‹ Lettres de madame Sévigne, avec les notes de tous le commentateursChapitre 32 sur 132 · AM. DE POMPONNE · texte numérisé non relu

AM. DE POMPONNE

Aujourd’hui lundi 17 novembre 16(î4, M. Fouquet a été pour la seconde fois sur la sellette ; il s’est assis sans

' Il s’agit (lu déniMé entre les ambassadeurs de France et d’Espagne à Londres pour la préséance. Le comte d’Estrades ayant été insulté par le baron de Batteville, une réparation publique fut exigée par Louis XIV.

façon comme l’autre l'ois^. M. le chancelier a recommencé à lui dire de lever la main : il a répondu qu’il avait déjà dit les raisons qui l’empêchaient de prêter le serment. Làdessus M. le chancelier s’est jeté dans de grands discours, pour faire voir le pouvoir légitime de la chambre ; que le roi l’avait établie, et que les commissions avaient été vérifiées par les compagnies souveraines.

M. Fouquet a répondu que souvent on faisait des choses par autoritéi que quelquefois on ne trouvait pas justes, quand on y avait fait réflexion.

M. le chancelier a interrompu : Compient 1 vous dites donc que le roi abuse de sa puissance ? M. Fouquet a répondu : C’est vous qui le dites. Monsieur, et non pas moi ; ce n'est point ma pensée, et j’admire qu’en l’état où je suis, vous me vouliez faire une affaire avec le roi ; mais. Monsieur, vous savez bien vous-même qu’on peut être surpris. Quand vous signez un arrêt, vous le croyez juste ; le lendemain vous le cassez : vous voyez qu’on peut changer d’avis et d’opinion.

Mais cependant, a dit M. le chancelier, quoique vous ne reconnaissiez pas la chambre, vous lui répondez, vous lui présentez des requêtes, et vous voilà sur la sellette. Il est vrai. Monsieur, a-t-il répondu, j’y suis; mais je n’y suis pas par ma volonté ; on m’y mène ; il y a une puissance à laquelle il faut obéir, et’ c’est une mortification que Dieu me fait souffrir, et que je reçois de sa mam ; peut-être pouvait-on bien me l’épargner après les services que' j’ai rendus, et les charges que j’ai eu l’honneur d'exercer.

Après cela, M. le chancelier a continué l’interrogatoire de la pension des gabelles, où M. Fouquet a très bien répondu. Les interrogations continueront, et je continuerai

* Fouquet comparut, pour la première fois, devant la chambre de justice de l'Arsenal, le 14 novembre 1664. Iljse plaça de lui-mème sur la sellette, quoiqu'on lui eût préparé un siège à côté. ( Proeèt de Fouquet , tome \il, page 335.)

LETTKES

de vous les mander fidèlement ; je voudrais seulement savoir si mes lettres vous sont'rendues sûrement.

Madame votre sœur *, qui est à nos Dames dn faubourg, a signé [le formulaire) ; elle voit à cette heure la communauté, et parait fort contente.

Madame votre tante ne parait pas en colère contre elle ; je ne croyais point que ce fût celle-là qui eût fait le saut, il y en a encore une autre. Vous savez sans doute notre déroute de Gigeri 2, et comme ceux qui ont donné les conseils veulent jeter la faute sur ceux qui ont exécuté ; on prétend faire le procès à Gadagne. J1 y a des gens qui en veulent à sa tête : tout le public est persuadé pourtant qu’il 'ne pouvait pas faire autrement.On parle fort ici de M. -d'Alet, qui a excommunié les olTiciers subalternes du . roi qui ont voulu contraindre les ecclésiastiques à signer. Voilà qui le brouillera avec M. votre père, comme cela le réunira avec le P. Annat^.

Adieu, je sens l’envie de causer qui me prend, je ne veux pas m’y abandonner : il faut que 1« style des relations soit court.

Mardi au soir [18 novembre 1664).

J’ai reçu votre lettre qui m’a fait bien voir que je n’oblige pas un ingrat; jamais je n’ai rien vu de si agréable, ni de si obligeant : il faudrait être bien exempte d’amour-propre pour u’étre pas sensible à des louanges comme les vôtres,

* Angélique-Thérèse Arnauld-d’Andilly.

» Gigeri, petite place auprès d’Alger. Gette expédition était commandée par le duc de Beanrort. La ville de Gigeri Tut prise; mais les troupes, xléciniécs par la maladie, abandonnèrent la coni|uètc, et la France perdit l’espoir d’un établissement que Louis XIV avait voulu fonder en Afrique pour mettre un terme aux brigandages des corsaires.

s II faut prendre ici le sens inverse des paroles de Madame de Sévigné, • car l'évéque d’AIet fut un des plus zélés défenseurs des écrits de Jansénius, et le père Annat un des plus fanatiques adversaires du jansénisme.

DK MADAMK DE SKV1G>É. 43

Je VOUS assure donc que je suis ravie que vous ayez bonne opinion de mon cœur, et Je vous assure de plus, sans vouloir vous rendre douceurs pour douceurs, que j’ai une estime pour vous infiniment au-dessus des paroles dont on se sert ordinairement pour explicpier ce que l’on pense, et que j’ai une joie et une consolation sensibles de vous pouvoir entretenir d’une affaire où nous prenons tous deux tant d’interèt. Je suis bien aise que votre cher solitaire en ait sa part. Je croyais bien aussi que vous instruiri.cz votre incomparable voisine*. Vous me mandez une agréable nouvelle, en m’apprenant que je fais un peu de progrès dans son cœur; il n’y en a point où je sois plus aise d’avancer: quand je veux avoir un peu de joie, je perfee à elle et à son palais enchanté. Mais je reviens à nos affaires ; insensiblement je m’amusais à vous parler des sentiments que j’ai pour vous et pour votre aimable amie.

Aujourd’hui notre cher ami est encore allé sur la sellette. L’abbé J’Efliat l’a salué en passant ; il lui a dit en lui rendant le salut : « Monsieur, je suis votre tirs humble servi- « tçur, » avec cette mine riante et fixe que nous connaissons. L’abbé d’Effiat a été si saisi de tendresse, qu'il n’en pouvait plus.

Aussitôt que M. Fouquet a été dans la chambre, M. le chancelier lui a dit de s’asseoir. Ij a répondu : « Monsieur,

« vous prîtes hier avantage de ce que je m’étais assis; vous <( croyez que c’est reconnaître la chambre : puisque cela « est, je vous prie de trouver bon que je ne me mette pas « sur la sellette. » Sur cela M. le chancelier a dit qu’il pouvait donc se retirer. M. Fouquet a répondu : « Je ne pré- « tends point par-là faire un incident nouveau ; je veux seu- « lement, si vous le trouvez bon, faire ma protestation or- (( dinaire, et en prendre acte, après cpioi je répondrai. » i

Il a été fait comme il a souhaité; il s’est assis, et on a

' Elisabeth (ou Isabelle) ilc Cboiscul, femme de Hetiri de Giiénégaud, anrien secrétaire d’Élal.

