I.F.TTnES
faire une amitié souscet amas d’épines? Où en sont les douceurs ? Elle est écrasée, elle est étouffée. Nous eussions fait hier un livre là-dessus, Guitaud et moi , et je renouvelai mon vœu de ne Jamais connaître l’amitié sous un visage si déguise. Adieu, ma très aimafile ; je m’en vais souper chez M. de La Rochefoucàuld ; c’est ce qui fait que ma lettre est si courte.
A Paris, mercredi 34 février 1672.
J’ai reçu tout à la fois vos deux lettres. Je n’ai pu voir votre douleur sans renouveler la mienne; je vous trouve véritablement affligée, et c’est avec tant de raison qu’il n’y a pas un mot à vous répondre : j’ai senti tout ce que vous sentez , et je n’avais point attendu la mort de ce pauvre chevalier pour en dire tous les biens qui se trouvaient en lui : je vous plains de l’avoir vu cet automne ; c’est une circonstance à votre douleur. M. d’Usez vous mandera ce que le roi lui a dit là-dessus, à quoi toute la famille doit prendre part. On l'a fort regretté dans ce pays-là , et la reine m’en parla avec bonté ; mais tout cela ne nous rend point cet aimable garçon. Vous aimez si chèrement toute la famille, de M. de Grignan , que je vous crois aussi affligée que lui.
J’ai dîné aujourd’hui avec plusieurs Provençaux chez M. de Valavoire : le mari et la femme sont les meilleures gens du monde; je vous plains de n’avoir point la femme, vous n’avez rien de si bon ; elle est raisonnable et naturelle; elle me plaît fort. Nous avions messieurs de Bouc , d’Oppède *, de Gordes, de Soliers^, madame de Buzanval, M. d’Usez, M, et madame de Coulanges : votre santé a été célébrée au plus l)eau repas que j’aie jamais vu; nous
• Jean-Baptiste de Forbiii-Maynier, marquis d'Oppéde.
* Jean de Forbin de Soliers, colonel du régiment de Provence.
UK MADAME DK SK VIGNE. 4â0
avons été bien heureux de commencer. On a fort conté ici la bonne réception que vous avez faite à M. le duc d’Étrées ; il en a écrit des merveilles à ses enfants. Madame de Rochefort * n’a qu’un cri, depuis que vous avez écrit à ses cousines sans lui dire un mot : pour moi, je vous conseille de lui écrire, et de tâcher de l’apaiser à quelque prix que ce soit. Ce que vous me mandez de votre séjour infini me brise le cœur : ma raison n’est pas si forte que la vôtre , et je me perds dans les réflexions que cela me fait faire : il faut finir tout court en cet endroit.
Madame de Villars vous fait ses compliments , et à M. de Grignan ,* et au coadjuteur. M. Chapelain a reçu votre souvenir avec enthousiastne ; il dit que l’Adone est délicieux en certains endroits, mais d’une longueur assommante : le chant de la comédie est admirable ; il y a aussi un petit rossignol qui s’égosille pour surjnonter un homme qui joue du luth. Il se vient percher sur sa tête , et enfin il meurt ; on l’enterre dans le corps du luth. Cette peinture est charmante. M. et madame de Coulanges vous disent mille amitiés;' ils sont occupés de leur mariage; ils s’en vont à Pâques ; ils me recevront à Lyon , et moi je les recevrai à Grignan. Ma tante 2 est toujours très mal ; elle vous remercie de vos bontés , et l’abbé vous est toujours tout dévoué.
22s. - A LA MÊME.
A Paris, vendredi au soir, 36 février 1672.
J’ai reçu la lettre que vous m’avez écrite pour M. de La Valette; tout m’est cher de ce qui vient de vous': je lui veux faire avoir Pélisson pour rapporteur, afin de voir s’il sait bien faire le maître des requêtes ; je ne le puis croire, si je ne le vois.
< Poiite-flllc du cliancelior Séguirr.
a Madame de I,a Trousse.
i.ET'rhEs
Cette pauvre Madame i est toujours à l’agonie; c’est une chose étrange que l’état où elle est. Mais tout est en émotion dans Paris : le courrier d’Espagne est revenu ; il dit que non-seulement la reine d’Espagne se tient au traité des Pyrénées, qui est de ne point accabler ses alliés, mais qu’elle défendra les Hollandais de toute sa puissance : voilà donc la plus grande guerre du monde allumée ; et ])ourquoi? C’est bien proprement les petits soufflets : vous en souvient-il ? Nous allons attaquer la Flandre ; les Hollandais se joindront aux Espagnols; Dieu nous garde des ' Suédois , des Anglais ; des Allemands ; je suis assommée, de cette nouvelle. Je voudrais bien que quelque ange voulût descendre du ciel pour calmer tous les esprits , et faire la paix.
