‹ Lettres de madame Sévigne, avec les notes de tous le commentateursChapitre 99 sur 132 · MADAME DE FIESQUE · texte numérisé non relu

MADAME DE FIESQUE

Madame la Comtesse * ne peut pas voir une lettre qui vous va trouver sans y mettre quelque chose du sien, quand ce ne serait qu’un compliment sur les cinq mille francs d’augmentation. De l’humeur dont vous la connaissez, vous jugez aisément qu 'elle trouve un compliment mieux fondé sur les cinq mille francs, que sur cinq cent mille admirations et autant de harangues que vos perfections et vos dignités vous ont attirées.

A Paris, dimanchu 13 avril 1C74.

J.e vous écris tous les jours; c’est une joie qui me rend t|*ès favorable à tous ceux qui me demandent des lettres : ils veulent en avoir pour paraître devant vous ; et moi, je ne ‘demande pas mieux. Celle-ci vous sera rendue, par

M. de ; je veux mourir si je sais son nom ; mais enfin

c’est un fort honnête homme qui me parait avoir de l’esprit, que nous avons vu ici ensemble : son visage vous est connu ; pour moi, je n’ai pas eu l’esprit d’appliquer son nom dessus. N’allez pas prendre patron sur mes lettres : elles sont infinies, je, n’ai que ce plaisir; les vôtres sont d’une grandeur qui m’étonné déjà assez ; je ne sais quand je m’ennuierai en les lisant. Si M. de Grignan, qui dit qu’on ne peut aimer les longues lettres, avait jamais eu cette pensée quand il recevait les vôtres, je' présenterais requête

) On déüignait ainsi dans le inonde madame Gillunnc d'Ilarcourl , i|iii avait épousé le eotnie de Fiesqne.

i.i:i Tui;s

pour vous séparer, et j'irais vousùlera lui, au lieu d’aller en Bretagne. Je fus hier au soir brouillée avec Brancas pour avoir dit, à ce qu’il prétend, une grossièreté sur l’amitié, (jue personne n’entendit et (pie je n’entendis pas moi-mèmc : c’était le couronnement du crime; il sortit dans une vraie colère. Ce sont des délicatesses incommodes, je ne les ai pas pour lui , et je ne les ai que trop pour une certaine beauté que j’aime jilus que ma vie, et (fue j’embrâsse de tout mon C(]pur.

l:«. — A J-\ Mf;MK.

A l’aris, incriTi’di ir> avril 1671

.l’aehèvcrai cette lettre quand il plaira à Dieu : je la commence. trois jours avant (prcllc parte, pareeque je viens de recevoir la lettre que vous m’avez écrite parGacé • avec des ^antsdont je vous remercie mille fois.» Je les trouve bons. Votre souvenir me charme ; ils ne vous coûtent rien, je les en trouve meilleurs; je crois même qu’ils seront assez grands; enfin, ma bonne, vous êtes trop aimable. Vous me parlez de la Provence comme de la IVonvvège ; je pensais (pi’il y fait chaud, et jc Te pensais si bien, (jue l’autre jour, (|ue nous eûmes ici une bouffée d’été, je mourais de chaud, et j’étais triste : on devina que c’était pareeque je croyais (pie vous aviez encore plus chaud (pie moi, et je ne pou vais, eireffet, me l’imaginer sans chagrin. Je veux vous dire, ma chère enfant, que le chocolat n’(*st plus avec moi comme il était ; la mode m'a eiitrainée, comme elle fait toujours : tous ceux qui m’en disaient du bien m’(‘ii disent du mal ; on le maudit, on l’accuse de tous les maux qu’on a; il est la source des vapeurs et des palpitations; il vous flatte l)our uiij temps, et puis vous allume tout d’un coup une fièvre continue qui vous conduit à la mort; enfin, ma fille, le

* (;iiarIPs-Aiisiislc de Malignoii , coinle do (iacé , qui fui iiiaioclial de rraiioc ou 1708.

I)K MXDA.MK DJi SKVUiAE.

Sliiiul-inaitrc ' qui en vivait, est son ennemi déelaré : vous pouvez penser si je puis être d’un autre sentiment Au nom de Dieu, ne vous engagez point à le soutenir, et songez que ce n’est plus la mode du bel air. Tous les grands et moins grands en disent autant de mal qu’ils disent de bien de vous : les compliments qu'on vous fait sont infinis, •le n’ai point encore vu Gacé; je crois que je l’embrasserai : bon Dieu ! un homme qui vous a vue, qui vient de vous quitter, qui vous a parlé, comme cela me parait! J’ai été tantôt chez Itier, j’avais besoin de musique; Je n’ai jamais pu m’empêcher de pleurer à une sarabande que. vous aimez.

Je suis bien aise que vous ayez compris la coiffure, c’est justement ee que vous aviez toujours envie de faire ; ce taponage vous est naturel, il est au bout de vos doigts ; vous avez cent fois pensé l’inventer, mais vous avez bien fait de ne point prendre cette mode à la rigueur. Je vous conseille de conserver vos dents. C’est une chose étrange que votre serein, et la sujétion que vous avez de vous renfermer à quatre heures, a# lieu de prendre l’air. Quelle tristesse! Mais il vaut mieux rapporter ici vos belles dents, que de les perdre en Provence jMir le serein, ou par une mode qui sera passée dans six mois. Le bel air est de se peigner pour contrefaire la têt* naissante; cela est fait dans un moment. Vos dames sont bien loin de là, avec leur coiffures glissantes de pommades, et leurs cheveux de deux paroisses ; cela est bien vieux. Votre peinture du cardinal Grimaldi est excellente; cda mord -il'/ est plaisant au dernier point et m’a bien fait rire; je vous souhaite de pareilles visions pour vous divertir. Knfin Montgobert sait rire ; elle entend votre langage : qu’elle est heureuse d’a-

> Henri de Daillon , comlc du I.udc.

i Ou avait dit que le ronile du I.udc aimait madame de Sévigné ; mais, comme c'était un de ces hommes dont l’attachement ne nuit point à la réputation des dames, inailamede Sévi^né en plaisantait la première. Vnij. les Amours drs Gaules. U.)

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voir de l’esprit, et d’étre auprès de vous 1 Les esprits où il n’y a point de remède font bouillir le sang. Je vous remercie de vous souvenir du reversis, et de jouer au mail ; c’est un aimable jeu pour les personnes bien faites et adroites comme vous; je m’en vais y jouer dans mon dé^rt. A propos de désert, je crois qu’ Adhémar vous aura mandé con^e > le laquais du coadjuteur, qui était à la Trappe, en est re-,* venu à demi fou, n’ayant pu supporter ces austérités : on cherche un couvent de coton pour l’y mettre et le remettre de l’état où*il est. Je crains que cette Trappe qui veut surpasser l’humanité, ne devienne les Petites-Maisons. Écrivez quelque amitié à Pecquet 2 ; il a eu des soins extrêmés de ma petite-fille ; elle est jolfe, cette pauvre petite : elle vient le matin dans ma chambre, elle rit, elle regarde, elle baise toujours un peu malhonnêtement, mais peutêtre que lè temps la corrigera.

Je pleurais amèrement en vous écrivant à Livry, et je pleure encore en voyant de quelle manière tendre vous avez reçu ma lettre, et l’effet qù’elle a produit dans votre cœur. Les petits esprits se sont biei# communiqués, et sont passés bien fidèlement de Livry en Provence : si vous avez les mêmes sentiments toutes les fois que je suis sensiblement touchée de vous, je vous plains , et vous conseille de renoncer à la sympathie# Je n’ai jamais rien vu de si aisé à trouver que la tendresse que j’ai pour vous ; mille choses, mille pensées, mille souvenirs me traversent le cœur ; mais c’est toujours de la manière que vous pouvez le souhaiter ; ma mémoire ne nie représente rien que de doux et d’aimable ; j’espère que la vôtre fait de même. La lettre que vous écrivez à votre frère est admirable. Vous avez'très bien deviné ; il est dans le bel air par-dessus les yeux : point de pôques, point de jubilé. Je n’ai rien trouvé de bon en lui, que la crainte de faire un siierilége ; c'était

< Il n'y avait guùrc que six ans que l'abl;é (Je Kancé l'avait ri’formee.