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l-ETTBES

cuutiluié iu pension des gabelles, à quoi il a parfaitement bien répondu. S’il continue, 'ses interrogations lui seront bien avantageuses. On parle fort à Paris de son admirable esprit et de sa fermeté. Il a mandé une chose qui me fait frissonner. Il conjure une de ses amies de lui faire savoir son arrêt par une voie enchantée, bon ou mauvais, comme Dieu le lui enverra, sans préambule, afin qu’il ait le temps de recevoir la nouvelle par ceux qui viendront la lui dire ; ajoutant que, pourvu qu’il ait une demi-heure pour se préparer, il est capable de recevoir sans émotion tout le pis qu’on lui puisse apprendre. Cet endroit-là me fait pleurer, et je suis assurée qu’il vous serre le cœur.

( Mercredi.) Ou n’est point entré aujourd’hui en la chambre, à cause de la maladie de la reine, qui a été à l’extrémité 1 ; elle est un peu mieux. Elle reçut hier au soir Notre Seigneur comme viatique. Ce fut la plus magnifique et la plus triste chose du monde, de voir le roi et toute la cour, avec des cierges et mille flambeaux , aller conduire et requérir le S. Sacrement. Il fut reçu avec une infinité de lumières. La reine fit un effort pour se soulever, et le reçut avec une dévotion qui fit fondre en larmes tout le monde. Ce n’était pas sans peine qn’on l’avait mise en cet état ; il n’y avait eu que le roi capable de lui faire entendre raison ; à tous les autres elle avait dit qu’elle voulait bien communier, mais non pas pour mourir : on avait été deux heures à la résoudre.

L’extréme approbation que l’on donne aux réponses de M. Fouquet déplaît infiniment à Petit^; on croit même <iu’il engagera Puis... à faire le malade pour interrompre le cours des admirations, et avoir le loisir de prendre un peu haleine des autres mauvais succès. Je suis très humbh*

' La roiiio ét.iil .iccouchëe lo 16 novembre d’une princesse, nommée Marie-Anne, qui ne vécut qu’un mois; et le lendemain,.!?, elle eut des convulsions qui la mirent à l’extrémité.

’ M. de Montmerqué pense que Ptlit est un nom convenu avec M, de l’oniponne, pour désigner Colbert.

DR HADAU^ DE 8RTIGNÉ. ' 4à

servante du cher solitaire , de madame votre femme et de l’adorable Amalthée * .

Le jeudi 20 novembre 1664.

M. Fouquet a été interrogé ce matin sur le marc d'or ; il a très bien répondu. Plusieurs juges l’ont salué; M. le chancelier en a fait reproche, et a dit que ce n’était point la coutume, étant conseiller breton. « C’est à cause que vous « êtes de Bretagne que vous saluez si bas M. Fouquet. » En repassant par l’Arsenal, à pied pour se promener, M. Fouquet a demandé quels ouvriers il voyait : on lui a dit que c’étaient des gens qui travaillaient à un bassin de fontaine ; il y est allé, et a dit son avis, et puis s’est retourné en riant vers Artagnan, et lui a dit : « N’admirez-vous point de quoi « je me mêle? Mais c’est que j’ai été autrefois assez habile « sur ces sortes de choses-là. » Ceux qui aiment M. Fouquet trouvent cette tranquillité admirable ; je suis de ce nombre; les autrès disent que c’est une affectation : voilà le monde. Madame Fouquet, sa mère, a donné un emplâtre à la reine, qui l’a guérie de ses convulsions, qui étaient, à proprement parler, des vapeurs.

La plupart, suivaikt leurs désirs, se vont imaginant que la reine prendra cette occasion pour demander au roi la grâce de ce pauvre prisonnier ; mais, pour moi, qui entends un peu parler des tendresses de ce pays-là, je n’en crois rien du tout. Ce qui est admirable , c’est le bruit que tout le monde fait de cet emplâtre, disant que c’est une sainte que madame Fouquet, et qu'elle peut faire des miraeles^.

Aujourd’hui ( vendredi ) 21 , on a interrogé M. Fouquet

> Madame de Sévigiic désigne par ce nom madame Duplcssis-Uuénégaud * .Marie de Maupeou, veuve de François Fouquet, vicomte de Vaui, conseiller d'Élat. C’éliil une femme justement renommée pour sa piété et sa eliarilé.

LETTigiS

sur les cires et sucres : il s’est impatienté sur certaines objections qu’on lui faisait, et qui lui ont paru ridicules. Il l’q un peu trop témoigné, et a répondu avec un air et une Jiauteur qui ont déplu. Il se corrigera, car cette. manière n’est pas bonne; mais, en vérité, la patience échappe : il me semble que je ferais tout comme lui.

J’ai été à Sainte-Marie, où j'ai vu madame votre tante qui m’a paru abimée en Dieu; elle était à la messe comme en extase. Mademoiselle votre sœur m’a paru jolie, de beaux yeux, une mine spirituelle : la pauvre enfant s’est évanouie ce matin ; elle est très incommodée ; sa tante a toujours pour elle la même douceur. M. de Paris (-M. de Péréfixe ) lui a donné une certaine manière de contre-lettre qui lui a gagné Ip cœur ; c’est cela qui l’a obligée de signer ce diantre de Formulaire ‘ : je ne leur ai parlé ni à l’une ni à l’autre; M. de Paris l’avait défendu. Mais*voici encore une image de la prévention : nos sœurs de Sainte-Marie m’ont dit : « Enfin Dieu soit loué 1 Dieu a touché le cœur de cette « pauvre enfant ; elle s’est mise dans le chemin de l’obéis- « sance et du salut. » De là je vais à Port-Royal : j’ÿ trouve un certain grand solitaire (i4rno«W-d'j4ndt7/y) que vous connaissez, qui commença par me dire : « Eh bien ! ce « pauvre oison à signé ; enfin Dieu l’a abandonnée, elle a fait « le saut. » Pour moi, j’ai pensé mouair de rire, faisant réflexion sur ce que fait la préoccupation. Voilà bien le monde en son naturel. Je crois que le milieu de ces extrémités est toujours le meilleur.

Samedi au soir. . . M. Fouquet est entré ce matin à la chambré; on l’a interrogé sur les octrois; il a été très mal attaqué et s’est très bien défendu. Ce n’est pas, entre nous, que ce ne soit un endroit des plus glissants de son af-

< Il s’agit de la condamnation des cinq propositions de Jansénius, pour laquelle le clergé de France avait dressé un formulaire que les religieuses de Port-Royal refusèrent de signer, refus qui, dans la suite, fut cause d>leiir perte.

UK MADAME UE SEVICIIE.

faire. Je ne sais quel bon ange l’a averti qu’il avait été trop lier; il s’en est corrigé aujourd’hui, comme on s’est corrigé de le saluer. On ne rentrera que mercredi à la chambre ; je ne vous écrirai aussi que ce jour-là. Au reste , si vous continuez à me tant plaindre de la peine que je prends à vous écrire, et à me prier de ne point continuer, je croirai que c’est vous qui vous ennuyez de lire mes lettres, et que vous vous trouvez fatigué d’y faire réponse ; mais sur cela je vous promets encore de faire mes lettres plus courtes, si je puis ; et je vous quitte de la peine de me répondre, quoique j’aime encore vos lettres. Après ces déclarations, je ne pense pas que vous espériez d’empêcher le cours de mes gazettes. Quand je songe que je vous fais un peu de plaisir, j’en ai beaucoup. Il se présente sî peu d'occasions de témoigner son estime et son amitié, qu’il ne faut pas les perdre quand elles viennent s’offrir. Je vous supplie de faire tous mes compliments chez vous et dans votre voisinage. La reine est bleu mieux.

