‹ Lettres de Madame SwetchineChapitre 11 sur 26 · A LV COMTESSE DE GERMIWÏ · texte numérisé non relu

A LV COMTESSE DE GERMIWÏ

fondaient dans le sentiment du néant tic toutes choses. Vous avez été frappée comme fille, malheur qui m'a atteinte bien jeune, malheur qu'entre tous j'ai le plus profondément senti, et, pendant que vous arriviez assez tôt pour recevoir les dernières bénédictions maternelles, j'avais le chagrin de perdre, sans la revoir, une jeune femme que nous avions élevée et mariée en France, Mmc Raymond de Ségur. Son état avait subi de longues vicissitudes ; après quelques faibles espérances qui suffisent toujours à l'illusion, elle vient d'être enlevée à la plus pleine, à la plus heureuse vie de femme et de mère. Gomme vous venez d'en faire la douloureuse expérience, les maladies de long cours laissent lieu quelquefois^ quant à leur issue, à une sorte d'imprévu ; on ajourne dans ses craintes un danger qui s'est longtemps prolongé, et, comme dans bien d'autres cas, on a beau s'attendre à tout, on n'est

Il étail le sixième enfant d'une famille peu aisée, mil- connue en Usace par ses meurs patriarcales. Les guerres 'le l'Empire H le blocus continental ayant l'ail refluer le commerce sur les bords 'lu Rhin, le jeune rlumann avait commencé dès lors à fonder sa fi rtune el celle île sa famille: -on frère est morl évêque de Mayence, <<n sa mémoire est vénérée : c'esl de son séminaire (pu- sortenl M Ketteler, évêque de Mayence, el plusieurs 'les évêques éminents qui sont aujourd'hui l'honneur de l'épiscopat allemand. M. rlumann avait été en grande partie élevé par une sœur, son aînée dequinze au-. Marie-Madeleine rlumann, femme d'ui" rare distinction et qui a exercé nu empire considérable sur tous ceux qui l'approchèrent. Les qualités viriles de son intellii,. tael el la délicatesse de son cœur l'onl fail plus 'l'une fois comparer a M'"" Swetchine. Elle avait été le premier instrument «le la grâce près de son neveu Théodore de Bussièfe. On peut voir aussi dans plusieurs des "in rages il" M. l'abbé Bautain, l'hommage d'une filiale reconnaissance.

préparé à rien. Hélas! ma bien chère, quand notre pauvre monde se mêle de réalités, qu'elles sont redoutables et poignantes ! A moins d'excès d'imprudence, il faut croire pour oser aimer. "Vous sentez bien cela aujourd'hui, et non pas comme votre danger, mais comme votre consolation puissante, efficace et entière. Dieu vous dit aujourd'hui tout ce qu'il attend de votre courage et peut-être tout ce qu'il impose à votre progrès, il perfectionne, il veut achever en vous le guide, la protectrice qu'il a donnée à vos enfants ; il hâte le travail de votre àme, afin que la fille dans sa double et profonde affliction mérite pour la mère. Le malheur seul peut-être achève de donner la maturité, seul peutêtre, en concentrant toutes les forces sur un même point, il donne à la volonté l'énergie qui lui est nécessaire. Ma bien chère, je pleure avec vous parce que je vous trouve bien malheureuse, mais je bénis Dieu aussi de l'immense consolation qui vous est laissée. Le malheur chrétien fait entrevoir quelque chose de la félicité qui plus tard nous est réservée.

Rappelez-moi à M. Bautain, soyez assez bonne pour lui dire combien sont inaltérables les sentiments que je lui ai voués.

Paris, 23 novembre iS36.

Qu'aurez-vous pensé de mon silence? La justice qui défie les apparences est difficile, surtout lorsque le passé ne lait pas assez autorité. Cependant jamais vous m1 ferez appel à mon inviolable affection, jamais votre amitié ne s'y conliera sans la retrouver au degré qu'elle désire. A oilà qui est dit, n'est-ce pas, pour

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votre vie presque ascendante encore et pour toute la mienne, si heureuse et si amie de sa propre déclivité.

Je ne puis penser sans tristesse au vide immense que la mort de M'" votre tante doit laisser dans le cercle de fidèles et dévoués amis et dans toute votre existence à vous-même. Les personnes qui font centre laissent après elles des regrets que tout fait revivre, el on à beau parler de ces rangs qui se resserrent, à travers ma douloureuse expérience je vois encore des lombes qui sont toujours demeurées ouvertes. Ici, chère amie, c'est le fd conducteur de vos pas qui s'échappe de la main qui vous avait si bien guidée ; c'est l.i matière d'un grand sacrifice inséparable du bienfait dont vous avez joui longtemps; c'est toujours Dieu <|iii se donne à nous dans les objets de vénération et d'allée lion qu'il nous prèle, et en nous les retirant, il veul que nous reconnaissions davantage que lui seul est notre indispensable appui.

Je vois avec peine que les consolations qui auraient pu adoucir votre chagrin sont traversées par les difficultés auxquelles vous devez soumission el condescendance. La douceur el la prudence sont bien habiles pour amoindrir les obstacles de ce genre, mais enfin ceque vous avez pu sauver vous est demandé en sacrifice, et, en L'acceptant après l'avoir exigé, Dieu s'engage à le récompenser magnifiquement. Tout ce qu'on a de discernement dans l'espril doit être employé à bien démêler dans la hiérarchie des devoirs ceux qui doivent l'emporter sur les autres; et puis, dans l'ordre qu'ils doivenl garder, il faut les accepter et Don pas lés choisir. \li : que vous avez raison de dire que la vie est lourde! Dieu vous fait une grande grâce d'en juger

ainsi. Il n'y a qu'une seule chose qui soit plus vraie encore, c'est qu'en même temps le joug du Seigneur est léger. Du côté du temps, la vie est chargée de mécomptes écrasants ; du côté de l'éternité, telle que le Seigneur nous la révèle avec les moyens de la conquérir, elle est pleine de douceur et de charme. C'est une félicité mieux que promise, déjà goûtée.

Je puis dire qu'à cause de vous j'ai pris plus d'une fois intérêt aux combinaisons de la politique.

Adieu. Je vous remercie de ne point oublier ma chère petite chapelle où votre souvenir se conserve tout comme votre place y reste marquée. \ous y manquerez bien cette heureuse nuit de Noël que j'aurais tant aimé recommencer près de vous.

Paris, 20 avril 1837.

Depuis votre lettre, j'ai été tenue comme en échec par l'espoir combattu et chaque jour renouvelé de votre retour à Paris, grâce à la rentrée de M. votre père aux affaires. Je puis bien dire qu'au milieu de mes vœux très généraux pour le bien public, les noms ne m'ont fort intéressée qu'à cause de vous, et j'aimais la combinaison qui vous rendait à moi. A ous conviendrez que si la politique a le droit de se plaindre de mon indifférence, il serait bien juste que vous vous chargeassiez de ma défense. Sait-on bien ce qu'on doit vouloir dans la complication des choses humaines, si ce n'est que la volonté de Dieu s'exprime le plus intelligiblement possible? Un peu plus ou un peu moins de prospérité, voilà ce qui châtie ou récompense les

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sociétés. Elles finissent toujours par se tirer d'affaire, mais il n'en est pas tic même de l'individu qui, dans une fausse roule, marche à une destruction finale. Aussi toute nia sollicitude et toute ma commisération sont pour chaque homme pris à part, pour le prochain que Dieu nous a donné, le prochain qui se fait toujours plus proche à mesure qu'il nous tient de plus près par l'identité des vœux, des pensées et des sentiments, ce prochain qui est tous ceux que nous aimons, en commençant ou en finissant par ceux que nous aimons le moins. C'est assurément beaucoup de monde à la fois ; mais notre cœur, s'il est chrétien, n'a pas à s'en effrayer. Il a la force nécessaire pour tout embrasser, et eela même sans qu'aucune de ses affections de nature ou de choix en souffre. Je défierais bien, par exemple, le nombre de mes intérêts de me rendre moins sensible à vos progrès dans la perfection! .le vois que vous avez beaucoup gagné en confiance et en paix ; c'est le meilleur des symptômes. Néanmoins, il faut toujours combattre relie inertie que vous reprochez à votre foi. C'est par la foi seule que l'on triomphe; avec elle le bruit au dedans de soi cesse de faire peur. Fénelon avouait bien qu'à lui tout seul il étail ni! grand diocèse, et vraiment, du moment où il a fallu reconnaître qu'au dedans de soi on avait le malheur d'être deux, on peut faire bon marché de ce nombre mille fois multiplié.

Paris, 6 mars 1 838.

Ma bien chère, quel piège je vous tends el comme il faut que votre confiance ait été pénétrante, si mon si-

lencc, désavoué par mon cœur, ne vous a pas livrée à d'injustes pensées ! Toutes les inconséquences, toutes les contradictions se montrent dans une vie humaine, toutes les misères aussi, et surtout ce devoir impérieux qui oblige de marcher au plus pressé. Voilà plus de trois semaines que je lutte contre un malaise si grand que bien des fois, au milieu de cette tempête interne, je me suis dit que j'étais peut-être à quelques minutes de mon dernier moment. De plus, une immense affaire pour ma sœur et pour moi. le mariage du second de ses fils. Ce mariage est un événement heureux, mais, comme dans toutes les heureuses choses de ce monde, c'est prodigieux tout ce qui s'y rattache encore d'anxiétés, de difficultés et de peines. Des détails à traiter sur quatre ou cinq points différents, chacun à cinq ou six cents lieues loin l'un de l'autre, m'ont écrasée.

Votre lettre m'a fait l'effet d'un de ces bons entretiens où je commençais par vous entendre, et où n'a manqué de ma part ni vive participation ni volonté dévouée. Cette absence momentanée de contacts pieux est, je l'avoue, ce que pour ma part aussi j'appelle la solitude, et elle me parait la seule qui soit difficile à supporter. Mais n'allez pas croire que Dieu ne puisse suppléer à cet isolement. Ma bien chère, sans cesse sa merveilleuse baguette fait jaillir l'eau de l'aride rocher, ou fait rencontrer le désert au milieu de l'abondance des richesses. On est seul toutes les fois que personne ne vous entend, que la confiance se refoule, que les esprits, identiques dans le but qu'ils se proposent, ne marchent pas pourtant ni d'un même pas, ni précisément dans la même voie, \otre penchant naturel nous

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met toujours à la recherche de secours humain. Nous voudrions toujours un bras ou une épaule ; mais libre à nous de marcher, de courir, et même de rester assis. La seule attitude qui nous reste habituellement interdite, c'est de demeurer constamment appuyés, el cet empereur romain, qui voulait mourir debout, ne se doutait guère que c'est bien souvent ce que Dieu exige du chrétien, .le vois que vous avez fait une place dans voire journée à des lectures sérieuses, et que c'est la plume à la main que vous avez lu l'Essai sur l'indifférence et la Symbolique * ; de telles lectures faites ainsi sont un véritable travail qu'il faut circonscrire dans un temps donné et faire suivre d'occupations plus légères et même distrayantes. Des œuvres de littérature, (h^ récits de voyage seraient très appropriés. Je voudrais beaucoup aussi que vous voulussiez répar tir d'une manière fixe et invariable vos occupations, ordonner régulièrement votre journée. La division dés heure- ri leurs différentes applications allègent prodi gieusemenl le poids du temps. Avec quel goût, avec quel attrait on revient aux choses dont on s'est arraché par amour de la règle ! C'est un des secrets de la briè veté des jours dans la vie de retraite religieuse el que la retraite de la campagne peut comporter, même au milieu des joies de la famille. Après l'utilité de ces palliatifs. il est juste de se dire aussi qu'il esl un poids de la vie dont rien n'affranchit entièrement el qui esl comme une des tristes conditions de notre exil. Les gens fri voles s'en prennent aux lacunes de leurs plaisirs, les malheureux à leurs peines. Les coupables à leurs fautes;

1 Le Traité de In Symbolique, par \foelher.

les saints à ce ciel qu'ils ne possèdent point encore. Au fond de tout cela repose le péché originel, dont les conséquences, aggravées par nous, ne sont jamais que bien passagèrement soulevées. \ous aurez su peut-être le retour à Paris de M. Lacordaire, quinze jours avant la date fixée. Il est à merveille de santé et de disposition, très content de Metz, d'où il a emporté les témoignages les plus flatteurs. Tous les matins, à huit heures, il vient dire la messe dans ma chère chapelle, et cet arrangement, tout en lui convenant, ménage mes forces, qui pour le moment ne sont pas brillantes.

Les nouvelles de Rome continuent à être bonnes. On sait y concilier la justice avec les exigences d une précision sévère et d'une rigoureuse exactitude de pensée et d'expression. J'espère que le séjour de l'abbé Bautain fera disparaître bien des préventions. Il faut de la pénétration et du temps pour bien juger Rome; les esprits légers s'arrêtent à la surface et n'aperçoivent pas les richesses qui sont à la profondeur du tuf.

Voici la loi de la conversion des rentes passée à la Chambre. Les pairs espèrent encore y échapper au moins cette année ; le ministère s'arrange pour fléchir devant toutes les volontés. Cela n'est pas fait pour rappeler M. votre père dont le retour aux affaires est pour moi d'un intérêt complexe qui se compose de celui de tout le monde et du mien en particulier. Je serais si contente de vous avoir près de moi à demeure ! \ous causerions si bien de ces choses inépuisables qui retrempent et consolent ! Seule, ne vous en laissez pas distraire.

Adieu. De ma retraite je visiterai votre solitude.

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Paris, l 'i octobre [83g,.

Chère amie, je reçois votre lettre d'hier, ce malin. et je laisse là les quatre-vingt-dix-neuf fidèles qui ne m'oublient pas. pour vous ouvrir nies deux bras en vous répétant que je vous pardonnerais de grand cœur de bien antres méfaits personnels. Je vois avec une vive satisfaction que, tout en partant de degrés différents, vous naviguez de conserve avec M. de Germin\ pour toutes les déterminations graves, que vous êtes sous le même ciel et pouvez avoir par conséquent un même horizon. Quant aux choses qui l'ont obstacle el qui entravent sans qu'on le veuille, il v a tant de paroles sur cet air-là que la mémoire sert utilement ici l'indulgence ; d'ailleurs, elle vous est acquise par l'heureuse naissance de Marie, par les forces que vous reprenez, par toutes les consolations qui se smiiI multipliées el accrues pour vous depuis quelque temps. Vous vovez que je suis comme le monde : le Miccès m'attire et je lui sacrifie. C'est qu'il v a un bonheur que j'estime comme d'autres estiment les prospérités, un bonheur qui s'appelle bénédiction et qu'on mérite. Mon vœu le plus ardent est que toul ce que j'aime se passe de moi, sans rien ôter à celle affectueuse bienveillance sur laquelle je me rabats et que je réclame comme mon bien.

La vie si active el toute en plein air que je mène à Versailles m'a tait grand bien. Je vais au devant de l'hiver sous d'assez bons auspices, el ce n'esl pas seulement en parlant de saisons que je puis dire n'avoir que des grâces à rendre. Le temps est une douce el

LETTRES I>E VI""' S\\ I fCHISE Il I"

belle chose quand il nous entraîne par son mouvement propre dans la voie où nous sommes pressés de marcher ! Adieu, ma bonne chère amie, c'est du meilleur de mon cœur que j'accepte l'étrenne de votre plume ; seulement il fallait trois lignes au lieu de trois pages. Vous savez bien que la sincérité est le moyen court et que son accent rend superflues toutes les explications.

Paris, 3o octobre.

Vous êtes donc surprise, chère amie, que je trouve ce monde où nous sommes, aimable. Mais n'y voit-on pas l'autre tout au travers ? Demain la Toussaint ! Que cette année chrétienne est belle et féconde ! Là seulement les fruits sont de toutes les saisons et les roses durent toujours. Demain la fête du ciel, de ce ciel si loin de, nous qui en sommes si peu dignes, et dont pourtant les rayons chauds et vivifiants descendent jusque dans nos cœurs. Espérer c'est jouir, et le comble de la miséricorde a été de nous faire un devoir, une vertu, de l'espérance qui, sans cette injonction absolue, eût été une si audacieuse témérité ! Ah ! bénissons, ne cessons pas de bénir celui qui a tant et si diversement soigné notre bonheur, même à travers noslarmes !

Paris, 3i mars i842-

Chère amie, c'est bien dans ces communications réelles et qui restent sans expression que l'on sent l'esprit prompt et la chair faible, faible contre le joug qu'il lui faut subir et contre tout ce qui arrête, ralentit, retarde au dehors son essor ! La douleur semblable

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ii celle que Dieu vicul tic vous envoyer csl la plus grande de ma vie '. Celle douleur a traversé de longues années sans se laisser user par elles, et, bien moins con solée que la vôtre, elle m'a appris que rien ne pouvait fermer certaines blessures. Laissez faire Dieu, ma bonne chère amie, laissez-lui le temps d'agir, de \<>us réconcilier avec l'immense sacrilice qu'il a exigé de vous. L'étude de la miséricorde divine nous initie dès ici-bas à ses vues, el nous montre qu'il faut travailler pour ceux qui ne travaillent plus, el redoubler d'efforts pour achever leur lâche et la notre. A mesure que l'équilibre se rétablira en vous, vous vous jugerez mieux el sentirez qu'abattue vous n'avez point été dé couragée; car le découragement nous détourne de Dieu, tandis que le détachement nous détourne de npus-mêmes, et certes c'est bien toujours vers Notre- Seigneur que se sont tournés vos regards affligés.

\ilieu. chère amie, .le n'entends jamais nommer M. votre père sans qu'une prière s'élève en moi, et c'esl celui que je n'ai jamais vu qui \a resserrer encore uni' amitié de plusieurs années.

il, juillet [84a.

Chère amie, (lès que je vous ai vue, votre nature droite, -impie et sincère m'a été au cœur; depuis, je me suis de plus en plus attachée à \oii-. el ce dernier malheur a complété le- nombreuses conformités qui se rencontrenl dans nos pensées h nos sentiments. Ce que vous souffrez maintenant esl aussi la souffrance que je sais le mieux. De tous les vides, le plus grand

1 M. Ilumann venait de mourir subitement.

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est celui qu'éprouve la tendresse filiale, et ce besoin de retrouver son père, il faut qu'il soit bien légitime et bien grand, car l'Eglise fait en sa faveur une unique exception, en nous autorisant explicitement à demander cette chère et sainte réunion. A la suite de l'office des Morts, que depuis beaucoup d'années je dis une fois tous les mois pour mon père et ma mère, il y a une oraison qui porte en toutes lettres : « Faitesmoi la grâce de les voir dans la joie de la gloire éternelle. » Dieu qui se réserve la dispensation de tous nos bonheurs nous permet de prendre ici l'initiative et de lui dire positivement ce que nous voulons.

