DE MADAME DE SÉVIGNÉ A MADAME DE GRIGNAN
A Paris, mercredi 27 janvier 1072.
Je n’ai jamais rien vu de si aimable que vos lettres. Vous êtes contente de mon amitié , et vous me le dites d'une manière à pénétrer de tendresse un cœur comme le mien : vous voyez tout ce qui s’y passe ; vous découvrez (|ue la plus grande partie de mes actions se fait en vue de vous être Iwnne à quefque chose : vous expliquez le voyage de Pomponne dan^ sa vraie signification ; les visites de M. Le Camus tout de même; et en vérité, ma fille, vous ne vous trompez pas , et , tant que votre pénétration me rendra de si bons offices, je ne crains pas que votre amitié diminue. J’admire votre humeur; elle est au-delà de tout ce qu’on peut vous souhaiter : si vous en avez une autre moins commode, il faut lui pardonner en faveur de celle-là, et pardonner aussi à ceux à qui vous vous découvriez assez peu , pour ne leur pas laisser voir clairement toutes vos bonnes qualités ; comme alors elles n’étaient pas exercées, on ne le pouvait savoir que par vos paroles.
Mais, ma chère enfant, cette grande paresse de ne vouloir pas seulement penser à sortir un moment d’où vous êtes , me blesse le cœur. Je trouve les pensées de M. de Grignan bien plus raisonnables : celle qu’il avait pour la charge du maréclial de Bellefonds, au cas qu’il l'eùt quittée, était tout à fait de mon goût; vous aurez vu comme la
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chose a tourné; mais j’aimerais assez que le désir de vous rapprocher ne vous quittât point, quand il arrive des occasions ; et M. d’Usez aurait fort bonne grâce à témoigner au roi qu’il est impossible de le servir si loin de sa personne , sans beaucoup de chagrin , surtout quand on a passé la plus grande partie de sa vie auprès de lui.
L’autre jour, M. de. Berni *, à Versailles, passa par une fenêtre, croyant passer par une porte, et tomba du premier étage sur un petit garçon qui fut blessé, et qui l’empêcha d’être tué : il fut secouru ; il a la tête très fracassée, mais on ne croit pas qu’il en meure ; voilà ce que font les croisées coupées jusqu’en bas; on ne saurait jamais manquer à mettre partout des garde-fous : cet accident Ht grand bruit à Versailles.
Je vous prie, ma fille, dites-moi souvent dans vos lettres quelque petit mot de ma tante; ce lui est une consolation dans ses continuelles douleurs. J’ai envoyé vos lettres : celle de madame de La Fayette est extrêmement jolie. Le commencement de votre dernière est étrange ; vous me donnez à deviner ce que vous avez fait la nuit; j’ai tremblé depuis les pieds jusqu’à la tête; je croyais que tout fût perdu ; il se trouve que vous avez attendu votre courrier, et que vous avez bu joyeusement à la santé du roi votre maître : j’ai respiré et approuvé votre zèle ; en vérité, on ne saurait trop louer le roi : il est encore perfectionné depuis un an. Les poètes ont commencé à la cour 2 ; mais j’aime bien autant la prose, depuis que tout le monde en sait faire, pour conter' et chanter ses • louanges.
1 Fils de M. de Lionne, secrétaire d'état.
* C’est à madan;.e de Montespan et à scs sœurs et à sa société que Louis XIV dut le goût qu'il prit alors pour les plaisirs de l'esprit et |mur la conversation des gens de lettres. Elle s’en repentit peut-être quand elle reconnut qu’en prenant ce goût, il avait perdu ses préventions contre madame Scarron, dont pendant longtemps il ne lui avait parlé qu’en disant .Tvec dédain coIre ftp/-eiprO. (A.tî.'
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Je viens il’écrire une grande lettre à M. de Poinçonne, pour toutes les affaires de Provence, dont M. d’Usez ne peut lui parler, à cause de la petite-vérole du pauvre chevalier : je n’ose vous parler de l’état où il est; il faut espérer à sa grande jeunesse : j’ai déjà bien soupiré pour la crainte que j’ai de son mal. Madame de Guerchi , fille dr la comtesse de Fiesque*, est morte à la campagne pour avoir eu peur du feu : elle était grosse de huit mois; elle est accouchée et morte ensuite : cette manière de mourir m’a blessé le cœur. Le petit duc de Rohan ^ est à l’extrémité d’avoir bu deux verres d’eau-de-vie après avoir bien bu du vin, il est dans le sept d’une fièvre très mortelle. Voilà une belle espérance pour M. et madame de Soubise : pour moi, après l’avoir vu aux états, et sachant comme il traitait madame de Rohan , j’en suis toute consolée. Le chancelier {Séguier) se meurt; il a renvoyé les sceaux au roi par le duc de Coislin : voilà un joli présent à faire. Mon Dieu, ma fille, que je voudrais bien voir M. de Grignan ici avec une belle charge auprès de son maitre, et envoyer promener tous vos Provençaux ! Adhémar me les fera bien haïr; il est plaisant de leur faire confidence de ce qu’il pense d’eux. Adieu , ma très aimable; je ne songe qu’à vous aller voir. J’embrasse mon cher Grignan et sa chere femme.
A Sainle-Maric-du-Faub()ur(5, vendredi 29 janvier 1672, jour de sainl François-dc-Sales, et jour que vous fûtes mariée. Voilà nia première radolerie ; c'est que je fais
des bouts-de-l’an de tout.
Me voici dan»- un lieu, ma fille, qui est le lieu du mondé où j’ai pleuré, le jour de votre départ, le plus abondamment et le plus amèrement : la pensée m’en fait encore.
' tiillonne d'Harcourt, comtesse de Fiesque. s Louis, duc de Roban, frère de madame de Soubise.