Le lundi 34 novembre <664.

Si j’en croyais mon cœur, c'est moi qui vous suis véritablement obligée de recevoir si bien le soin q*ie je prends de vous instruire. Croyez-vous que je ne trouve point de consolation en vous écrivant? Je vous assure que j’y eu trouve beaucoup, et que je n’ai pas moins de plaisir à vous entretenir que vous eu avez à lire mes lettres. Tous les sentiments que vous avez sur ce que je vous mande sont bien naturels; celui de l’espérance est commun atout le monde, .sans que l’on puisse dire pourquoi ; mais enfin cela soutie«it le cœur. Je fus diner à Sainte-Marie de Saint-Antoine, il y a deux jours; la mère supérieure me conta en détail (|uatre visites que Puis.... lui a faites depuis trois mois, et dont je suis infiniment étonnée. Il lui vint dire que le bien-

LETTRES

heureux évêque de Genève {saint François de Sales) lui avait obtenu des grâces si particulières pendant la maladie (ju’il à eue cet été, qu’il ne pouvait douter de l’obligation qu’il lui avait ; qu’il la suppliait de faire prier pour lui toute la communauté. Il lui donna mille écus pour accomplir son vœu ; il la pria de lui faire voir le’ cœur du bienheureux . Quand il fut à la grille il se jeta à genoux, et fut plus d’un ({uart d’heure fondu en larmes, apostrophant ce cœur, lui demandant une étincelle du feu dont l’amour de Dieu l’avait consumé. La mère supérieure pleurait de son côté : elle lui donna des reliques du bienheureux. Il les porte incessamment. Il parut pendant ces quatre visites si touché du désir de son salut, si rebuté de la cour, si transporté de l’envie de se convertir, qu'une plus fine que la supérieure y aurait été trompée. Elle lui parla adroitement de l’affaire de M. Fouquet; il lui répondit, comme un homme qui ne regardait que Dieu seul, qu’on ne le connaissait point, qu’on verrait, et qu’on lui ferait justice, selon Dieu, sans rien considérer que lui. Je ne fus jamais plus surprise que d’entendre tout ce discours. Si vous me demandez maintenant-ce que j’en pense, je vous dirai que je n’en sais rien, que je n’y comprends rien, et que d’un côté je ne conçois pas à quoi peut servir cette comédie, et si ce n’en est pas une, commentil accommode tous les pas qu’il a faits depuis ce temps avec de si belles paroles.

Voilà de ces choses qu’il faut que le temps explique, car d’elles-mêmes elles sont obscures : cependant n’en parlez pas ; car la mère supérieure m’a priée de ne pas faire courir cette petite histoire.

J’ai vu la nière de M. Fouquet : elle me conta de quelle façon elle avait fait donner cet emplâtre par madame de Charost * à la reine. Il est certain que l’effet en fut prodigieux; en moins d’une heure, la reine sentit sa tète déga-

' Mario Foiiquot, fillo du siirinlondant, diirhrsso dr Cliarosl.

gée, et il se fit une évacuation si extraordinaire, et de quelque chose de si corrompu, et de si propre à la faire mourir la nuit suivante dans son accès, qu’elle-mème dit tout haut • que c’était madame Fouquet qui l’avait guérie ; que c’était ce qu’elle avait vidé qui lui avait ’tionné les convulsions dont elle avait pensé mourir la nuit d’auparavant. La reinemère en fut persuadée, et le dit au roi , qui ne l’écouta pas. Les médecins, sans qui on avait mis l’emplâtre, ne dirent point ce qu’ils en pensaient, et firent leur cour aux dépens de la vérité. Le même jour le roi ne regarda pas ces pauvres femmes qui furent se jeter à ses pieds; cependant cette vérité est dans le cœur de tout le monde. Voilà encore une de ces choses dont il faut attendre la suite.

Mercredi 26 novembre.

, Ce matin M. le chancelier a interrogé M. Fouquet; mais sa manière a été différente; iljsemble qu’il soit honteux de

recevoir tous les joufs sa leçon par B L 11 a dit au

rapporteur 2 de lire l’article sur quoi on voulait interroger l’accusé ; le rapporteur a lu, et cette lecture a duré si longtemps qu’il était dix heures et demie quand on eut fini. Il a dit : Qu’on fasse entrer Fouquet, et puis s'est repris ,

M. Fouquet; mais il s’est trouvé qu’il n’avait point dit qu’on le fit venir; de sorte qu’il était encore à la Bastille.

On l’est donc allé quérir ; il est venu à onze heures. On l’a interrogé sur les octrois : il a fort biçn répondu ; pourtant il s’est allé embrouiller sur certaines dates, sur lesquelles on l’aurait bien embarrassé, si on avait été bien habile et bien éveillé ; mais, au lieu d’éti’e alerte , M. le chancelier sommeillait doucement : on se regardait, et je pense que

• Boucherai, alors maître des reqtiêlcs , cl depuis chancelier, avait été chargé de mettre, les scellés chez le surintendant. Il était de la commission chargée de la poursuite du procès. (.\. G.)

* Ce rapporteur était Olivier Lefèvre d'Ormesson, magistral intègre, et dont la noble conduite dans ce procès fut remarquée par Louis XIV.

LETTRES

notre ami en aurait ri, s'il avait osé. li)nfin il s’est remis, et a continué d’interroger ; et, quoique M. Fouquet ait trop appuyé sur cet endroit où on le pouvait pousser, il s’est trouvé pourtant que par l’événement il aura bien dit ; car dans son malheur, il a de certains petits bonheurs qüi n’appartiennent qu’à lui. Si l’on travaille tous les jours aussi doucement qu’aujourd’hui, le procès durera encore un temps infini.

Je vous écrirai tous les soire ; mais je n’enverrai ma lettre que le samedi au soir ou le dimanche; elle vous rendra compte de jeudi, vendredi et samedi ; et il faudrait que l’on pût vous en faire tenir encore une le jeudi qui vous apprendrait le lundi, mardi et mercredi ; ainsi les lettres n’attendraient pas longtemps chez vous. Je vous conjure de faire mes compliments à votre solitaire ‘ et à votre chère hioitié. Je ne vous dis rien de. votre chère voisine 2, ce sera bientôt à moi à vous en donner des nouvelles.

Du jeudi 27 novembre t6C4.

On a continué aujourd'hui les interrogatoires sur les octrois. M. le chancelier avait bonne intention de pousser M. Fouquet aux extrémités, et de l’embarrasser; mais il n’en est pas venu à bout. M. Fouquet s’est fort bien tiré d’affaire, et n’est entré qu’à. onze heures, pareequeM. le chancelier a fait lir<j le rapporteur, comme je vous l’ai mandé; et, malgré toute cette belle dévotion ‘ , il disait tout le pis contre notre pauvre ami. Le rapporteur prenait toujours son parti, pareeque le chancelier ne parlait que pour un côté ; enfin il a dit : Voici un endroit sur quoi l’accusé

• Arnauld-d'Andilly, obligé de quiltcr Poi l-Royal, iHail alors à Pompoimo î Madame Duplessis-Guênégaud.