* Mf'deein fIC M. Fou(iuct,

mon soin aussi que de lui en donner de l’horreur : mais la. maladie de son ame est tombée sur son corps, et ses maîtresses sont d'une manière à ne pas supporter cette incommodité avec patience : Dieu fait tout pour le mieux. J’espère qu’un voyage en Lorraine rompra toutes ces vilaines chaines-là. Il est plaisant, il dit qu’il est comme le bon’ homme Éson ; il veut se faire bouillir dans une chaudière avec des herbes fines pour se ravigoter un peu; il me conte toutes ses folies ; je le gronde, et je fais scrupule de les écouter; et pourtant je les écoute. Il me réjouit, il cherche à me plaire ; je connais la sorte d’amitié qu’il a pour moi ; il est ravi, à ce qu’il dit, de celle que vous me témoignez ; il me donne mille attaques en riant sur l'attachement que j’ai pour vous : je vous avoue, ma fille, qu’il est grand, lors même que je le cache. Je vous avoue encore une autre chose, c’est que je crois que vous m’aimez : vous me paraissez solide ; il me semble qu’on se peut fier à vos paroles, et cela fait aussi que je vous estime fort. Vos messieurs commencent à s’accoutumer à vous; les pauvres gens ! Et les dames pe vous ont pas encore bien goûtée. J’embrasse ce comte, qui est si adroit, qui joue si bien à la paume et au mail ; j’aime cês choses-là. Conservez bien la joie de son cœur par la tendresse du vôtre.

A Paris, vendredi 17 avril 1671.

Cette lettre du vendredi est sur la pointe d’une aiguille, car il n’y a point de réponse à faire, et d’ailfeurs je ne sais poinV de nouvelles. D’Hacqueville me contait l’autre jour les sortes de choses qu’il vous mande, et qu’il appelle des nouvelles ; je me moquai de lui , et je lui promis de ne jamais charger mon papier de ce verbiage. Par exemple , il vous mande qu’on dit que M. de Verneuil donne son u’ouvernemeul à M. de Lauzuiv . el ipi’il in»ud celui du

LKïTnES

Berry, avec la survivance pour M. de Sully : tout cela est faux et ridicule, et ne se dit point dans les bons lieux. Il vous apprend que le roi partira le 25 : voilà qiii est beau. Je vous déclare, ma fille, que je ne vous manderai rien que de vrai : quand il ne vient rien à ma connaissance que .'de ces lanternes-là, je les laisse passer, et je vous conte autre chose. Je suis fort contente de d’Hacqueville, aussi bien que de vous : il a grand soin de votre mère en votre absence ; et , dès qu’il y a un brin de dispute entre l'abbé et moi , c’est toujours lui que je prends pour juge. Cela fait plaisir au cœur, de songer qu’on a un ami comme loi , et à qui rien de bon ni de solide ne manque, qui ne nous peut jamais manquer lui-même. Si vous nous aviez défendu de parler de vous ensemble , et que cela vous fût fort désagréable, nous serions extrêmement embarrassés; car cette conversation nous est si naturelle , que nous y tombons insensiblement : c’est un penchant si doux qu’on y revient sans peine ; et quand par hasard , après en avoir bien parlé, nous nous détournons un moment , je reprends la parole d’un bon ton, et je lui dis ; Mais disons donc un pauvre môt de ma fille; vraiment nous sommes bien ingrats ; et là-dessus nous recdmmençons sur nouveaux frais. Je lui jurerais plus de vingt fois à lui-même que je ne vous aime point , qu’il ne me croirait pas ; je l’aime comme un confident qui entre dans mes sentiments, je ne saurais mieux dire.

Hélène et MaYphige i vous sont très obligées; mais pour Hébert, hélas! je ne lai plus. J’eus l’esprit, l’autre jour en riant, de te donner à Gourville^, et de lui dire qu’il

I Petite eliiennc de madame do Sévigné.

s (iourville, valet-de-chambre du duc de La Roclieroucauld, devenu son ami, et même celui du grand Condê; dans le même temps, jK'ndil à Paris en cmgic, et envoyé du roi en Allemagne ; ensuite proposé pour succéder au grand Colbert dans le ministère. Nous avons de lui des Slêmoires de sa vie, écrits avec naïveté, dans lesquels il parle de sa naissance et de sa fortune avec indifférence. Ces mémoires sont très curieux. (A. ü.)

DK MVD\ilK DK SKVI(■I^K.

t'allait qu'il le plaçât dans cet hôtel de Coudé , qu'il s'en trouverait bien , qu’il m’en remereierait , que je répondais de lui. M. de La Kochefoucauld et madame de La Fayette se mirent sur les perfections d’Hébert : cela demeura là, il y a trois semaines. Je fus tout étonnée quand Gourville l’envoya quérir hier ; Hébert s’habilla en gentilhomme , il y alla : Gourville lui dit qu’il lui donnerait une place à l’hôtel de Condé, qui lui vaudrait 250 livres de rente, logé , nourri , et tout cela- en attendant mieux ; mais que présentement il l’envoyait à Chantilly pour distribuer tout le linge par compte pendant que le roi y. sera. II prit donc dix coffres de linge sur son soin, et partit pour Chantilly. Ce roi y doit aller le 25 de ce mois ; il y sera un jour entier; jamais il ne s’est fait tant de dépenses au triomphe des empereurs qu’il y en aura là ; rien ne coûte; oh reçoit toutes les belles imaginations sans regarder à l’argent. On croit que M. le prince n’en sera pas quitte pour quarante mille écus ; il faut quatre repas ; il y aura vingt-cinq tables servies’ à cinq services, sans compter une infinité d’autres ([ui surviendront : nourrir tout, c’est nourrir la France et la loger ; tout est meublé : de petits endroits qui ne ser- ‘vaient qu’à mettre des arrosoirs deviennent des chambres de courtisans. Il y aura pour mille écus de jonquilles: jugez à proportion. Voyez un peu où le discoui-s d’Hébert m’a jetée : voilà donc comme j’ai fait sa fortune en badi-‘ liant ; car je la compte faite , dans la pensée qu’il s’acquittera fort bien de ces commencements-ci. Nous ne dînons point arujourd’hui en bacardin; ils sont embarrassés pour faire partir l’équipage du marquis {de Lavardin). Je mange donc ici mes petits œufs frais à l’oseille ; après diner, j’irai un peu au faubourg*, et je joindrai à cette lettre ce que j’aurai appris, ïdin de. vous en divertir.

.l’ai reçu une fort jolie lettre du coadjuteur ; il est seu-

* l’.lii'Z niadaino rie I .i rayi'lli’.

LETTUKS

leraent fâché que je l’appelle Monseigneur; il veut que je l’appelle Pierrot ou seigneur Corbeau. Jé vous recommande toujoure bien , ma fille , d’entretenir l’amitié qui est entre vous : je le trouve fort touché de votre mérite, prenant grand intérêt à toutes vos affaires ; en un mot , d’une application et d’une solidité qui vous sera d’un grand secours. Mon fils n’est pas encore guéri de ce mal qui fait douter ses précieuses maîtresses de sa passion : il me disait hier au soir que , pendant la semaine sainte, il avait été si épouvantablement dévergondé, qu’il lui avait pris un dégoût de tout cela , qui lui faisait bondir le cœur ; il n’osait y penser, il avait envie de vomir ; il lui semblait toujours voir autour de lui des panerées de baisers , des paner j/e# de toutes sortes de choses en telle abondance , qu’il en avait l’imagination frappée et ne pouvait pas regarder une femme. Ce mal n’a pas été d’un moment ; j’ai pris mon temps pour faire un petit sermon là-dessus ; nous avons fait ensemble des réflexions chrétiennes ; il entre dans mes sentiments *, et particulièrement pendant que son dégoût dure encore. Il me montra des lettres qu’il a retirées de cette comédienne ; je n’en ai jamais vu de si chaudes ni de si passionnées : il pleurait , il mourait il croit tout "cela ' quand il écrit , et s’en moque un moment après : je vous dis qu’il vaut son pesant d’or. Adieu , mon aimable enfant; comment vous êtes-vous portée le 6 de ce mois ? Je souhaite, ma petite, que vous m’aimiez toujours; c’est ma vie , c’est l’air que je respire. Je ne vous dis point si je suis à vous, cela est au-dessous du mérite de votre amitié! Vous voulez bien que j’embrasse ce pauvre comte; mais ne vous aimons-nous point trop tous deux ?

* Vendredi au soir 17 avril.

Je fais mon paquet chez madame de La Fayette , à qui

I M. de Sévignë vécu! dans une grande piété après son mariage.

DE HADAMB DÉ SBVI&NÉ. 235

j’ai donné votre lettre; nous l’avons lue ensemble avec plaisir; nous trouvons que personne ii’écrlt mieux que vous ; vous la flattez très agréablement , et mol en passant j’y trouve un petit endroit qui me va droit au cœur, c’est un lieu que vous possédez d’une étrange manière. Madame de La Fayette fut hier à Versailles, madame de Thianges * lui avait mandé d’y aller ; elle y fut reçue très bien , mais très bien , c’est-à-dire que le roi la fit mettre dans sa calèche avec les dames , et prit plaisir à lui montrer toutes les beautés de Versailles; comme ferait un particulier que l’on va voir dans sa maison' de campagne; il ne parla qu’à elle, et reçut avec beaucoup de plaisir et de politesse toutes les louanges qu’elle donna aux merveilleuses beautés qu’il lui montrait : vous pouvez penser si l’on est contente d’un tel voyage. M. de La Rochefoucauld, que voilà, vous embrasse sans autre forme de procès, et vous prie de croire qu’il est plus loin de vous oublier qu'il n’est prêt à danser la bourrée ; il a un petit agrément de goutte à la main qui l’empêche de vous écrire dans cette lettre. Madame de La Fayette vous estime et vous aime , et ne vous croit pas si dépourvue de vertus que le jour que vous étiez couchée au coin de son feu , et dont vous vous souvenez si bien.