Chère amie, je vous en prie, ne dites plus que vous vous pesez à vous-même, et, lorsqu'elle s'élève, protestez contre cette impression. Croyez-en mon amitié qui n'a point d'illusions. Tout, en vous-même, désavoue le découragement et vous n'avez à le faire disparaître que de vos paroles. ^ oyez combien vos devoirs de mère, que tant d'autres auraient suspendus, vous trouvent courageuse et assidue, combien les soins mêmes que vous vous imposez aujourd'hui sont raisonnables, combien tout se lie, s'explique, se justifie dans votre vie ! Je vous assure que ce n'est pas comme cela qu'est fait le découragement. Prendriez-vous pour lui l'instinct qui vous entraine vers la patrie ? Chère bonne amie, qui donc pourrait n'être pas content de voir finir cette longue et périlleuse journée, pleine de luttes, où la volonté la plus droite, l'amour le plus sincère, n'affranchissent pas même de l'ingratitude? Malheur plutôt à qui serait insensible à tant de misères et n'aspirerait pas à s'en trouver délivré.

Vous aurez été bouleversée de l'affreuse catastrophe

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de la mort du duc d'Orléans. Ah ! que je plains ceui que la douleur atteinl dans ces hauts parages, où tout événement, quelque cruel qu'il puisse être de sa nature, est immédiatement exploité par la discorde et l'intérêt !

Saint-Germain, 1 ■> décembre r843.

Chère amie, le caractère de la grâce spéciale <sl bien marqué en \<>us. I ne éducation chrétienne et tant d'exemples \<>ns ont mûrie de bonne heure; de nombreux devoirs vous onl entourée de leur protection tutélaire, puis le malheur el le devoir n'ont pas suffi encore pour vous faire réaliser tout ce que Dieu attendait de vous '. Il a voulu, comme pour achever vos mé rites, qu'une infirmité portée avec courage, avec dou ceur, en vous isolant davantage, vous mil comme sous sa main avec le sentimenl de sa présence plus intime. Je conçois l'action que cette difficulté d'entendre doit exercer sur an grand nombre de ^<>> relations, sur celles du monde, sur celles qui sont conservées par politesse ou par l'agrément qu'on \ trouve. Mais je me révolte quand je vous vois me ranger dan- cette foule. Des une- chrétiennes onl besoin de bien peu de paroles pian s'entendre, el enfin on peul s'écrire. Tant que nous sommes de ce monde, nous avons besoin de témoignages extérieurs qui rassurent sur ce que la iité Ai' toutes choses menace si continuellement.

J'avais cru, cet automne, suppléer à tous les cours qui me manquaient par le grand air et le n pos. L'un ne m'a pas manqué; quant à l'autre, il a si peu répondu à l'appel, quej'j ai gagné une chose, c'esl de

ne plus l'invoquer jamais. C'est sur ces entrefaites qu'un inconsolable chagrin est venu me frapper : la mort de Mme de Pastoret. Rien de ce qui pouvait s'ajouter à mon affliction ne m'a manqué ! Je n'ai pu la voir ; trois jours à peine de souffrances ont suffi pour l'enlever à ses amis à qui elle laisse un vide si cruel. Vraiment quand on ne prend pas la vie par le côté de Dieu, je ne conçois pas qu'on en débrouille le noir écheveau, qu'on en surmonte la fatigue, le poids et les déchirements. Dieu est le seul rayon qui éclaircisse cette nuit sombre.

Paris, 7 juillet i848.

Nous sortons effectivement, chère amie, d'une épreuve digne des derniers temps, et qui ne contenait rien moins que la dissolution de la société, si le désordre l'avait emporté ; mais un peu de patience et Dieu se montre. 11 y a dans la beauté et la force de ce qu'il inspire plus qu'il n'en faut pour relever le courage. Je ne sais si ce fond d'optimisme me vient de la nature, mais il faut que je m'en confesse à vous : l'admirable et surnaturel dévouement de notre archevêque a plus transporté, plus dilaté mon cœur que ma tristesse ne l'a meurtri et resserré. Quelle grâce, chère amie, quelle grâce plus grande peut nous faire notre Dieu que de se montrer avec tant d'éclat dans les siens, que d'imposer universellement la vénération,. l'amour pour la loi sainte, s'incorporant dans un acte humain '.]

Si de gros nuages sont encore là pour tout le monde, mon ciel particulier, chère amie, n'est guère plus se-

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rein. Me voici celle fois sous la menace irrévocable et prochaine de l'éloignement de ma sœur, séparation indéfinie ! Quant aux choses extérieures, le mot de Louis \l\ à \ illars : « M. le Maréchal, on n'est plus heureux à nos âges, 0 s'est, je crois, présente à toutes le> \ieilles gens. Ce qui importe, c'esl de se pénétrer davantage de tout ce que la vérité de ce mot contient de miséricorde.

ic octobre 1848.

Chère amie, la dernière période de la vie ne se compose plus que de sacrifices. Dieu déblaie toujours de plus en plus pour se faire la place qu'au surplus je suis profondément heureuse de lui donner. Le choléra pour mes amis de Sainl Pétersbourg est une inquiétude bien diminuée mais point finie; il couve toujours en attendanl les explosions. I. 'aurons nous'.» C'est le secret d'en haut, mais les savants d'en bas assurenl que, dans tous les cas, il ne viendra pas avant le mois de février. Il serait curieux d'avoir son itinéraire complet prédit avec ses étapes. Là encore que de craintes el de sécurités seront trompées! Quant à l'autre choléra tout à l'ait européen pour le coup, il l'ait toujours son chemin, et nous n'en aurons pas raison de sitôl d'après toute apparence. Le sentiment que rien ne saurait durer dans l'étal actuel de la chose publique esl l'impression de tous; mais qu'estce qui peut venir et surtout durer!' Je sais que de toutes part- il esi question de voyants qui pénètrent l'avenir, de prédictions à dates précises. Mais c est un

peu la voix publique vague et à bâtons rompus qui m'apprend tout cela. Je suis tellement possédée de la foi qui sauve que j'ai peu d'attrait pour ce qui fait mine de vouloir s'en rapprocher. Les prophètes et les prophéties sentent cela en moi ; le peu de goût se devine. Je crois aux miracles de chaque instant, à ces miracles de la vie intérieure où Dieu travaille incessamment au salut des hommes ; pour les autres faits surnaturels, je n'en juge et par conséquent je n'en repousse aucun. Mon respect même y est bien, seulement mon mouvement naturel n'y est pas, surtout quand je vois l'humain de la politique se mêler toujours à ces révélations.

Vichy, 16 juillet 18^9.

Chère amie, vous savez qu'il y a longtemps que nous nous sommes vues de manière à reprendre en sous-œuvre l'intervalle. Hélas ! nous aurions échangé bien des préoccupations et bien des peines ! Ma vie en abonde, et ce n'est pas la vôtre, multipliée par sept, qui en manquerait. Il vient un temps où tout est à rebrousse-poil et s'achète chèrement, où l'on n'a plus jamais le vent en poupe et où il faut ramer toujours. On ne marche alors qu'à coups de volonté et c'est bien rude ! C'est pourtant la miséricorde divine qui veut que ce temps-là vienne; car sans les coups redoublés et incessants, sans ce fatigant et vétilleux travail, il y aurait peut-être du fer encore, mais assurément point d'acier. Quelle grâce aussi que de se dire : Dieu sait ce qu'il fait ! Quelles que soient les modifications apportées par la diversité des na-

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tures, le résume de loul est qu'il faut souffrir. C'est une loi dont l'évidence augmente encore dans les complications de ce temps, et aujourd'hui les maux publics sont armés de celte pointe acérée qui pénètre avant tout et surtout déchire, et qui autrefois ne semblait appartenir qu'aux maux personnels. Ce que l'Italie el Home surtout m'ont fait souffrir est incalculable, bien plus encore par les contradictions et par l'amoindrissement moral que par les malheurs. Il y a néanmoins bien des grâces à rendre : plus de mal aurait pu être fait à cette Rome dont les pierres, après celles de Jérusalem, sont les plus vénérables de ce monde. Pendant longtemps, d'après toute apparence, l'ordre n'y sera que de la compression. On en peut dire autant de presque toule l'Europe. Quant à la France, il faudrait lui faire une part plus forte dans le retour des intelligences vers une voie de sagesse. Je suis convaincue que nous y tendons et qu'une halle nous attend'. Nous l'avons déjà vu, on commence par se livrer aux hasards: on laisse aller le navire à la dérive; et puis, brusquement, on ressaisit le gouvernail, avec une force et même avec une raideur de volonté, qui laisse difficilement comprendre qu'elle ait cédé jamais. Déjà il 3 a moins d'encombrés ! Ce que l'on bâtit ne sera pas, je pense, trop mal. Le style, comme on dit en architecture, manquera bien un peu à l'édifice, mais l'utile et l'honnête nous abriteront pendant quelques années et n'ont, je crois, rien à craindre des contemporains. I rations qui, après les ruines, voient rebâtir,

se gardent ordinairement de détruire.

1 Le pouvoir exécutif venaitd'être confié an général Cavaignac.

\ ichy, 3 juillet i836.

Quand vous serez un peu plus engagée dans la voie où je suis si heureuse de vous voir marcher, vous verrez que les mouvements qui vous atteignent péniblement sont pour ainsi dire extérieurs, qu'il faut les laisser passer comme les nuages sur nos tètes, que la confiance doit être patiente et l'esprit assez sage pour concevoir que les consolations, qui nous font entrevoir le ciel, ne sont, dans les commencements surtout, qu'un encouragement qui ne peut rien avoir de permanent. C'est li* vent en poupe, mais il faut apprendre à ramer, et, si Dieu nous prévenait toujours de ses grâces sensibles, le progrès ne s'appuierait pas sur la volonté qu'il s'agit d'exercer et de redresser en nous. A moins de voies extraordinaires, la marche de la grâce est lente et graduée, comme tout ce qui renferme en soi les conditions de la durée :

Le temps n'accepte pas ce qui s'est l'ait san< lui.

Le passage des ténèbres à la lumière, a son crépuscule, son aurore. Quand le jour est levé, la lumière plus vive multiplie à nos pauvres yeux les taches et les écueils, et, si la fidélité n'a pas cru à proportion, les

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difficultés restenl à surmonter plus nombreuses el plus grandes. Le combat est la seule loi sous laquelle nous soyons appelés à vivre, et le sourd-muet, qui appelait le chrétien l'homme de guerre moral, exprimait une grande vérité. C'est donc toujours à de j»l us grands efforts, à un zèle plus ardent, plus actif envers Dieu et contre nous-mêmes «pie sa bonté nous invite : la |>;ii\, oui, la paix, parce qu'elle est la loi dans le secours divin, mais jamais, jamais le repos, jamais rien qui puisse contenter dans les sacrifices du passé. Tout dans cette voie de régénération esl toujours à faire, toujours à recommencer. Les saints ne sont devenus saints que parce qu'ils >e convertissaient chaque jour, et que, dans leurs aspirations à un état d'âme meilleur, ils comptaient pour rien les progrès qu'ils avaient faits. I n cœur généreux el dévoué comme le vôtre ne doit il pas comprendre ces choses? I ne vie qui peut devenir si belle a-t-elle encore besoin d'être heureuse? El quel bonheur véritable d'ailleurs lui serait interdit ? Dieu ne met-ii pas au rang des devoirs les affections de la nature et ne donne 1 il pas sa sanction à toutes crllcs d'un choix libre el innocent? Votre disposition est encore d'v mêler quelques chimères; mais je suis tranquille. Après tous les dépouillements faits, après toutes les justices accomplies, votis n'oublierez jamais ma joie de sentir les mêmes cordes vibrer dan- votre âme et dans la mienne.

\ ichj , 23 juillet 1 836.

Si j'ai pu vous laisser croire que j'accusais votre volonté ou votre prudence, de ces combats, de ces im-

pressions passagères mais pénibles qui surgissent spontanément ; si j'ai pu me montrer à vous découragée ou mécontente de vos efforts, je me suis bien mal expliquée. Non, je ne tremble pas et surtout je ne tremble plus pour vous, ni ne veux vous faire trembler. Loin de là, je voudrais ajouter un sentiment tranquille et reconnaissant de tant de grâces reçues, prélude et gage des grâces à venir. Je n'ai pas voulu davantage vous faire franchir intempestivement les espaces qui ne se découvrent que graduellement : je voulais seulement que votre humilité n'attribuât pas les difficultés que vous rencontrez, que nous rencontrons tous, dans la route où vous êtes entrée, à un défaut de votre nature. A chaque jour suffit non pas seulement son mal, mais son effort. Sans cesse il faut que le courage se retrempe, se renouvelle par la seule puissance en nous dont il nous soit demandé compte. Ce qui vous prend au dépourvu n'est qu'une épreuve. Encore une fois, des fluctuations, même d'involontaires et légères rechutes, n'ébranleraient pas en moi la confiance en votre fidélité. Vous ne pouvez plus être au monde, à ses passions, à ses erreurs, à son esprit mille fois plus funeste que ses égarements mêmes :

On ne voit pas deux fois le rivage des morts.

\ ous avez versé du côté de Dieu ; vous êtes marquée de son sceau ; il est rendu indélébile par la reconnaissance, de tous les sentiments le plus fait pour agir sur un caractère élevé et généreux. Je ne suis pas disposée à repousser la part que vous me faites et que le temps m'assurera, j'espère, en la réduisant à de plus justes

termes. Tout est bon entre les mains de Dieu comme échafaudage et comme étai. Il prend souvent ses instruments entre 1rs plus faibles et les plus indignes, et l'économie générale de sa miséricorde a été de tout faire pour les hommes par les hommes. Seulement, plus vous \ mettrez de simplicité et de modération, plus je serai à l'aise. Il faut toujours me dire avec abandon ce cpie vous me reprochez ou ce que vous voulez de moi. même lorsqu'il peut m'être moins facile de vous satisfaire qu'en vous donnant un quart d'heure par semaine et une petite croix que je vous remerciede me demander. Entrez avec moi dans les voies de la naï\e sincérité chrétienne. Dans les rapports religieux, il n'y a guère que des rapports de nièce el d'enfant, el puisque l'âge el îles habitudes pins anciennes me don nent droit à la maternité, soyez nia fille. En \<>us rappelant tout ce que l'Evangile a versé de grâces el de bé nédictions sur les dispositions de l'enfance; en cher chant à les acquérir même dans nos relations d'amitié, vous préparez mieux le terrain où l'adorable Semeur ne demande qu'à laisser tomber la semence.

Gomme j'allais fermer ma lettre, je reçois la vôtre d'avant-hier ; elle ajoute encore à mes espérances. Que Dieu soit loué ! Tâchez d'acquérir le calme dan- la ferveur ''i de bien conserver la paix retrouvée.

Jeudi, 1 5 septembre [836.

Voulez vous venir me voir vers deux heures? Je ne dispose aujourd'hui que d'un moment bien court, me trouvant particulièrement pressée de travail. Mai- \)cu de temps suffit à peu de mots, qui eux-mêmes suffisent souvenl en bien petit nombre.

\ \l\hAMT. DE B.

Je n'ai voulu donner aucune interprétation à la règle dont je voulais seulement établir l'importance. Dans son application, elle varie selon les personnes et les situations, mais néanmoins elle est de l'essence même de la loi et ne se sépare pas d'elle. Le désordre remplace nécessairement la règle partout où elle manque. Son absence est souvent l'occasion du mal et nuit au bien. Pour maîtriser un torrent, on lui ménage des issues, on le divise, on distribue ses eaux dans des canaux régulièrement tracés, qui, dirigés ainsi, vont répandre le secours et la fertilité. A oilà ce que j'ai entendu vous dire, m'en tenant uniquement aux termes généraux ; car je reconnais bien que l'application d'idées, très- positives en elles-mêmes, varie pourtant à l'infini, lorsqu'elles viennent à tomber dans le domaine de l'action.

18 septembre i836.

Vous aimez à me faire plaisir et vous m'en avez fait beaucoup en m'envoyant cette lettre du P. Rozaven, où j'ai retrouvé avec une véritable impression de joie quelque chose de son ancienne bonté pour moi. Ce genre de suffrage n'a rien à faire avec le passé ni avec le présent. Il n'est qu'un encouragement pour l'avenir, et c'est là ce qui importe à de pauvres créatures qui ne .sont pas, comme dit la philosophie allemande, mais qui deviennent.

Je suis heureuse de me rencontrer dans mes vœux et dans mes humbles avis avec toutes les autorités qui ont droit à votre confiance. Se rencontrer dans les mêmes

pensées, se placer exactement au même point do vue, c'est de nos jours un miracle qui ne se voit plus guère que dans le sein de l'Eglise. M. X. ne veut donc pas plus que moi que \ous lassiez un cataclysme d'un orage passager el qu'un aspecl nomeau vous paraisse toujours un bouleversement ? Il l'aul bien s'attendre à voir toùl ce qu'on no voyait pas et ce que le temps el non l'homrae découvre, le temps que Dieu dispose el dont il dispense la Lumière à nos faibles yeux, comme le vent à la brebis dépouillée. Par cela seul que vous marchez, l'horizon change, et chaque jour, chaque pas peut vous ménager une nouvelle surprise.

Je conçois 1res bien votre regret de ne pouvoir aller au secours de quelqu'un qui intéresse M. \. ; mais je ne comprendrais pas votre embarras. C'est l'appréhen sion de n'être pas crue complètement qui trouble et embarrasse. Pour ma part, je suis aux abois et n'ai plu- que la ressource de taire L'aumône à crédit. Je vois <pie vous vous préparez par les meilleurs moyens possibles au bonheur qui muis attend. Les actes de cha rite, accomplis dans un esprit de foi, ouvrent le cœur aux consolations divines. Dieu aime que Ion prenne ce chemin pour aller à lui. Demande/, dans ces moment- solennels où l'on senl si bien que rien de ce qui est nécessaire à notre salul ne -aurait non- être refusé, demandez-lui de vous éclairer toujours davantage et de vous faire connaître vos véritables besoins. On a dit

(pie, dan- le- lenip- de ré\ ohilioii. le plus difficile

n'était pas de taire son devoir, mai- de le connaître, el cela esl vrai dan- tous li'- temps. Lorsque nous n'avons pa- encore triomphé des dispositions qui entretiennent au fond de l'âme une -mie de tempête permanente, la

Adi\ de Dieu est difficile à discerner au milieu du bruit et du mouvement intérieur.

Adieu. Recevez tous mes vœux bien sincères et bien tendres.

Mardi, 11 octobre i830.

Vous vous entrevoyez maintenant ; il importe peu que ce soit à la lueur de l'éclair qui ne brille jamais qu'avec un peu d'orage. Un grand saint ne faisait que cette prière : « Que je vous connaisse, ô mon Dieu, et que je me connaisse ! » Certes, cette prière pourrait bien suffire. Mais connaître H voir oblige. Veillons donc aux approches de ces mouvements trop naturels et presque trop vrais d'abord, dont l'impétuosité fait bientôt un mensonge en nous entraînant infiniment au delà des sentiments que nous éprouvons, quand notre âme est apaisée. A la fin d'une discussion trop vive combien n'est-on pas différent du véritable soimême et ne dément-on pas bientôt ensuite, au fond du cœur, l'amertume ou l'exagération des paroles qui nous ont échappé ! Ce sont celles-là, cependant, qui restent gravées dans la mémoire des autres et qui font la matière des jugements qui nous défigurent à nos propres yeux et aux yeux de ceux qui nous approchent. En n'étant pas plus équitable, le monde use de son droit ; il applique la loi comme le magistrat et ne s'enquiert pas, comme le juré, de la culpabilité. Juger à la surface, c'esl rester dans ses attributions : heureusement nous relevons d'un antre Maître, qui, pour un peu d'ivraie, ne détruit point une moisson, et qui pèse

chaque détail de notre vie el même de nos fautes au poids de l'ensemble de nos intentions et de nuire caractère. Ce que je crois fermement, c'esl que celui qui aurait complète raison devani Dieu parviendrait aisément à s'imposer à la raison humaine. Pour ma pari. atteinte par un blâme donl la justice m'avail semblé douteuse, j'ai maintes fois éprouvé qu'une réflexion aurai I pu l'éviter. Tâchons de réfléchir auparavant.