A Celui qui voulait perdre Fouquet, et dtsaii te fut eonlie lui. maigre .sa belle dévotion, c’était le chancelier Sé'guier.

1)B MADAME DE SÉVIGNÉ. âl

ne pourra pas répondre. Le rapporteur a dit : Ah ! Monsieur, pour cet endroit-là, voici l’emplâtre qui le guérit; et a dit une très forte raison, et puis il a ajouté : Monsieur, dans la place où je suis, je dirai toujours la vérité, de quel- ’ que manière qu’elle se rencontre.

On a souri de l’emplâtre, qui a fait souvenir de celui qui a fait tant de bruit. Sur cela on a fait entrer l’accusé, qui n’a pas été une heure dans la chambre; et en sortant, plusieurs ont fait compliment à -d’Ormesson de Sa fermeté.

Il faut que je vous conte ce que j’ai fait. Imaginez-vous (jue des dames m’ont proposé d’aller dans une maison qui regarde droit dans l’Arsenal , pour voir revenir notre pauvre ami. J’étai|masquée 1, je l’ai vu venir d’assez loin. M. d’Artagnan était auprès de lui; cinquante mous(pietaires, à trente DU quarante pas derrière. Il paraissait assez rèvéïvr. Pour moi, quand je l’ai aperçu, les jambes m’ont tremblé, et le cœur m’a battu si fort, que je n’en pouvais plus. En s’apr prochant de nous .pour rentrer dans son trou, M. d’Artagnan l’a poussé, et lui a fait remarquer que nous étions là. 11 nous a donc saluées, et a pris cette mine riante que vous lui connaissez. Je ne crois pas qu’il m’ait reconnue; mais je vous avoue que j’ai été étrangement saisie quand je l’ai vu entrer dans cette petite porte. Si vous saviez combien on est raalheui*eux quand on a le cœur fait comme je l’ai, je suis assurée que vous auriez pitié de moi ; mais je pense ({ue vous n’en êtes pas quitte à meilleur marché, de la manière dont je vous connais. J’ai été voir votre chère voisine ; je vous plains autant de ne l’avoir plus, que nous nous trouvons heureux de l’avoir. Nous avons bien parlé de notre cher ami; elle a vu Sapho [mademoiselle de Scudiri), qui lui a redonné du courage. Pour moi, j’irai demain en re- .

' Le* femmps alors sortaient en masque, usaRC qu'on roiroüve dans les vieilles comédies de Corneille, et qui avait été apporté d’Italie par les Médicis. Ces masques de velours noir, auaqueis succédèrent les loups, étaient destinés à conserver le teint.

LETTBES

prendre chez elle ; car de temps en temps je sens que j’ai besoin de réconfort ; ce n’est pas que l’on ne dise mille choses qui doivent donner de l’espérance; mais, mon Dieu! j’ai ' l’imagination si vive, que tout ce qui est Incertain me fait mourir.

Vendredi 28 novembre.

Dès le matin, on est entré à la chambre. M. le chancelier a dit qu’il fallait parier .des quatre prêts ; sur quoi d’Ormesson a dit que c’était une affaire de rien, et sur laquelle on ne douvait rien reprocher à M. Fouquet; qn’il l’avait dit dès le commencement du procès. On a voulu le contredire : il a prié qu’il pût expliquer la chose comme la concevait, et a prié son camarade de l’écouter. On la fait, et il a persuadé 'la cour que cet article n’était pas considérable.- Sur cela on a dit de faire entrer l’accusé : il était onze heures. Vous remarquerez qu’il n’est pas plus d’une heure sur la sellette. M. le chancelier a voulu parler de .ces quatre prêts. M. Fouquet a prié qu’çn voulût lui -laisser dire ce qu’il n’avait pas dit la veille sur les octroi^; on l’a écouté, il a dit des merveilles; et comme le chancelier lui disait : « Avez -vous eu votre -décharge de l’emploi de cette « somme? » Il a dit : « Oui, Monsieur, mais c’a été conjoin- « tement avec d’autres affaires », qu’il a marquées, et qui viendront en leur temps. Mais , a dit M. le chancelier , quand vous avez eu vos décharges , vous n’aviez pas encore fait la dépense? Il est vrai, a-t-il dit, mais les sommes étaient destinées. Ce n’est pas assez, a dit M. le chancelier. Mais, Monsieur, par exemple, a dit M. Fouquet, quand je vous donnais vos appointements, quelquefois j’en avais la décharge un mois auparavant ; et comme cette somme était destinée, c’était comme si elle eût été donnée. M. le chancelier a dit : Il est vrai, je vous en avais l’obligation. M. Fouquet a dit que ce n’était pas pour le lui reprocher, qu’il SP trouvait heureux de le pouvoir servir dans ce

temps-Ià ; mais que les exemples lui reveqaient, selon qu’il eu avait besoin.

On ne rentrera que lundi. Il est certain qu’il semble (ju’on veuille traîner l’affaire en longueur. Puis... a promis de faire parler l’accusé le moins qu’il pourrait. On trouve qu’il dit trop bien. On voudrait donc l’interroger légèrement, et ne pas parler sur tous les articles. Mais lui, il veut parler sur tous, et ne veut pas qu’on juge son procès sur des chefiî sur lesquels il n’avfra pas dit ses raisons. Puis... est toujours en crainte de déplaire à Petit. Il lui fit excuse l’autre jour de ce que M. Fouquet avait parlé trop longtemps, mais qu’il n’avait pu l’interrompre. Ch...* est derrière le paravent quand on interroge ; il écpute ce (|ue l’on dit , et offre d’aller chez les juges leur rendre compte des raisons qu’il a eues de fairé ses conclusions si extrêmes. Tout ce procédé est contre l’ordre, et marque une grande rage pour ce pauvre malheureux. Pour moi, je vous avoue que je n’ai plus aucun repos. Adieu, Monsieur, jusqu’à lundi : je voudrais que vous puissiez connaître les sentiments|j|uf J’ai pour vous,^vous seriez per- . suadé de cette amitié que vous dites que vous estimez un peu.

Lundi 1er décembre 1664.

Il y a deux jours que tout le monde croyait que l’on voulait tirer l’affaire de M. Fouquet en longueur; présentement ce n’est plus la même chose, c’est tout le contraire : on presse extraordinairement les interrogations. Ce matin M. le chancelier a pris son papier, et a lu, comme une liste, dix chefs d’accusation, sur quoi il ne donnait pas le temps de répondre. M. Fouquet a dit : « Monsieur, je ne prétends

> Chamillart, accusateur pulilic. Il mourut intendant de Caen. Soi^flls fut inini.stre sur la fln du régne de I.oui.s XIV.

