‹ Lettres de madame Sévigne, avec les notes de tous le commentateursChapitre 126 sur 132 · MADAME DE COULANGES · texte numérisé non relu

MADAME DE COULANGES

Je suis très fâchée de la mort de M. le chevalier de Grignan, Madame ; mais, sans vouloir ajouter à vntre affliction la peine de lire une méchante lettre, je vous prierai de trouver bon que je vous assure ici que je suis tri^s sensible à tqut ce qui vous arrive , et que je me sais faire un fort grand plaisir d’espérer que j’aurai l’honneur de vous voir cet été. J’irai certainement à Grignan, quand il m’en coûterait de quitter le marquis de Villeroi à Lyon ; comprene/ mon procédé. Adieu, Madame; c’est une chosç délicieuse ([ue de demeurer avec madame de Sévigué.

, A Paris, vendredi 12 février 1672.

Je ne puis, ma chère fiHe, iprètre en peine de vous quand

DE MADAME DE SÉVUlMi. 4.j|

je songe au déplaisir que vous aurez de la mort du pauvre chevalier. Vous l’aviez vu depuis peu; c’était assez pour l’aimer beaucoup , et pour connaître encore plus toutes les bonnes qualités que Dieu avait mises en lui. Il est vrai que Jamais homme n’a été mieux né, et n’a eu des sentiments plus droits et plus souhaitables, avec une très belle physiodomie, et une très grande tendresse pour vous; tout cela le rendait infiniment aimable, et pour vous, et pour tout le monde. Je comprends bien aisément votre douleur, puisque je la sens eu moi ; cependant j’entreprends de vous amuser un quart d’heure, et par des choses où vous avez intérêt, et par le récit de ce qui se passe dans le monde.

J’ai eu une grande conversation avec M. Le Camus ; i I entre si parfaitement bien dans nos sentiments, qu’il me donne des conseils ; il est piqué des conduites malhonnêtes ; et , comme il en a de fort contraires , il n’a nulle peine à entrer dans nos vues, où la droiture et la sincérité sont en usage : c’est ce dont il ne faut point se départir, quoi qu’il arrive ; cette mode revient toujours. On ne trompe guère longtemps le monde, et les fourbes sont enfin découverts ; j’en suis persuadée. M. de Pomponne n’est pas moins opposé à ce qui lui est si contrîiire ;. et je vous puis assurer <pie, si j’étais aussi habile sur toutes choses que je le suis pour discourir là-dessus, il ne manquerait rien à ma capacité. Dites-moi quelquefois quelque chose d’agréable pour M. Le Camus : ce sont des faveurs précieuses pour lui , et d’autant plus qu’il n'est obligé à aucune réjamse.

Le marquis de Villeroi est donc parti pour Lyon, comme je vous l’ai mandé; le roi lui fit dire par le maréchal de Créqui qu’il s'éloignât : on croit que c’est pour quelques discours chez madame la comtesse [de Soissons); enfin,

■On parle d’eaux, de libre, el l’on sc lail du reste.

Le roi demanda à Monsieur, qui revenait de Paris; Kli bien ! mon frère, que dit-on à Paris? Monsieur lui répoii-