Diie^ moi toujours m»s saintes coquetteries; je les seconderai de mon mieux, .l'aune qu'on s'aime, el les rapports de bienveillance entre personnes pieuses sonl un des moyens les plus efficaces employés à leur salul.

•>.'! 01 tobre [836.

Pourquoi donc n'avoir pas voulu monter hier? C'esl vraimenl trop de coquetterie de ne m'arriver que par le doux parfum «les plus belles fleurs. Je sais bien qu'elles • > r 1 1 un langage el qu'on leur a l'ail due parfois de charmantes choses, mais rien que je sache qui fui de la nature de votre entretien avec M. V. el c'esl là ce que j'aurais désiré savoir. Quelle esl l'impression que vous en avez rapportée? quelle esl celle qui a survécu au premier mouvement? Esl ce la volonté dans toute son énergie ou la faiblesse battue par les vents ? Vous savez si c'esl ma curiosité qui interroge, el -i. d'autre part, vous pouvez brutalement me (lue de me mêler île mes affaires.

Par quel beau soleil, la persistance de votre goûl pour la campagne esl récompensée! .le viens de prendre h résolution de sortir régulièremenl chaque

LETTRES DE M'" SYVETCHI3E Il 1 S

A Al A DAME DE li.

jour de trois heures à cinq. De plus, hormis pour les affaires et le genre d'intérêt qui vous faisait me demander un quart d'heure par semaine, je me suis imposé d'avoir ma porte hermétiquement fermée depuis le déjeuner jusqu'à trois heures. J'ai mis ces résolutions, après en avoir bien médité l'absolue nécessité, sous la garde d'un engagement presque solennel. \oilà donc que j'ai une charte aussi ! Voulez-vous que, traitant de puissance à puissance, nous nous garantissions mutuellement l'exécution de nos deux codes respectifs ?

J'ai vu hier M. ***" qui a passé la soirée avec nous. Il a été souffrant, et me parait toujours attristé, comme on l'est par les contrariétés non vaincues. Hélas ! ce n'est pas à elles qu'il faut s'en prendre dans ce triste monde, mais à la réaction que nous leur permettons d'exercer sur notre àme. C'est la lumière intérieure qui,, comme l'autre lumière, colore et dessine la véritable forme des objets.

Adieu. Soyez heureuse, et je vous saurai chrétienne, car vous n'avez plus une autre manière d'être heureuse. Les cœurs que Dieu a touchés peuvent bien perdre momentanément le repos, mais ils ne le retrouvent plus que sous la main paternelle.

18 novembre i836.

Les conseils que vous demande votre intéressante amie sont bien difficiles à donner, et je pense qu'il faut tout à fait s'en abstenir, tant la question est grave, difficile, et ressort exclusivement du domaine de l'autorité compétente. C'est une des plus hautes et

\ MADAME DE lî. ,A'JO

des plus importantes solutions que la direction puisse donner. Jugez comme il nous siérait, à \«>us et à moi, d'aller mettre ainsi notre doigt entre l'arbre et l'écorcî. Le choix d'une vocation esl le salul toul entier, quand Dieu daigne l'inspirer el qu'on l'a reconnu à (\c* signes certains. L'objection du bien qu'on pourrait faire dans le monde devienl bien frivole. La solitude et la séparation onl aussi leur puissance el leur charité. Le premier mérite, la seule séeurilé. c'est d'obéir à la xoi\ intérieure, lorsque l'humilité et la foi, par l'organe du guide spirituel, onl mûremenl constaté que cette \<»i\ intérieure était bien l'écho de la \<>i\ de Dieu.

27 novembre 1 836.

Votre bouquet m'a suivi dans mon salon, où je me tiens maintenant, et il l'embaume. Je suis charmée que cette seconde \isile par semaine rive votre chaîne : ce mot n'est presque pas une figure quand il s'agil de visiter Notre-Seigneur en prison. Je crois <|<i il faut faire beaucoup et souvenl ce que l'on veut l'aire bien el toujours mieux. Les vertus gagnent à cesser d'être nouvelles et par l'exercice les actions les plus difficiles et les plus hautes \iennent s'accomplir avec aisance et facilité. Ne regrettez plus VHôtel-Dieu; plusieurs des salles de la prison contiennent des malades qui le sont de deux seules, et qui, par cria même, ne laissent rien à désirer à votre charité.

Mon intention n'a jamais été de vous décourager, c'est au contraire tout ce que jamais craint, mais la lumière portée au fond de nous mêmes ne me paraît

pas avoir ce résultat. Voir clair ne me semble propre qu'à faire qu'on se défie de soi, et je pense que notre plus grande force réside dans cette juste défiance.

La sœur Rosalie est la supérieure des sœurs de la Charité, rue de l'Epée-de-Bois. Voilà sa qualité dans ce monde ; mais qui pourrait dire ce qu'elle est devant Dieu ' ! Je fais mieux que de vous donner une lettre, en lui annonçant votre visite, et en voas recommandant très particulièrement à elle.

26 février 1887.

Le guignon qui nous sépare, bien contraire à ma volonté, a été si long-, si suivi, si lié et si habile que je finis par croire qu'il renferme un sens, un sens qui s'est dégagé plus d'une fois de complications de ce genre, en nous laissant croire qu'il était bon que de temps en temps vous restassiez un peu abandonnée à vous-même. Sans cesse Dieu permet que tout le monde soit l'instrument de ce dont personne n'a voulu .

Je me remets lentement du premier effet des eaux. Il faut toujours souffrir pour guérir.

20 avril 1837.

Je vous ai attendue pendant plusieurs jours, et hier j'allais chez vous quand j'ai été forcément entraînée à des courses lointaines. Je vous assure qu'il me tar-

1 MUe Rendu. Sa vie a été admirablement retracée par M. de Melun.

A M VDAME DE B. 277

dait d'effacer jusqu'à la trace dos dissentiments que relie fois encore vôtre imagination a tant grossis. Vous m'avez fait dire ce qui n'avait jamais élé dans mon intention. Ce n'est qu'un malentendu ; seulement j'en conclurais que vos premiers mouvements ont besoin de rencontrer avant tout une autorité dont mes conseils ne peuvent pas être revêtus. Vous savez qu'ils me coûtent toujours beaucoup, et que trouvant pour ma part de vraies délices à me soumettre, ce n'esl qu'avec contrainte et presque avec effroi que j'ouvre un avis. Du reste dans celui que je me suis permis, il n'esl rien que je ne voulusse proposer aux plus parfaits, qui ne sont pas plus frustrés que les autres du bonheur d'avoir toujours à apprendre, toujours à avancer.

■>i| m ril 1837.

En toutes choses il faut partir d'un point fixe cl déterminé, distinguer nettemenl ce qui est obligé de ce, qui est facultatif. Ainsi, dans cette circonstance, on ne peut exiger de vous que ce qui est de précepte, el c'esl à \ous de voir, en nous consultant bien, si vous voulez entrer dans la voie du conseil. Vous êtes, je crois, et restez parfaitement libre d'attendre le retour de M. X., on bien, ne l'attendant pas, de ne pas recourir à M. '". En voulez-vous davantage ? recherchez-vous le sacrifice? Certes, bien mieux que libre à m. us. Mais alors il doit vous paraître tout simple de nous soumettre aux avis que nous avez demandés et vous devez vous trouver contente de toutes les facilités si charitablement multipliées autour de vous. Qui pourrait donc ici décider

2~b \ MADAME DE B.

pour a eus!1 Celte question contient en elle-même toutes les tendances de votre volonté, vos dispositions véritables, vos idées pour votre avenir, et la réponse ne saurait être cherchée qu'au fond de vous-même. Je vous l'avoue, les difficultés dans lesquelles vous vous embarrasserez ne me paraissent pas raisonnables, et la piété s'accommode bien moins qu'on ne le croit de ce qui manque à la raison.

Mme de Z. ne peut assurément redouter dans l'œuvre qu'elle a créée aucune influence, je ne dis pas supérieure à la sienne, mais simplement en concurrence. Cependant toute impulsion devant venir d'elle, ce qui s'en écarterait doit avoir beaucoup d'inconvénients qu'il es! bien juste qu'elle prévienne et qu'elle réprime. Il serait certainement impossible de douter des excellentes intentions que vous apportez dans votre zèle, mais j'ai peine à concevoir que vos jugements, si nouvellement, formés, puissent vous inspirer quelque confiance en opposition avec le plan tracé par une main expérimentée et habile. Nos impressions peuvent être indépendantes de notre soumission ; nous pouvons ne pas saisir, ne pas pénétrer entièrement la pensée de nos supérieurs, mais alors on combat au dedans de soi ce qu'on préjuge par la conscience de tout ce qu'on ignore. Je crois que l'humilité ne se déroute jamais. Elle cherche, elle attend, elle aspire à comprendre et presque toujours elle y arrive, car pour elle sont les Maies clartés. Vous me demandez ce que je faisais quand je rencontrais les oppositions qui vous peinent. J obéissais et puis j'étais heureuse d'obéir. Ce n'est pas le devoir qui me lait parler ainsi, c'est aussi ma nature. .1 ai toujours eu plaisir à fléchir devant ce que je reconnais-

\ MADAME DE lî. 279

sais supérieur à moi, si bien que j'ai dit souvent, avec une sorte de vérité, que je détestais mes égaux. Je vous demande en finissant, el comme toujours, de me pardonner mes irrévérences el de ne point, oublier qu'il doil \ avoir de l'indulgence pour celles qui font qu'on échappe au langage officiel ou aune silencieuse réserve.

Samedi, (i mai 1 S.'!-.

Je vous remercie avec des larmes de joie, et c'est de toute mon âme que je bénis Dieu des grâces dont il vous prévient. N'en oubliez rien, ni les obscurités, ni les troubles de l'épreuve, ni celte vive et saint*1 lumière qu'il J'ai! briller à vos veux. La peine profonde que vous m'aviez faite est effacée. Je ne vois plus que la consolation et les gages de sa durée. Croyez-le, je ne suis si difficile, je ne me montre à vous si dure, que parce que je ne conçois pas qu'on aime une autre Ame autrement qu'on aime la sienne et parce que la- vérité, lorsque Dieu intervient, est le premier des besoins. Dieu a tant fait pour vous! J'ai pu tellement compter avec \<>us ses grâces avec chacun de mis pas; comment pourrais-je braver la menace de dangers qui vous éloigneraient de lui! Ne les appelleriez- vous pas. ces dangers, par la tiédeur, la révolte ou la mollesse d'un cœur qui désormais doit être toul à lui!'

Ah ! croyez-le, comme nous dit l'Imitation: 11 n'y a que deux ailes pour s'élever à Dieu, c'est h pureté et la simplicité. Dans la pureté est tout ce qui nous élève, dans la simplicité tout ci" qui nous garde. Toutes les vertus (pie vous n'estimez pas encore assez, l'iunni-

lité, la douceur, le détachement du sens propre, le silence, l'obscurité dans l'attrait et le saint exercice nourrissent au fond de nous-mêmes l'amour qui fait notre félicité et notre paix.

29 juin iS37.

Le petit mot qui accompagnait vos pastilles est bien aimable. Vous êtes toujours bonne pour moi, et c'est bonne pour vous-même que je voudrais vous trouver toujours. Ce vague, cette hésitation, ces dégoûts qui ne sont pas même de la lutte me font une vraie peine. \ous allez bien au-devant de l'observation, vous vous hâtez de vous condamner, mais vous restez toujours dans le même état comme pour en épuiser l'ennui. On dirait un livre dont on recommencerait toujours les premières pages sans aller plus avant. Ne pourriez-vous donc vous exercer à un peu plus de volonté ') A oyez toute celle qui se meut dans le monde et qui agit pour Dieu. Je ne parle pas de Mme de P., elle est tout à fait hors ligne. Mais à bien des degrés au-dessous, combien d'existences qui manifestent une seule et même pensée dans tout ce qu'elle peut avoir de rectitude et de persévérance ! Je me rappelle qu'il y a plusieurs mois, en apprenant le généreux dévouement de Mme de P., un de mes premiers mouvements fut l'espoir qu'il ferait une grande impression sur vous, non assurément comme imitation extérieure (il n'y a rien de commun eu lie mis circonstances el les siennes), niais comme émulation de courage. Je vous en prie, dites-moi que je ne me suis pas trompée. Pour ma part, je ne puis vous dire quelle joie j'ai sentie d'un

si louchant exemple de la préférence donnée à Dieu sur une existence que les sentiments naturels pouvaient rendre encore si riche el si belle. J'en ai joui avec nulle autres autant que Al"" de P. elle-même. C'est ainsi que dans l'Eglise tous les biens sont communs ; on ne possède rien en propre ni à soi seul, pas même sa vertu.

Juin 1837.

Mon désir de votre bien, de votre plus grand bien est toujours resté le même. J'ai souvent regretté de me trouver si incapable de vous faire goûter La simplicité dans la foi. Là pourtant est la paix et la voie sûre et abrégée qui met à l'abri, sauf de rares exceptions, des perturbations violentes, des incertitudes; dont vous me parlez et que vous croyez peut-être un peu trop le par tage des personnes même très pieuses. La générosité qui ne dispute rien de ce qu'elle a une lois donné, la soumission qui sait attendre la préférence de tout ce qui est humble et obscur sont les fruits du véritable abandon chrétien, qui laisse bien loin derrière lui la l'orre infirme et caduque que vous croiriez pouvoir puiser dans les satisfactions d'une confiance humaine. Que je sciais heureuse de vous persuader cela !

Juillet iS:i7.

J'ai lu avec grand plaisir M"" de 1*. el le baron et vous-même. Ces trois lettres, parlant les mêmes senliments dans les trois langues de vos personnalités respectives, n'en ont pas moins beaucoup d'harmonie : le

baron, à l'état de très méritoire volonté ; Mme de P., à l'étal de possession ; vous, à celui d'aspiration. J'espère ([ne nia classification ne vous offensera pas. Ce qu'il y a de mieux après le bonheur d'être arrivé, c'est de marcher vers le but et de s'y animer par tous les moyens dont on dispose. Vous reconnaissez n'avoir jamais fait autant d'efforts que vous en faites aujourd'hui. Je suis liés disposée à croire que vous ne vous trompez pas. On sent au senice de Dieu que c'est seulement dans les choses opposées à notre nature propre que s'accomplit le progrès, et cette contrainte imposée à la nature, ce régime de rebrousse-poil, la persévérance et la continuité d'une lutte si pénible ne sont pas possibles ;i la nature seule. Même dans ses désirs les plus passionnés, il faut toujours qu'elle se lasse et qu'elle se démonte, ce n'est que par le secours de Dieu que, désarçonnée, harassée, elle remonte, elle poursuit, et remettant sans cesse la main à l'œuvre, regarde le découragement comme la pire des infidélités. Ce n'est pas à vous seulement que s'applique le besoin absolu que nous avons de la grâce; elle seule rapproche la sainteté même de l'abîme du péché. Dieu donne tout et puis il nous dit : Veillez et priez.

Quant à vos terreurs de la mort, je vous ferai observer qu'elles ne se présentenl guère qu'aux personnes qui se portent bien, et qu'elles sont presque un certificat de Inné el <le santé. Il faut les laisser passer, comme tanl d'autres imaginations qui nous trompent, quand !e> réalisations sur lesquelles elles croient s'exercer sonl encore loin de nous. Vous venez de voir récemment combien sonl différents les sentiments que la pensée de la mort inspire à une ;\i\\c profondément

A MADAME DE B. 2cS3

Unie à Dieu. Cela viendra pour vous, je n'en don le pas un instant. On parcourt bien du pays, on change bien souvent d'aspect en marchanl toujours, surtout quand on gravit, et vous pouvez bien déjà puiser dans votre expérience «lu passé le pressentiment de l'avenir.

J'ai eu beaucoup de plaisir à revoir M. Deguerry, <pie j'ai trouvé fort intéressant sur Rome. Il a bien observé et il juge avec celle équité qui admet dans une égale proportion de respect, l'intelligence et la vérité.

Juillet i837.

J'ai joui [tour \oiis des quinze jouis que vous a donnés votre amie. Je suis convaincue que, celle fois, vous avez découvert près d'elle mille biens encore ina perçus. La province, pour voir les gens qu'on aime, vaut mieux (pie Paris. On y possède ce qu'ici on saisit au passage ; et (mis. la retraite fait merveilleusement ressortir les jouissances qui s'en détachent.

Je regrette toujours de voir si peu M'"" de P. ; aux heures données à lotit le monde on s'entend bien difficilement. Le vrai mal ici c'est (pie les seize heures de la journée, qui suffisaient à nos aïeux, ne nous suffisent plus, san- qu'il soil dit pourtant que nous fassions beaucoup plus de vraie besogne.

Les motifs qui tiennent éloigné le baron d'Eckstein, que nous ne voyons presque plus, sont encore plus impérieux et bien tristes : -a santé et son peu d'aisance. Il lui faudrait un matériel d'existence (pu marchât tout seul, et, au lieu de cela, c'est de l'inquiétude et de la gène. Il porte ses ennui- avec beaucoup de courage et

de sérénité ; sa philosophie pratique dit hien la source où elle est puisée.

Vendredi 27 Juillet 1837.

Votre dernière lettre m'a fait un immense plaisir par l'accent si persuasif qui l'anime. Elle exprime non pas seulement un progrès, mais une transformation ; on sent que vous portez en vous-même la raison de vos paroles. Je puis répondre de moi, me dites-vous. J'apprécie complètement le mouvement qui vous dicte ce langage ; il y a quelque chose aussi en moi qui sanctionne le droit que vous avez de le tenir. Du reste, au milieu même des plus vives inquiétudes que vous m'ayez données, j'aurais encore en un sens répondu de vous, répondu que Dieu ne vous laisserait jamais finalement échapper, que toutes les déviations, tous les écarts, s'ils eussent été possibles, ne vous empêcheraient pas de retomber sous sa main miséricordieuse. Mais que de regrets amers, que d'inconsolables reproches, que de desséchantes douleurs vous vous seriez préparés ! Le sentiment de l'ingratitude eût flétri toutes vos joies et la confiance tendre et abandonnée vous serait devenue difficile, si ce n'esl impossible. Il n'en a pas été ainsi. Dieu soit béni ! il n'en sera jamais ainsi. \ otre charité, votre noble el généreux dévouement ont attiré sur vous le secours puissant et efficace qui empêche* de tomber. 11 me semble démontré que vous avez obtenu une fois pour toutes, que par la douceur et par la sév érité Dieu ne vous abandonnât jamais à vous-même. Quand il n'y aurait dans votre vie que cette excellente action dont vous recueillez maintenant

\ \1VD\ME DE li. 2ÔJ

le fruit, elle suffirait pour expliquer une multitude de grâces. Jouissez-en, cela vous esl permis, et remerciez afin que ce désintéressement de vous même qui vient d'être si magnifiquement récompensé, soit désormais au fond de tous vos mouvements et de toutes vos pensées. Je crois connue vous que voire volonté trop peu exercée jusqu'ici ne manque nullement en elle— même de force véritable. Le toul esl d'en user, de vouloir Vouloir.