LETTHES

« pas tirer les choses eu longueur ; mais je vous supplie « de me donner le loisir de vous répondre ; vous m’inter- « rogez, et il semble que vous ne vouliez pas écouter ma (c réponse ; il m’est important que je parle. Il y a plusieurs « articles qu’il faut que j’éclaircisse, et il est juste que je « réponde sur tous ceux qui sont dans mon procès. » Il a donc fallu l’entendre, contre le gré des mal intentionnés ; * car il est certain qu’ils ne sauraient souffrir qu’il se défende si bien. Tl a fort bien Vépondu sur tous le? chefs : on continuera de suite, et la chose ira si vite, que je compte que les Interrogations finiront cette semaine. 3e viens de souper à l’hùtel de Nevers ; nous avons bien causé, la maîtresse du logis • jet moi, sur çe chapitre. Nous sommes dans des in- (|uiétudes qu’il n’y a que vous qui puissiez compreudre, car je viens de recevoir votre lettre ; elle vaut mieux que tout ce que je puis écrire. Vous mettez ma modestie à une trop grande épreuve, en me mandant de quelle manière je suis avec vous et avec votre cher solitaire. Il me semble que je le vois et que je l’entends dire ce que vous me man- . dez ; je suis au i^ésespoir que c^ lie g»it pas moi qui ait dit :

La métamorphose de Pierrot 2 en Tartufe. Cela est si naturellement dit, que si j’avais autant d’esprit que vous m’en croyez, je l’aurais trouvé au bout de ma plume.

Il faut que je vous conte une petite historiette, qui est très vraie, et qui vous divertira. Le roi se mêle depuis peu de faire des vers ; messieurs de Saint- Aignan et Dangeau lui apprennent comment il faut s’y prendre. 11 lit l’autre jour un petit madrigal , que lui-même ne trouva pas trop joli . . Un matin il dit au maréchal de Grammont : Monsieur le maréchal, lisez, je vous prie, ce petit madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu un si impertinent : pareequ’on sait

• Anne de (îonzague habitait alors l’hôtel de Nevers. Sa fille ôpoiisa le fds du grand Condé.

* Lc,ehancclierS«^guicr s'appelait Pierre, et les gens qui ne l'aimaienl p.is lui avaient domjé ce sobriquet (M.)

DE MADAME DE SËVIGNÉ; .jô

que depuis peu j’aime les vers, on m’en apporte de toutes les façons. Le maréchal, après avoir lu, dit au roi : Sire, Votre Majesté Juge divinement bien de toutes choses ; il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal que j’aie jamais lu. Le roi se mit à rire, et lui dit : N’est-il pas vrai que celui qui l’a fait est bien fat? Sire, il n’y a pas moyen de lui donner un autre nom. Oh bien! dit le roi, je suis ravi que vous m’en ayez parlé si l)onnement; c’est moi qui l’ai fait. Ah ! Sire, quelle trahison ! que Votre Majesté me le rende ; je l’ai lu brusquement. Non , M. le maréchal ; les premiers sentiments sont toujours les plus naturels. Le roi a fort ri de cette folie, et tout le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose que l’on puisse faire à un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours à faire des réflexions, je voudrais que le roi en fit Uwlessus, et qu’il jugeât par-là combien il est loin de connaitre jamais la vérité. Nous sommes sur le point d’en avoir une l)îen cruelle, qui est le rachat de nos rentes sur un pied qui uoift envoie à l’hépital. L’émotion es#grande, mais la dureté l’est encore plus. Ne trouvez-vous point que c’est entreprendre bien des choses à la fois? Celle qui me touche le plus n’est pas celle qui me fait perdre une partie de mon bien.

Mardi 9 décembre.

Notre cher et malheureux ami a parlé deux heures ce matin, mais si admirablement, que plusieurs n’ont pu s'empêcher de l’admirer. M. Renard > a dit entre autres ; « Il faut « avouer que cet homme est incomparable ; il n’a jamais si « bien parlé dans le parlement. 11 se possède mieux qu’il « n’a jamais fait. » C’était encore sur les six millions et sur ses dépenses. Il n’y a rien de comparable à ce qu’il a dit là-dessus. Je vous écrirai jeudi et vendredi, qui seront les

> Conseiller de grand'chambre , membre de la commission. Il fui d'mi .ivis fi T jrabic à Fouquet.

LETTRES

deux derniers jours de l’interrogation, et je continuerai encore jusqu’au bout.

Dieu veuille que ma dernière lettre vous apprenne ce que je souhaite le plus ardemment. Adieu, mon très cher Monsieur; priez notre solitaire [Arnauld-d‘ A ndilly) de prier Dieu pour notre pauvre ami. Je vous embrasse tous deux de tout mon cœur, et, par modestie, j’y joins madame votre femme.

Pour toute la famille du malheureux, la tranquillité y règne. On dit que M. de Nesmond ‘ a témoigné en mourant que son plus grand déplaisir était de n’avoir pas été d’avis de la récusation de ces deux juges ; que s’il eût été à la lin du procès, il aurait réparé cette faute ; qu’il priait Dieu qu’il lui pardonnât celle qu’il avait faite.

Mardi 2 décembre.

M. Fouquet a parlé aujourd’hui deux heures entières sur les six millions; il s’est fait donner audience, il a dit des fherveilles; tout le monde en était touché, chacun selon son sentiment. Pussort ♦aisait des mines d’improbation et de négative, qui scandalisaient les gens de bien.

Quand M. Fouquet a eu cessé de parler, M. Pussort s’est levé impétueusement, et a dit : « Dieu merci, on ne se « plaindra pas qu’on ne l’ait*laissé parler tout son soûl. » Que dites- vous de ces paroles? Ne sont-elles pas d’un bon juge? On dit que le chancelier est fort effrayé de l’érysipèle de M. de Nesmond, qui l’a fait mourir ; il craint que ce ne soit une répétition pour lui. Si cela pouvait lui donner les sentiments d’un homme qui va paraître devant Dieu, encore serait-ce quelque chose ; mais il faut craindre qu’on ne dise de lui comme d’Argant : e mori corne visse.

■ Président au parlement de Paris, membre de la commission. Il mourut pendant le procès. Son testament lit grand bruit, parccqu’il y manilestait le repentir d'avoir, par sa conduite, favorisé la haine des juges contre Fouquet. Cette anecdote est rapportée par Conrad dans ses Mémoires.

a Henri Pussort, conseiller d'état, oncle maternel de Colbert, et l'un des juges les plus acharnés Contre Fouquet.

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Jeudi 4 décemlirc <664.

Enfin les interrogations sont fipies ce matin. M. Fouquet est entré dans la chambre; M. le chancelier a fait lire le projet • tout du long. M. Fouquet a repris la parole le premier, et a dit ; Monsieur, je crois que vous ne pouvez tirer autre chose de ce papier que l’effet qu’il vient de faire, qui est de me donner beaucoup de confusion.

M. le chancelier a dit : Cependant vous venez d’entendre, et vous avez pu voir par-là que cette grande passion pour l’État, dont vous nous avez parlé tant de fois, n’a pas été si considérable que vous n’ayez pensé à le brouiller d’un bout à l’autre. Monsieur, a dit M. Fouquet, ce sont des pensées qui me sont venues dans le fort du désespoir où me mettait quelquefois M. le cardinal, principalement lorsqu’après avoir contribué plus que personne du monde à son retour en France, je me vis payé d’une si noire ingratitude. J’ai une lettre de lui, et une de la reine-mère, qui font foi de ce que je dis ; mais ou les a prises dans mes papiers, a/ec plusieurs autres. Mon malheur est de n’avoir pas brûlé ce misérable papier, qui était tellement hors de ma mémoire et de mon esprit, que j’ai été près de deux ans sans y penser, et sans croire l’avoir. Quoi qu’il en soit, je le désavoue de tout mon cœur, et je vous supplie de croire. Monsieur, que ma passion pour la personne et’ pour le service du roi n’en a pas été diminuée. M. le chancelier a dit : Il est bien difficile de le croire, quand on voit une pensée opiniâtre exprimée en différents temps. M. Fouquét a répondu : Monsieur, dans tous les temps, et même au péril

I Madame de MotleTille, dans le lome VI de ses Mémoires, page 94, donne de grands détails sur ce projet, que Fouquet avait écrit quinze ans auparavant, sous le ministère du cardinal Mazarin , et dont le but était de s'opposer à la puissance de ce ministre.