l.ETXHES

(lit : On parle fort de ce pauvre marquis. Et qu’eu dit-on ? On dit. Monsieur, que c’est qu’il a voulu parler pour un autre malheureux. Et quel malheureux? dit le roi. Pour le chevalier de Lorraine, dit Monsieur. Mais, dit le roi, y songez-vous encore, à ce chevalier de Lorraine ? vous en souciez-vous? aimeriez -vous bien quelqn’un qui vous le rendrait? En vérité, Répondit Monsieur, ce serait le plus sensible plaisir que je pusse recevoir en ma vie. Oh bien 1 dit le roi, je veux vous faire ce présent ; il y a deux jours (jue lecourrier est parti ; il reviendra ; je vous le redonne, et veux que vous m’ayez toute votre vie cette obligation, et que vous l’aimiez pour l’amour de moi ; je fais plus, car je le fais maréchal-de-camp dans mon armée. Là-dessus, Monsieur se ‘jette aux pieds du roi, lui embrasse longtemps les genoux, et lui baise une main avec une joie sans égale. Le roi le relève et lui dit : Mon frère, ce n’est pas ainsi que des frères se doivent embrasser, et l’embrasse fraternellement. Toutce détail est de très bon lieu, et rien n’est plus vrai ; vous pouvez là-dessus faire vos réflexions, tirer vos conséquences, et redoubler vos belles passions pour le service du roi votre maître. On dit que Madame fera le voyage, et que plusieurs dames l’accompagneront. Les sentiments sont divers chez Monsieur : les uns ont le visage allongé d’un demi-pied, d’autres l’ont raccourci d’autant. On dit que celui du chevalier de Beuvron est infini. Monsieur de Navailles revient aussi , et servira de .lieutenant-général dans l’armée de Monsieur, avec M. de Schomberg. Le roi a dit au maréchal de Villeroi : Il fallait cette petite pénitence à votre fils, mais les peines de ce monde ne durent pas toujours. V()us pouvez vous assurer que tout ceci est vrai ; c’est mon aversion que les faux détails , mais j’aime les vrais : si vous n’êtes de mon goût, vous êtes perdue ; car en voici d’infinis.

La Marans était l’autre jour seule en mante chez madame de Longueville; on sifflait dessus. Langlade vous

Digiiizcd b'.

7*. I>E MADAME DE SÉVIONE.'

mande que l’autre jour, en vue de vous plaire, il la releva * bien de sentinelle sur des sottises qu'elle lui disait, et qu'il vous eiU bien souhaitée derrière la porte : plût à Dieu que vous y eussiez été! Madame de Brissac était inconsolable chez madame de Longueville ; mais par malheur le comte de Guiche se mit à causer avec elle, et elle oublia son rôle, aussi bien que celui du désespoir, le jour de la mort*; car il fallait en un certain endroit qu’elle eût perdu connaissance ; elle l’oublia, et reconnut fort bien des gens qui entraient.

Adieu, ma très chère, ma très aimable; ne trouvez-vous pas qu'il y a bien longtemps que nous sommes séparées?

Je suis frappée de cette douleur, d’une manière tellement importune, qu'elle me serait insupportable si je n’aimais à vous aimer autant que je fais, quelques peines qui y soient attachées.

A Paris, tncri'rpdi 17 février 1672.

M. de Coulanges et moi , nous avons donné un très bon dîner <à M. le président de Bouc ^ ; M. et madame de Yalavoire, M. d’Usez et Adhémar en étaient; mais écoutez le malheur : le président , après nous avoir promis, vint s’excuser ; il avait une affaire à Saint-Germain ; nous pensâmes nous pendre; enfin il fallut prendre couvage : madame de Yalavoire amena la Buzanval 3 , mais le président était le véritable objet de nos désirs. Ce diner était bon, délicat, magnifique; enfin, tel qu’il était, il est irréparable : le Bouc reviendra peut-être, mais le dîner ne reviendra pas. Adhémar était pénétré de douleur d'avoir appris en arrivant la mort de son pauvre frère : j'avai.s le

I Dp mailanio la priiiccsüc du Conli.

» Premier présideiildc la cliamhre des comptes d'Aiv, a Elle était sn-ur de madame ilc Valavoire.

cœnr bit*n serro en l’embrassant. Il alla coucher a Saint- (jermain, et m’a promis de me voir à son retour, et que nous parlerions de vous : j’espère cette convei*sation.

Vous me dites que je pleure, et que je suis la maîtresse : il est vrai, ma tille, que je ne puis m’empècher de pleurer (fueUpiefois ; mais ne croyez pas que je sois tout à fait la maîtresse de partir, quand je le voudrai ; je voudrais que ce fût demain, par exemple ; et mon fils a présentement des besoins de moi très pressants. J’ai d’autres affaires pour moi ; enfin il me faut jusqu’à Pâques : ainsi, mon enfant, on est la maîtresse* et l’on ne l’est point, et l’on pleure.