Le premier exercice <l<' bonne volonté devrait être, ce me semble, de contenir la rapidité des mouvements irréfléchis qui vous jettent d'un extrême à l'autre et de rechercher cette égalité que Dieu met au fond des âmes où il domine. Non seulement la vertu, mais aussi les affections gagnent à la possession de soi-même; on apprend à mieux aimer ceux qu'on doit aimer toujours d'une égale affection. Les mouvements impétueux produisent les alternatives qui usent le sentiment. Quelle est la disposition qui suit immédiatement les explosion- violentes, si ce n'est un immense besoin de repos qui nous fait luira tout prix une agitation dou loureuse el tourmentante? Enfin, en domptant celte impétuosité, on n'agit pas seulement sur soi même, mais aussi sur les autres, el on ouvre leur cœur aux sentiments qu ils sont alors heureux d'éprouver.

28 août 1837.

Nus deux petites lettres vous montrent à moi telle que vous êtes, toute pleine de droiture, de ferveur et de bons désirs. J'en ai le cœur bien consolé, non pas que j'v compte comme sur un étal permanent el iné

branlable, telle chose n'est pas donnée à la pauvre créature humaine, mais je regarde ces mouvements d'ardente piété comme des arrhes divines, par lesquelles Dieu vous fait connaître tout ce qu'il vous réserve un jour. Vous savez bien que j'aime vos sacrifices et que j'en accepte en vous la volonté; mais si l'amour de Dieu les inspire, il faut que la prudence les règle et que l'ordre y préside. La violence ravit le ciel, dit l'Evangile ; mais les violents qu'il demande sont en même temps les humbles et doux de cœur qui entreront dans le royaume des cieux. La violence sera pour les occasions de résistance, de sacrifice ; l'humilité et la douceur avec la paix qu'elles produisent, seront pour l'habitude de la vie. C'est donc dans ce dernier état que je désirerais vous voir comme établie et sans trop de préoccupation de ce que votre zèle pourra être appelé à y ajouter un jour. \t tachez- vous d'abord à bien faire ce que vous faites et puis laissez venir. Tous les cercles s'étendent par une naturelle élasticité; le bien se multiplie par lui-même, il s'accélère par son propre mouvement, el il n'y a qu'à s'abandonner au cours des flots que Dieu dirige pour trouver sur son passage tout ce qui peut assouvir une dévorante activité. Mais encore une fois, avant tout, la douceur et l'humilité et avec elles la paix ! Voilà le fond qu'il faut préparer à notre bon maître, et, quand nous l'aurons possédé par sa grâce, il saura bien y faire fructifier clés actions dignes de lui être offertes.

Adieu. N'oubliez jamais avec le Psalmiste les grâces dont vous avez été comblée. Ah ! que nous vivons, que nous mourons insolvables !

18 décembre i83~.

Je n'ai qu'une seconde pour répondre au renseignement (|uc vous nie demandez. Avez \oiis lu les Conférences de M. FrayssinousP (le n'est pas précisément un livre de piété, niais d'instruction solide et de vraie sagesse chrétienne. C'est le fond commun des vérités évangéliques <|iii servent de base à toutes les directions spéciales el particulières. La partie spirituelle des œuvres de Bossuet pourrait bien aussi \<>us convenir ainsi que le Fénelon de M. Dupanloup. Les Médita tions sur l'Evangile et les Elévations surtout de Bossuel sont une chose admirable, et, à la suite, les discours spirituels, admirables du reste comme tout ce qui vient de lui. Car avec lui on peut choisir, niais à peine peut on préférer, quand on n'est pas déterminé par un intérêt particulier. Nous sommes dans des jours pré cieux qui se détachenl en relief sur L'ensemble d'une époque toujours bien sérieuse; tâchons de n'en rien perdre et de l'aire quelques pas au devant de notre Sauveur qui vient vers nous. Ce qu'il vient chercher, ce si ml des âmes de bonne volonté. Puissent du inoiiiles nôtres être de ce nombre.

■> \ décembre [837 •

L'état dont vous souffrez me paraît d'autant plus douloureux qu'il ne semble point en vous un produit

naturel, un principe de mal résultant de la conslilii lion de L'espril : c'est un de ces besoins d'émotion qui vous séduisent m mis toutes les formes et qui n'ont rien

\ MADAME DE lî.

d'inévitable comme dans les maux physiques. II me semble que la voie la plus sûre pour vous soustraire à ces troubles serait de chercher à retrancher beaucoup des mouvements auxquels vous vous livrez, à vous détacher d'une personnalité trop ardente, à mourir saintemenl a vous-même. Je vous l'avoue, hors de cette voie, il me serait impossible d'admettre pour personne le progrès ou même la sécurité, sécurité toujours douteuse et qui n'a jamais qu'un sens imparfait et relatif. A demain donc.

9 janvier i838.

J'ai bien regretté de ne pas vous voir hier. Des causes obligées m'onl tenue absente pendant toute la matinée. Modestieà part, j'ai compris pour vous l'ennui de ce petit mécompte. Il y ;1 des jours où l'on sent plus vivement le besoin de rencontrer hors de soi les dispositions qui vivenl en nous-mêmes; mais comme ce besoin de parler de Dieu n'est excité que parce que Dieu nous parle au fond du cœur, il a bientôt suppléé aux communications les plus désirables et les plus douce-.

loiivl,.s sentiments que mhis m'exprimez me paraissent \iais. non pas. comme toujours, vrais relativemenl a vous-même, c'est-à-dire sincères, mais vrais de mesure et justes de proportions. Ils me touchenl d'autant plus qu'il> m'inspirent plus de sécurité et parce que les cœurs se rapprochent en se comprenant mieux: enfin el surtout, parce efu'il \ a un incontestable progrès à ces impressions donl l'impétuosité habituelle est si heureusement modifiée. Cela me dé-

montre encore que \<>ns commencez à unis soustraire au joug de votre imagination. Vous (Mes de ceux qui ont tout avantage à le secouer parce qu'ils sont assurés de pouvoir vivre sur d'autres biens et vivre amplement. La grâce renouvelle si souvent en vous sa touche divine, qu'il est certainement permis d'en conclure que vous n'\ «Mes pas infidèle. Pour vous assurer toujours davantage, appliquez-vous à la considérer comme un bienfait toujours nouveau, toujours gratuit, et dont le bonheur n'est appuyé sur aucun mérite. Ce n'est cependant pas le quiétisme que je vous prêche ; car c'est surtout lorsque nous marchons seuls en apparence que nos pas comptent le plus et lorsque la volonté se fraye à travers Ions les obstacles une route difficile.

La lettre qu'il faut écrire m'empêtre un peu ; je n en sais pas la forme. J'ai si peu demandé aux autorités de ce monde que mon expérience à cel égard est infiniment pins jeune que moi.

Jetais mettre ces lignes à la poste, faites toujours comme je lais ce soir; prenez-VOUS-y dès la veille, des la veille pour ce triste jour où l'abattement de nos forces empêche tout essor, dès la veille pour ce grand jour qui nous trouve si souvent au dépourvu.

Vendredi, :838.

Les sentiments que vous m'exprimez sont bien

bons, connue voire mouvement intérieur vous l'ap prend. Tous les actes des saints, toutes les souffrances des martyrs, toutes les vertus des chrétiens, comme toutes les joies des élus, se résument, en effet, en ces seuls mots : Mon Dieu, je vous aime? Ce qu'il faut

LETTRES DE M"" SWETCUINE Il Ml

2 go

seulenienl après, c'esl de ne pas les démentir par nos actions. Toute la perfection est là. Mais est-ce aimer que de retomber sans cesse dans la vanité et le mensonge!1 Kst-ce aimer surtout que de se tant aimer, tant se rechercher soi-même} Quand l'amour de Dieu est aussi vrai, aussi intime, aussi profond que nous croyons le ressentir, on ne sait pas de combien de chutes il nous garde et quels sont les progrès qu'il nous l'ail faire. Nous prenons trop souvent le passager désir d'être fidèle pour la fidélité même, nos velléilés pour île la volonté. Ces soudaines élévations vers Dieu, ■es ineffables douceurs ne sont encore que la touche de i;i grâce, qui attend notre correspondance volontaire et consciencieuse pour éclairer et échauffer toujours davantage noire cœur.

\dieu. Tout esl bon dans l'alternative que vous me proposez.

Mardi, 3i janvier i838.

Le plus grand de Ions les loris sérail de \<>us décourager; gardez- vous-en, soyez certaine que le découragement n'approchera jamais non plus de ceux à qui votre âme esl si chère. Ces secousses violentes, ces premières el involontaires résistances à la lumière disent (oui ce qu'il y a de vie el de puissance en vous el aussi loul ce qu'il y aura de force, quand nous aurez voulu l'exercer par une action régulière.

Vous m'avez fait éprouver de la douleur, et autant de surprise que de douleur, tant il me paraît incompréhensible que moi qui vous parle comme je me parlerais à moi-même, je puisse jamais vous blesser, tant

\ MADAME DE It. :>()!

aussi ma disposition du moment était dégagée de tout mélange qui pouvail l'altérer ou l'aigrir. Je voudrais \<>iis remercier de toul ce que vous me dites de bon et d'aimable, et je le ferai de tout nu m cœur quand je vous retrouverai simple el à l'aise. C'esl votre imagination que vous rie Nouiez pas encore assez, gouverner ; c'esl elle qui vous arrête el qui complique tout. Soudez auxregrets que laissent tous les pas rétrogrades; songez combien il est pénible lorsqu'une heure meilleure esl venue, de ne pouvoir l'appuyer sur un passé qui lui appartienne. Je vous en conjure, prenez soin, pie nez pitié de vous-même el soyez plus timide pour les peines que nous vous attireriez el dont désormais vous ne souffririez pas toute seule.

- mars i838.

Il n'\ a pas à vous troubler de votre trouble. Dieu l'aime celui-là; c'esl pour une action bonne, excel—

lenleqne VOUS VOUS \ (Mes engagée. Sous (le lels ans

pices, il x a immensément d'indulgence dans le cœur de noire bon maître. Sans doute, si vous axiez élé plus avancée, VOUS auriez mieux concilié' les deux moine ments qui vous partagent. Alais enfin, c'est comme vous êtes que Dieu vous a choisie pour être l'instrument «le sa sollicitude el. dans la récompense qu'il vous a accordée, il \ a le gage de bien d'autres grâces enci ire.

Priez M. \. de venir vendredi ou samedi, s'il le penl.à une heure, .le lui réserve ce moment ià. el surtout je me le réserve à moi même. Son illusion sur le secours qu'il peut trouver auprès de moi vienl d'un

A. MADAME DE li.

cœur qui aime Dieu, qui l'aime tant qu'il veut l'aimer davantage. Il \ a dans celte disposition tout ce qui peut loucher et rassurer le mien. Ah ! si l'on savait combien l'on peut la sentir vivement, son indignité, et s'en humilier avec bonheur ! Toutefois, ma bien chère, je suis triste de ne pouvoir faire ce que vous souhaiteriez, el cela par une complication d'obstacles donl je ne puis même vous rendre compte. "\ ous savez bien que mon plaisir eûl élé de vous en faire. On es! trop peu sur dans ce monde d'y réussir dans les grandes occasions pour se refuser aux petites.

iô juin i83S.

Les choses me semblent marcher à merveille ; laissons Dieu et M. Laeordaire régler leurs pas. C'esl le mouvement de la grâce qui en décidera. « S'il voulait je me ferais catholique. » C'est bien ce qui sera, je l'es père; mais il appartient à la prudence de mener à bien ce que le zèle a provoqué, ce que la grâce a développé. Ah! sûrement M. N. a ici un ami, et comme mhis le dites si bien, mieux qu'un ami même chrétien, un guide, un père, par celle puissante génération spirituelle qui donne des enfants aux stériles el le bonheur Ijlial aux orphelin'-. Je ne puis décider si dans cet ('lai de division el de trouble pour un si jeune cœur la vue de nos augustes mystères esl opportune. Voyez, examinez; je crois que tout dépend de la disposition qu'on \ apporte. Pour ma pari, j'ai grand'peine à croire que ce qui me semble si sublime el m'est si intime et si cher puisse manquer son impression sur une âme ; mais enlin, voyez el priez Dieu.

A MADAME DE B. 2QO

Quant aux ménagements envers le premier caté chiste, se sentir heureux d'être quitté me semble si la cile, quand le bien esl opéré par un autre, que mes conseils ne doivent pas beaucoup compter. Je ne suis. vous le savez, nullemenl exclusive en ce sens ; je suis même un peu jalouse pour Dieu. Le seul nom de celui qu'on aime sulïil pour communiquer du charme el de la puissance à celui qui le prononce.

Je suis désolée des incertitudes où vous êtes encore au sujel du mariage qui vous préoccupe. Notre igno lance en toute chose aide bien notre soumission, et, s'il esl convenaable que nous agissions selon les lumières de noire raison, il esl bien plus convenable encore (pie non-- apprenions à nous en délier.

3o juillet i838.

Votre lettre m'a fail une bien douce impression et j'ai besoin d \ répondre immédiatement. \ présent que vous voyez clairemenl ce <|iu doil être, je n'ai plus d'inquiétude. Vous \ manquerez peul êtreencore, mais vous \ reviendrez toujours. La lumière l'ail naître en non- le désir de la fidélité, et la fidélité fail naître la lumière. C'esl là toute l'admirable économie de la grâce. Vous serez plus contente de moi, parce que nous nous entendons mieux el \ous sentirez que malgré ma durel«'. malgré mon insensibilité, vous n'avez pas, vous ne pouvez pas avoir une meilleure amie que moi. Certes je n'oserais pas dire cela -il s.'agissail d'une allée lion tout humaine ; mes yeux ne sonl plus tournés que sur la tombe, el je ne le dirai- pas davantage dans le sens spirituel, si dan- toul ce long passé de coin

2C)i a madame de b.

bals, de vicissitudes et de confiance toujours nouvelle, il n'\ avail ces signes éclatants qui nous tracent la route que nous devons suivre. Même pour vous lôrtifier, pour vous consoler, j'ai besoin de la volonté de Dieu, et je puis dire que j'en ai particulièrement besoin pour encourager mon action dans tout ce qui peut loucher à une âme. Mon seul mouvement premier et nature] est de rentier en moi-même, comme le colimaçon, et d'exprimer mes vœux dans la prière. Hors de là. je n'aperçois de sécurité que si Dieu parle et si les résultats répondent.

Adieu. Mettez bien à profil les lionnes disposition-. Il \ a des temps dans la vie où nous n'avons autre chose à faire qu'à laisser passer l'orage et à braver l'hiver. Il en est d'autres plus heureux, où la terre de notre âme s'enlr'ouvre et fait germer le Sauveur.

Chantilly, u~) septembre i83S.

Il y a dix jours que m'est arrivé ici l'aîné de mes neveux que j'espère sous peu aller vous présenter. Depuis longtemps nous tramions celle entrevue, et enfin le passage de toutes les majestés du monde à Munich m'a valu le modeste et intime bonheur de posséder ce cher enfant, dont j'étais séparée depuis huit ans. Après quelques courses à Paris el dans les environs que j'ai imposées à sa curiosité d'artiste el de voyageur, il me revienl ce soir. Chantill) nous plail el convient à mon mari el à moi, pins encore que Ions les lieux où nous avons passé. Ce repos, bien plus actif que le mouvement morcelé de Paris, est Itou à ma santé. Mon véritable goût esl la vie que je mène ici. un goût même

loul humain, ce qui explique bien commenl Dieu m'en sèvre. Jonc dis pas que l'action de l'âge el L'amour des choses sérieuses n \ ajoutent beaucoup, mais il \ entre pour moi de la nature aussi, el celle solitude, qu'autrefois je recherchais par un mouvement brusque et passionné, est encore ce qui, dans l'habitude même, me plaît davantage. Vous éprouvez la même chose, mais accompagnée de tristesse. Cela est bien simple. Commenl s'en défendre avec un regard sur le passé? Je la ressens comme vous ; mais quand elle esl revêtue de ses vraies conditions, rie la seule/, vous pas sainte, utile, délectable? Et d'ailleurs, quelles sont les joies de ce monde qui pourraient valoir certaines tristesses?

Ah ! si vous saviez comme vous me rendez heureuse, quand je vous entends me dire que toutes les comparaisons que vous laites vous l'ont pencher vers la situation présente de votre cœur ! Vous sentirez de plus en plus que Dieu, dominant tout, est simplement l'ordre mis à la place des désordres de notre unie, et que, par conséquent, il no peut que régler nos autres affections sans les altérer jamais.

Je conçois bien que vous ne soyez pas insensible à la triste nouvelle qui vient de \ous être donnée. De quelque côté qu'on envisage, la mort esl toujours le plus grand événement de la vie.

.in octobre i838.

Votre bon cœur vous a fait entrer, ma bien chère, dans un monde tout nouveau dont les peine-, les inquiétudes el les dangers sont tout autres que les inquiétudes et les chagrins auxquels vous donniez autrefois

ce nom. Souffrir est la loi commune de ces deux mondes-là si différents de réalité et d'aspect ; mais Dieu demande encore quelque chose de plus que de souffrir à ceux qui veulent vivre pour lui et ne veulent plus vivre pour le monde, c'est de combattre à tous les instants, sur tous les points et toutes les natures de mal à la fois. Sans cesse sa miséricorde nous fait passer d'une épreuve à l'autre ; après les troubles de l'esprit et les tempêtes du cœur, il permet que nous soyons menacés dans ce que notre être a de plus infirme et de plus misérable. L'ennemi est là qui veille, cherchant à faire brèche, et il faut que notre vigilance, notre cons tance, notre courage, soient toujours prêts à se porter vois le point menacé. C'est la présence de Dieu, sa seule présence devenue habituelle, qui peut nous rendre pour ainsi dire présents à nous-mêmes. C'est à posséder cette divine et efficace présence que se réduit, je crois, toute la prudence spirituelle. Tout ce qui nous en distrait nous expose. Si l'on pouvait concentrer dans son esprit tant de vues providentielles dont l'évidence nous a frappés, tant de grâces directes et spéciales qu'on a reçues, tant d'appels, tant de touches .mystérieuses et puissantes, tant d'impressions intimes, profondes, pénétrantes, qui dans le moment substituaient la claire vision à la foi, le doute ne pourrait plus nous atteindre. De même Dieu, présent dans notre cœur, y mettrait à chaque instant la pratique de toutes les vertus qu'il nous impose. Si l'on y regardait bien, toutes ou presque toutes nos fautes se résoudraient en ingratitude, ingratitude heureusement non consentie, arrachée à noire faiblesse, à notre inexpérience, à notre misère, et mille fois désavouée par le fond de

A M U3AME DE lî. 2j)7

notre âme. S'il ne s'agissail que d'un seul acte de volonté pour mieux assurer noire salut, notre finale et irrévocable union avec Dieu, combien, au prix de Ions 'e> sacrifices, ne nous paraîtrait-il pas facile ! Mais ce n'est pas ainsi que l'économie de notre régénération a été arrêtée. Nous devons reconquérir la grâce de la même manière dont nous l'avons si souvent contristée el perdue. \<is tantes, nos déviations, nos oublis ont été innombrables ; il faut que nos réparations, nos efforts de réhabilitation le soienl également. Notre longue et ancienne indifférence doit être expiée par une lutte acharnée contre le mal et par une volonté qui renouvelle sans cesse sa force et son ardeur. N'espérons pas qu'il nous soit jamais permis de nous reposer ; ne le désirons même pas, iiït-ce dans une situation qui nous semblerait innocente. Chaque pas nous rapproche de notre maître el de notre père. N'est-ce pas une raison suffisante pour marcher toujours ?

