoique assurément vous ne pensiez point tout cela, j’en suis blessée, vous me fâchez ; et, quoique je ne dusse peut-être pas répondre à des choses que vous dites en badinant, je ne puis m’empêcher de vous en gronder, préférablement à tout ce que j’ai à vous mander. Vous êtes bonne encore quand vous dites que vous avez peur des lieaux-esprits ; hélas ! si vous saviez qu’ils sont petits de près, et combien ils sont quelquefois empêchés de leurs personnes, vous les remettriez bientôt à hauteur d’appui. Vous souvient-il, combien vous en étiez quelquefois excédée? Prenez garde que l’éloignement ne vous grossisse les- objets; c’est un effet assez ordinaire.
Nous soupons tous les soirs avec madamç Searron, elle a