Notre cardinal [de Retz) est toujours malade; je lui rends de grands soins : il vous ‘aime toujours; il compte ([ue vous l’aimez aussi. L’affaire de madame de Courcelles^ réjouit fort le parterre; les charges de la Tournelle sont enchéries depuis qu’elle doit être sur la sellette ; elle est plus belle que jamais ; elle boit, et mange, et rit, et ne se plaint que de n’avoir point encore trouvé d’amant à la Conciergerie.
Je vous éclàircirai un peu mieux l’affaire dont vous me parlâtes l’autre jour; mais M. le comte de Guiche ni M. de Longueville n’en sont point, ce me semble : enfin je vous en instruirai. M. de Boufflers a tué un homme après sa mort ; il était dans sa bière et en carrosse; on le menait à une lieue de Boufflers pour l’enterrer ; son curé était avec le corps. On verse ; la bière coupe le cou au pauvre curé 3. Hier un homme versa en revenant de Saint-
I Marguerilo de Lorraine, seconde Temme de Gaston, duc d’ürldans, morte le 5 avril suivant. (A. G.)
s Une des plus belles femmes de son temps. Elle se nommait Marie Sidonia de Lénoncourt. Elle était femme de Charles de Cliamplais, marquis de Courcelles. (A. G.)
3 Celte aventure est l'origine de la fable de La l'onlaine le Curé tl la
ÜE MAliAMK UE SEVIGNE.
Germai» ; il se creva le cœur, et mourut dans le carrosse.
Madame Scarron , qui soupe ici tous les soirs et dont la compagnie est délicieuse , s’amuse et se joue avec votre fille; elle la trouve jolie , et point du tout laide. Cette petite appelait hier l’abbé Têtu son papa : il s’en défendit par de très bonnes raisons, et nous le crûmes. Je vous embrasse , ma très aimable : je vous mandai tant de choses en dernier lieu, qu’il me semble que je n’ai rien à dire aujourd’hui ; je vous assure pourtant que je ne demeurerais pas court , si je voulais vous dire tous les sentiments que j’ai pour vous.
^ A Livry, mardi iet mars 167*2.
Je commence ma lettre aujourd’hui, ma fille, jour de
mardi gras; je l’achèverai demain. Si vous êtes d Sainte- Marie , je suis chez notre abbé, qui a depuis deux jours un petit déréglement qui lui donne de l’émotion; je n’en suis pas encore en peine; mais j’aimerais mieux qu’il *se portât tout à fait bien. Madame de Coulanges et madame Scarron me voulaient mener à V' incennes ; M. de. La Rochefoucauld voulait que j'allasse chez lui entendre lire une comédie de Molière * ; mais, en vérité, j’ai tout refusé avec plaisir ; et me voilà à mon devoir, avec la joie et la tristesse (le vous (à*rire : il y a longtemps vraiment que je vous • écris. Vous êtes donc à Sainte-Marie, ne voulant pas lais- * ser échapper un moment de la douleur que vous avez de la mort du pauvre chevalier; vous la voulez sentir à longs traits , sans en rien rabattre , sans aucune distraction : cette application à faire valoir et à vouloir sentir toute
Mort. Celle origine n a clé connue ni de Cliamptort, ni de l’abbé Guidon, ni de Solvel
1 il esl vraisemblable que c'élail la comédie des Femmet tavonlei. dmil la première représenlalion eut lieu le II mars 1672. .V. <i.
LEXTllKS
votre tristesse , nie parait d’une personne qui n’est pas si embarrassée qu’une autre d’avoir des occasions de s’affliger ; j’en prends à témoin votre cœur.
Voilà donc votre carnaval échappé de la fureur des réjouissances publiques ; sauvez-vous aussi de l’air de la petite-vérole : je crains pour vous beaucoup plus que vous.
Nous avons ici madame de La l'roche ; il est vrai qu’elle sait arriver à Paris. Son séjour de l’année passée fut bien abimé à mon égard dans l’extrême douleur de vous perdre. Depuis ce temps, ma chère enfant, vous êtes arrivée partout, comme vous dites; mais point du tout à Paris.