Dieu a dit qu'il aimait mieux la miséricorde que le sacrifice. Je crois que ce (pie sa sagesse préfère encore an sacrifice, c'est la soumission el l'obéissance qui s'égalent dans la direction chrétienne aux plus hautes vertus et se légitiment par les plus puissants effets. Quelques bonnes el simples paroles pourront encore vous être bien utiles, el vous armer d'une force divine en n'exprimant cependanl que ce que vous saviez déjà. Cartel est le privilège du saint tribunal ; les choses les plus simples 3 reçoivent une transfiguration glorieuse el toute-puissante sur la bonne volonté.

5 novembre i838.

Mon silence ne sciait pas excusable à mes yeux, si depuis cinqou six jours je ne me trouvais clans une très mauvaise veine de santé. Le mal ne sérail encore rien sans ses effets ; mais l'activité intérieure aux prises avec l'incapacité absolue est une de ces luttes dans lesquelles on ne succombe pas sans remords. Encore ici les battus payent l'amende.

A nus me paraîtriez mécontente de vous, si je pouvais me prendre à votre langage humble et contristé, qui n'empêche pas que tout n'aille pour vous de mieux en mieux. Seulement vous sentez que vous avez beaucoup de chemin à laite et vous brûlez d'arriver. Soyez sûre que celle volonté vous sera comptée, et surtout les efforts qu'il faut recommencer sans cesse. Ce sont les convertis qui ne pensent plus qu'à se convertir. Chaque jour, dans notre appréciation du passé, dans nos espérances pour l'avenir, est destiné à recommencer une nouvelle vie. Le chemin qu'on a fait ne sert plus que de point de départ à celui qu'on fera et tout ce qu'on acquiert n'est bon qu'à faire acquérir davantage. Mais vous savez déjà si bien tout cela ; vous savez si bien ce qui arrête le mouvement de la grâce et ce qui l'accélère ; vous savez si bien qu'après avoir goûté Dieu, rien hors de lui ne suffit ! Il n'y a personne qui ne puisse reconnaître en soi-même une force qui n'a point d'emploi en ce monde, quelque chose que nous pouvons donner et que uni sur la terre ne peut nous rendre. Ce que toutes les affections humaines renferment d'incomplet nous avertit que celle surabon-

\ MADAME DE lî. '2QC)

dance de Aie appartient à Dieu seul et qu'il se l'est ré servée de toute éternité dans si créature.

i s novembre i838.

Je reçois vos deux lettres et je veux au moins par un mot vous remercier de la bonne nouvelle que vous me donnez. Je me promets une grande et vraie douceur de votre voisinage. Ouant aux heures où nousnous verr< ma, laissez-moi vous faire votre pari. Vous \ reconnaîtrez, j'espère, le soin qu'on apporte toujours à se faire la sienne la meilleure possible.

Je sui\ rai chacun de vos mouvements dans ces jours de pénibles et laborieuses réflexions. Le regard en arrière a toujours quelque chose de triste, el il faut du courage pour remonter le torrent si facile à descendre, si rapide quand il entraîne. Mais Dieu sera là. présent et sensible à votre aine. A chaque regret, à chaque douleur réveillée, à chaque désir, à charpie espérance de mieux faire, il sera là pour les consacrer el les bénir.

\dien. je vous remercie encore de la joie que vous me donnez, la seule maintenant qui aille à mon âme. Vous rie pouvez plus ni goûter, ni perdre seule le bonheur dont vous commencez à jouir : il est devenu ma propriété aussi et je le mets sous la garde de votre fidélité.

■>.- novembre [838.

Personne ne comprend mieux que i votre Iris-

3ûO A MADAME DE B.

tesse pour cette àme qui recule après avoir paru toucher au port, et c'est bien sincèrement que je partage voire peine. Ce sont de cruelles épreuves, mais elles n'en comportent pas moins l'abandon complet et la soumission profonde. Contre cette nature de souffrances et de tentations je ne vois guère que le silence et la prière, tout ce qui constate enfin l'impuissance de l'homme et la seule confiance en Dieu.

Mille grâces de votre charmant bouquet. C'est une vraie négation de la neige qui est sous nos yeux et comme un prodige de votre bonté.

Vendredi, 10 mai i83<j.

Je ne pense pas qu'il y ait jamais de présomption à redouter dans tous les mouvements de l'âme qui sont profonds et sincères, dans ces bons désirs qui ne naissent pas de l'imagination et qui nous prennent, pour ainsi dire, au dépourvu ; seulement il me semble que, quand ils viennent loul à fait de Dieu cl non point de noire amour-propre, leur élan ne nous porte qu'à un degré immédialemenl au-dessus de nous, qu'ils touchent notre cœur el réchauffent pour le bien le plus proche et le plus promptement réalisable. L'avenir non pas seulement éloigné, mai- celui même auquel nous louchons presque est si incertain ! Les plus beaux rêves de perfection, de détachemenl et de sacrifice, quand ils ne lonl qu'embellir cl étendre notre horizon, nous avancent peu, tandis que l'action dans le présent, fûtelle beaucoup moins élevée, nous ferait recueillir des fruits bien plus abondants. Le cœur se soulage du poids qui L'oppresse par les illusions comme par les réalités,

\ \1\DA\IK DE li.

3oi

el il faul redouter, comme chimériques, les espérances qui nous laissenl après qu'elles sonl évanouies tels que nous riions avant de les concevoir. Cherchons donc à soulever ce poids qui nous accable souvent, el à discerner l'efforl sur nous que Dieu demande de nous à l'instanl même où nous sommes.

Je vous remettrai ce que j'aurai pu faire pour la pauvre femme que vous soignez. Je ne me suis rien fait donner, mon incapacité en ce genre esl absolue. Je \cii\ bien faire la pari la plus humiliante à ma sotte timidité, quoiqu'il n'en soil pas moins vrai qu'une vieille femme, dans son salon, esl bien mal placée pour quêter.

•'(') octobre i83g.

Je comprends bien qu'à la distance où vous êtes vous ne multipliez pas les voyagesà Paris. Dans cette saison on n'esl très bien que là où l'on demeure el «le toute façon rien ne vaul à la fin d'octobre le foyer de famille à la campagne. Je vous l'envierais presque, non de cette envie qui prive, mais de celle autre plus per mise qui voudrai! partager. Jouissez bien de ce bon reste de retraite au milieu de vos arbres, donl le dépouillement a bien aussi son efficace el pénétrante prédication. Croyez- i. la tristesse quand elle esl douce

m- gâte rien ; elle porte en elle-même bien du recueil lement, bien des réflexions el par conséquent la vérité pour qui esl dans la droite voie. Tous les sentiments que vous m'exprimez vonl à mon cœur, mais rappe lez-vous que c'esl parles actes d'abnégation, d'empire mu -"i même, qu'on les entretien! davantagi . el qu un

rude et persévérant travailnous mène seul aux consolalion-.

Demain matin je m'unirai 1res particulièrement à vous pour demander et remercier surtout. Nous savons quelquefois demander, niais nous ne savons jamais assez remercier.

17 février i8io.

Je sens tous vos chagrins. Oui sans doute, il n'\ a pas de courage possible, de ce courage du moins qui se distrait de la blessure, quand il s'agit des souffrances réelles de ce qui non- est cher. L'affliction fait partie alor> de la vertu que Dieu exerce en nous ; seulement, il \ a lieu à la soumission, à cet acquiescement libre et volontaire qui, à travers tontes les obscurités, reconnaît pour sage et miséricordieux tout ce que Dieu nous envoie. Plus Dieu nous parait bon, et c'est ce qu'il nous paraît de plus en pins à mesure que nous l'aimons davantage, plus les épreuves se présentent à nous comme nécessaires. SI mettrait toute sa puissance à non- les épargner, si les conditions de notre liberté ne le< arrachaient sans cesse à son amour.

Vous avez reçu bien (\v< grâces, vous avez bien des secours : marchez donc. Croyez-moi, c'est au tronc même de l'arbre, là où se réunissent les fibres les plus sensibles, les dispositions les plus profondes, qu'il faut mettre la cognée, et c'est parce qu'on s'est épargné trop longtemps qu'on reste dan- un milieu où les difficultés deviennent grandes, les peines vives el 1rs consolations trop faibles pour compenser les efforts.

\ MADAME DE 1t. 3o3

Paris, i84o.

Tenez-vous en garde, je vous en conjure, contre cette disposition où nous sommes Imis, de parler alternativement deux langues : la langue de la foi H la langue du monde. M. de Maistre disait: « A Paris, passé Imii heures du soir, il n'est plus permis d'être chrétien, u Mais c'est bien toul le long du jour (pic notre langage nous fait assez connaître pour des 11101111,1111--. Unsi, nous détruisons au lieu d'édifier; nous scandalisons les gens du monde, qui exigent volontiers que les chrétiens soienl complets cl tout d'une pièce. Nous nous scandalisons nous-mêmes dans le sens littéral (\\\ mol. La légèreté de nos dis cours n'est pas seulement un symptôme, clic nous étourdit et nous dissipe: l'efifel devient cause. On s'engage, on s'avance par ses paroles, soil dans le bien, soil dans le mal. L'action île l'extérieur sur l'intérieur, du corp» sur l'âme, esl aussi incontestable que celle de l'àme sur le corps, (le n'est pas pour paraître, mais pour être meilleurs que nous devons régler notre extérieur. L'effort pour rasséréner sa physionomie rappelle la sérénité dans rame ; on se dispose à l'humeur eu fronçant le sourcil : on se prépare à l'adoration eu se prosternant. A la résurrection des corps, nous saurons le secret de celle mystérieuse union ; peut cire avant, si. comme ou le dit, la forme n'esl pas la matière. Mais je me perds, je voulais seulement vous demander l'unité dans le langage comme dans le cœur. Le contraire est une infidélité qui, pour être commune,

3o'| A MADAME DE li.

n'en esl pas moins grave. De l'abondance du cœur la bouche parle; si la langue <iu monde se trouve sur nos lèvres si facile et si riche, il est bien à craindre que l'abondance de notre cœur ne se verse pas du côté de Dieu.

Septembre (846.

Vous avez bien raison, chère Madame ; notre siècle a pour lui d'avoir défail bien des gloires malfaisantes. Il esl fâcheux seulemenl que sa gloire elle même \ ait un peu passé. Rien <>u presque rien n'\ esl resté debout ou entier et l'admiration ne s'est plus appliquée qu'aux détails, allure assez mesquine el contraire à l'essence dos grandes choses. Ce contre-sens, comme bien d'autres aberrations, no \ous donne pourtanl pas. à mon avis, le droit de vous plaindre d'avoir commencé à vivre dans ce siècle. Entre nous, je croirais bien que ce pauvre malade de genre humain, comme l'appelait saint Augustin, n'osi jamais très différent de lui -même, et que certaines Ames, à l'étroit sur celte terre, n'y ont jamais respiré fort librement, si ce n'est du côté du ciel. De plus, je suis disposée à admettre, en \uo d'un ordre supérieur, la convenance de ce qui est, et à penser que de mystérieux rapports préexistent entre un siècle el ceux qui vivent dans son atmosphère. Il me paraît simple que chacun de nous, connu de Dieu de toute éternité, avant été placée par la miséricordieuse sagesse dan- un temps donné, une sorte de corrélation existe entre l'un el l'antre de ces deux termes. La sévérité exercée par les meilleurs esprits

LETTRES Dl M ''"' SWETCHHŒ — Il 20

3o6 \ MADAME DE C.

contre leur temps ne ressemble-t— elle pas un peu à celle qui s'attache aux inconvénients que dissimulent les théories, mais que révèle la pratique;1 Et puis, sans la méconnaître, on se distrait souvent de cette grande loi du combat sous laquelle il nous faut \i\re tout en changeant d'armes et de terrains. Je conviens bien avec vous, chère Madame, qu'en fait de terrains, il en est de plus ou moins difficiles. Dans tous les cas, ce n'est |>as lorsque j'y vois apporter le dévouemenl de tant de forces que je nie sens disposée à admettre que tout, de nos jours, soit fermé à de nobles espé raiices. et vous me pardonnerez de croire que l'exhérédation ne s'applique point aux siècles et que le nôtre a eu sa part d'enfant.

Pour ce qui est de M"" de ***, c'est un grand malheur, mais un malheur défini. Le malaise et l'abattement sonl presque toujours le résultat de peines lentement accumulées, cachées bien avant dans le cœur. Celles-là se confient quelquefois, mais ne se montrent jamais.

Tours, 19 septembre 18:47.

Grâce à Dieu, mon mari s'est rapidement rétabli et je nie trouve très bien ici. Dans la jeunesse on a moins d'attrait pour la retraite : et c'est tout simple ; on ne sait ce que c'est que la fatigue et tout scintille an dehors ; mais (pie les années viennent, qu'elles fassent prendre aux accidents de notre vie le rang qui leur appartient, cela suffit pour qu'on aime à renouveler le temps de la retraite, même mêlé d'épreuves, comme nu temps de propitiation qui a fécondé tous les germes d( ml on recueille les fruits.

Rien ne me paraît plus désirable que l'acquisition que vous projetez. En affaires, je ne \<>is que la terre de solide. N'en déplaise à M. Proudhon, c'est encore elle que toucherail ^ntée pour renouveler en lui-même la force et la sécurité. .I*1 crois facilement sur ce sujet à tous les châteaux en Espagne des rêveurs aux projets spoliateurs et plus positifs de ceux que le vol, confondu dans l'idée de propriété, n'effaroucherai! pas. \ l'étal de violence ou de crime toul peut survenir ; mais ce- à quoi je ne croirai jamais, c'esl l'établissemenl stable d'un ordre do choses fondé sur le renversement de Ions les instincts. Faire ce <|ui ne s'esl jamais l'ail esl déjà bien difficile, lors même que ce n'esl qu'un pas de plus, qu'une conséquence immédiate d'un principe déjà reconnu el appliqué ; mais lorsqu'on imagine de traiter à rebrousse-poil la plus universelle tendance de l'homme, individu ou société, de changer la direction imprimée à la racine même de l'être, on nefail preuve, ce me semble, que d'une criminelle absurdité, donl le châtiment aurai I été immédiat sans l'espèce de torpeur qui >uil toujours les grands déploiements de la force brutale. Non, le monde ne se laissera pas plus faire de ce côté que du rôle de la charité.

: i décembre i 8 18.

Je i i i m - mou année comme je voudrais la commencer el surtoul la continuer, ma lié-- chère, en vous rappelant le tendre el incessanl intérêl que mon long si • lence calomnie, mais pourvu que l'herbe ne croisse pas sur le chemin qui va de vous à moi, peu m importe qui de nous deux le foule.

V \1\DVMF. DE C.

Je voudrais bien savoir si vous avez revu celte jeune femme qui s'est montrée si aimable pour Madame la comtesse et <|iii convenait si naïvement de tout le bonheur qu'elle aurait eu à l'être, fantaisie non pas seulement commune, mais indestructible. En général. les hommes ont un vrai culte pour ce qui est don, pour ce qui Aient immédiatement des mains de la nature, pour ce qui se reçoit et ne s'acquiert pas. comme la beauté, la naissance, l'esprit. Cela seul plaît beaucoup, taudis que la vertu laborieuse n'arrive guère qu'au respect et à l'estime.

9 mai iS'ci.

Votre héroïne est une charmante création ; votre pinceau m'a bien rendu sa candeur, son instinct de tendresse et de générosité. Rien ne me touche plus d'elle que le calme de toute sa personne, le statu quo de ses sentiments en présence de ce Maître nouveau qui se fait si aisément exclusif et absolu. Il y a des âmes qui auraient d'elles-mêmes inventé le désintéressement. Celles-là ne l'auraient pas nommé ; car le vrai caractère des qualités naturelles est surtout de s'ignorer.

D'après tout ce que vous me dites, ma bien chère, je vois que si vousavezun ennemi, c'est l'imagination. Que \nu- le reconnaissiez ou non comme tel. il sera prudenl de s'en défier. \<>us déjoueriez bien encore ses prestiges attrayants, niais vous pourrie/ être prise aux chagrins qu'elle cause, et ce piège est dangereux. Il importe beaucoup plus qu'on ne le croit à notre avancement, à notre justice, à notre conscience, de ne

\ MADAME DE C. OOQ

point trop souffrir. Ce sonl précisément ces souffrances non pas de la création de Dieu, mais de la nôtre, qui émoussenl et finissenl par éteindre les forces vives de notre âme. La raison s'entend avec les vraies blessures du cœur, mais elle se chamaille éternellemenl avec les papillons noirs de l'imagination qui prétend toul re faire à son usage. Que d'absences d'intention le plus souvent dans ceux qui nous affligeaient, que d'incom préhensions forcées, inévitables, qui ne sont que le résultat des différences essentielles <|iii nous constituent ! Nous sommes déçus sur un point de noire attente, niais à notre tour, d'autres ne le seront ils pas par nous dans quelque cas donné ? L'imagination est moins à craindre en ce <|ni esl positif el défini, car c'est surtoul dans le vide qu'elle se plaîl à créer. Il y a pourtant toujours à se méfier d'elle. Un des moyens de s'en garer, que d'expérience j'ai reconnu le plus puissant, c'est, dans les perturbations intérieures, de se récuser soi-même. Ces! un grand acte de sa gesse de nommer par son nom la tempête <pi<' Ton subit, de plier ses voiles, el de se répéter dans une sainte immobilité, qu'avec l'action de moins on peut, même au sein de l'obscurité el du trouble, s'épargner l'offense. Quant à celle imagination, qui n'est que l'excès de la douleur el qui vous fait me demander s'il n'esl pas pour elle une miséricorde spéciale, je serais bien tentée de dire oui. .!<■ sais que les saints ne cou • naissent pas ce genre de souffrance qui, à un certain degré, compromet notre empire sur non- mêmes; néanmoins il ne faul rien exagérer: un cœur transperce d'amour divin et que la révolte menace est un de ces mystères qui échappent à l'œil humain. El puis

OIO A MADAME DE C.

la peur même de cetle révolte n'en donne-t-ellc pas l'idée ? le cœur, qui est si près de la conscience, un e lois ravagé, ne suffit-il pas à la troubler? Seulement nous ne gagnerions rien à nous montrer indulgents pour ce que la miséricorde divine peut absoudre. Il nous est bien plutôt profitable de verser du côté de la sévérité, en ce qui nous regarde. Si nous nous trompions à noire détriment. Dieu le démêlerait si bien ! Mais, nia très chère, tout n'est pas inaction résignée et confiance passive dans ce que Dieu attend de nous.

