‹ Lettres de madame Sévigne, avec les notes de tous le commentateursChapitre 72 sur 132 · DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY · texte numérisé non relu

DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY

A Paris, ce 6 juillet 1670.

Je me presse de vous écrire, afin d’effacer promptement de votre esprit le chagrin que ma dernière y a mis. Je ne feus pas plutôt écrite que je m’en repentis. M. de Corbinelli me voulut empêcher de vous l’envoyer, mais je ne voulus pas perdre ma lettre , toute méchante qu’elle était, et je crus (jue je ne vous perdrais pas pour cela, puisque vous ne m’aviez pas perdue pour quelque chose de plus. Nous ne nous perdons point, de notre race : nos liens s'allongent quelquefois, mais ils ne se rompent jamais. Je sais ce qu’en vaut l’aune : après mon expérience , je pouvais bien hasarder le paquet. Il est vrai que j’étais de méchante humeur d’avoir retrouvé dans mes paperasses ces lettrés que je vous dis. Je n’eus pas la docilité de démonter mon esprit pour vous écrire ; je trempai ma plume dans mon flel, et cela composa une sotte lettre amère , dont je vous fais mille excuses. Je le dis à notre homme ( à Corbinelli); si vous fussiez entré une heure après dans ma chambre , nous nous fussions moqués de moi ensemble. Nous voilà donc raccommodés. Vous seriez bien heureux si nous étions quittes : mais , bon Dieu ! que je vous en dois encore de reste , que je ne vous paierai jamais ! Vous me donnez un trait en me disant que j’ai des ennemis et qu’on vous a mandé que ma conduite était dégingandée. Vous feignez qu’on vous l’a écrit ; je parie que cela n’est pas vrai. Hélas ! mon cousin, je n’ai point d’ennemis, ma vie est tout unie, ma conduite n’est point dégingandée (puisque deÿiajfandéf. y a). Il n’est point question de moi : j’ai une bonne réputation, mes amis m’aiment , les autres ne songent pas

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(|iip je sois iiu monde ; je, ne suis plus ni jeune ni jolie, on ne m’envie point ; je suis quasi inrand’mère, c’est un état où l’on n’est prière l’objet de la médisance : quand on a été jusque-là sans se décrier, on se peut vanter d’avoir achevé sa carrière.

M. de Corbinelli vous dira comme je suis , et , malgré mes cheveux blancs ‘ , il vous redonnera peut-être du goût lK)ur moi. Il m’aime de tout son cœur, et je vous jure aussi que je n’aime personne plus que lui. Son esprit, son cœur et ses sentiments me plaisent au dernier point. C’est un bien que je vous dois; sans vous je ne l’aurais jamais vu. Vous l’aurez bientôt ; vous serez bien aise de causer avec lui. Il vous dira la mort de Madame , c’est-à-dire , l’étonnement où l’on a été en apprenant qu’elle a été malade et morte en huit heures 2, et qu’on perdait avec elle toute la joie , tout ragré,ment et tous les plaisirs de la cour. Je crois que vous aurez été aussi surpris que les autres. Adieu, Comte ; point de rancune, ne nous tracassons plus. J’ai un l>€ài de tort; mais qui n'en a point en ce monde? Je suis bien aise que vous reveniez pour ma fille. Demandez à M. de Corbinelli combien elle est jolie. Montrez-lui ma lettre, afin qu’il voie que si je’ fais les maux je fais les médecines.

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