LETTRES

ÔH

de ma vie, je n'ai jamais abandonné la personne du roi; et dans ce temps-là vous étiez. Monsieur, le chef du eonseil de ses ennemis, et vos pi’oches donnaient passage à l’armée qui était contre lui.

M. le chancelier a senti ce coup ; mais notre pauvre ami était échauffé, et n’était pas tout-à-fait le maître de son émotion. Ensuite on lui a parlé de ses dépenses; il a dit : Je m’offre à faire voir que je n’en ai fait aucune que je n’aie pu faire, soit par mes revenus, dont M. le cardinal avait connaissance, soit par mes appointements, soit par le bien de ma femme ; et si je ne prouve ce que je dis, je consens d’ètre traité aussi mal qu’on le peut imaginer. Eniin cet interrogatoire a duré deux heures, où M. Fouquet a très bien dit, mais avec chaleur et colère, pareeque la lecture de ce projet l 'avait extrêmement touché.

Quand il a été parti, M. le chancelier a dit : Voici la dernière fois que nous l’interrogerons. M. Poncet s’est approché de M. le chancelier, et lui a dit : Monsieur, vous ne lui avez pas parlé des preuves qu’il y a, comme il a commencé à exécuter le projet. M. le chancelier a répondu : Monsieur, elles ne sont pas assez fortes, il y aurait répondu trop facilement. Là-dessus Sainte-Hélène et Pussort ont dit : Tout le monde n’est pas de ce sentiment. Voilà de quoi rêver et faire des réflexions. A demain le reste.

1 Vrmlredi 5 décembre.

On a parlé ce matin des req\ù*tes (jui sont de peu d’importance; sinon autant que les gens 'de bien y voudront avoir égard en jugement. Voilà qui est donc fait ; c’est à M. d’Ormesson à parler ; il doit récapituler toute, l’àffalre : cela durera encore toute la semaine prochaine, c’est-à-dire, <|u’entre-ci et là, ce n’est pas vivre ((ue la vie que nous passerons. Pour moi, je ne suis pas reconnaissal)le, et je ne crois pas que je puisse aller Jus(|iie-là. M. d’Orinesson m’a

1)E MADAME DE SEVIGNE.

priée de ne le plus voir que l’aflaire ne soit jugée; il est dans le conclave, et ne veut plus avoir de commerce avec le monde. Il-affecte une grande réserve ; il ne parle point, mais il écoute ; et j'ai eu le plaisir, en lui disant adieu, de lui dire tout ce que je pense. Je vous manderai tout ce que j’apprendrai, et Dieu veuille que ma dernière nouvelle soit bonne ! Je le desire. Je vous assure que nous sommes tous à plaindre, j’entends vous et moi, et ceux qui en font leur aiTaire comme nous. Adieu, mon cher Monsieur, je suis si triste et si accablée ce soir, que je n’en puis plus.

Mardi 9 décembre <664.

Je vous assure que ces jours sont bien longs à passer, et (jue l’incertitude est une épouvantable chose : c’est un mal ((ue toute la famille du pauvre prisonnier ne connaît point. Je les ai vus, je les ai admirés. Il semble qu’ils n’oient jamais su ni lu ce qui est arrivé dans les temps passés ; ce ((ui m’étonne encore plus, c’est que Sapho [mademoiselle de Scudery) est tout de même , elle dont l’esprit et la pénétration n’ont point de bornes. Ouand je médite là-dessus, je me datte, et je suis persuadée, ou du moins je me veux per- .suader qu’elles en savent plus que moi. D’un autre côté . (|uand je raisonne avec d’autres* gens moins prévenus, et dont le sens est admirable, je trouve nos mesures si justes, ([ue ce sera un vrai miracle si la chose ne va pas comme nous la souhaitons. On ne perd souvent que d’une voix, et cette voix fait tout. Je me souviens de ces récusations, dont ces pauvres femmes pensaient être assurées; il est vrai que nous les perdîmes de cinq à dix-sept; depuis cela, leur assurance m’a donné de la déliance. Cependant, au fond de mon cœur, j’ai un petit brin d’espérance. Je ne sais d’oii il vient, ni ou il va, et même il n’est pas assez grand pour faire que je puisse dormir en repos. Je causai hier de toute

fiO

LETTBES

cette affaire avec madame du Plessis ; je ne puis voir que les gens avec qui j’en puis parler, et qui sont dans les mêmes sentiments que moi. Elle espère, comme je fais, sans en savoir la raison. Mais pourquoi espérez - vous ? Parceque j’espère : voilà nos réponses; ne sont-elles pas bien raisonnables? Je lui disais avec la plus grande vérité du monde que, si nous avions un arrêt tel que nous le souhaitons, le comble de ma joie était de penser que je vous enverrais un homme à cheval, à toute bride, qui vous apprendrait cette agréable nouvelle, et que le plaisir d’imaginer celui que je vous ferais rendrait le mien entièrement complet. Elle comprit cela comme moi ; et notre imagination nous donna dans- cette pensée plus d’un quart d’heure de campas. Cependant je veux rajuster la dernière journée de l’interrogatoire sur le crime d’état. Je vous l’avais mandée comme on me l’avait dite, mais la même personne s’en est mieux souvenue, et me l’a redite à moi. Tout le monde en a été instruit par plusieurs juges. Après que M. Fouquet eut dit que les seuls effets que l’on pouvait tirer du projet, c’était de lui avoir donné la confusion de l’entendre, M. le chancelier lui 'dit : Vous me pouvez pas dire que ce ne soit là un crime d’état. Il répondit : Je confesse, Monsieur, que c’est une folie et une extravagànce, mais non pas un crime d’état. Je supplie ces messieurs, dit-il en se tournant vers les juges, de trouver bon que j’explique ce que c’est qu’un crime d’état : ce n’est pas qu’ils ne soient plus habiles que nous, mais j’ai eu plus de loisir qu’eux pour l’examiner. Un crime d’état, c’est quand on est dans une charge principale, qu’on a le secret du prince, et que tout d’un coup on se met du côté de ses ennemis ; qu’on engage toute sa famille dans les mêmes intérêts ; qu’on fait ouvrir les portes des villes dont on est gouverneur à l’armée des ennemis, et qu’on les ferme à son véritable maitre ; qu’on porte dans le parti tous les secrets de l’état : voilà. Messieurs, ce qui s’appelle un crime d’état. M. le chancelier ne savait où se mettre, et tous

les juges avaient fort envie de rire. Voilà au vrai comme la chose se passa. Vous m’avouerez qu’il n’y a rien de plus spirituel, de plus délicat, et mêrpe de plus plaisant.