Comme nos devoirs sont de natures différentes, nos efforts doivent être également divers, et il importe beaucoup de ne pas confondre, \ulant la soumission est belle, autanl il est licite et même commandé de défendre pied à pied le terrain de l'ordre et du a rai, et la douceur qui dicterait des concessions funestes serait une trahison. Hélas! les dégoûts avancent bien plus les affaires de ce monde que les chagrins, et, comme la \ie humaine est quelque chose que nous recommençons toujours, le mécompte est un bon moment pour la reprendre en sous-œuvre. Dans les voyages au long cours, on esl contraint de subir toutes les variétés de la température, et ce qu'il y a de pis quand le ciel se rembrunit, c'est d'oublier le soleil qui d'un sourire les mettra à néant. Même du naufrage, il ne faut rien voir que les débris et cela pour les faire ser\ ii' à des constructions nouvelles.

V me dites donc plus, chère bonne amie, ce que VOUS me disiez dans votre dernière lettre. Je sais ce que peut être celle accumulation de peines, je sais ce que peu! être chacune de nos facultés envahies L'une après l'autre par la souffrance; mais croyez— le,

jusqu'au milieu de la tourmente, la mesure ne sera pas dépassée ; elle s'arrêtera au degré où la confiance de Dieu eu nous se niel en proportion exaete avec notre courage. Vous savez le mol de M. de Maistre : les batailles perdues son) celles <|iie l'on croit perdues. Ne vous croyez donc pas vaincue el vous l'emporterez toujours ; ne contestez pas à \ns peines ce qu'elles mil de réel ; osez les regarder en face, mais dégagez les soigneusement de toute superfétation.

Adieu. Je \ous recommande à ce beau soleil el surtout à beaucoup mieux que lui.

20 août iS'ej.

Je ne vous dirai pas, ma bien chère, que je me suis personnellemenl associéeà vos 1res aimables joies, mais bien (pie je les ai trouvées à leur place, que je les ai ai mées dans leur vivacité, dans celle simplicité pleine d'effusion que l'esprit du inonde taril dans sa source. Vous me paraissez là heureuse, comme la nature sous l'œil de Dieu. Je suis convaincue que I impression de joie causée par la sympathie qu'on rencontre est sou vent parfaitement pure, affranchie de toute vanité : seulement, c'esl du bonheur sans mérite. La sympa ihir est gratuite d'une pari el spontanée de l'autre : elle est, comme la pluparl de nos qualités, un pur don. La bienveillance réfléchie aurait plus de droit à notre estime, car elle s'acquiert, se mérite, se cultive el se conserve, connue se conservent, hélas ! les choses d'ici bas, mais enfin elle se fait reconnaître connue ayanl quelque air de famille avec la vertu.

Scrutez-voùs toujours, ma bien chère, forcez tout

3l2 A MADAME DE C.

mouvement douteux à venir au grand jour, marchez avec prudence et réserve, mais aussi avec largeur, dans cette voie qui n'esl rien moins que large, voie d'attention persévérante, de tranquillité sereine, gage pour un cœur droil de la rectitude de sa foi. Je ne suis pas de ceux qui croienl qu'heureux ils auraient élé parfaitemenl b( uts el qu'il suffit d'avoir beaucoup souffert pour n'avoir pas à souffrir davantage. Quelque poids qui peso sur nous, savons-nous celui que Dieu nous épargne ? Une pauvre femme que je connais depuis longtemps ici, el qui le jour même de notre ai ri vée a failli perdre sa fille, âgée de dix-neuf ans. tombée d'une fenêtre sans balustrade de quarante pieds de haut, crue morte el pourtanl sauvée, me disait hier avec cet accent de la joie intense qu'on ne saurait rendre : « Je crois qu'il lallail cela pour cpie je me trouvasse heureuse ! » La forme sensible d'un événement le lui avait appris. N'est-ce pas à l'intuition à y suppléer en nous? Que de maux dont nous sommes témoins et qui nous reslenl étrangers ! Que d'innombrables formes noire pensée ne donne-t-elle pas à cette souffrance dont nous sommes passibles par le seul fait de la solidarité humaine ! Mais là où est la loi. on ne veut voir que l'exception du moment où l'on est personnellement atteint.

Cette vue que vous m'avez l'ail prendre du château de **" m'a l'ail grand plaisir, il y a donc encore de la franche et vive gaieté, du plaisir de bon aloi. Cette merveille sied pa ri iculièrenien l bien à un nom vendéen, .le me réjouis d'une manière plus sérieuse de la nouvelle direction que \ons avez prise. Chère amie, à mesure que vous pénétrerez dane ces (''Indes intéres

santés par le mélange du positif el de l'hypothétique, la sphère s'agrandira, el votre imagination v trouvera l>lus d'aliments. I ne étude qui plaît esl bientôt une étude <|ni attache, et l'essentiel esl qu'une première propension v soit. Chose étonnante, il faul toujours, pour nous en servir utilement, que nous trouvions l< i~choses en nous. Dieu commence et finit, il est l'alpha el l'oméga ; nous ne sommes qne 1rs gens du milieu, quoi qu'on en dise.

1 8 octobre [84q.

Ma bien chère, depuis que je vous ai écrit, j'ai perdu Mme de Nesselrode, et pouvez -vous savoir ce que cette perte esl pour moi? A travers toute ma vie, dans ses complications 1rs plus graves, cette excellente amie n'a cessé <lc veiller providentiellement sur moi, de s'inter poser entre les coups qui m'étaienl destinés, redoublant ostensiblement d'affection el de confiance pendant que l'orage grondait, el plus lard me donnant sa fille comme pour mieux constater ses sentiments". Enfin tout ce que j'ai eu depuis trente ans de liberté, de repos, de sécurité, c'est à elle que je le dois. Sa perte comprend un grand nombre de malheurs dans un seul, el pourtanl l<>us disparaissent devant l'inconsolable vide que me laisse cette affection éprouvée, solide, résistante, qui volontairement ne m'eût jamais manqué et à laquelle se joignent d'inquiètes amertumes. Ma bien chère, je sanglote en vous écrivant ; personne ne

voil nies larmes, et, si ce n'était I impression d; votre

amitié, elles ne couleraient pas en vous parlant.

3l4 A MADAME DE C.

3i octobre j8jo.

Ma bien chère, l'aurez-vous compris? Avez-vous compris que c'est par cela même que je vous aime sincèremenl et que vous m'aimez, que c'esl parce que je ne puis a mis parler qu'avec tout mon cœur, que j'ai reculé jusqu'ici pleine de faiblesse devant ces douleurs terribles même à remuer ' ? Jusqu'ici j'ai été incapable de tout mouvement spontané. Hier seulement, pour la première fois, j'ai eu le courage d'écrire à ma sœur, de toucher à ces mille douleurs poignantes et divisées qui son! devenues mon partage. Qui aurait l'idée de ce que j'ai souffert, de ce que je souffre? Cinq minutes de cette compréhension me feraient connaître comme personne ne me connaît, comme je ne me connaissais pas moi-même ; car il est bien vrai que ce qu'il y a encore de plus redoutable dans ce monde, c'est de ne pouvoir même se prévoir. Et en dehors des déchirements, des grands troubles, que de blessures, de froissements, de difficultés ! Le malheur n'affranchit de rien. Sous le calme de ma force apparente, mon état intérieur était si violenl qu'au dehors toul m'était indifférent, et que je n'aurais pas fail un effort pour choisir entre le monde et la solitude. Mai>. à mesure que les jours se succédaient, la contrainte el la l'aligne faisaient presque à mon insu leur travail destructeur ; je me suis vue à boni de nie> forces et dans l'impossibilité de continuer. Néanmoins, je sens quelque rémission, un peu de jour commence à poindre, quelque chose qui ressemble à

1 La mort <lu généra] Swetchine.

V MADAME DE C. 3l5

ce point imperceptible, qui, sans éclairer au fond des mines, signale l'issue d'où vienl la lumière.

Bien des lois, ma chère, je nie suis demandé ce qui resterait de moi après mon malheur, ce que vous au riez encore à aimer au milieu des ruines. Mais vous vous èles montrée trop généreuse pour que je craigne que vous \iiu> découragiez : le momenl sérail mal pris. Dans un cœur comme le vôtre, jamais la compassion n'a nui à la tendresse : pourquoi les pauvres arbres où le l'eu du ciel a passé, quelque inutiles qu'ils soient, ne seraient-ils pas encore un abri ')

Jeudi !•'), i85o.

Très chère, si jamais vous avez cru à mes paroles, nous êtes bien autrement tenue d'y croire aujourd'hui : car nécessairement il n'y a que vérité dans un cœur où il n'y a que tristesse. Votre pensée m'est sans cesse présente. ïoul ce que mon cœur garde de vous \ de meure consacré, inaltérable, immobile, mais hélas ! Stagnant, silencieux, sans ressort aucun. Je suis comme une pauvre barque échouée: les eaux; qui la soulèveraient ne viennent pas jusqu'à elle. Faut-il aussi que je renonce à VOUS \oir à Paris '} \n> goûts et ce que vous possédez de plus qu'eux vous arment contre la solitude : m>us resterez marquée an sceau «le ses bienfaits, mais Dieu ne permettra pas sa trop longue continuité qui pourrait tourner contre ses meilleurs effets.

Dites— moi si vous avez lu M . Nicolas, si vous l'aimez. C'est un esprit doux, délicat, pénétrant, dont les qua lilés principales doivent plaire aux AÔIres.

3lG A MADAME DE C.

Vichy, 26 juillet i85i.

Ma très chère, je dis comme vous : « J'aime à écouter mon âme avant de vous parler. » Ce n'est pas pourtant qu'il ne m'en coûte rien de voir manquer à notre correspondance ce qui la rendrait actuelle, vivante. J'arrive toujours trop lard pour bien joindre votre pensée ; je ne suis jamais si ce que j'ai retenu \niis ne l'avez pas déjà oublié, s'il me faut adresser ma lettre à la campagne on à la ville, n'ayant d'autre certitude que celle d'arriver trop tard pour la valse on la polka. J'ai encore la naïveté de croire qu'il n'en scia pas toujours ainsi. Ne louchez pas, je aous en prie, à mon illusion : le bon Dieu sait trop qu'il en entre comme force jusque dans la bonne volonté la plus sincère.

Vous venez de me rassurer, chère amie, avant que je fusse vraiment inquiète. S'il est méritoire délie généreux, c'est qu'on n'y est pas obligé, et je ne vous avertissais du danger que parce que j'étais certaine que votre cœur n'aurait de torts qu'à son insu. Du reste l'affection vraie n'a pas besoin d'être aimable, et la vôtre pour moi vous esl lionne. Gela s'estime trop peu clans le monde : mon âge esl un diapason pour les idées graves, les sentiments sérieux ; de quelque puis sance que soit douée votre âme, la place que vous m'y donnez en absorbe toujours un peu, et dans la jeunesse ce qui distrait nos forces ne laisse pas (pie de les ser ^\l•. En tout, ma tendre sollicitude vous conseillerait l'adoption fidèle de la de\ise de Machiavel : Diviser pour régner. Mon libéralisme n'admet le pouvoir d un

seul qu'au dedans de soi. el encore quand on est soi même ce seul-là.

Chantilly, t5 septembre i85i.

Pour le monde, ma bien chère, je suis à la campagne afin d'\ jouir du calme des derniers beaux jours ; mais pour Dieu, pour la \érilé et pour moi, j'y suis pour tout autre chose, pour un repos comme celui de la tombe, pour une cessation complète de tout contact, pour un isolenienl dont j'avais tellement soifquej'au rais préféré la prison, si La prison seule avail pu me l'offrir. A toutes les époques de ma vie, cel iustinct passionné de solitude s'esl fail passagèrement sentir, et vous pouvez juger la force qu'a dû lui faire prendre une si cruelle secousse. Libre aujourd'hui, comment v aurais— je résisté, et ne me serais-je pas donné la dis position entière et sans contrainte des trois derniers mois de ma douloureuse année? La retraite en tout temps aussi est ce qui m'a toujours l'ail le pins de bien. Les grands chagrins résistent à tout ; mais sans guérir, il est des remèdes qui \ous mettent en meilleur état, même pour souffrir. C'est ce que j'attends encore dans cette suspension de mouvement el de bruit. Je verrai plus clair en moi même, j'entendrai mieux celle \oi\ de Dieu qui me réconciliera avec ce que j'ai fait jusqu'ici ou m'en affranchira. Sûre d'obéir, il ne me faut qu'écouter.

La disposition où je suis vous dit, ma bien chère. comment, tout en \ songeant, je ne pouvais pas penser sérieusemenl à celle hospitalité si tendrement, si déli catemenl offerte. Vous m'auriez fail ma Thébaïde hop

3l8 V \1 VDAME DE C.

fleurie, trop charmante, et il me la fallait aride, dévastée comme mon propre cœur. Je sais que vous m'auriez soufferte attristée, silencieuse, maussade ; niais, même avec vous, l'habitude d'une égalité d'humeur menteuse l'eût emporté ; je n'aurais jamais eu le courage de paraître devant vous tout à l'ait comme je suis, et vous amicz dû prendre pour de la sérénité cet empire sur soi, qui, appliqué à des efforts pitoyables, devrait bien perdre son nom pompeux. J'ai apporté de quoi travailler, beaucoup de livres ; il y en a un que nous lisons ensemble, la correspondance de M. de Maistre, dont je xois tout le monde ravi. Si mes yeux résistent, je suis bien sûre que je n'éprouverai pas un moment d'ennui, et même s'ils ne résistent pas, tant au dedans de moi il va encore d'activité! Aimer Dieu el s'ennuyer me parait de toutes les contradictions la plus flagrante.

Paris, i4 février i854.

Je secoue mille tristesses, ma bien chère, pour ôter enfin quelque chose au long et stérile regret de mon silence. Ceux qui m'ont vue dans l'intervalle m'auraient, de compassion, tout pardonné. Vous étiez loin, mais \ous êtes de ceux qui croient sans avoir vu. La souffrance absorbe presque tout ce que j'ai de courage et ce qui m'en reste ne se réveille que pour l'action immédiate, qui s'impose quoi qu'il en soit. Job répondait quand on lui parlait, aurait-il écrit ') Je me le demande, même eu admettant une autre sorte d'amis (pie se< interlocuteurs connus. Voilà près de trois mois <pie je n'ai passé le seuil de ma maison ; deux

\ M \l)AMi: DE G. ■ » I g

lois seulemenl j'ai entr'ouvert la porte de ma terrasse, comme on mord dans un fruil encore trop vert. La politique, en ces derniers temps, vous aura probablement, ma bien chère, ramenée à moi avec quelque inquiétude de me revoir paisible de ces grands événe ments. L'âge el les infirmités devraient ranger parmi les plus petits et les plus inaperçus du monde, parmi ces têtes si humbles que les boulets passenl pardessus: mais une fois le ravage déchaîné, la chaumière n'esl pas plus à l'abri que le château, el dans ce monde, rien n'affranchit de rien. Les éventualités me laissenl donc sans défense : à mes amis de Russie, il paraîl impossible que je reste : à mes amis de Paris,

(pie je parle1 ; seulement ici c'est l'allechon qui parle,

et là-bas c'esl la passion. La raison, en guise de troisième puissance, si on lui permettait de peser dans la balance, aurait bientôt décidé le statu quo. Dans tous les cas, chère amie, je suis sûre de ne pas vous manquer d'ici à quinze jours. Tout Ce qu'il y a de pinconnu dan- le monde de nos compatriotes sera parti; la politique n'a jamais troublé d'une manière plus ca valière un hiver à Paris, el l'on a bien raison de dire que le respect est chose perdue.

1 6 août ; 85 (.

Je vol-, lié- chère, que depuis votre retour au gîte vous n'êtes pas non plus sur des roses; vos soins laborieux ont été de nature attristante, el je remarque qu'en tout ordre de chose-, l'action pour vous c'esl la lutte. Le régime esl fatigant, mais remerciez bien d'\ être mise, à une époque de la vie où le travail d'efforts

et d'expériences sur soi-même est le plus efficace et ménage aux fruits qu'il porte de longs espaces. J'aimais tant le rapprochement plus intime qui se faisait entre vous et Mme de***, que le retour d'une froideur silencieuse m'avait peinée. Néanmoins je me prononce contre votre avis pour l'orage sans éclairs, attendu que si l'explosion soulage, d'une autre part, elle expose, et qu'il n'y a rien de si raisonnable que de craindre certains mots prononcés. Je crois qu'au prix de tout il faut s'attacher à aplanir. Sait -on jamais assez de combien de préoccupations et de malaises nous rachète quelquefois une seule condescendance? Faire son devoir de manière à \ prendre plaisir, c'est, je crois, aller au-devant et au delà. C'est si peu de chose, ma très chère, que d'avoir raison, que d'être dans son droit ! La vraie paix du cœur, c'esl de l'oublier.

Paris, 1 854 •

Votre dernière lettre, ma très chère, m'a laissée sur vos noces de Gamache, joie qui pourrait bien faire pendant au bon moment des visites de campagne selon M"" de Sévigné, le momenl de leur départ ; car la liberté des champs, quoi qu'on en dise, est un peu comme leur innocence.

Je vois que vous voudriez une consultation qui, dans une phrase sérieuse, explicite, décidai si l'air de Paris convienl ou non à votre santé morale, el je vous déclare, sans complaisance aucune, qu'aujourd'hui quelques mois de Paris me semblent ne pouvoir vous être que très bons. Aon- savez que j'ai toujours cru que rien ne vous avait été |»lus utile que d'être sevrée du

monde presque au momenl ou vous y entriez. Après le régime sévère el presque austère de votre jeunesse, une réaction trop brusque pourrait amener, non pas les dangers qui sont los soûls auxquels on pense, mais ceu\ donl les (Miels sur l'intelligence et sur le caractère sonl très redoutables, effets mesquins, pitoyables, qui nuisenl sourdement, qui ne rendent pas précisé ment coupable, mais souvenl nous laissent à toutja niais médiocres el frivoles. Quelques années d'un régime sobre, fortifiant, presque dur, ont servi à condenser votre nature aimable et toute d'effusion. Vous avez pu, sous l'œil de Dieu, eu appeler à toutes vos ressources, tracer votre ligne, prendre un bon pli. \ OUS savez aujourd'hui ce que vous voulez et ne voulez pas ; difficilement vous seriez dupe de vous-même. Il ne s'agit plus que d'achever. Or, une lois que les hases sonl bien assises, que la réflexion est suffisamment exercée, je ne sais rien de plus enseignant, de plus éclairanl que le monde. Dans la retraite, on s'étudie, on se recueille, mais on n'expérimente jamais. Le monde est, pour constater l'état vrai des dispositions, ce qu'esl la bataille pour le courage du soldai, l'exa nien pour l'écolier. C'est une vraie pierre de touche des progrès qu'on croit avoir faits. L'inattendu nous \ saisit par tant de bouts, qu'il se l'ail l'agent d'une foule de découvertes sur nous-mêmes; et toul n'esl pas né gatif dans les services qu'il rend : la mesure, le discei nement, l'art de faire accepter la vérité ne s'apprennent que là. Il est évidenl que je ne parle ici que d'un cer tain monde où l'observation n'esl pas stérile, où le contact des intelligences stimule utilement leur acti vite. Il est plus évident encore que les moyens qui nous

ii i riŒS '"■'■ m"" swetchi.ne — II :>.\

vieimenl on aide s'élèvenj avec l'essor qu'on prend, et qu'en montant toujours on finit par laisser loin derrière

soi les secours qu'offre le monde tout à côté de ses dangers. On arrive alors à reconnaître avec vous que la vraie vie religieuse est celle que Mme*** s'est faite, où tout est en accord, où tout marche comme de soi entre ces deux termes : la piété filiale à la base et Dieu au sommet.