J’ai vu tantôt notre cardinal (de Retz) : il ne peut se i*onsoler de ne vous avoir pas trouvée ici ; il vous en écrit; il m’a paru touché de bonne foi d’être à Paris, sans avoir le plaisir de vous voir et de causer avec sa chère nièce ; vous lui faites souhaiter la mort du pape. Vous verrez le chevalier de Lorraine plus tôt que nous. M. de Bouffiers < , gendre de madame du Plessis, est mort en passant d’une chambre à l’autre, sans autre forme de procès : j’ai vu tantôt sa petite veuve, qui, je crois, se consolera. M. Isarn, un belesprit, est mort de la même sorte 2.

Je ne suis point sans inquiétude de vous savoir à Aix, avec tant d’air de petite-vérole ; évitez au moins les lieux publics, et les presses : c’est un horrible mal que celui-là. N’otre fille a le teint comme l’avait mademoiselle de Villeroi, un blanc et un rouge séparés, des yeux d’un bleu merveilleux, des cheveux noirs, un tour de visage et un menton à peindre ; sa lèvre se rabeiisse tous les jours : du reste, elle est faite au tour; elle ne crie jamais; elle est douce et caressante ; elle appelle ; elle dit cinq ou six

• François, comte de Bouffiers, fn're aîné du maréchal de ce nom.

* On ne connaît de lui qu’une lettre en prose et en vers adressée à mademoiselle de Scuderi, et qui a été imprimée avec ce titre : le Louis d'or, Paris, tC60. Sa mort fut triste. Il périt dans une chambre où on l’avait enfermé par niéiiarde.

DK .M\DAME DE SEVir.i\É.

mots; elle est vive; enfin elle est aimable, et je l’aime. \(lhémar m'a dit des merveilles de votre fils. Madame de (inénéfjaud m’a extrêmement priée de vous faire des compliments sur la mort du chevalier, et à M. le coadjuteur d’Arles ; tenez-la quitte de ce côte-là.

Je viens d’apprendre qu’Adhémar a eu une conversation divine avec M. Colbert; il vous en rendra compte. L’autre jour, on parlait, devant le roi, de Languedoc, et puis de Provence, et puis enfin de M. de Grignan; on en dit beaucoup de bien : M. de .Tanson en dit aussi ; et puis il parla de sa paresse naturelle; là-dessus le marquis de CJiarost 1 le releva de sentinelle d’un très bon ton, et lui dit : « Monsieur, M. de Grignan n’est point paresseux « (juand il est question du service du roi, et personne ne (( peut jamais mieux faire ([u’il a fait dans cette dernière « assemblée; j’en suis fort bien instruit. » Voilà de ces gens que je trouve toujours qu’il faut aimer et instruire. Tout le monde fut de son avis.

Je parlerai de YAdone au bon homme Chapelain, en le comblant d’honneur par votre souvenir. Je fais toujours vos compliments ; on vous les rend avec mille tendresses. Ma tante esttoujoui’s bien mal. Votre pauvre frère m’écrit souvent, et moi à lui : je suis au désespoir de la guerre, à cause des périls qu’il essuiera des premiers. La vie est cruellement mêlée d’absinthe. Ma chère enfant, je suis tout à vous.

MONSIEUR DE. COULANGES

Je ne vous dis rien, mais je n’en pense pas moins; nous serons à Pâques à Lyon. Nous y allons, madame de Cou-

' Il claiUgendre do M. Fouquet.

« Poëmc iuilien de Marini. Il le composa cii France, 'et le dédia à Marie «le Médicis. Chapelain avait fait pour l'édition in-folio de ce poëme une préfate que Ménage trouvait plus gauloise quc française.