A Paris, mercredi 23 avril 1674.

Avez-vous bien peur que je n’aime mieux madame de Brissac que vous ? craignez-vous, de la manière dont vous me connaissez, que ses façons ne me plaisent plus que les vôtres? croyez-vous que son esprit ait retrouvé le chemin de me plaire? avez-vous opinion que sa beauté efface vos charmes? enfin pensez-vous qu’il y ait quelqu’un au monde qui puisse, à mon goût, surpasser madame de Grignan, en me supposant même^ dépouillée de tout l’intérêt que j’y

LETTRES

prends? Songez à tout cela un peu à loisir, et puis soyez assurée qu’il en est justement ce que vous en croyez. Voilà toute ma réponse, que vous connaîtrez par la vôtre, si vous répondez sincèrement.

Parlons un peu de votre frère, ma fille : il est d'une fai- • blesse à faire mal au cœur ; il est tout ce qu’il plaît aux autres ; il plut hier à trois de ses amis de le mener souper dans un lieu d’honneur, il y fut. Ces messieurs sont trop habiles pour vouloir courir la fortune ; ils disent à Sévigné de payer, je dis payer, de sa personne ; tout misérable qu’il est encore, il paie, et puis me vient tout conter, en disant ■ ' qu’il se fait mal au cœur à lui-même : je lui dis qu’il me fait mal au cœur aussi, je lui fais honte; j’ajoute que ce n’est point là la vie d’un honnête homme, qu’il trouvera quelque chape-chute, et qu’à force de s’exposer il aura son fait. Je prêche un peu ensuite ; il demeure d’accord de tout, et n’en fait ni plus ni moins. Il a quitté la comédienne {la Chatnpmclé), après l’avoir aimée par-ci par-là : quand il la voyait, quand il lui écrivait, c’était de bonne foi; un moment après il s’en moquait à bride abattue^ Ninon l’a quitté: ^ il était malheureux quand elle l’aimait; il est au désespoir de n’en être plus aimé, et d’autant plus qu’elle n’en parle pas avec beaucoup d’estime : C’est une ame de bouillie, ditelle, c'est un corps de papier mouillé , c'est un cœur de citrouille fricassé dans de la neiÿe ; je vous l’ai déjà dit. Elle voulut l’autre jour lui faire donner les lettres de la comédienne; il les lui donna; elle en a été jalouse; elle voulait les donner à un amant de la princesse, afin de lui faire donner quelques petits coups de baudrier : il me le vint dire ; je lui dis que c’était une infamie que de couper ainsi la gorge à cette petite créature pour l’avoir aimé ; qu’elle n’avait point sacrifié ses lettres, comme on voulait le lui faire croire pour l’animer ; qu’elle les lui avait rendues ; que c’était une trahison basse et indigne d’un homme de qualité, et que, même dans les chosps malhonnêtes, il y avait de

DK >IAUAMK UE SÉVIONÉ.

l’honnéteté à observer : il entra dans mes raisons, il eourut chez Ninon, et moitié par adresse, et moitié par force, il retira les lettres de- eette pauvre diablesse : je les ai fait briller. Vous voyez par là combien le nom de eomédiennc m’est de quelque chose; cela est un peu de la visionnaire de la comédie * ; elle en eût fait autant, et Je fais comme elle. Mon fils a conté ses folies à M. de La Rochefoucauld, qui aime les originaux. Je lui disais l’qutre Jour que Sévigné n’est point fou par la tête, c’est par le cœur : ses sentiments sont tout vrais, sont tout faux, sont tout froids, sont tout brûlants , sont tout fripons, sont tout sincères ; enfin son cœur est fou. Nous rimes fort de tout cela, et avec mon fils même, car il est de bonne compagnie, et dit tope à tout. Nous sommes très bien ensemble, je suis sa confidente, et Je conserve cette vilaine qualité qui m’attire de si vilaines ^ confessions, pour être en droit de lui dire mes sentiments sur tout. Il me croit autant qu’il peut, il me prie de le redresser ; Je le fais comme une amie : il veut venir avec moi en Bretagne pour cinq ou six semaines ; s’il n’y a point de camp en Lorraine, Je l’emmènerai. Voilà bien des folies; mais comme vous y prenez intérêt , il m’a semblé qu’elles ne vous ennuieraient pas.

Tout ce que vous me mandez de la Marans est divin, et des punitions qu’elle aura dans l’enfer; mais savez-vous bien que vous irez avec elle, si vous continuez à la haïr ? Songez que vous serez toute l’éternité ensemble ; il n’en faut pas davantage pour vous mettre dans le dessein de faire votre salut : je me suis avisée bien heureusement de vous donner cette pensée, c’est une inspiration de Dieu. Elle vint l’autre jour chez madame de La Fayette; M. de La Rochefoucauld y était, et moi aussi : la voilà qui entre sans coiffe; elle venait d'être coupée, mais coupée en vrai fanfan : elle était poudrée, bouclée; le premier appareil

I Allusion nu riMo cio Setliane daiis fri nfianiiairci do Dosninrols.

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LETTRES

avait été levé, il n’y avait pas un quart d’heure ; elle était décontenaneée , senümt bien qu’elle allait être improuvée. Madame de La Fayette lui dit : « Mais vraiment il faut « que, vous soyez folle ; mais savez-vous bien , Madame, « que vous êtes complètement ridicule? » M. de La Rochefoucauld^it :*« Ma mère, ahl par ma foi, mère, nous n’en « demeurerons pas là; approchez un peu> ma mère, que « je voie si vous êtes comme votre sœur i que je viens de « voir. » Sa sœur Ÿenait aussi d’être coupée. « Ma mère, « vous voilà bien. » Vous entendez ces tons-là ; et pour les paroles, elles sont d’après le naturel; pour moi, je riais sous ma coiffe. Elle se décontenança si fort, qu’elle ne put soutenir cette attaque. ; elle remit sa coiffe, et bouda jusqu’à ce que madame de Schomberg la vint reprendre, car il n’y a plus de voiture que celle-là. Je crois que ce récit vous divertira.

Nous passâmes, il y a quelques jours, une après-dinée à l’Arsenal fort agréablement : il y avait des hommes de toutes grandeurs ; mesdames de La Fayette, de Coulanges, de La Troche , mademoiselle de Méri et moi. On se promena, on parla fort de vous à plusieurs reprises et en très bons termes. Nous allons aussi quelquefois au Luxembourg; M. de Longueville y était hier, il me pria de vous assurer de ses très humbles services. Pour M. de La Rochefoucauld , il vous aime très tendrement. Je suis ravie que vous ayez approuv é mes lettres ; vos approbations et vos louanges sincères me font un plaisir qui surpasse tout ce qui me vient d’ailleurs; et pourquoi les filles conune vous n’oseraient-elles louer une mère comme moi ? Quelle sorte de respect I Vous savez si j’estime fort votre goût. J’approuve votre loterie; vous me manderez ce que vous aurez gagné. Vos comédies doivent aussi vous divertir. Laissez-vous amuser, suivez le courant des plaisirs qu’on peut avoir eu

1 Madomoifcllc de .MuiiUlnis.

Provence Je vous loue fort que vous ne reconduisiez point: c’était pour mourir; que les dames s’en vengent, qu’elles ne vous reconduisent point aussi, et voilà une maudite coutume abolie.

Je viens de Saint-Germain ; je n’ai que le loisir de vous dire que mille personnes m’ont priée de vous faire des baisemains, M. de Montausier, le maréchal de Bellefonds, etc.... Monseigneur le dauphin m’a donné un baiser pour vous. Adieu, ma très chère, il est tard ; je fais de la prose avec une facilité qui vous tue.

, A Paris, vendredi 34 avril 167t.