Couvent dos Aujmstines, iy novembre i854.

11 vous (allait un peu d'illusion là où vous cherchiez un appui, ma chère amie. A présent non seulement vous marchez seule, mai- il y aurait préjudice à ce que cela ne fût pas, et je ne vous représente plus qu'une pauvre couche de terre stérile, dont pourtant la solidité est bien encore quelque chose. Je sais que ce n'est pas là tout ce que le cœur cherche, mais ce qu'il appelle consolation a bien souvent son revers. L'amour de soi est presque seul dans les affections passion nées, me disiez— vous. Que c'était bien dit ! Seulement, pour appliquer ici un mot profond, voilà ce qui peut s'apprendre et ce qui ne peut s'enseigner. On est trop longtemps la dupe de soi-même, et la force et la durée de l'aveuglement tiennent souvent à une estime de ses sentiments qui s'applique à faux. Si M""' de *** avait eu toutes les conditions de l'affection qu'elle porte, je n'en doute pas. dans son cœur, c'est là l'heureuse intimité que je vous aurais voulue. Vos souffrances el les siennes probablement sonl une grande épreuve et peut être, après tant d'années, un arrêt prononcé par ce que vos natures oui de dissemblable. Il y a quel-

quefois au fond des choses des obstacles insaisissables et irrésistibles. Néanmoins, faites toujours ce que vous pourrez el sans perdre courage: Dieu a quelquefois des heures marquées où nos sentiments sonl ramenés par une voie surnaturelle dans leur a rai courant humain. Tout le bien que vous Lui feriez vous en ferait à vous-même ; que d'hommes des plus habiles

nul appris el goûté ce qu'ils >a\aienl le mieux, Cil

L'enseignant !

Paris, [855

Vous me demandez, liè> chère, dans quelle dispo sition m'a mise L'annonce de la paix. Je vous répondrai

comme M de la Vallière interrogée par M""' de Mon

tespan dans Les premiers temps de sa retraite : « Je suis contente, mais je ne suis pas bien aise. » Voilà l'impression de toul ce qui est Russe, sans que pour tanl personne méconnaisse la prudence el la sagesse qui «ml dicté celle grave résolution. \u->i toul se passe en règle : la tête commande el le cœur suliii de bonne grâce. Après l'orage, c'est toul au plus un ciel de de moiselle sans pluie, sans venl e1 sans soleil, ^ssurémenl je n'ai jamais été complice de l'esprit qui, sans Le vou loir, provoque La guerre; je l'ai toujours combattu; mais des conséquences prévues n'en sonl pas moins quelquefois tristes, d'une tristesse pourtant que j'ap pellerai heureuse, m les grandes leçons qu'elle renferme sont bien comprises el bien retenues.

Je ne sais si vous avez suivi toute la lutte du Cor respondant el de /'/ nivers, polémique qui, toute re marquable qu'elle suit, touche, je l'espère, à sa lin.

G'esl avec Les dispositions du monde les plus pacifiques que je me trouve rangée du côté d'une des parties belligérantes par le fait de mes rapports habituels avec ses hommes et par mon adhésion à la ligne qu'ils suivent. Il m'est évident qu'il y a deux systèmes en regard et que ma raison répugne à celui qui outre toutes choses. Mais j'ai plus besoin de la justice que je rends que de celle qu'on me rendrait à moi-même et la passion que je déc< un rirais dans mes amis me déplairait beaucoup plus que celle que je vois dans mes adversaires.

Paris, ig avril i836.

A votre âge, ma bien chère, on n'ajourne qu'en escomptant les bonnes chances de l'avenir ; au mien, on ne le fait plus, et ce n'est pas comme nombre, vous pouvez le croire, que compte votre place vide, mais comme très personnel regret. Je n'en approuve pas moins vos raisons de sacrifice austère, et je dois une louange de cœur au sentiment si juste et si délicat qui vous a fait tenir pour votre mari à ces distractions dont vous vous .privez pour vous— même. Gela s'appelle connaître, parce que cela s'appelle aimer. C'est aussi la juste appréciation d'un besoin de mouvement dont très peu de natures se passent, et qui tournent même souvent au profit des choses sérieuses.

Votre dernière lettre était pleine de choses attristantes. J'ai pleuré a os scandales. Par la faute d'un seul, que de pauvres âmes atteintes dans leur confiance, dans leur respect, souvent même dans leur loi. et quelquefois pour des générations successives!

Gomme vous, ce qui m'étonne davantage, c'est que cette solidarité qui nous lie Mous ne s'accentue pas d'une manière plus douloureuse, plus vibrante, dans le cœur de ceux qu'une plus étroite fraternité réclame. La légèreté qui laisse impassible en regard de la difformité du crime, étonne presque autant que le crime lui-même, n'ayant pas, comme lui quelquefois, la passion pour excuse. Que faire en pareille circonstance? Le meilleur n'est pas indifféremment toujours le bon, niais l'adoptable, l'approprié. 11 me semble qu'un conseil vraiment sage ne doit pas être le reflet de celui qui le donne, mais de celui qui le reçoit, et que, pour tout graduer, il faut que la perfection sache se quitter elle-même si elle veut se rendre utile.

Flcurv, 7 août i85l>.

11 y a bien des choses, chère amie, qui seraient simples si elles n'étaient impossibles. Ce qui défend souvenl contre elles celui qui en es1 capable, c'est la difficulté de rester à leur niveau, c'est la pointe de l'aiguille ou la chanterelle. Il faut descendre, el c'esl désagréable pour celui qui oserail être aussi bon. aussi noble que son propre cœur. Voilà pourquoi souvent la mobilité des impressions, les inégalités d'humeur, les inconsistances moins de Tond que de surlace, ne sont point étrangères aux meilleures natures; on esl adorable dans certains moments, mais dans d'autres ? et commenl celui qui donne beaucoup ne deviendrai! il pas un peu susceptible, quand après un acte excep

tionnel il se retrouve plus tard en contact avec la banalité des procédés? Voilà ce qui fait peur, et très

justement ce qui l'ait qu'on se refoule sur soi-même et qu'on dépasse si rarement les plus communes limite-.

Dans votre disposition actuelle, ma très chère, dans cel état passif, où, sans pouvoir rien produire, on n'esl pas tout à fait incapable de concentrer son attention, un livre qui attache fortement est quelquefois un bon remède. De là à la réflexion, il n'y a souvent qu'un pas, et de la réflexion qu'un autre pas à la délivrance. comme de la nuit au crépuscule, du crépuscule à l'aube, et enfin de l'aube au jour. Pauvres gens que nous sommes! toujours et partout la limite, si ce n'est pas le néant de nos forces.

Je ne retire pas les paroles que vous me rappelez et je les répète, an contraire, non pas seulement à l'étal de vœu, mais dans la persuasion intime que vous profilerez des grands exemples mis sous \n< yeux. 11 y a dans la vie des contrastes de nature, des contrastes qui tiennent à la disposition primitive des desseins de Dieu. Ceux— là, rien ne les efface, mais aussi n'empêchent-ils rien. Ce que nous devons combattre, ce que nous pouvons vaincre, c'est l'opposition, qui ne lient qu'aux volontés rebelles el dont le synonyme est le mot poli et peu chrétien d'incompatibilité. Croyez bien, chère amie, que, sur ce terrain-là. l'on peut toujours remporter des victoires; c'esl là qu'est le véritable progrès, celui qui est à la fois le garant el la mesure de tous les autres.

Paris, •>.'! uoùt t835.

Je suis bien contente, ma chère amie, de toul le goûl que \iius prenez à la vie de famille el de la simplicité de ceux de votre mari. La chasse esl de tous celui que je préfère pour les hommes. Il entretient en eux l'habitude de l'exercice, la souplesse et l'adresse des mouvements; laissez-le donc chasser. Seulement soyez toujours plus empressée à aller à sa rencontre, el dans les courts intervalles de séparation, étudiez-vous à M)ii< rendre encore plus aimable pour les moments de la présence. Rien n'est plus doux que de rapporter Ions ses efforts, toutes ses actions à une seule pensée, quand celle pensée esl pour nous la clef de voûte. Un mari, des parents que l'on aime, voilà les suprêmes bien-- pour celle terre. Appréciez-les de toute votre re connaissante estime, mais avanl tout n'oubliez jamais celui qui en esl la source.

Je suis encore plus soiill'ranle depuis (|iiel(|iie temps

cl souvenl arrêtée par celle douleur au cœur qui <lé traque mes nerfs connue une harpe donl on détend les cordes. Il \ a aussi l'effel du printemps qui s'impose toujours d'une fâcheuse manière à I âge avancé. Mais ma lune à moi. c'esl le soleil ; il va nous faire revivre el ces jouis qu'il allonge, je les emploierai à revenir

avec vous sur les impressions qui vous ont si doucemont et si magnifiquement charmée. Ces plaisirs-là, ma chère amie, sont bien au— dessus de la sèche et souvent dangereuse vanité des plaisirs du monde. Aussi, je veux que vous retourniez souvent par le souvenir dans ces régions enchantées; je veux vous y suivre moi-même, et lorsque vos plaisirs me trouvent sensible, vous pouvez juger si, par mes vœux et par ma reconnaissance, je le serais à votre bonheur et au seul bien qui l'accroîtrait ici-bas. Cet enfant que vous désirez toujours davantage me manque comme à vous, à vous pour en jouir, à moi pour la douce sécurité de votre jouissance. A otre âme est bien faite pour goûter tous les sentiments de la nature. Aussi la Pro>idence vous permet-elle les supplications tendres et humbles ; mais tout ce qui les excéderait, comme le désir passionné, la tristesse, une volonté inflexible, loin de servir vos vœux, vous rendrait moins digne de tant de bienfaits reçus et vous accuserait de ne pas les reconnaître assez.

Adieu. Je vous embrasse et vous bénis du fond de mon âme.

Paris, S mai 184 1 •

Depuis votre départ, nia chère amie, je n'ai eu de vous que deux petits bouts de lettre où vous nie peigniez, fort au naturel du reste, cet état de paralysie morale et ces somnolentes douceurs du canapé qui n'empêchaient pas que le sommeil lui-même n'envahît \os après— dînées, en abrégeant vos journées à un point que vous n'osez avouer. Lue chinoise, avant

l'affaire de l'opium, n'aurait pas dil mieux, el je me demande vainement par quel philtre un cœur si ;ii mable, un esprit si éveillé ri si (in, a pu se laisser ainsi aller à la torpeur. Que de zones n'y a-t— il pas à [inverser dans ce pauvre monde ? De l<»ui ce sommeil, quinze jours plus lard il n'élail plus question. Mais qui sait au milieu de la grande dissipation qui l'asuivi, si vous n'auriez pas voulu en retenir quelque chose? Dieu me garde de vouloir ici me montrer hostile à vos plaisirs; je ne veux faire allusion qu'à ceux; qui pourraient bien n'être qu'une des formes de l'ennui. Vous avez contre lui de meilleurs antidotes, si vous voulez exercer d'une manière un peu forte votre intelligence et votre attention, sans parler des ressources de conversation, a\ec un compagnon chéri à qui on peut tout dire. Soyez certaine, chère amie, que, soit l'anglais ou l'algèbre que vous appreniez, l'intérêt tics choses ne s'obtient que par la volonté. Tant que vous ne poursuivrez avec distraction que des notions superficielles, vous n'arriverez jamais au goût et à ralliait. Les idées comme les sentiments ne viennenl qu'à une certaine profondeur, et une loi du monde moral veut que ce soil par la peine qu'on s'est donnée que nous arrive la récompense.

\ ce propos je me reproche de ne vous avoir pas encore envoyé les litres de quelques ouvrages que vous m'aviez demandés. En voici quelques— uns que je compléterai plus tard : Ombres et rayons, de Victor Hugo; Correspondance de M. Marinier; Littérature et Voyages en Ulemag ne et en Scandinavie, de M. Ampère. En voilà assez pour le moment el j'attends vos instructions.

)00 V M\nVME DE D.

D'après tous les jugements que rje recueille, votre mari a tout ce qu'il faut pour fournir une belle et brillante carrière. L'ambition dans un homme n'est quelquefois que le besoin d'activité, et quand on se le reconnaît, il faut savoir lui faire des sacrifices. Les dégoûts du moment peinent y faire renoncer, mais en y cédant on ne sait pas tous les regrets qu'on se prépare. Rien n'est moins une vocation que la mélancolie et qu'un vague dégoût du monde. Une vocation chasse avant tout le poids du Aide, et sa plénitude envahissante absorbe tout ce qui n'est pas elle dans une seule el même volonté. Lue vocation, c'est un but positif, c'est L'affirmation par excellence qui repousse bien loin l'emploi des conditionnels. On a beau vouloir luttes contre elle, elle se développe dans un âge plus avancé avec un degré' d'intensité bien autrement considérable. G'esl alors qu'on regrette de n'avoir pas poursuivi jusqu'au bout, et qu'on se distrait ditlieilement de ce qu'on a perdu. Croyez-le. ma chère amie, quoi qu'on fasse, qu'il s agisse de vertu ou de carrière, la patience, l'empire sur soi-même, qui n'est autre chose que l'empire de la raison sur des mouvements presque toujours aveugles, sont de nécessité absolue pour le succès. A considérer de près les succès du monde, on voit près (pie toujours que c'est la persévérance qui est an tond. <pie cest la volonté persistante qui arrive parce qu'elle marche toujours vers le même but. et que les v icissi— Indes mêmes du monde finissent par être favorables à celui qui ne change ni de voie ni de pensée.

Adieu, bien bonne amie, parlez de moi à qui VOUS entoure et ne m'oubliez pas trop longtemps.

Saint-Gprmain-en-Laye, 22 juin c843.

Ma bien chère amie, je regarde comme 1res heureux pour vous d'être arrachée à celle dissipation, à celle agitation dans le vide dont le pins grand danger sérail qu'on pûl s'^ accoutumer. Tant qu'on en souffre, on est sauvé ; mais qui penl dire si on en souffrira toujours, et si le sentiment même d'un meilleur emploi de ses facultés ne finira pas par périr! Il n'esl rien de moral ou d'intellectuel en nous <|ni n'ail constamment besoin de retour au dedans de nous mêmes, d'appels à nos forces intérieures, d'attention sérieuse donnée an\ appréciations de noire conscience. Le souffle du monde me l'ail l'ell'el de ces \enls arides qui brûlent ce qu'ils ne déracinent pas. Cette sécheresse, dont vous vous plaignez, n'a souvent pas eu d'autre cause. Tout \ passe. il ne faut pas se le dissimuler, et le cœur avant tout. Pour cen\ qui dans le monde n'ont que des affaires et des plaisirs et) n ivent entraînés par ce double mouvement, il \ a bien dans leur esprit quelque chose qui résiste ei qui s'aiguise, mais c'esl la partie la plus froidemenl positive, celle (|ni rend pénétrant dans la découverte du mal, indifférenl à tout ce <|m est générosité, incrédule pour tout ce qui est dévouement, celle enfin qui explique tout par l'égoïsme et le prend pour unique mobile de tous les actes d'ici -bas. Eh bien, ma chère

amie, celle manière de Considérer les choses el les

hommes n'est pas seulement désolante, elle est aussi

fausse que tontes les nlopies conl raires. A en croire certaines gens, il n'\ a dans ce monde mie des anges ou des démons, cl le bon Dieu est bien attrapé de cette

affaire-là, lui qui a cru avoir mis au monde des hommes! oui, des hommes, c'est-à-dire de pauvres créatures tombées bien bas, mais relevées bien haut par la grâce et pouvant s'élever jusqu'à une complète régénération. En partant de ce point de vue-là, on rencontre encore sur cette terre beaucoup de ténèbres. mais aussi beaucoup de lumière, le feu sacré se conscr\e, la puissance d'aiïeclion s'entretient : on aime sur cette terre et au delà, et l'on sait que l'on aimera toujours.

J'ai bien des hommages à vous offrir de la part de M. de Montalembert que des afïaires ont rappelé très momentanément en Europe. La santé de sa femme se trouve si bien de ce délicieux climat de Madère qu'il se décide sans peine à y passer un second hiver. C'est vraiment une belle chose de l'entendre parler de cette profonde solitude où il vit et de voir les ressources de la vie de famille, de la piété et de l'étude rendues si frappantes à cause même de l'activité inhérente à son caractère. Je suis convaincue pour ma part que, dans cette histoire de saint Bernard à laquelle il travaille, tout ce qui aura été écrit à Madère, malgré les livres à consulter qui lui manquent, se détachera du reste de l'ouvrage comme puissance d'énergie et de conception.

Enfin, je viis bientôt vous revoir, chère amie! Puisqu'il faut que je me contente de trois semaines, soyez persuadée que je ne perdrai pas un moment par ma faute. Je me sens avare de toute l'impatience de posséder.

Paris, 3i juillet iS'i'i.

Chère amie, le mouvemenl qui vienl de s'opérer en Angleterre était bien inattendu. Elles sont moins rares pourtanl qu'on ne le croit, les batailles donl l'issue étonne autant 1rs vainqueurs que les vaincus. Ce qui me frappe surtout dans les luîtes anglaises, c'esl quelque chose de vivant pour ainsi dire de substantiel dans les passions mises en jeu. On seul que dans le vrai ou dans le faux, ils \ sont jusqu'au cou, que la chose publique est leur chose à eux-mêmes, qu'ils s'y transportent tout à l'ail, (pic cet intérêt qu'ils sont appelés à défendre leur a été transmis par un grand nombre de générations et qu'il a passé dan-; leur sang. Il \ a loin de là au factice, au superficiel <\c< constitutionnalités nouvelles, où la vogue et la fantaisie du moment jouent un si grand rôle, quand ce n'esl pas l'intérêt particulier qui en décide. < lertes, je n'ai aucune en\ ie d'abaisser la France devanl sa rivale, mais en l'ait de mœurs politiques on seul qu'en Angleterre elles sont devenues une seconde, cl réelle nature, et qu'en fiance elles sonl encore de convention. Il en résulte que les témoins île ces luîtes les suivenl ici avec un intérêl qui n'esl que pour L'esprit, tandis (pie [à-bas la préoccupation générale esl contagieuse, et, au lieu d'observer simplement, on se sent entraîné, foui cela n'empêche pas qu'on passe le détroit, du nord au midi et du midi au nord, avec grand plaisir, el qu'on se fasse le plus gracieux accueil. Mais, au fond, dans tous ce- empressements factices, il \ a toù juin- un pende spéculation réciproque ; c'est l'échange au profil de l' amour-propre. Aussi, la saison close, on

se quitte comme des gens qui se sont 1res exactement payé leurs mutuelles avances, el qui, après tout, ne se doivent plus rien.

Je comprends bien le charme qui vous attire vers Naples. J'ai presque peur qu'après l'avoir vu vous ne veuilliez vous y fixer. Vous ai-je jamais dit ce vers sur Naples de Mm" de Staël, qui pourtant n'était pas poète :

On peut mourir ici, mais qui vit est heureux ?