Toute la France a su et admiré cette réponse. Ensuite il se défendit en détail, et a dit ce que je vous ai mandé. J’aurais eu sur le cœur que vous n’eussiez point su cet endroit; notre cher ami y aurait beaucoup perdu. Ce matin, M. d’Ormesson a commencé à récapituler toute l’affaire ; il a fort bien parlé et fort nettement. Il dira jeudi son avis. Son camarade parlera deux jours : on prend quelques jours encore pour les autfes opinions. Il y a des juges qui prétendent bien s’étendre; de sorte que nous avons encore bien à languir jusqu’à la semaine qui vient. En vérité, ce n’est pas vivre (jue d’ètre en l’état où nous sommes.

Mercredi iO décembre.

M. d’Ormesson a continué la rée<^itulation du procès ; il a fait des merveilles, c'est-à-dire, il 1 parlé avec une netteté, une intelligence et une capacité extraordinaires. Pussort l’a interrompu cinq ou six fois, sans autre dessein que de l’empêcher de si bien dire ; il lui a dit sur un endroit qui paraissait fort pour M. Fouquet : Monsieur, nous parlerons après vous, nous parlerons après vous.

Jeudi K décembre 4664.

M. d’Ormesson a continué encore; quand il est venu sur un certain article du marc d’or, Pussort a dit : Voilà qui est contre l’accusé. Il est vrai, a dit M. d’Ormesson, mais il n’y a pas de preuves. Quoi 1 a dit Pussort, pn n’a pas fait interroger ces deux officiers-là? Non, aditM. d’Ormesson. Haï cela ne se peut pas, a répondu Pussort. Je n’en ai rien • trouvé dans le procès, a dit M. d’Ormesson. Là-dessus, Pussort a dit avec emportement : Ha 1 Monsieur, vous deviez le

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LETTIVES

dire plus tôt, voilà une lourde faute. M. d'Ormesson n’a rien répondu ; mais si Pussort lui eût dit encore un mot, il lui eût répondu : Monsieur, je suis juge, et non pas dénoneiateur. Ne vous souvient-ii plus de ce que je vous contai une fois à Fresne? V'^oilà ce que c’est : M. d’Ormesson n’a découvert cela que lors(ju’il n’y a point eu de remède. M. le chancelier a interrompu plusieurs fois encore M. d'Ormesson ; il lui a dit qu’il ne fallait point parler du projet, et c’est par malice ; car pilusieurs jugerontque c’est un grand crime, et le chancelier voudrait bien que M. d’Ormesson n’en fit point voir les preuves, tpji sont ridicules, afin de ne pas affaiblir l’idée qu’on a voulu donner.

Mais M. d’Ormesson en parlera, puisquè c’est un des articles qui composent le procès. 11 achèvera demain. Sainte- Hélène parlera samedi. Lundi , les deux rapporteurs diront leur avis, et mardi ils s’assembleront tous dès le matin, et ne se sépareront point qu’ après avoir donné un arrêt. Je suis transie quand je pense à ce jour-là. Cependant la famille a de grandes espérances. Foucault i va solliciter partout, et fait voir un écrit du roi , où on lui fait dire qu’il trouverait fort mauvais qu’il y eût des juges qui appuyassent leur avis sur la soustraction des papiers ; que c’est lui qui les a fait prendre; qu’il n’y en a aucun qui serve à la défense de l’accusé; que ce sont des papiers qui touchent son état, ét ' ([u’il le déclare, afin qu’on ne pense pas juger là-dessus. Que dites-vousde tout ce beau procédé? N’êtes-vous point déses- • péré qu’on fasse la chose de cette façon à un prince qui aimerait lajusticè et la vérité, s’il les connaissait? Il disait, l’autre jour à son lever, que Fou(piet était un homme dangereux ; voilà ce qu’on lui met dans la tète. Enfin nos ennemis ne gardent plus aucune mesure : ils vont à présent à bride abattue ; les menaces , les promesses , tout est en • usage ; si nous tavons Dieu pour nous, nous serons les plus

1 r.p FoiicaiiU Ptail Ir grofOer flo'la rhamhrp do l’Arsenal ; il lut ,i M. Knni[iiel son arn'l.

forts ; VOUS aurez peut-être eucore une (Je mes lettres , et si nous avons de 'bonnes nouvelles, je vous les manderai par un homme exprès à toute bride. Je ne saurais dire ce (}ue je ferai si cela n’est pas ; je ne comprends pas moi-même ce (|ue je deviendrai. Mille compliments à notre solitaire et à votre chère moitié. Faites bien prier Dieu.

Samedi 15 décembre.

On ,a voulu, après avoir bien changé et rechangé, que .M. d’Ormesson dit son' avis aujourd’hui, afin cpie le dimanche passât par-deSsus, et que Sainte-Hélène, recommençant lundi sur nouveaux frais, Ut plus d'impression. M. d'Ormesson a donc opiné au bannissement perpétuel et à la confiscation de ses biens au roi. M. d’Ormesson a couronné pai’-là sa réputation. L’avis est un peu sévère ; mais prions Dieu qu’il soit suivi. Il est toujours beau d’aller à l’assaut le premier.

Mercredi 17 décembre 1664.

Vous languissez, mon ^uvre Monsieur, mais nous languissons bien aussi. J’ai été fdchée de vous avoir mandé que l’on aurait mardi un arrêt; car, n’ayant point eu de mes nouvelles, vous avez cru que tout était perdu; cependant nous avons encore toutes nos espérances. Je vous mandai samedi comme M. d'Ormesson avait rapporté l’affaire et opiné; mais je ne vous parlai point assez de l’estime extraordinaire qu’il s’est acquise par cette action. J’ai ouï dire à des gens du métier que c’est un chef-d’œuvre que ce qu’il a fait, pour s’être expliciué si nettement, et avoir appuyé son avis sur des raisons si solides et si fortes ; il y mêla de l’éloquepce, et même de l’agrément. Enfin jamais homme de sa profession n’a eu une plus belle occasion de

LEïTHES

paraître, et ne s’eu est mieux servi. S’il avait voulu ouvrir la porte aux louanges, sa maison n’au^ait pas désempli; mais il a voulu être modeste, et s’ést caché avec soin. Son camarade très indigne, Sainte-Hélèûe, parla lundi et mardi ; il reprit l’affaire pauvrement et misérablement, lisant ce qu’il disait, et sans rien augmenter, ^ni donner un autre tour à l’affaire : il opina, sans s’appuyer -sur rien, . que M. Fouquet aurait la tête tranchée, à cause du crime d’état. Et pour attirer plus de monde à lui, et faire un trait de Normand, il dit qu’il fallait croire que le roi donnerait grâce, et pardonnerait ; que c’était lui seul qui le pourrait faire. Ce fut hier qu’il fit cette belle action, dont tout le monde fut touché, autant qu’on avait été aise de l’avis de M. d’Ormesson.

Ce matin, Pussort a parlé quatre heures, mais avec tant de véhémence, tant de chaleur, tant d’emportement, teuit de rage, que plusieurs juges en furent scandalisés, et on croit que cette furie peut faire plus de bien que de mal à notre pauvre ami. Il a redoublé de force sur la fin de soli avis, et a dit, sur ce crime d’état, qu’un certain Espagnol nous devait faire bien de la honte, qui avait eu tant d’horreur d’.un rebelle, qu’il avait bridé sa maison, parceque Charles de Bourbon ^ y avait pa^sé ; qu’à plus forte raison nous devions avoir en abomination le crime de M. Fouqiiet ; que, pour le punir, il n’y avait que la corde et les gibets ; mais qu’à cause des charges qu’il avait possédées, et qu’il avait plusieurs parents considérables, il se relâchait àprendre l’avis de M. de Sainte-Hélène.