Voilà le plus beau temps du monde ; il commença dès hier après des pluies épouvantables : c’est le bonheur du roi, il y a longtemps que nous l’avons observé; et c’est pour cette fois aussi le bonheur de M. le prince, qui a pris ses mesures à Chantilly pour le printemps et pour l’été ; la pluie d’avant-hier aurait- rendu toutes ses dépenses ridicules. Sa Majesté y arriva hier au soir; elle y est aujourd’hui. D’Hacqueville y est allé, il vous fera une relation à son retour ; pour moi , j’en attends ce soir une petite que je vous enverrai avec cette lettre, que j’écris le matin avant (jue d’aller en bavardin ; je ferai mon paquet au faubourg. • Si l’on dit que nous partons dans nos lettres de la pluie et du beau temps, on aura raison ; j’en ai fait d’abord un assez grand chapitre. Vous ne me parlez point assei devons . j’en suis nécessiteuse, comme vous l’étes de folies; je vous souhaite toutes celles que j’entends; pour celles que je dis, elles ne valent plus rien depuis que vous ne m’aidez plus ; vous m’en inspièez, et quelquefois aussi je vous en inspire. C’est une longue tristesse, et qui se renouvelle souvent, (|ue d’ètre loin d’une personne comme vous. J’ai dit de.s adieux depui.s fpiolques jours; ce (jui est plaisant, «’est

LKTTIIKS

qu’en partant d’iei pour la Bretagne, je prévois que vous serez mon adieu sensible, dont Je pourrais, si j’étais une , friponne, faire un grand honneur à mes amies; mais on voit clair à travers mes paroles, et je ne veux pas même en mettre aucune au-tJevant des sentiments que j’ai pour vous. Je serai donc touchée de voir qtie ce n’est pas assez d’être à deux cents lieues de vous, il faut que j’en sois à .trois cents; et tous les pas que je ferai , ce sera sur cette troisième centaine : c’est trop, cela me serre le cœur.

L’abbé Têtu entra hier chez madame de Richelieu comme j’y étais : il était d’une gaillardise qui faisait honte à ses amis éloignés ; je lui parlai de mon voyage ; il ne changea point de ton, et, d’un visage riant : Hé bien! Madame; imdit-il, nous nous reverrons. Cela n’est point plaisant à écrire, . mais il n’y eut pas moyen de l’entendre sans rire; cnliacc fut là son unique pensée : il passa légèrement sur toute mon absence , et ne trouva que ce mot à me dire. ÎNous nous en servons présentement dans nos adieux, et je m’en sers moi-même intérieurement en songeant à vous; mais ce n’est pas si gaiement, et la longueiir de l’absence n’est pas une circonstance que j’oublie.

J’ai acheté pour me faire une rohe-de-chambreune étoffe comme votre dernière jupe; elle est admirable : il y a un peu de vert, et c’est le violet qui domine ; en un mot, j’ai succombé. On voulait me la faire doubler de couleur de feu, mais j’ai trouvé que cela avait l’air d’une impénitencc finale : le dessus est la pure fragilité, mais. le dessous eût été une volonté déterminée qui m’a paru contre les bonnes mœurs ; je me suis jetée dans le taffetas blanc ; ma dépense est petite ; je méprise la Bretagne, et n’en veux faire que pour la Provence, afin de soutenir la dignité d’une merveille d’entre deux âges, où vous m’avez elevée.

Madame de Ludres me fit l’autre jour des merveilles à Saint-Germain ; il n’y avait nulle distraction ; elle vous aimait aussi ; A/l! pour malamete Grignan, elle est aiorahle.

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UK MAUAMK UE SEVir.AE. 2 41

Bi*ancas me conta une affaire que M. de Grignan eut cet hiver avec M. l^e Premier. Je suis pour Grignan, j'ai t?« leurs lettres. Ce Brancas vous a écrit une grand'diablesse de lettre , plaisante, mais inlisible : il m’en a dit des morceaux; nous devons prendre un jour pour la lire tout entière. M. de Salins * a chassé un portier ; je ne sais ce qu’on dit; on parle de manteau gris, de quatre heures du matin, de coups de plat d’épée, et l’on se tait, du reste ^ ; on parle d’un certain apôtre qui en fait d’autres ; enfin je ne dis rien : on ne m’accusera pas de parler; pour moi, je sais me taire. Si cette fin vous parait un peu galimatias, vous ne l’en aimerez que mieux. Adieu, ma chère enfant; je vous manderai ce soir des nouvelles en ferniant mon paquet.

Vendredi au soir, 24 avril 1671, chez M. dk La RociiRForçAiLD.

.Te fais donc ici mon paquet. .T’avais dessein de vous conter que le roi arriva hier au soir à Chantilly ; il courut un cerf au clair de la luné; les lanternes firent des mer- 'veilles , le feu d’artifice fut un peu effacé par la clarté de notre amie ; mais enfin , le soir, le souper, le jeu, tout alla à merveille. Le temps qu’il a fait aujourd’hui nous faisait èspérer une suite digne d’un si agréable commencement. Mais voici ce que j’apprends en entrant ici , dont je ne puis me remettre , et qui fait que je ne sais plus ce que je vous mande; c’est qu’enfin Vatel, le grand Vatel , * maître-d’hôtel de M. Fouquet, qui l’était présentement de M. le prince , cet homme d’une capacité distinguée de toutes les autres , dont la bonne tête était capable de contenir tout Tfe soin d’un état ; cet homme donc que je connaissais, voyant que ce matin k huit heures la marée

< Garnicr-dc-Salins, irt'sorior des parties casuelles.

* Alliisinn .à un vers de Cinna, .•'de IV, scène

LETTRES

n'étoit pas arrivée , n’a pu soutenir l'affront dont il a cru qu’il allait être accablé, et, en un mot, il s’est poignardé. Vous pouvez penser l’horrible désordre qu’un si terrible accident a causé dans cette fête. Songez que la marée est peut-être arrivée comme il expirait. Je n’en sais pas davantage présentement : je pense que vous trouvez que c’est assez. Je ne doute pas que la confusion n’ait été grande; c’est une chose fâcheuse à une fête de cinquante mille écus.

M. de Menars i épouse mademoiselle de La Grange- Neuville 2 ; je ne sais comme j’ai le courage de vous parler d’autre chose que de Vatel.

A Paris, dimanche 36 avril 1671.

11 est dimanche 26 avril; cette lettre ne partira que mercredi; mais ce n’est pas une lettre, c’est une relation cpje Moreuil vient de me faire , à votre intention , de ce qui s’est passé à Chantilly touchant Vatel. Je vous écrivis vendredi qu’il s’était poignardé; voici l’affaire en détail : Le roi arriva le jeudi au soir ; la promenade , la collation dans un lieu tapissé de jonquilles , tout cela fut à souhait. On soupa, il y eut quelques tables où le rôti manqua, à cause de plusieurs dîners à quoi l’on ne s’était point attendu; cela saisit Vatel, il dit plusieurs fois: Je suis perdu d’honneur ; voici un affront que je ne supporterai pas. 11 dit à Gourville : La tête me tourne , il y a douze . nuits que je n’ai dormi ; aidez-moi à donner des ordres. Gourville le soulagea eu ce qu’il put. Le rôti qui avait manqué , non pas à la table du roi , mais aux vingtcinquièjnes, lui revenait toujours à l’esprit. Gourville le dit â M. le prince. M. le prince alla jusque dans le chambre de Vatel , et lui dit : « Yatel , tout va bien , rien n’était si

1 Siirinlcndant do In ninison do la rcino.

* Mario, fille de Charlos de La üranjsc-Nouvillo, maître dos comptes.

« beau que le souper du roi. » Il répondit : « Monsei- « gneur, votre bonté m’achève ; je sais que le rôti a man- « qué à deux tables. » « Point du tout , dit M. le prince , « ne vous fâchez point , tout va bien. » Minuit .vint , le feu d’artifice ne réussit pas , il fut couvert d’un nuage ; il coûtait seize mille francs.' A quatre heures du matin , Vatel s’en va partout, il trouve tout endormi, il rencontre un petit pourvoyeur qui lui apportait seulement deux charges de marée ; il lui demande : Est-ce là tout ? Oui, Monsieur. 11 ne savait pas que 'Vatel avait envoyé à tous les ports de mer. Vatel attend quelque temps ; les autres pourvoyeurs ne vinrent point ; sa tête s’échauffait , il crut qu’il n’aurait point d’autre marée ; il trouva Gourville , il lui dit : Monsieur, je ne survivrai point à cet affront-ci ; Gourville se moqua de lui. Vatel monte à sa chambre , met son épée contre la porte, et se la passe au travere du cœur ; mais ce ne fut qu’au troisième coup, car il s’en donna deux qui n’étaient point mortels ; il tombe mort. La marée cependant arrive de tous côtés ; on cherche Vatel pour la distribuer, on va à sa chambre, on heurte, on enfonce la porte, on le trouve noyé dans son sang ; on court à M. le prince, qui fut au désespoir. M. le duc pleura; ç’étoit .sur Vatel que tournait' tout son voyage de Bourgogne. M. le prince le dit au roi fort tristement : on dit que c’était à force d’avoir de l’honneur à sa manière ; on le loua fort , on loua et l’on blâma son courage. Le roi dit qu’il y avait cinq ans qu’il retardait de venir à Chantilly, parcequ’il comprenait l’excès de cet embarras. Il dit à M.Je prince qu’il ne devait avoir que deux tables , et ne point se charger de tout ; il jura qu’il ne souffrirait plus que M. le prince en usât ainsi ; mais c’était trop tard pour le pauvre Vatel. Cependant Gourville tâcha de réparer la perte de Vatel ; elle fut réparée : on dîna très bien , on fit collation, on soupa, on se promena , on joua, on fut à la chasse ; tout était parfumé de jonquilles , tout était cn-

LETTllES

chanté. Hier, qui était samedi , on Ht encore de même; et le soir, le roi alla à Liancourt, où il avait commandé media noche; il y doit demeurer aujourd’hui. Voilà ce que Moreuil m'a dit , espérant que je vous le manderais. Je jette mon bonnet par-dessus les moulins, et je ne sais rien du reste, M. d’Hacqueville, qui était à tout cela, vous fera de§ relations sans doute ; mais comme son écriture n’est pas si lisible que la mienne , J’écris toujoui-s ; et si je vous mande cette infinité de détails, c’est que je les aimerais en pareille occasion. •

Comiiicncoc à Paris, U* toindi27 avril 1671.