LETTRES

langes et moi, pour le mariage de mademoiselle du Gué qui, sans aller chercher plus loin, épouse M. de Bagnols que, vous connaissez, son cousin issu de germain : pour la naissance, ils n’ont rien à se reprocher, et pour le bien, Bagnols a vingt-cinq brihnes mille livres 2 de rente par devers lui ; n’est-ce pas là une très bonne affaire ? J’espère que nous ferons les honneurs de Lyon à madame votre mère, quand elle y passera. Adieu, madame la Comtesse, je vous aime toujours avec la même passion. M. d’Adhémar m’a dit qu’il avait apporté le portrait de M. de Grignan, mais je ne l’ai pas encore vu.

A Paris, vendredi 19 février 1679.

Je m’en vais dimanche à Saint-Germain avec madame de Coulanges, pour discourir un peu avec M . de Pomponne; je crois cette conversation nécessaire : je vous en rendrai compte, afin que M. de Grignan m’appelle plus que jamais son petit ministre. Adhémar a fait des miracles de son côté, M . d’Usez du sien : enfin il me semble que nous ne serons point surpris, et que nous avons assez bien pris nos précautions. Mais que vous dirai-je de l’aimable portrait que M. de Grignan a donné à M. de Coulanges ? 11 est beau et très ressemblant ; celui de Le Fèvre est un misérable auprès de celui-ci. Je fais vœu de ne jamais revenir de Provence que j^ n’en aie un pareil, et un autre de vous ; il n’y a point de dépense qui me soit si agréable; mais prenez garde, ma chère enfant, de n’ètre point changée. Enfin madame de Guerchi n’est morte que pour avoir le corps usé à force d’accoucher. J’honore bien les maris qui se .défont deiieurs femmes sous prétexte d’en être amoureux . ,

) Sceur de madame de Coulanges.

> A 29 fr. le marc, c’éUiil 862 marcs, qui feraient aujourd’hui .15,000 fr de notre monnaie. » (.M.) ,

DE MADAME DE SEVKiXÉ. 4.’>7

Nous avons fort causé, Guitaud et moi, de notre ami (d'Uacqueville), qui esfsi sage, et qu’il craint tant. Il n’ose vous mander un accident qu’on croit qui lui est arrivé, c'est d’ètre passionnément amoureux de la borgnesse, fille du maréchal [de Gramônt) ; c’est amour, fureur, à ce qu’on dit. Il s’en défend comme d’un meurtre ; mais ses actions le trahissent ; il sent le ridicule d’ètre amoureux d’une personne ridicule ; il est honteux, embarrassé ; mais ce bel œil l’a charmé.

Ccl «cil charmant qui n’eut jamais Son pareil en divins attraits.

Voilà ce que Guitaud n’osait écrire ; je vous confie ce secret, et Je vous conjure de le garder très fidèlement; mais le moyen de ne point faire admirer en cette occasion la puissance de l’orviétan? J’ai vu depuis deux heures Adhémar, M. de Gordes M. d’Usez ; je suis en Provence. J’ai causé avec Adhémar : il m’assure que vous m’aimez : c'est tout ce qu’il y a pour moi d’agréable dans le monde ; j’admire votre humeur, votre courage, votre raison, votre conduite. Je lui ai dit ; ,

De grâce, montrez moins à mes sens désolés

La grandeur de ma perte , et ce qye vous valez >.

Nous ne finissons point sur votre chapitre. Votre amie, madame de Vaudemont^, sera bientàt heureuse, je le sais du même endroit qu’ Adhémar : c’est encoçeun secret; mais il y a des gens obligeants qui avancent le plaisir de savoir les secrets deux jours plus tôt, et c’est tout : il y en a d’autres dont la sécheresse fait mourir. Que peut

> François de Simiano, marquis de Gordes, grand-sénéchal de Provence.

s Vers de Polyeucle, acte II, scène II,

3 Mariée à Henri-Charles de Lorraine, prince de Vaudemont. Il était question alors d’un traité avec le duc de Lorraine, aux termes duquel le roi lui aurait rendu ses états .A des conditions très onéreuses. Ce traité n'eu t pas lieu. (.M.)

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