L'impression qui a dicté ce vers est certainement lies M'aie. Encore ne faut-il pas trop s'y fier. Dans cette nature extérieure et ces aspects séduisants, il y a toujours quelque chose de Capoue, quelque chose d'amollissanl qui nous détonme de la pensée parla rêverie, de l'action exercée sur nous-mêmes par l'abandon aux impressions mobiles, qui nous fait suivre enfin paresseusement le fil de l'eau sans rames ni voiles, c'est-à-dire -ans le secours de la volonté et de l'intelligence. Mais, avec les meilleures intentions, rêver n'est pas sûr de mener à bien, el le bercement de la pensée est de tous les régimes celui qui convient le moins. Le monde du dehors est admirable, mais connue toute chose il a ses dangers, quand il ne nous élève pas au-dessus de lui-même en nous conduisant à l'autre par la pensée. Tout ce qui est créé n'es! qu'un moyen, ei c'esl ain-i que tous nos sentiments pour acquérir la perfection désirable demandenl non pas seulement la culture, mais encore la transformation.

J'ai revu ces jours derniers M. 11. C'est un de ces hommes qui me paraissent valoir beaucoup plus que

leur réputation de frivolité. Je ne lui ai vu que des dispositions bienveillantes H un respect inné pour tout ce qui est bien. Je dis inné parce que celle génération n'a rien d'acquis dans ce genre que des préjugés ei des préventions, el que toul ce qu'elle devine (\r^ vérités hautes esl instinctif. J'ai été forl touchée aussi des termes dan- lesquels il exprime son admiration pour Mme de \ . Il \ a tel éloge qui remonte à celui qui le donne.

Quant à M""' de la Rédorte '.je ne sais si votre inipression a gouverné la mienne, ou si c'est la libre rencontre des deux, niais ce qui est certain, c'esl que j'ai trouvé de point en pointée que vous m'en aviez dit : lnul nie plaît en elle, sa physionomie >i spirituelle, sa manière de dire s] animée, si Une. m concise, .le suis toujours étonnée de toul ce que contient d'apprécia-tions multiples, en puissance sinon en développement, la première demi-heure que l'on passe avec quelqu'un ! C'esl d'abord le -impie accord du diapason el puis toute une mélodie. Maintenant il es1 bien difficile qu'un espril même 1res distingué el nourri de choses générales ne perde pas beaucoup à un déplacemenl oomplel de terrain, d'horizon el d'habitudes ; l'espril fiançai- en particulier plonge toujours si avanl dans un monde d'allusions, de choses consenties ou sous entendues, saisies à demi- mol !

.le ne songe plu- maintenant qu'à vous saisir au \>il pour causer avec \<>us. En attendant, je vous -erre contre mon coeur.

1 La le la Rcdorte. née d' Ubuféra.

3 avril i848.

Ma bien chère amie, je suis à mille lieues de savoir ce que je ferai, mais je suis arrivée à savoir positivement et à voir clairement ce que je crois pouvoir faire, et quelque soit l'impérieux des circonstances, quand on est bien sûr de sa volonté, la lutte est finie. Je commence par vous dire que je n'ai aucune illusion, aucune espèce de sécurité, loin de là. Je trouve la crainte fort raisonnable, je la partage à un certain degré ; seulement je n'ai pas la peur. La peur ! ce mal effroyable et immoral qui aveugle, qui bouleverse, et qui tout au mieux n'est qu'une panique qui asservit le corps et fait taire l'esprit. Au temps qui court, le danger est partout. J'aime encore mieux qu'il vienne me trouver que d'aller à sa rencontre, et lorsqu'il y a lutte et problème, ce qu'il v a de plus simple c'est de rester là où l'on est. Si cependant il me fallait absolument partir et me dépouiller de tout ce qui me reste encore à perdre, cet arrêt ne m'éprouverait point. Grâce à Dieu, mes convictions portent en elles-mêmes la force et la consolation. Je ne redoute pas à beaucoup près la solitude. Il n'est pas une privation au fond de laquelle je n'aperçoive la miséricorde divine, et s'il reste delà passion dans mon âme, c'est pour m'unir à la volonté de Dieu. Aussi je lutte tant que cette volonté suprême me parait incertaine et je suis bien sure de la préférer à tout quand elle aura prononcé. N'ayez donc, clière amie, aucune inquiétude pour moi : que je reste ou que je m'en aille, je n'aurai été ni trop imprudente dans le premier cas, ni trop à plaindre dans le second, parce

que j'emporte toujours, avec ce que j'aime le |>lus% un inonde inépuisable de pensées el de sentiments retrempés ù la même source.

Paris, [5 mai i8'|S.

Je ne saurais vous dire, ma chère amie, à quoi point notre très fugitive entrevue a pourtant ajouté encore à ma tendresse pour vous, combien j'avais été frappée de la profondeur de vos impressions, de la netteté de votre jugement, de re cœur si noble el si plein de justice. Que de l'ois j'aurais pu vous arrêterpour vous dire que je voyais ions vos bons instincts grandis et ce que je n'avais vu encore qui' ébauché dans voire caractère dessiné maintenant d'une main ferme ! Rien n'est si précieux à développer, à conserver intacte, qu'une individualité modeste el sincère. Chacun de nous est comme une pensée de Dieu spéciale, à part de tout autre, el toutes les lois que nous la dégageons des influences trop extérieures, nous achevons une pensée divine. Je jouis bien de toutes VOS joies depuis votre brillante installation qui complète l'agrément de l'existence <|iii vous attend.

Goûtez de plus en plus voire bonheur, chère bonne amie : ne le laisse/ pas vous faire peur. Croyez bien que Dieu aime beaucoup qu'on jouisse de celui qu'il envoie el que les gens qui le gâtent par les fantômes de leur imagination lui déplaisent fort. Le vrai de

tout cela c'est que tous les biens de cette terre nous sonl prètés/et que Dieu en reste le maître. \\ oilà ce que l'enivrement oublie, ce qu'il faut toujours se remettre en mémoire, et le malheur souvent n'est qu'un rappel à cette vérité. L'esprit le savail encore, mais l'impres-

LETTUES DE M,,,e SWETCHISE II 22

sion n'en tenait plus compte. Ce n'esl pasavec tle l'élan et de l'enthousiasme seuls qu'on évite et qu'on surmonte les innombrables périls de notre pauvre vie. Nos appuis tutélaires sont nos devoirs, ce sont ces devoirs qui, en s'imposant impérieusement à nous, retranchent bien des périls d ((induisent nos pas dans une route toute providentielle.

Pour que le moment actuel ait à nos yeux quelque chose de calme, il faut que nous soyons bien dressés aux menaces et aux sourdes rumeurs. Car nous sommes en pleine Pologne comme vœux et manifestations, sans que personne en réalité se dérange, excepté les quelques milliers de gens qui s'en font un but de promenade et un prétexte nouveau d'oisiveté. Tout cela se passe dans les régions tout à l'ait inférieures, là où l'absence de toute notion géographique sert merveilleusement bien l'élan humanitaire. Quant à ceux qui savent qu'il y a l'Allemagne hostile à traverser, et qu'il faudrait les forces du monde don I disposait Napoléon pour entreprendre ce que lui-même n'a pu faire, il est impossible de montrer moins d'enthousiasme pour cette cause qui n'a jamais été servie qu'en paroles. Je puis dire, pour ma part, que je n'ai jamais vu les espérances conçues pour le rétablissement de la Pologne admettre moins un concours quelconque de sacrifices et de dévouements qui pourraient engager le pays. Tel a été toujours le langage des gouvernements, et, pour M. de Lamartine, c'est le fond même de sa pensée. On sympathise bien avec une opinion qui a toujours régné en Fiance, mais on s'en tient là. Espérons que maintenant l'expérience est l'aile désormais des deux parts, et que chez nous on abjurera ce système d'intrusion, oppressive et irra-

\ \l \1>\ME OE I).

tionnelle, qui soulève les consciences, qui aliène ceux dont la fidélité ne se serait jamais démentie:

i3 juillet i8'i8.

Malgré tout, ma bien chère amie, nous restons à Paris. < l'est encore de toute la France le lieu le pins sur. Si les dangers nous y menacent, 1rs secours cl les ressources s'} multiplient. Ailleurs, dans les cou ditions même les plus modestes, on esi toujours point de mire, et, quand on n'a contre soi que les dangers de tout le monde, on a déjà beaucoup gagné. Pour mon compte, je tache de ne j>as laisser approcher trop près de moi la marée montante, et, pour peu qu'elle -fasse mine de ^atteindre, je nae lusse sur mon rocher solitaire assez haul pour n'avoir plus que le ciel audessus de moi. L'occasion de celle manœuvre se présente souvent à t'approche de toutes ce- lamentations, de toutes ce- irritations, noyées aux premiers jours dans la stupéfaction générale cl toujours prêtes à se redresser à la surface de- eau\. .1 axone <|ne cela ■m'ennuie fort. J'accepte bien le sérieux de la tristesse, mais je lui- à tire— d'aile les hélas de la mélancolie. Je ne veux pas davantage de l'optimisme qui se met en devoir d'espérer. Humainement je n'espère ni ne Irenihle. cl je m'attache. à cet état; un peu insipide à In vérité, qui rejette au loin toute passion. L'écuéfl1 ici de la philosophie (\\i plus grand nombre, c'est la proscription cou lie les bourses méditée par les nouveaux S\ lia. Il faut convenir qu'on opère sur elles, en projets surtout d'une façon très irrévérente; mais j'imagine

que beaucoup de ces menaces n'iront pas jusqu'à l'effet. Dans tous les cas. les Français perdront moins que beaucoup d'autres à la diminution de la richesse. Le grand luxe ne leur sied pas, et leur fait abandonner ces autres plaisirs qui leur appartiennent pour ainsi dire en propre et auxquels ils avaient été un peu infidèles. Mais il ne faut pas que la saignée soit trop forte, et. si elle ôtait l'aisance et la sécurité, l'entrain de la conversation finirait bien par y passer comme tout le reste.

Pour le moment, je suis bien sûre, ma chère amie, que vous êtes plus rassurée qu'alarmée de nous savoir m >us le régime d'une dictature militaire que la licence est toujours certaine d'amener. Il faut convenir que nous n'en avons jusqu'ici que les avantages. Notre élat de siège est à l'eau de rose. Il laisse circuler librement, et se réduit, quant à moi, à l'impression d'être bien gardée. Je crois qu'il est fort sage de pousser aussi loin que possible le désarmement, de bien assurer toutes les mesures de prudence avant de se départir du pouvoir discrétionnaire. Car tout n'est pas fini, à en juger par les criminelles alertes, les menaces et les bruits que sèment partout les malintentionnés. Je pencherais à croire que ces moyens de panique entrent dans la tactique de ces démons, et qu'ils sont de l'école du professeur d'insurrection qui recommandait de tuer le commerce et l'industrie par la défiance et la terreur, afin d'avoir bon marché de la société entière, épuisée de lassitude. Ce calcul ne serait pas si mauvais, et je commence à me sentir assez fatiguée moi-même pour concevoir la lassitude de ceux qui sont bien autrement engagés dans la pré-

occupation ei l'amour des biens de celle vie. Ce que je demanderais volontiers, c'esl un peu de ce repos humain dont il m'eûl été si agréable de doubler la paix qui -\ienl de Dieu. Celle-là du moins ne quitte pas mon âme, ei heureusement les choses du monde ne peinent rien sur elle. Toutefois elle n'empêche ni de craindre, ni de souffrir ; je le sens de bien des manières et sur bien des points.

D'après votre lettre d'hier, chère bonne amie, les vertus constitutionnelles du parlement napolitain ne m'ont guère paru brillantes, au moins comme cou rage civil. On ne veut pas voir qu'il faudrait faire précéder tout changement de régime politique d'une éducation nouvelle, qui mil dans les mœurs ce qu'on introduit dans les lois. Des habitudes incompatibles avec de nouveaux devoirs frappent de néant les institutions les plus sages. A force de bévues, les gouvernements se trahissent tellement eux-mêmes, qu'ils dépassent de beaucoup le mal que pourrail leur faire la perfidie de leurs ennemis. Les époques de crise n'admettent (pie l'emploi d'un très petit nombre de moyens el presque toujours les mêmes, mais c'esl dans l'intervalle des crises qu'il faudrait gouverner, el. pour en revenir à la France, c'esl là où j'attends ceux qui régissent nos destinées.

Laissez moi vous dire, ma chère amie, avant d'en finir, combien je suis contente de la trempe de votre espril qui se révèle toujours davantage dans la sagesse

de VOS jugements el dans leur force d'arrêt . La chaleur, voire même un peu de passion, ne vous manque pas. mais ce n'esl pas de l'aveuglement. Nous avez le courage d'aborder de front ce que vous redoutez H

d'en prévoir les conséquences. Le besoin do vous rendre compte de la réalité des choses en elles-mêmes fait qu'en apercevant leur côté faible ou douteux, vous êtes moins portée à cette intensité, à cette inflexibilité d'opinion qui expose si souvent à l'injustice et à la déraison. De plus, je me dis aussi que l'emploi de sages réserves, en ôtanl en vous à la surprise des mécomptes, atténuera souvent la peine qu'ils font. Votre intelligence peut porter beaucoup. Ce que je lui demande, c'est de l'habituer à la mûre réflexion, de peu croire sur parole, et, après avoir créé un petit tribunal au fond de vous-même, d'y recourir souvent. Adieu, ne vous préoccupez pas de moi. Si je vois de trop gros nuages à l'horizon, je me déciderai à lever le camp. Cène sera certainement pas pour aller à Tours ou à S cisailles, mais probablement en Belgique, dans une de ces jolies villes dont la physionomie nous donne l'illusion d'avoir changé de siècle.

Taris, iô septembre i848.

Je partage bien toutes vos inquiétudes, ma chère amie. J'avoue, pour ma part, que j'aime la cause italienne, et, que de [ont temps, les Autrichiens en Italie m'ont fort déplu ; ei. quand je dis de tout temps, je donne à ma répugnance une ancienneté qui la soustrait à toute connivence révolutionnaire. La cause, de l'Italie est de celles qui oui toujours ému la générosité. Mais le parti qui a défendu celle cause ne méritai! <pie la défiance, la répulsion et le blâme. Tous les jours on voit les meilleures choses dans les mains les plus propres à les gâter. G'esil bien le cas ici de

V MADAME DE D. ','i'\'A

rappeler le proverbe du matelol anglais: « Dieu [tous envoie les viandes el le diable le cuisinier. » Je n'ai tends | »;»•- . comme vous voyez, la victoire pour confesser nies sympathies. Je me sens en moi—même un si profond sentimenl de la nationalité que, lorsque je rencontre dans les autres celle impression <|ni esi dans le sang avanl d'être dans l'esprit, je me sons touchée et je partage volontiers ce désir d'affranchis sèment, sans toutefois me laisser aveugler au point de ne pas reconnaître les passions haineuses et désor-» données qu'on \ mêle si souvent. J'espérais plus de l'Italie que de la Pologne; niais quand j'ai vu les Italiens blessant mortcllemenl les droits de la liberté qu'ils prétendaient reconquérir, quand je les ai mis. aux moments les pins critiques, s'abandonner à ces mêmes instincts de division qui les onl perdus dans le passé, non seulement ils ne m'onl pas pain mûrs pour l'indépendance, mais encore j'ai compris com ment î 1 s axaient mérité que le joug s'appesantît sur cn\. S'ils avaient marché de concert avec Pie IX, se renfermant dans les limites qu'il posait, posant eux mêmes la première pierre d'une reconnaissance que le temps aurait rendue certaine, avanl d'être libres détail, ils l'ensscnl été de droit dans les intelligences e! l'opinion générale eûl aplani les obstacles au revirement qu'elle aurait elle-même préparé. Les sentiments profonds savent attendre.

|)u reste, ce n'est pas nu procès que j'intente à ce pauvre peuple. Je crois qu'il y a chez lui beaucoup d'exceptions à faire On rend souvent un parti tout entier trop solidaire de ceux qui, dans un incident on une démonstration, compromettent son drapeau.

Depuis que tout le monde a une voix et que de toutes parts c'est un peuple entier qui agit, il ne faut, pas oublier qu'une chose quelconque, absurde ou révoltante, a son public plus ou moins restreint, et l'unanimité appartient encore moins au mouvement qui déshonore qu'à tout autre.

Quanta la Papauté, n'a-t-elle pas survécu à tout ? Je crois de plus que. l'indépendance même de l'Italie proclamée, la place du Pape sera toujours à Rome, et que les liens d'affinité entre le Pontificat suprême et la ville, qui n'est éternelle cpie par lui. ne seront point anéantis. Comme on l'a 1res bien dit. la puissance temporelle protège l'indépendance de l'Eglise. C'est ]a cause de toute la chrétienté qui est en jeu. Mais nous avons, chère amie, d'autres garanties que des garanties humaines. Aussi suis-je bien tranquille sur le pouvoir sprirituel. si nécessaire au monde, quoiqu'il n'ow soit pas et que le monde le connaisse si peu. Les catholiques peuvenl souffrir beaucoup pour l'Eglise, niais ils ne trembleronl jamais pour elle ; les tempêtes lui font faire son chemin tout comme le sang des martyrs a été la semence des chrétiens. On aura beau lui ôler si m territoire, l'arracher au tombeau des apôtres, rien n'arrêtera ses progrès dans les intelligences, et. plus que jamais, la partie croyante de l'univers inclinera vers elle. Que de fois n'a-t-on pas cru voir pâlir son étoile ! cl toujours, toujours elle a reparu plus radieuse. Une foi. dans laquelle on ne peut vivre avec quelque fidélité, sans que l'esprit, le cœur, L'âme n'y découvrent sans cesse des faces de la vérité toujours plus frappantes, des beautés, des consolations, des forces toujours plus en analogie a\ec nos

besoins intimes ; une foi qui, dans ses conseils et ses préceptes, verse la lumière à flots el nourrit journellement les siens de grâces incessantes, n'a rien à redouter des volontés adverses. Les tristesses du Pape ne peuvenl être que pour un pays qui a mérité le châtiment de son absence. Vous ne pouvez vous faire aucune idée de l'élan unanime de la France vers l'espoir de posséder Pie 1\. Toul ce qu'il v a de plus di vise connue parti rivalise ici d'ardeur, d'aspiration vive au bonheur de sa présence. Le progrès religieux, qui est <\c* plus frappants depuis quelques années. se formule dans celle circonstance par le mouvemenl le plus général, et, même hors du monde pieux, toul ce qui est honorable el élevé partage ces sentiments. Si vous aviez vu ma joie quand M. Rossî fui appelé aux conseils du Pape, nous sauriez le chagrin que j'ai eu de sa mort. Je puis dire que, dès cel affreux moment, j'ai prévu le reste.

Mai i849-

Ma chère amie, je ne puis vous rendre combien il m'esl doux de penser que mon souvenir en vous n'est jamais séparé de vos profonds regrets. Mes larmes seules, en vous écrivant, le diraient, larmes d'atten drissemenl : car. ma bien chère amie, quand l'âge vient, on ne pleure plus que celles- là. L'affliction va au delà de tout ce qui s'exprime au dehors. C'esl en vain qu'on veut l'étourdir; elle sort de ce tu multe où on la plonge, plus irritée et plus amère, elle pèse sur nous comme le poids de la pierre sépul craie (pie l'éternité seule soulèvera. La véritable dou

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