J’ai très mauvaise opinion de vos langueurs ; je suis du nombre des méchantes langues, et je crois t.out le pis. Voilà ce que je craignais ; mais , ma chère enfant , si ce malheur se confirme, ayez soin de vous ; ne vous ébranlez point dans ces commencements par votre voyage de Marseille ; laissez un peu établir les choses ; songez à votre délicatesse, et cpie ce n’est qu’à force de vous être conservée que vous avez été jusqu’au bout. Je suis déjà bien en peine du dérangement 'que le voyage de Bretagne apportera à notre commerce : si vous êtes grosse, comptez que je n’ai plus aucun dessein que de faire ce que vous voudrez ; je ferai ma règle de vos désirs, et laisserai tout autre arrangement et toute autre considération à mille lieues de moi. Je crois que le chapitre de votre frère vous a divertie ; il est présentement en quelque repos ; il voit pourtant Ninon tous les jours, mais c’est un ami : il entra l'autre jour avec elle dans un lieu où il y avait cinq ou six hommes ; ils firent tous une mine, ipii la persuada qu’ils le croyaient possesseur ; elle connut leurs pensées , et leur dit : « Messieurs , vous vous damnez , si vous croyez qu’il « y ait du mal entre nous ; je vous assure que nous som-

« mes comme frère et sœur. » 11 est vrai qu’il est comme fricassé ; je l’emmène en Bretagne , où j’espère que je lui ftrai retrouver la santé de son corps et de son ame : nous ménageons, La Mousse ‘ et moi , de lui faire faire une bonue confession.

Monsieur, madame de A’illars et la petite Saint-Gerand sortent d’ici, et vous font mille et mille amitiés ; ils veulent la copie de votre portrait qui est sur ma cheminée , pour la porter en Espagne 2. Ma petite enfant a été tout le jour dans ma chambre , parée de ses belles dentelles , et faisant l’honneur du logis ; ce logis , qui me fart tant songer à vous , où vous étiez il y a un an comme prisonnière ; ce logis , que tout le monde vient voir, que tout le monde admire , et que personne ne veut louer. Je soupai l’autre jour chez la marquise d’Uxelles , avec madame la maréchale d’Humières, , mesdames d’Arpajon , de Beringhen , de Frontenac , d'Outrelaise, Raimond et Martin ; vous n’y fûtes point oubliée. Je vous conjure, ma fille, de me mander sincèrement des nouvelles de votre santé , de vos desseins , de ce que vous souhaitez de moi.. Je suis triste de votre état , je crains que vous ne le soyez aussi > je vois mille chagrins , et j’ai une suite de pensées dans ma tête , qui

ne sont bonnes ni pour la nuit ni pour le jour.

.V I-ivry, mercredi ^ avril.

Depuis que j’ai écrit ce commencement de lettre, j’ai fait un fort joli voyage. Je partis hier assez matin de Paris ; j’allai diner à Pomponne ; j’y^trouvai notre bon homme 3 qui m’attendait , je n’aurais pas voulu manquer à lûi dire adieu. Je le trouvai dans une augmentation de sainteté qui m’étonna: plus il approche de la mort, plus il s’épure. 1/

I L'abliO (le la Mousse, parent ilc mailame de StH igiié.

* Le marquis de Villars était iiummé ambassadeur en Espagne,

* M. .Arnauld-d'Andill.v.

LETTfiES

me gronda très sérieusement , et, transporté de zèle et d’amitié pour moi, il me dit que j’étais folle de ne point songer à me convertir; que j’étais une jolie païenne ; que je faisais de vous une idole dans mon cœur ; que cette sorte d’idolâtrie était aussi dangereuse qu’une autre, quoiqu’elle me parût moins criminelle ; qu’ enfin je songeasse à moi : il me dit tout cela si fortement que je n’avais pas le mot «à dire , Enfin , après six heures de conversation très agréable, quoique très sérieuse, je le quittai, et vins ici, où je trouvai tout le triomphe du mois de mai : le rossignol, le coucou, la fauvette, ont ouvert le printemps dans nos forêts ; je m’y suis promenée tout le soir toute seule; j’y ai trouvé toutes mes tristes pensées ; mais je ne veux plus vous en parler. J’ai destiné une partie de cette après-dinée à vous écrire dans le jardin, où je suis étourdie de trois ou quatre rossignols qui sont sur ma tête. Ce soir je m’en retourne à Paris pour faire mgn paquet et vous l’envoyer.

11 est vrai, ma fille, qu’il manqua un degré de chaleur ù mon amitié, quand je rencontrai la chaîne des galériens; je devais aller avec eux, au lieu de ne songer qu’à vous écrire. Que vous eussiez été agréablement surprise à Marseille de me trouver en si bonne compagnie 1 Mais vous y allez donc en litière ? quelle fantaisie 1 J’ai vu que vous n’aimiez les litières que quand elles étaient arrêtées : vous êtes bien changée. Je suis entièrement du parti des médisants : tout l’honneur que je vous puis faire, c’est de croire que jamais vous ne vous seriez servie de cette voiture si vous ne m’aviez point quittée, et que M. de Grignan fût resté dans sa Provence. Qug je suis fâchée de ce malheur ! mais que je l’ai bien prévu I Conservez-vous, ma très chère; songez que la Guisarde beauté, ayant voulu se prévaloir d’une heureuse couche, s’est blessée rudement, et qu’elle a été trois jours prête à mourir : voilà un bel exemple. Madame de La Fayette craint toujourepour votre vie: elle vous ri‘de sans difficulté la première place auprès de moi à cause

de VOS perfections; et, quand elle est douce, elle dit que ce n’est pas sans peine; mais enfin cela est réglé et approuvé : cette justice la rend digne de la seconde, elle l’a aussi ;LaTroche s’en meurt. Je vais toujours mon train, et mon train aussi pour la Bretagne ; il est vrai que nous ferons des vies bien différentes : je serai troublée dans, la mienne par les états, qui me viendront tourmenter à Vitré sur la fin du mois de juillet ; cela me déplait fort. Votre frère n’y sera plus^n ce temps-là. Ma fille, vous souhaitez que le temps marche pour nous revoir; vous ne savez ce que^vous faites, vous y serez attrapée : il vous obéira trop exactement, et quand vous voudrez le retenir, vous n’en serez plus la maîtresse. J’ai fait autrefois les mêmes fautes que vous, je m’en suis repentie; et, quoique le temps ne m’ait pas fait tout le mal qu’il fait aux autres, il ne laisse pas de m’avoir ôté mille petits agréments, qui ne laissent que trop de marques de son passage. Vous trouvez donc que vos comédiens ont bien de l’esprit de dire des vers de Corneille. En vérité, il y en a de bien transportants ; j’en ai apporté ici un tome qui m’amusa fort hier au soir. Mais n’avez-vous point trouvé jolies lescinq ou six fables de La Fontaine, qui sont dans un des tomes que je vous ai envoyés? Nous en étions ravis l’autre jour chez M. de La Rochefoucauld; nous apprîmes par cœur celle du Singe et du Chat.

D’animaux malfaisants c’étail un très bon pial.

Ils n’y craignaient tous deux aucun, tel qu’il pût être. Trouvait-on quelque chose au logis de gâté ,

L’on ne s’en prenait point aux gens du voisinage :

Bertrand dérobait tout; Bâton, de son côté.

Etait moins attentif aux souris qu’au fromage.