Que dites-vous de cette modération? C’est à cause qu’il est oncle de M. Colbert et qu’il a été récusé, qu’il a voulu en user si honnêtement. Pour moi, je saute aux nues quand ■ je pense à cette infamie. Je ne sais si on jugera’ demain, ■ ou si l’on traînera l’affaire toute la semaine.* Nous avons

> Le connélablc de Bourbon, qui, *ous François Ur‘ alla mourir sous les murs de Rome, en servant Charles Quint contre la France.

Ul£ MADAME UE SKVlüiNE. * (>ô

encore .de- grandes salves à essuyer; mais peiit-<>tre que quelqu’un reprendra l’avis de ce pauvre M. d’Ormesson, qui jusqu'ici a été si mal suivi. Mais écoutez, je vous prie, trois ou quatre petites choses qui sont très véritables, et qui sont assez extraordinaires. Premièrement, il y a une comète qui parait depuis quatre jours : au commencement, elle n’a été annoncée que par des femmes, on s’en est moqué; mais à présent tout le monde l’a vue. M. d’Artagnan veilla la nuit passée, et la vit fort à son aise. M. de Neuré, grand astrologue, dit qu’elle est d%ne grandeur considérable. J’ai vu M. Dufoin qui l’a vue ^ec trois ou quatre savants. Moi, qui vous parle, je fais veiller cette nuit pour la voir aussi : elle parait sur les trois heures ; je vous en avertis, vous pouvez en avoir le plaisir ou le déplaisir.

Berrier est devenu fou, mais au pied de la lettre ; c’est-àdire, qu’après avoir été saigné excessivement, il ne laisse l>as d’étre en fureur; il parle de potences, de roues, il choisit-des arbres exprès; il dit qu’on le veut pendre, et fait un bruit si épouvantable qu’il le faut tenir et lier. Voilà une . punition de Dieu assez visible et assez à point nommé. 11 y a eu un nommé Lamothe qui a dit, sur le point de recevoir son arrêt, que MM. de Bezemaux, gouverneur de la Bastille, et Ghainillard (on y met Poncet, mais je n’en suis pas si assurée), l’avaient pressé plusieurs fois de parler contre M. Fouquet et contre de Lorme; que moyennant cela ils le feraient sauver, et qu’il ne l’a pas voulu, et le déclai-e avant que d’étre jugé. Il a été condamné aux galères. Mesdames Fouquet ont obtenu une copie de cette déposition, qu’elles présenteront demain à la chambre. Peutêtre qu’on ne la recevra pas, pareeque l’on est aux opinions; mais elles peuvent le dire ; et comme ce bruit est répandu, il doit faire un grand effet dans l’esprit des juges. N’est-ilpas vrai que touteeei est bien extraordinaire?

Il faut que je vous raconte encore une action héroïque de Masnau ; il était malade à mourir, il y a huit jours.

66 * LETTRES

d’une colique néphrétique; il prit plusieurs reinèdps, et se fit saigner à minuit. Le lendemain, à sept heures, il se fit traîner à la chambre de justice, il y souffrit des douleurs iucôncevables. M. le chancelier le vit pâlir, il lui dit ; Monsieur, -vous n’en pouvez plus, retirez-vous. Il lui répondit : Monsieur, il est vrai, mais il faut mourir ici. M. le chancelier, le voyant quasi s’évanouir, lui dit, le voyant s'opiniâtrer : Hé bien , Monsieur, nous vous attendrons. Sur cela il sortit un quart d’heure, et dans ce temps il fit deux pierres d’une grosseur si considérable, qu’en vérité cela pourrait passer pour im miracle, si les hommes étaient dignes que Dieu en voulût faire. Ce bon homme rentra gai et gaillard, et chacun fut surpris de cette aventure.

Voilà tout ce que je sais. Tout le monde s’intéresse dans cette grande affaire. On ne parle d’autre chose; on raisonne, on tirq des conséquences, on compte sur ses doigts, on s’attendrit, on craint, on souhaite, on hait, on admire, on est triste, on est accablé; enfin, mon pauvre Monsieur, c’est une chose extraordinaire que l’état où l’on est présentement; mais c’est une chose divine que la résignation et la fermeté de notre cher malheureux. Il sait tous les jours ce qui se passe, et tous les jours il faudrait faire des volumes à sa louange. Je vous conjure de bien remercier monsieur votre père de l’aimable billet qu’il m’a écrit, et des belles choses qu’il m’a envoyées. Hélas ! je les ai lues, quoique j’aie la tète en quatre. Dites-lui que je suis ravie qu’il m’aime un peu, c’est-à-dire beaucoup, et que pour moi je l’aime encore davantage. J’ai reçu votre dernière lettre. Hé! mon Dieu ! vous me payez au-delà de tout ce que je fais pour vous ; je vous dois du reste.

Vcridirdi (9 di'tcmlirr 1661.

^ oici un jour qui nous donne de grandes espérances; mais

1)15 MADAME DE SEVIGNE. ' ,

il faut reprendre de plus loin. Je vous ai mandé c^mme M, Pussort opina mercredi à la mort ; jeudi, Nogués, Gisaucourt, Fériol, Héraut, à la mort encore. Hoquesante finit la matinée ; et, après avoir parlé une jieure admirablement bien^il reprit l’avis de M. d’Orraesson. Ce matin nous avons été au-dessus du vent, car deux ou trois incertains ont été fixés, et tout d’un article, nous avons eu la Toison, Masnau, Verdier, La Baume et Catinat de l’avis de M. d’Ormesson. C’était à Poncet à parler; mais, jugeant que ceux qui restent sont quasi tous à ^ vie, il n’a pas voulu parler, quoiqu’il ne fût qu’onze heures. On croit que c’est pour consulter ce qu’on veut qu’.il dise, et qu’il n’a pas voulu se décrier et aller à la mort sans nécessité. Voilà où nous en sommes, qui est un état si avantageux que la joie n’en est pas entière; car il faut que vous sachiez que M. Colbert est tellement enragé, qu’on attend quelque chose d’atroce et d’ilijuste qui nous remettra au désespoir. Sans cela, mon pauvre Monsieur, nous aurions la joie de voir notre ami, quoique bien malheureux, au moins avec la vie sauve, q\ii est une grande affaire. Nous verrons demain ce qui arrivera. Nous en avons sept, ils en ont six. Voici ceux qui restent : Le Feron, Moussj', Brillac, Bernard, Renard, Voisin, Pontchai’train et le chancelier. Il y en a plus qu’il ne nous en faut de bons à ce reste-là.

Samedi.

Louez Dieu, Monsieur, et le remerciez ; notre pauvre ami est sauvé : il a passé de treize à l’avis de M. d’Onnesson, et neuf à celui de Sainte-Hélène. Je suis si aise, que je suis hors de moi ' .

I Bureau de la commission qui jugea Fouquot :

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