Vos réflexions sur l’espérance sont divines; si Bourdelot' les avait faites, tout l’univers le saurait : vous ne faites pas tant de bruit pour faire des merveilles : le malheur du bonheur est tellement bien dit, qu’on ne peut trop aimer une plume qui exprime ces choses-là. Vous dites tout sur l’espérance, et je suis si fort de votre avis, que je ne sais si je dois aller en Provence, tant j’aide crainte d’en repartir. Je vois déjà comme le temps galopera ; je connais ses manières; mais ensuite de cette belle réflexion, mon cœur décide comme le vôtre, et je ne souhaite rien tant que de partir; je veux même espérer qu’il peut arriver de telles choses, que je vous ramènerai avec moi : c’est lààlessus ([u’il est difficile de parler de si loin ; du moins, ma fille, il ne tiendra pas à une maison, ni à des meubles. Je ne songe qu’à vous ; les pas que je fais pour vous sont les premiers; les autres viennent après comme ils peuvent.
J’ai donné vos lettres au faubourg ; elles sont bien faites : •
on y trouve la i-éflexion de M. de Grignan admirable : on l’a pensée quelquefois; mais vous l’avez liabillée pour pa-
« L’.ibbé Bourdelot, médecin du grand Condé. II courait de Ijii une petite ])iùce contre l’Espérance, (le jeu d’esprit eut (pielquc succès , puis(pje la princesse palatine, Anne de Uonzague, y lit une réponse, insérée parmi les lettres de Bussy, ^ous imiterons tous les éditeurs de madame de Sr'-vigné, qui ont cru devoir publier cette pièce, le seul écrit connu de la princesse |)alatine.‘
i’aiti'e devant le monde. Je n’ai pas dit ce que vous avez trouvé dans la maxime qui ressemble à la chanson : pour moi, je suis de votre avis. Je saurai s’ils ont eu un autre dessein que de vouloir louer les fantaisies, c’es.t-î'i-dire les passions : si cela est, l’exacte philosophie s’en offense; si cela n’est pas, il faut qu’ils s’expliquent mieux.
Je soupai hier chez Gourville avec les La Rochefoucauld, les Plessis, les La Fayette, les Tournai ‘ : nous attendions le grand Pomponne ; mais le service de ce cher maître que vous honorez tant l’empècha de se retrouver avec la fleur de ses amis : il a bien des affaires, à cause des dépêches qu’il faut écrire partout, et à cause de la guerre.
L’archevêque de Toulouse^ a été fait cardinal à Rome; et la nouvelle en est venue ici dans le temps qu’on attendait celle de M. de Laon 3 : c’est une grande douleur pour tous ses amis. On tient que M. de Laon s’est sacrifié pour le service du roi, et qu’afin de ne point trahir les intérêts de la France, il n’a point ménagé le cardinal Altieri, qui lui a fait ce tour. On espère que son rang pourra revenir ; mais cela peut être long, et c’est toujours ici un dégoût.
Benserad^ a dit plaisamment à mon gré que le retour du chevalier de Lorraine réjoùissait ses amis , et affligeait ses créatures; car il n’y en a point qui lui ait gardé fidélité.
J’ai su, sans eu pouvoir douter, qu’il ne tiendra encore qu’à nous d’avoir la paix. La reine d’Espagne n’a point précisément répondu comme on le disait; elle a dit simplement qu’elle se tenait au traité de paix, qui pertnel d’assister ses alliés. INous avons pris la même liberté pour le Portugal ; elle promet même présentement de ne point
• C’osl-A-<liro rcviViHO ilft Tournai, Gilberl do (’.hoiSciil.
s Piorro de Bonzi, niorl arehevêque de Narbonne à l'âge de soixantetreize ans. (A. G.)
s 'César d’Esirées, évéqnc de Laon, tut déclaré cardinal peu de temps après. (.\.G.)
LETTHES
assister les Hollandais : elle ne le veut pas signer : voilà le procès. Si on s’opiniâtre à vouloir qu’elle signe, tout est perdu ; sinon la paix sera bientôt faite, quand nous n’aurons pas l’Espagne contre noos : le temps nous en apprendra davantage. Adieu, ma très chère et très aimable; je . crains bien qu’aimant la solitude comme vous faites, vous ne vous creusiez les yeux et l’esprit à force de rêver.