Et le reste. Cela est peint ; et la Citrouille, et le Rossignol , cela est digne du premier tome. Je suis bien folle de vous écrire de telles bagatelles, c’est le loisir de Livry qui vous tue. Vous avez écrit un billet admirable à Brancas; il vous éerivit l’autre joui; une main tout entière de papier : e'éUiit

LETÏUES

une rapsodie assez bonne ; il nous la lut à madame de Coulanges et à moi. Je lui dis : Envoyez- la-moi donc tout achevée pour mercredi; il me dit qu’il n’en ferait rien, qu’il ne voulait pas que vous la vissiez; que cela était ^ trop sot et trop misérable. — Pour qui nous prenezvous? vous nous l’avçz bien lue. — Tant y a que je ne veux pas qu’elle la lise : voilà toute la raison que j’en ai^ue; jamais il ne fut si fou. 11 sollicita l’autre jour un procès. à la seconde des enquêtes; c’était à la- première qu’on le jugeait : çette folie a fort réjoui les sénateurs; je crois qu’elle lui a fait gagner son procès. Que dites-vous, mon enfant,, de l’infinité de cette lettre? si je voulais, j’écrirais Jusqu’à demain. Conservez-vous, c’est ma ritournelle continuelle; ne tombez point, gardez quelquefois le lit. -Bepiuis que j’ai donné à ma petite une nourrice commecellè.^du temps de François le*-, je crois que vous devez honorer tous mes conseils^ Pensez- vous que je n’aille point vous voir cette année ? J’avais rangé tout cela d’une autre façon, et même 'pour l’amour de vous; mais votre litière me redérange tout: le moyen de ne pas courir cette année, si vous le souhaitez un peu ! Hélas! c’est bien moi qui dois dire qu’il n’y a plus de pays fixe pour moi, que celui où vous êtes. Votre portrait triomphe sur ma cheminée ; vous êtes adorée maintenant en Provence, et à Paris, et à la cour, et à Livry ; enfin, ma fille, il faut bien que vous soyez ingrate ; le moyen de rendre tout cela? Je vous embrasse et vous aime, et vous le dirai toujours, parceque c’est toujours la même chose. J’embrasserais ce fripon de Grignan, si je n’étais fâchée contre lui.

Maître Paul * mourut il y a huit jours ; notre jardin en est tout triste.

‘ Jardinier do I;ivry.

HE MADAME DE SEViri«E.

A Paris, vendredi l«r mai 1671.

Je gardais A Otre secret comme si vous aviez dérobé votre • enfant; mais je n’en réponds plus depuis que Valcroissant l’a mandé à mademoiselle de Scuderi,en se louant de vos honnêtetés, et disant que l’on vous adore en Provence. Comment vous portez-vous du voyage que vous avez fait à Marseille ? N’êtes-vous pas résolue de vous bien conserver? Vous voulez bien, ma ülle.que je sois un peu en peine de vous ; il est impossible que cela ne soit pas.

Je dinai hier chez madame de Villars avec M. de Vindisgras, deux autres de son pays, M.et madame deSchomberg, M. et madame de Béthune * ; la pluftart des amants sont des Allemands 2, comme vous voyez. M. de Schomberg me pal'ait un des plus aimables maris du monde : sans compter que c’est un héros, il a l’esprit aisé et une intelligence dont on lui sait un gré non pareil ; sa femme l’adore; mais, parcequ’il ne faut pas être contente en ce monde, elle n’a pas un moment de santé. On parla fort de vous, on vous loua jusqu’au ciel, et ce qui me parut plaisant, c’est que Vindisgras se souvint d’avoir ouï dire ce que vous disiez, il y a six ans, d’un comte de Dietrichstein, qu’il ressemblait àM. de Beaufort 3, hormis qu’il parlait mieux français : nous trouvâmes plaisant qu’il eût retenu ce bon mot ; cela nous donna lieu de parler de votre esprit ; il vous a vue chez la reine ipiand vous prîtes congé ; il a une grande idée de toute votre personne. Cette pauvre madame de Béthune est encore grosse, elle me fait grand’pitié. On craint que la princesse d’Harcourt ne soit grosse aussi. Je trouve tous les

' M. de Schomberg, qui fut maréchal de France en 1675. M. de Bélhune, qui fui ambaMadeur en Pologne, puis en Suède, où il mourut. (M)

1 .Allusion à une chanson de Sarrasin ; Tircis, la plupart des amants sont des Allemands, etc. [A. G.)

■ s l.e duc de Beauforl parlait assez mal sa langue naturelle. (A. G.)

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jours ici de quoi exercer mes beaux sentiments. Madame de Coulanges vint le soir, nous allâmes aux Tuileries, nous y vîmes ce qui reste d’hommes à Paris, et qui n’y sera pas encore longtemps, et de plus M. de Salnt-Ruthy i. Quel homme, bon Dieu! et que le désagrément de sa physionomie donne de grandes idées des qualités qu’on ne connaît pas ! Mais comment pourrais-je vous dire les tendresses, les amitiés, les remerciements de M. de La Rochefoucauld , de Segrais, de madame de La Fayette, avec qui je passai le reste de la soirée, et à qui je fis voir ûne partie de votre Jettre? Il y avait tant de choses pour eux, que je vous aurais fait tort en toute manière de la leur cacher. Je leur cachai pourtant votre grossesse, pour la dire une autre fois tout bas à madame de La Fayette ; car notre conversation d’hier roula sur d’autres discours plus agréables pour vous. Langlade 2 survint ; comme il s’en va à Rourbon , nous voulons qu’il aille vous voir. Segrais nous montra un recueil qu’il a fait des chansons de Blot elles ont le diable au corps, mais je n’ai jamais vu tant d’esprit. Il nous conta aussi qu’il venait de voir une mère de Normandie, qui, lui parlant d’un fils abbé qu’elle a, lui avait dit que le dessein de son fils était de bien étudier, et qu’il commençait toujours à prêcher en attendant : cet arrangement nous fit rire. Vous souvient-il du bon mot du comédien que je vous ai mandé ? Segrais fa mis dans un recueil qu’il fait de tout ce qui a jamais été dit de plus fin. On parle de grandes nouvelles en Angleterre ; mais cela n’est point encore démêlé. On ne sait rien de l’arrivée du roi à Dunkerque. Madame de Richelieu a gagné un grand procès contre madame d’ Aiguillon. M. le duc est parti pour la Bourgogne,

1 On a dit que la maréchale de la Meillcrale, quoique très glorieuse d'ailleurs, l’avait épousé secrètement. (A G.)

ï Jacques de Langlade, secrétaire du duc de Doiiillon.

s Gentiihomme attaché à Gaston, et qui, ainsi que Marigny, se flt connaître dans le temps de la Fronde par des vaudevilles et des satires auxi|iiels l’esprit de parti donnait une grande vogue.

1 b, : ^r,r.glf

Digiii^»

le maréchal d’Albret pour son gouvernement. M. le prince a suivi le roi. Vous voyez bien, par ces lanterneries , qu’il n’y a point aujourd’hui de nouvelles. Nous n’avons point diné en Lavardin ; ils sont allés se promener à Ver- ► * saille^.

Madame de Vemeuil a été très malade à Verneuil. La d’Escars a eu une manière d’apoplexie, qui afaitgrand’peur à elle et à celles qui se portent un peu trop bien. J’ai donné votre billet à Brancas ; il fera réponse à la Grignan. Père Ytier vous salue très révérencieusement. Je suis en colère contre M. de Grignan, sans cela je l'aimerais. Ninon dit que votre frère est au-dessous de la définition ; il est vrai qu’il • ne se connaît pas lui-même, et que les autres le connaissent encore moins. Adieu, ma très aimable; jamais il ne s’est vu un attachement si naturel et si tendre que celui que j’ai pour vous.

' A Paris, mercredi 6 mai 1671.

Je vous prie, ma fille, ne donnons point désormais à l’absence l’honneur d’avoir remis entre nous une parfaite intelligence, et de mon côté, la persuasion de votre tendresse pour moi : quand l’absence aurait part à cette dernière , puisqu’elle l’a établie pour jamais, regrettons un temps où je vous voyais tous les jours, vous qui êtes le charme de ma vie et de mes yeux ; où je vous entendais, vous dont l’esprit touche mon goût plus que tout ce qui m’a jamais plu. N’allons point faire une séparation de votre aimable vue et de votre amitié : il y aurait trop de cruauté à séparée ces deux choses, et je veux plutôt croire que le temps est venu qu’elles marcheront ensemble, que j’aurai le plaisir de vous voir sans mélange d’aucun nuage, et que je réparerai toutes mes injustices passées, puisque vous voulez bien les nommer ainsi.

U-TTltliS

.le vis liier madame de (j iiise ; elle m’a eharifée de vous faire mille amitiés, et de vous dire comme elle a été trois , jours à l'extrémité , madame Kubiuet n’y voyant plus jioutte, et tout cela pour s’étre agitée sur la foi de su première couche, sans se donnei- aucun repos. L’agitation continuelle, qui ne donne pas le temps à un enfant de pouvoir se remettre à sa place, quand il a étéébranjé, fait une couche avancée, (jui est très souvent mortelle. Je lui promis de vous donner toutes ces instructions pour quand vous en auriez besoin , et de vous dire tous les repentirs qu’elle avait d’avoir perdu l’ame et le corps de son enfant. Je in’ac (|uitte exactement de sa commission , dans l’espérance (|u’elle vous sera utile ; je vous conjure, mon enfant, d’avoir un soin extrême de votre santé : vous n’avez que cela à faire.

