DU COMTE DE BUSSY A MADAME DE SÉVlCMv
A Cliascu, cc 21 avril 1670.
il faut que je vous l’avoue, ma belle cousine, il m,’ ennuyait si fort de ne vous plus écrire , quand M. Frémiot est venu à mourir, que, poip* peu qu’il eût tardé, je vous aurais consolée de la mort de quelque personne vivante, ou je me serais réjoui avec vous de quelque succession imafiinaire; mais la fortune me tua le pauvre président à point nommé. S’il ne m’a laissé du bien en mourant, comme û vous, au moins lui ai-je l’obligation de m’avoir fourni un prétexte de recommencer notre commerce ; c’est le seul bien qu’il m’a fait, que j’estime fort, ma chère cousine, et après le fonds de terre, je ne trouve rien de meilleur.
Il est vrai qu’il est surprenant de voir qu’ayant de l’agrément l’un pour l’autre, et un bon fonds , il arrive de temps en temps des riottes > entre nous deux ; mais, quand j’y fais un peu de réflexion, je ne trouve pas que nous nous en devions plaindre; au contraire, je crois que ce sont des saupiquets en amitié 2, laquelle, dans un long commerce, serait trop fade sans de petites brouilleries ; nous en rirons bien quelque jour.
Je ne sais pas si ma patience triomphera de mes malheurs, comme vous le souhaitez; mais elle est extrême, et, (juoique je fasse toujours des pas du côté de la cour, je suis, sur le succès, d’une tranquillité qui n’est pas imaginable. Je ne doute pas que, si mes ennemis l’apprenaient, ils ne (lisent que je suis insensible, et que les gens de courage ne souffrent pas si patiemment que je fais ; et je vois bien qu'ils
I Ce mot SC prenait autrcrois dans le sens de querelles, déhats. On disait d'un homme qui aimait la dispute qu’il était sujet d avoir des rioUet. La langue anglaise s’est enrichie de ce mot, que nous avons perdu.
! Bussy prête ici un sens moral à un mol qui n'est guère d’usage que dans le style culinaire, où il désigne une espèce de sauce ou do ragoût qui pique et qui excite l'appétit.
Digilized by Coogle
m’estimeraient davantage, si je prenais les. affaires assez à cœur pour me perdre ou en mourir.
Voulez-vous que je vous fasse’un des petits, raisonnements dont je me console quelquefois, ma chère cousine? Écoutez : il y a des disgrâces sourdes» il y en a d’ éclatantes. J’ai été sept ou huit ans à la cour avec une de ces premières, et, de l’heure qu’il est, mille gens que l’dh croit heureux en souffrent de pareilles. Pour mol, j’aimais mieux alors être mal à la cour que d’ètre chassé, pareeque j’espérais toujours de me raccommoder ; mais je vois bien maintenant (£u’avec les ennemis que j’avais la chose était impossible ; et cela étant ainsi, une demi-disgrace qui dure longtemps est insupportable; c’est une mort de langueur qui fait plus de . peine qu’une démission de chaîne , qui, après cent mille dégoiits, est une espèce de coup de grâce: Voilà, entre au- . très, les réflexions qui me mettent l’esprit en repos ; je ne sais si elles feraient le même effet à tout le monde , mais enfin mon bonheur, c’est que j’en suis persuadé.
Vous avez deviné ; je ne voulais point vous parler de madame de Grignan, pareeque je n’étais point content d’elle, et ma raison est que je n’ai jamais aimé les femmes qui ai-maient si fort leurs maris : encore me mandez-vous une chose qui ne la raccommodera pas avec moi, c’est sa grossesse ; il faut que ces choses-là me choquent étrangement, pour altérer l’inclination naturelle que j’ai toujours eue pour mademoiselle de Sévigné.