‹ Lettres de madame Sévigne, avec les notes de tous le commentateursChapitre 40 sur 132 · DU COMTE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ · texte numérisé non relu

DU COMTE DE BUSSY A MADAME DE SÉVIGNÉ

A Bussy, ce 9 Juin 1668.

La detnière lettre que vous m’avez écrite , avant celle que je reçus hier de vous, ma belle cousine, était du 20 mai de l’année passée, à quoi je répondis sur-le-champ ; est-ce que vous n’avez pas reçu ma réponse? Personne n’est plus ponctuel avec tout le monde que moi, et surtout avec vous, à qui j’aime à écrire, et je réponds aujourd’hui à votre lettre du 6 de ce mois, dans laquelle vous ne sauriez pas vous empêcher de m’agacer saps sujet.

Pourquoi me dire que je ne vous pardonne pas l’offense que je vous ai faite, puisque je vous en ai demandé mille fois pardon , et que vous m’avez promis autant de fois de n’y plus’songer? Je comptais, sur votre parole, tout cela comme non avenu , et si je m’en souvenais quelquefois, ce n’était que pour m’obliger à raccommoder le passé par, plus de tendresse pour vous. Cependant il semble que de temps en temps vous vous repentiez de m’avoir pardonné.

OE MAlDAME DE SBVI6NÉ. 81

Tout ce que je puis croire en votre faveur, ma chère cousine, c’est que ces cbangements-là sont étrangers en vous, et que ‘la douceur et l’amitié pour moi y est naturelle ; vous n’avez pas la force de résister à la mode ; je n’y suis pas aujourd'hui ; si j’y reviens jamais, je crois que vous ferez bien moins de violence pour battre des mains quand on dira du bien de moi, que vous ne vous en faites quand on vous en dit du mal. Vous voyez par-là que je crois ce que vous me mandez , que vous avez de la pente à m’aimer ; mais je ne demeure pas d’accord que cela vous ait mise à deux doigts d’ètre ridicule. Quoi qu’il se fût passé entre nous , nous étions raccommodés ; après cela , étant si proches que nous sommes, il était naturel que vous parussiez de mes amies, et je suis même persuadé que, lorsque je fus arrêté, il eût été honnête et généreux à vous de prendre mon parti envers et contre tous, quand même vous ne m’auriez pas pardonné avant que j’entrasse à la Bastille ; au moins en usai-je ainsi pour vous quand le surintendant Fouquet fut arrêté; véritablement vous n’étiez «pas en prison, mais vous étiez en Bretagne ; nous étions brouillés, je pouvais, sans passer pour emporté, mêler mon prétendu ressentiment a,vec le déchaînement de vos envieux ; je ne sais pas même si vous ne vous y attendiez point ; cependant je lis le contraire, et, bien loin de craindre d’en être ridicule, je me trouvai le cœur bien fait en cette rencontre.

Cela vous soit dit sans aigreur et sans reproche, ma belle cousine, car je vous ai presque toujours aimée, quoi que vous aient dit ceux que vous me mandez, qui savaient mieux que vous comment vous étiez avec moi. Si je ne vous avais pas aimée avant notre brouillerie, et même depuis notre réconciliation , je n’en aurais fait confldence (|u’à une certaine personne que vous savez * ; cependant,

> l‘rubahlcmeiil à sa niailresso inadanio (le Maiilglas, dont 1c masi est désigné 1 la fin de celle toiirc comme ilii homme gros, gras, bien nourri, et porlanl des cornes sur la lèle.

LETTRES

sa

hormis la conjoncture où Je crus avoir sujet de me piaindrr de vous, je ne lui en ai jamais parlé que comme de la plus jolie femme’ de France; ce qu’elle ne trouvait nullement bon, et qu’elle voulait toujours détruire par mille particularités que je vous dirai un jour. De sorte que tout ce que je pouvais faire , c’était de lui cacher ce que je pensais d’avantageux pour vous ; mais je n’en disais point de mal.

Et , retenu par mon resi)C('t extrême,

' Ma bouclm au moins ne fit iminl de blasphème.

Vous comprenez bien, ma belle cousine , les raisons qu’on avait de craindre que je ne vous trouvasse trop aimable ; et si vous voulez savoir celles qu’on aurait maintenant de me brouiller avee vous . c’est que , craignant peut-être quelques petits reproches de ma part, qu’on sent bien qu’on mérite, et qui pourraient faire du bruit, ou serait bien aise de m’attirer des ennemis, et de mettre les choses en état que les rieurs ne fussent pas de mon côté. ' Mais on a tort de m’appréhender, ma colère ferait trop d’honneur, et je suis trop glorieux pour me plaindre.

Au reste. Madame , je ne sais d’où est venue à madame tl’Epoisses la nouvelle de ma blessure.

A Bussy, d’où je n’ai bouge,

Pour vous (lire la chose en homme véritable.

Il ne in’esl, sur mon Dieu, rien du tout arrivé.

De sorte que, quand vous avez eu de la douleur, elle venait d’autre chose que. de la force du sang. Je vois bien (lu’il y a un peu d’altération dans notre sympathie, ou du moins qu’elle n’a lieu que dans les saignées. Si elle, avait ' été aussi loin que. vous dites, ma belle cousine, elle aurait été jusqu’à votre cœur; mais à moi n’appartenait pas tant de braverie.

.l'Htteiuls ici itti de ees maris dont la fêle n'esl pa.s incotntnodée des eorniehes; ce (jti'il \ porte va dans le sitper-

DK MADAME DE EÉVIGx\^.

latif. Je voudrais bien vous faire connaître ie personnage sans vous le nommer. 11 n’est pas si beau qu'Âstolfe ni que Joconde ; mais, en récompense, il est quatre fois plus malheureux. Ne le connaissez-vous pas ii cela? C’est un mari tout-à-fait insensible. Il ne ressemble pas au pauvre * Sganarelle, qui était un mj^i très marri. On ne comprend pas celui-ci, car, quoiqu’il porte des cornes sur -la tête, il les tient fort au-dessous de lui. Si vous n’y êtes pas encore, vous n’en êtes pas loin. Attendez : c’est un mari gros et gras et bien nourri. Y êtes-vous? C’est un mari dont le malheur m’est particulièrement connu. Oh ! pour celui-là, vous y êtes. Je défie Bauhrun de le peindre plus au naturel.

Je ne sais si j’oserais vous parler du mariage de mademoiselle de Sévigné, si près du chapitre des corniches? Oui, cela ne tire pas à conséquence, et puis vous lui choisirez un honnête homme ; autrement, vous savez bien la prédiction que j’ai faite. J’ai ouï parler du mari qu’elle a failli d’épouser. Je ne sais’ pas, s’il l’eîït épousée, s’il eût été quelque jour très marri ; mais je sais bien que, dans les commencements , il eût été bien aise. Je suis le serviteur <le la belle, et je l’aime fort : mais pourtanr encore moins que vous.

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