Votre Monsieur, qui dépeint mon esprit juste et carré, composé, étudié, l’a très bien dévidé, comme disait cette diablesse. J’ai fort ri de ce que vous m’en écrivez, et vous ni plainte de n’avoir personne à regarder pendant qu’il me louait si bien ; je voudrais au moins avoir été derrière la tapisserie. Je vous remercie, ma fille, de toutes les honnêtetés que vous avez faites à La Brosse : c’est une belle chose qu’une vieille lettre ; il y a longtemps que je les trouve encore pires que les vieilles gens : tout ce qui est dedans est une vraie l'adoterie. Madame de Verneuil a été très mal à Vérneuil de la néphrétique ; elle est accouchée d’un enfant qu’on a nommé Pierre, car ce n’était pas Pierrot tant il était gros.

Mon royaume commence à n’ètre plus de ce monde. Nous trouvâmes l’autre jour aux Tuileries mesdames de... I.a première nous parut d’une incivilité parfaite en répondant comme une reine aux compliments que nous lui faisions sur sa couche, et lui disant que nous avions été à sa

« Allusion ni.-ili^iir au pri-nom du chancelier Ségiiicr. *

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porte; pour l’autre, elle nous parut d’une sottise si complète, que je plaignis son mari, tout contrefait qu’il est, et que je trouvais que c’était lui qui était mal marié. Que toutes les jeunes femmes sont sottes, plus ou moins, ma chère fille !

Mais pourquoi avez-vous été à Marseille? M. de Marseille mande ici qu’il y a de la petite-vérole; déplus, on vous aura tiré du canon qui vous aura émue ; cela est très dangereux. On dit que de Biez accoucha l’autre jour, d’un coup de pistolet qu’on tira dans la rue. Vous aurez été dans les galères , vous aurez passé sur de petits ponts , le pied peut vous avoir glissé, vous serez tombée : voilà* les horreurs de la sépai’ation ; on est à la merci de toutes ces pensées ; on peut croire sans folie que tout ce qui est possible peut arriver : toutes les tristesses de tempérament sont des pressentiments, tous les songes sont des présages, toutes les précautions sont des avertissements, enfin c’est une douleur sans fin. ^

Il est vrai que j’aime votre fille ; mais vous ête? une friponne de me parler de jalousie; il n’y a, ni en vous, ni en moi, de quoi la pouvoir composer ; c’est une imperfection dont vous n’étes point capable, et je ne vous en donne non plus de sujet que M. de Grignan : hélas ! quand on trouve, dans son cœur toutes les préférences, et que rien n’est en comparaison , de quoi pourrait-M>n donner de la jalousie à la jalousie même? Ne parlons point de cette passion, je la déteste, quoiqu’elle vienne d’un fonds adorable : les effets en sont trop cruels et trop haïssables. Je vous prie, au reste, de ne point faire des songes si tristes de moi : cela vous émeut et vous trouble. Je suis persuadée que vous n’ètes que trop vive et trop sensible sur ma vie et sur ma santé ; vous l’avez toujours été, et je vous conjure aussi, comme j’ai toujours fait, de n’en être point en peine : j’ai une santé, au-dessus de toutes les craintes ordinaires; je vivrai pour vous aimer, et j’abandonne ma vie à cette \inique occupa- I, Ib

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lion, c’i*st-à-»lire à toute la joie, à toute lu douleur, à tous les ajiréments, à toutes les mortelles inquiétudes, eidin à tous les sentiments que cette passion pourra me donner.

Je, partirai entre-ei et la Pentecôte ; Je la passerai, ou à Chartres, ou à Malicorne; mais sûrement point à Paris. Vous êtes trop aiuHible d’enti'cr comme vous faites dans la tristesse de mon \ oyage : \ous pouvez imaginer combien de souvenirs de vous entre La Mousse et moi, sans compter cette pensée habituelle qui ne me quitte jamais. Il est vrai que je n’aurai point Hébert , j’en suis l'Achée, mais il faut se résoudre à tout : il est revenu de Chantilly, il est désespéré de hi mort de Vatel, il y perd beaucoup ; Gourville l’a mis à l’botel de Condé pour faire cette jietite cbai’ge dont je vous ai parlé. M. de La Rocbefoucauld dit qu’il prend des liaisons avec Hébert, dans la pensée que c’est un bomme (jui commence une grande fortune : A cela je lui réponds que mes laquais ne sont pas si beureux que les siens *. Ce duc vous aime, et m’a assurée (lu’il ne vous renveri'ait point votre lettre toute cacbetée. Madame de La Fayette me prie tovijours de vous dire mille choses pour elle, je ne sais si je m’en acquitte bien.

ISe rejetez point si loin ces derniers livres de La Fontaine ; il y a des fables qui vous raviront, et des contes qui vous charmeront : la lin de$ Oies de frère Philippe, les Rémois, le petit Chien, tout cela est très joli ; il n’y a que ce ([ui n’est point de ce style qui est plat. Je voudrais faire une fable qui lui fit entendre combien cela est misérable de forcer son esprit à sortir de son genre, et combien la folie de vouloir chanter sur tous les tons fait une mauvaise musique. 11 ne faut point <[u’il sorte du talent qu’il a de conter.

M. de Marseille a mandé a l’abbé de Pontcarré que vous étiez grosse : j’ai fait assez longtemps mon devoir de

1 Allusion A Ooiirvillp, qui avait été valct-ilc-cliambrc de M. de La Roclieuucauld.

I)K MADAMK DK SKVl(i^K. 200

Oiicher ce malheur; mais enfin l’on se moque de mcû. Je l’embrasse mille fois, ce Gri<nian , malgré toutes ses ini- (juités ; je le conjure au moins que, puisqu'il fait les maux, il fasse les médecines , c’est-à-dire ((u’il ait un soin extrême de votre santé, qu’ii soit le maître là-dessus , comme vous devez être la maitresse surtout le reste. Adieu, ma chère enfant, je vous baise et vous embrasse. Ne m’écrivez qu’autant que cela ne fera point de mal à votre santé , et qu’il soit toujours question de l’état où vous êtes; répondez moins à mes lettres , et me parlez de vous : plus je serai en Bretagne , et plus j’aurai besoin de cette consolation ; ne m’expédiez point là-dessus. Si vous ne pouvez- m’écrire , chargez-en la petite Deville, et empêchez-la de donner dans la justice de croire, et dans le respectueux attachement ; qu’elle me parle de vous ; et quoi encore ? de vous, et toujours de vous.

A Paris, vendredi 8 mai 1671.

Me voilà encore, et je ne puis partir que dans huit jours, [/incertitude du camp de Lorraine, pour mener ou pour ne pas mener mon fils , fait toute la mienne, et me donne de l’eimui. J’en ai beaucoup plus encore de votre santé : votre voyage de Marseille me trouble ; l’air de la petite-vérole et le bruit des canons me donnent une inquiétude qui n’est que trop juste. Si je ne vais point m’en soulager par être auprès de vous, vous me serez bien plus obligée que si je traversais la France. L’état où je suis, et où je vais être, est dur à soutenir ; et rien ne serait capable de m’arrêter que les raisons que vous .savez, et dont nous sommes en confidence, mon cher ami • et moi. Je sens quelque consolation de l’avoir i>our témoin de tous mes sentiments;

1 M. d'llac(|uovill('.

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LETTRES

ce n’est pas que j’en aie besoin auprès de vous, mais j’aime à mettre mes sentiments les plus chers en dépôt entre les mains d’un homme comme lui. •

.le fus hier longtemps chez madame du Pui-du-Fou ; sé- . rieusement elle vous aime , et vous lui êtes obligée des soins et des prévoyances qu'elle a pour vous : son cœur n’en sait pas davantage ; mais dans cette étpndue elle fait parfaitement bien. L’abbé est ravi de vous voir appliquée à vos affaires ; il vous trouve digne de tous ses soins, dès le moment que vous songez à mettre la règle dans votre maison ; ajoutez cette perfection à toutes les autres ; ne vous relâchez point : il n’est point question de suivre toujours les beaux sentiments ; il faut avoir pitié de soi , et avoir de la générosité pour soi -même comme on en a pour les autres. En un mot , continuez tous vos bons commencements , et amusez-vous à vous conserver, et à bien conduire vos affaires. J’espère que le voyage de l’abbé, en quel((ue temps que ce soit , ne vous sera pas inutile. Adieu , ma très chère ; j’attends avec des impatiences vives des nouvelles de votre santé et de votre voyage.

A Paris, mercredi iS mai 1671.

