‹ Lettres de madame Sévigne, avec les notes de tous le commentateursChapitre 4 sur 132 · DÉCÉDÉE LE 18 AVRIL · texte numérisé non relu

DÉCÉDÉE LE 18 AVRIL

Sans prétendre empiéter sur le droit des panégyristes , toute observation capable de faire sentir ce qu’avait de plus rare le mérite de madame de Sévigné semble appartenir à celte notice. J’iiisisierai d'abord sur celte remarque, qu’elle n'avait reçu aucune teinte des travers de son temps ni de sa société, à quoi se reconnaissent surtout un esprit juste et une ame ferme et délicate. ■ >

Pendant ja minorité de Louis XIV, jetée au niilieii des intrigues politiques de tant d'hommes et de femmes illustres, vous ne lui voyez pas une lueur de coquetterie , pas une velléité . d’ambition.

Qu'importe qu’on l’inscrive au nonibrc des dames prrrieuses,

sbn M4DAME J)E SÉVIdMC.

ijiic sn- ruelle nil été l'une des p!us vantées, qu'elle ait vé<-ii parmi les beaux esprits de l'hôtel de Rambouillet, qu’elle le^ ait admirés pnit-êlre, elle n’eut garde de les imiter. Les romans des La Calprenède et des Sciidery l’avaient ebarmée' niqis son style ne se ressent point de ce goût étrange. A tout âge , ?lle écrivit avec le même naturel. Plus insiruile que la plu|)art des femmes de son cercle . aucune ne fut moins pédante; él, chose remarqualjlc , quoique alors toute femme d'esprit ne . • manquât pas de s’essayer dans quelques compositions littéraires, madame de Sévigné n’a pas laissé une page qu’elle eût- . écrite à dessein, écrite pour le. public, écrite par l’envie. de bien écrire. Si elle parle des livres qu’elle veut faire sur l’irtgrra- (ilude ou Sur Vatnüié, ce sont de purs badinages. Elle n’afîccla rien, ellé n’aima rien par imitation.

La Harpe, dans son Court de Littérature , l'abbé Sabatier, ilans ses Trois Siècles de Littérature, ont répété ce mol attribué à madame de Sévigné : Racine passera comme le café. Or, ce mot n’a jamais, été prononcé par madame de Sévigné, cl il ne se trouve dans aucune de ses lettres. Voltaire, le premier, donna lieu à ce rapprochement dans. quelques lignes ainsi cimçues : « Elle croit toujours que Racine n’ira pas loin; mais ■

« clic en juge Comme du café, dentelle dit qu’on se désabusera « bientôt. » Le mol est de Voltaire , et on voit que lui-même .s'c.st bien gardé de l’attribuer à madame de Sévigné.

N o n CE

SÜK MADAME DE CBICNAN

Ivfft |)0rtr:iilA de miidatne de Giignaii donnent l'idée d'iiiie beauté remarquable et surtout intéressante, et rcmprcssenieni de ses amis pour en tirer des copies mgiitre qu'ils n'étaient point jlattés. Des vers prouvent peu; mais ceint de Benserade. eoinine hommage public, sont un télnoignage assez fort. Celte tteaulé lirûtera le monde : ce fut, quand elle parut .à la cour, l'expression du marquis de Tréville, si distingué par la justesse et l'énergie de'son langage. « Rien de si aimable, et de si assorti que son esprit et sa personne : » C'était la louange exquise que lui donnait madame $carroii.' Aussi voit-on qu'elle aima ellemême sa propre beauté, au point de lui sacrifier une partie de sa santé; elle craignit un mdment que trop d'embonpoint ne lui ôtât ces grâces sveltes qui en avaient fait une- danseuse brillante ; elle eut recours à des moyens peu salubres poür conserver sa taille aux dépens de sa poitrine.

Comme les lettres de sa mère sont semées de traits brillants cités des siennes meme , on ne s'avisera pas de nier qu'elle ne fût très spirituelle; mais on trouve du moins à mordre sur son ' genre d'esprit; car les billets qui restent d'elle , quoique d'un tour élégant et noble, étant adressés à des judifférents , iie peignent ni son esprit ni son caractère.

A l’égard de son instruction , peu de femmes en eurent une (dus solide et plus variée. Mais c’est de ce mérite même qu'on lui fait un crime. Elle savait un peu le latin; elle écrivait et ' parlait bien la langue italienne; surtout elle avait appris la philosopliic de Descaries. Tout ce qu'savaient d'inacce.ssible sa physique et sa méiaphysique, alors-nouvelles, avait été franchi par sa pénétration. Elle en comprenait ce qui pouvait se comprendre, et croyail en saisir l’ensemble. De tout cela ou a

\XIV XOTK'.K

conclu qu’elle devail être pédante. Par sa position, par les lettres de sa mère, on vdit clairement qu’elle ne fit du cartésianisme que l’amusement de quelques entretiens avec des amis, qui l’étudiaient aussi, sans nulle prétention. Du reste , où trouverai t-on en elle les allures et l'ariiche du bel esprit? Ce n’est pas dans des bouts-rimés, des chansons de société . dans quelques vers imités de Pétrarque, dont on badine avec elle. Outre ses correspondances, plus multipliées encore que celles de sa mère , les devoirs de Sa place, les soins domestiques, même certaines habitudes paresseuses, remplissaient toute sa vie. Je ne lui vois guère le temps de jouer ce rôle de femme savante qu'onjiii attribue, et Je ne pense pas. quoiqu’on en dise, qn'ellé ait fourni un seul trait à Molière.

Personne n'a nié qn'ellë ne fût très sage ; il fallait dire pins : . elle mérita le nom de femme vertueuse. M. de Grignan eut des torts avec elle; il se ruinait par ostentation , pour jouec en Provence le grand seigneur et le vice-roi. Son épouse déploy,a une force d'esprit et une habileté singulières à soutenir ses dépenses, à mettre un peu d’ordre dans ses excès, à retarder la chute de l’édifice qu’il ne cessait d’ébranler, à fournir aux fanlaifiet ruinemes qui, comme le dit madame de . Sévigné, tervuienl chez lui par quartier; elle s’immola pour lui quand il eut consommé ses propres moyens; elle donnait sa signature , et s’obligeait partout, et cela contre l’avis de ses plus solides amis, hile se condamna à la retraite et à toute sorte de privations pour réparer pn mal qui ne venait point d'elle; et pourtant cet époux n'était lii beau, ni jeune, riitrès aimable; il n'élait pas même fidèle. 0n voit qu’il loi donna dë fréquents motifs de jalousie, et qu'elle en souffrit d'autant plus qu’elle se cachait à elle-même la cause de'ses peines. '

Parlons de son cœur. Nombre de personnes n’y voient (|u'indifTérence, sécheresse, froideur. Mais tout ce ‘qu'on ai lit montre le contraire. Elle serait parfaite si elle n’était trop sensible •. ce sont les propres termes de madame de La Fayette , aussi éloignée de l'enihpusiasme que de la flatterie. Elle .se passionnait, s’inquiétait, se tourmentait, se'livrait à la mélancolie. Il n'est bruit qu# des Dragons dont elle s’environnajt. Sa mère revient sans cesse à lui prouver qu’elle n’est point.

Digilized by Goôgl'e

Page 1