DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY
A Paris , ce 23 janvier .
Voilà, mon cousin, tout ce que l’abbé de Coulanges sait de notre maison, dont vous avez dessein de faire une petite histoire. Je voudrais que vous n’eussiez jamais fait que ce}le-là. Nous sommes très obligés à M. du Bouchet : il nôus démêle fort et nous fait valoir en des occasions qui font plaisir. En vérité , c’est peu de n’avoir que moi pour représenter ici le corps des Rabutins. Je suis transplantée, et ce que l’on dit soi-même, outre qu'on ne voudrait guère souvent parler sur ce chapitre, ne fait pas un grand effet. On me vient de conter une aventure extraordinaire qui s’est passée à l’iiôtel de Condé, et qui mériterait de vous être mandée, quand nous n’y aurions pas l’intérêt que nous y avons. La voici : Madame la princesse * ayant pris il y H quelque temps de l’affection pour un de ses valets de pied nommé Duval, celui-ci fut assez fou jjour souffrir impatiemment la bonne volonté qu’elle témoignait aussi pour le jeune Rabutin qui avait été son page. Un jour qu’ils se trouvaient tous deux dans sa chambre, Duval ayant dit
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quelque chose qui manquait de respect à la princesse, Rabutin mit l’épée à la main pour l’en châtier ; Duval tira aussi la sienne, et la princesse se mettant entre deux poulies séparer, elle fut blessée légèrement à la gorge. On a arrêté Duval, et Rabutin est en fuite; cela fait grand bruit en ce pays-ci. Quoique le sujet de la noise soit honorable, je n’aime pas qu’on nomme un valet de pied avec Rabutin. .le vous avoue que je ne suis guère humble, et que j’aurais eu une grande joie (pie vous eussiez fait de votre nom tout . ce cpii était en vos mains. Adieu, mon pauvre Rabutin, non pas celui qui s’est battu contre Duval, mais un autre (|ui eut bien fait de l’honneur à ses parents, s’il avait plu à la destinée. Je vous souhaite la continuation de votre philosophie, et à moi celle de votre amitié ; elle ne saurait périr, quoi que nous puissions faire : elle est d’une bonne trempe, et le fond en tient à nos os. Ma fille vous fait mille compliments et mille adieux ; elle s’en va au diantre en Provence ; je suis inconsolable de cette séparation. J’embrasse mes chères nièces.