Je reçois votre lettre de Marseille ; jamajs relation ne m’a tant amusée. Je lisais avec plaisir et avec attention ; je suis fâchée dé vous le dire, car vous n’aimez pas cela , mais vous narrez très agréablement ; je lisais donc votre lettre vite par impatience, et puis je m’arrêtais tout court, pour ne pas la dévorer si promptement : je la voyais linir avec douleur, et douleur dé toute manière ; car je ne. vois que de l’impossibilité à votre retour, moi qui ne fais que le souhaiter. Ah ! ma fdle , ne m’en ôtez pas, ni à vous-même, l’espérance ; pour moi , j’irai vous voir très assurément , avant que vous ne preniez aucune résolution là-dessus : ce

• voyage est nécessaire à ma vie. Je tremble pour votre santé : vous avez été étourdie du bruit de tant de canons et du hou des galériens ; vous y avez reçu des honneurs comme la reine, et moi, plus que je ne vaux ; je n’ai jamais vu une telle galanterie que de donner mon nom pour le mot de guerre. Je vois bien , ma fille , que vous pensez à moi très souvent , et que cette maman mignonne de M. de Vivonne n’est pas de contrebande avec vous. Je crois que Marseille vous aura paru beau ; vous m’en faites une peinture extraordinaire et qui ne déplait pas. Cette nouveauté, à quoi rien ne ressemble , touche ma curiosité ; je serai fort aise de voir cette sorte d’enfer. Comment ! des hommes gémir jour et nuit sous la pesanteur de leurs chaînes ! Voilà ce qu’on ne voit point ici:- on en parle assez; elles font même quelquefois du bruit ; mais il n’y a rièn d’effectif qu’à Marseille : j’ai cette image dans la tète.

E’ di mezzo Vorrore esce il dilelto

Vous étiez belle, à ce que vous dites; et où est donc votre grossesse. ? Comment s’accommode-t-elle avec votre beauté et avec tant de fatigue? 11 m’est venu de deux endroits que vous aviez un esprit si bon , si juste , si droit ** ■ ét si solide, qu’on vous a fait seule arbitre des plus grandes affaires. Vous avez accommodé les différends infinis de M. de Monaco avec un monsieur dont j’ai oublié le nom : vous avez un sens si net et si fort au-dessus des autres, qu’on laisse le soin de parler de votre personne , pour louer votre esprit ; voilà ce qu’on dit de vous ici. Si vous trouvez quelcpie prince Alamir, vous avez du fond de reste pour faire le premier tome du roman , sans qu’on ose en parler. Je n’ai pas voulu faire ce tort à la Provence, de vous cacher la manière dont vous y êtes honorée , et dont on y parle de vous. Je voudrais savoir si vous êtes entièrement insensible à tons les honneurs ((u'on vous fait ; pour moi , je vous avoue grossièrement (|u’ils ne me déplairaient

LtTTHES

pas ; mais je ferais l’impossible pour tâcher de revenir • quelque temps me dépouiller de ma splendeur ; ce qui vous en reste ici est trop bon poiir être négligé. Madame des Pennes * a été aimable comme un ange ; mademoiselle de Scuderi l’adorait : c’était la princesse Cléobuline ; elle avait un prince. Trasibule en ce temps-là ; c’est la plus jolie histoire de Cyrus 2. Si vous étiez encore à Marseille , je vous prierais de bien faire des compliments pour moi à M. le général des galères ^ ; mais vous n’y êtes plus. Pour moi , je suis encore ici ; j’en suis en furie : je voulais partir vendredi ; l’abbé se met à genoux pour que ce ne soit que lundi : on ne peut tirer les prêtres de Paris ; il n’y a que les dames qui en veuillent partir. Je m’en irai donc, lundi ; il me semble que vous voulez, savoir mon équipage, afin de me. voir passer comme j’ai vu passer M. Busche. Je vais à deux calèches, j’ai sept chevaux de carrosse , un cheval de bàt qui porte mon lit , et trois ou quatre hommes à cheval ; je serai dans ma calèche tirée par mes deux beaux chevaux ; l’abbé sera quelquefois avec moi. Dans l’autre , mon fils , La Mousse et Hélène ; celle-ci aura quatre chevaux avec un postillon ; quelquefois le bréviaire assemblera le second ordre, et laissera place à un certain bréviaire de Corneille, que nous avons envie de dire, Sévigné et moi. Voilà de beaux détails, mais on ne les hait pas des personnes que l’on aime. Vous écrivez une lettre à votre frère qui est très plaisante ; j’en ai bien ri ; j’eusse juré que sa... eût été ridicule ; en effet , j’ai trouvé qu’elle ressemble à une amande lissée. Voilà de ces physionomies qui ne se raccommoderont jamais avec moi.

J’ai fait moi-mème déménager et mettre en sûreté tous

1 Renée de Forbin, sœur de M. de .Manseille, depuis cardinal de Janson.

î Rninan de mademoiselle de Scuderi. (A. G.)

a M. de Vivonne, frère de madame de Monlespan, renommé par ses bous mois. Il fut un des magnillcpies tenants du cercle de Ninon de l'Enclos.

* Femme-de-<’hambre rie madame de Sévigné.

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* \os meubles dans une ebambre que j’ai leservée ; j’ai été présente h tout : pourvu que vous ayez iutéiiH à quek(ue ehose, elle est digne de mes soins ; je n’ai pas tant d’amitié pour moi, Dieu m’eïi garde.

Je n’ai garde de dire cà notre océan la préférence (|ue vous lui donnez ; il en serait trop glorieu\ ; il n’est pas besoin de lui donner plus d’orgueil qu’il n’en a. Ilien du inonde s’en va lundi comme moi. Brancas est parti ; je ne sais si cela est bien vrai, car il ne m’a point dit adieu; il croit peut-être l’avoir fait. Il était l’autre jour debout devant la table de madamé de Coulanges; je lui dis : Asseyez- A ous donc, ne voulez-vous pas souper? Il se tenait toujours debout. Madame de Coulanges lui dit : Asseyez-vous donc. Parbleu! dit-il, madame de Sanwi • se fait bien attendre; je crois qu’on ne lui a pas dit (ju’on a servi ; c’était elle (ju’il attendait, et il y a environ cinq semaines qu’elle est à Autry ; cette civilité, faite fort naïvement, nous lit rire. Madame de Soubise ^ est grosse ; elle s’en jilaint à sa mère, mais inutilement. Pour madame de Loùvigny-^ vous le savez. Si je pouvais trouver quelque bonnète veuve où ipielque honnête lille qui le fût aussi, je vous le manderais pour votre consolation. L’abbé Testu est parti, disant que Paris lui pèse sur les épaules ; il est allé droit à h’ontevraud, c’est le chemin, cela est heureux ; dé hà il va à Richelieu, ([ui n’est qu’à cinq lieues; il y demeurera. Ce voyage parait ridicule à bien des gens, et semble l’éJoigneV encore de l’épiscopat; pour moi, je dis qu’il l’en approchera '. Vtms voyez qu’il ne s’accommode pas si bien de l’absence de

I Annp-Maric de Coulanges, femme de Louis Turpiii-dc-Crisséjlcomlc de Saiizav.

ï Aune dé Rohan-Cliabol, femme de François de Koliau, prince de Snu- Idse. Elle fui aimée de Louis XIV, mais en secret. Ce crédit caché fit la fortune de sa maison, yv. G.)

* Marie-Charlotte de Castelnau, femme d'Anloine-Charles de Ixmvigny.

t Jacques Testu, prédicateur du roi, et de l’Académie françai.se, eut l'amhilion do devenir évéqiie, mais Louis XIV déclara qu’il ne le trouvait pas

a.ssoz homme de I>ien pour conduire les autres.

LETTUES

madame de Foutevraud que de la vôtre. Si j’étais désormais en lieu de vous parler du prochain, Je prendrais votre manière ; elle est mille fois plus nette et plus facile que le galimatias dont je m’étais servie, et que vous avez pourtant fort bien deviné ; il n’y en a guère d’impénétrable pour vous. Vous trouvez que mon fils me console de Paris, que les états me consoleront de mon fils ; mais de vous, ma belle, qui m’en consolera? Je n’ai point encore trouvé qif il y ait rien dans le monde qui puisse s’en vanter. Je vous embrasse mille et mille fois. Aimez-moi toujours, c’est la seule joie et la seule consolation de ma vie.

A Paris, vendredi 15 mai 1C71.

Me voici encore, ma chère fille, avec tous les chagrins qui accompagnent les départs retardés, et les départs qui m’éloignent de vous encore plus que nous ne sommes : mais ([uelle rage de prendre un chemin opposé à celui de son Cœuri Si jamais je ne vois plus rien entre la Provence et moi, je serai transportée de joie. L’envie continuelle que j’ai de recevôir de vos lettres, et d’apprendre l’état de votre santé, est une chose si dévorante pour moi, que je ne sais comme je pourrai la supporter. J’attends dimanche de vos nouvelles, et je partirai lundi matin. Je suis occupée à donner tous les ordres nécessaires pour en avoir souvent, et je pense y avoir réussi autant qu’il se peut. J’ai trouvé une petite lanterne que vous a donnée M. de Grignan, à qui nous disions si bien :

Madame, Amphitryon, mon maître et votre époux....

Madame de Crussol i est grosse, et mille autres; j’allai hier lui dire adieu, et à l’effigie de madame de Montausier ;

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