‹ Lettres de Madame SwetchineChapitre 12 sur 26 · G A M VU \ MT. 1>E D · texte numérisé non relu

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leur n'a ni jour, ni heure, ni date, et c'est par cela même qu'elle est devenue la vie. que les nécessités l'arrachent à elle— même. Mais dans les moments où un mouvement rapide l'affranchit de ce qui la distrait ou l'absorbe, comme elle nous replace Aile au plus profond de nous-même dans la réalité des choses! Cet effet qu'elle produit est en tout semblable à celui de la pensée divine, qui ré\èle immédiatement en m mis le principe immatériel et repousse dans l'ombre tout ce qui l'offusque. Pour revenir à la vie et en même temps ne pas manquer à la justice, regardez fcoul autour de vous et puis aussi loin de vous. Voyez combien d'êtres chers auxquels vous êtes nécessaire et que vous reconnaîtrez vous être indispensables, à la plus légère appréhension qu'ils pourraient vous causer. Quand vous vous sentez bien fatiguée, à bout de forces, sous cette terreur qui perd jusqu'au sentiment de la consolation possible, compare/, non pas votre présent à votre passé (hélas ! il s'est fait pour vous un vide trop sensible), mais comparez votre état à celui de tant d'autres. Les plus pauvres ont toujours à perdre el vous êtes encore si riche! La douleur m'a toujours paru élevée au rang des choses saintes, s'assimilant dans ses etTels aux effets des vertus mêmes. En conséquence, elle ne doil rien amoindrir, elle doit tout activer el ne jamais nous faire profiter sur un poinl aux dépens d'un autre, (le qu'elle donne par excellence, c'esl le vrai point de vue de la réalité triste el caduque de tout ce qui n'est qu'humain. Soyèz-en assurée, chère amie, l'acceptation de la destinée esl aussi le commencement delà sagesse. M faut se garder de prendre une volonté

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brisée pour une a < 1 1 < > 1 1 1 < '■ soumise, le dégoût pour le détachement. La douleur vraie el résignée es! desti née à croître toujours, non pas sous les conditions d'émotions plus \ i\ (>s ci de manifestations extérieures, mais en prenant insensiblement plus de racine et en se mettant plus au large dans les profondeurs «lu cœur. Elle est, ce me seuil île. de toutes les possessions, celle dont on esl le plus jaloux, celle qu'on préserve davantage du regard d'autrui ; il n'\ a d'exception (pie pour le regard de Dieu, parce qu'il porte en lui même celle force qui esl l'espérance d'abord et plus lard la consolation. Vous savez si je l'aime en vous celle douleur, chère amie; seulement, il ne faut pas que toutes les j<»i<'s en deviennent peines. Si tout ici bas a été calculé sur la souffrance, les consolations effectives, les considérations plus hautes qui nous aident à la supporter ne sonl pas moins entrées dans le> desseins de Dieu. Les affections humaines, qui sont dans l'ordre, ne manquent pas leur effet sur un coeur soumis, et quant aux vérités divines, je ne vous accorde pas, chère amie, qu'à pari quelques mo ments, comme vous le prétendez, elles soient telle ment au dessus de nous. Il peut en être ainsi pour les vérités spéculatives qui se perdent dans les espaces, mais le christianisme a bien autrement rapproché le ciel de la terre. Il passe, pian- ainsi dire, dans toutes les habitudes de notre âme, se mel en rapport direct avec nos sentiments, et les conséquences de ses prin cipes sont toutes à hauteur d'appui. Dieu n'est pas moins notre meilleur ami que notre maître. Nous pouvons être absents de lui, mais lui n'est jamais absent de nous.

Dans douze jours, les élections ! Tous mes amis sont sur les rangs. J'ai la main heureuse ; car je les prends modestes et je les laisse sur le pavois. Aussi Mme de Liancourt les appelle-t-elle mes illustres. On a bien raison de rechercher la députation. C'est de nos jours la soûle action qui ait quelque consistance et quelque durée, bien qu'elle ne soit qu'une faible fraction du pouvoir. Trois ans d'assuré, s'il y a quelque chose qui le soit, c'est une éternité au temps où nous sommes. On croit que les élections seront bonnes et calmes, saufs les désordres partiels qu'on peut toujours admettre d'avance. Vous aviez cru que nous touchions à l'Empire. L'opinion la plus généralement accréditée dans ceux là mémos qui y répugnent davantage, c'est le maintien do co qui existe aujourd'hui. On ne se fait pas idée de co que c'est comme force que le fait pur et simple d'exister.

Paris, 27 décembre 18A9.

Vous ol os restée longtemps sans m 'écrire, ma bien choie amie, ol on conçoit que, suspendues comme nous lo sommes aux événements, ils nous aient gagnées do vitesse. Il n'y a que la pensée qui puisse se mettre à leur pas. Dans Ions ces derniers temps, j'ai vécu plus douloureusement et de phis habituelle préoccupation en Italie qu'en Franco. Néanmoins, les choses présentes (Mil toujours le privilège do se faire leur part quand on no la leur l'ail pas, ol co sont dos perplexités assez inquiétantes qui ont fait nies diversions. Du médiocre an pire, voilà depuis longtemps notre régime. Depuis la nomination du président, il faut prendre ces paroles

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à l'inverse, car les appréhensions à jour fixe ont eu une très favorable solution. De toutes paris, les intentions se montrenl honnêtes ei sages, le choix des hommes rassurant, <i la force qu'un gouvememenl nouveau a très difficilement en lui-même, il la puise dans le besoin généra] d'ordre et de stabilité. N'avez-vous pas élé surprise de cette recrudescence napoléonienne, de cette passion ignorée trente ans du peuple même qui la portait dans son sein? Il faul convenir <pi il entre beaucoup de haine dans cet amour, et que l'horreur de la République a fait en grande partie les Irais de ce retour vers les souvenirs de l'Empire. Comme préférence individuelle,les intelligences élevées, en grande majorité, auraient choisi le général Gavaignac ; mais en lui rendant personnellement hommage, les uns redoutaienl un peu de faiblesse qu'on lui supposait dans le carac 1ère, les autres son dénouement proclamé à la tonne républicaine et, presque tous, les contacts que lui avail faits st»n p;is>é, contacts avec lesquels il n'a jamais voulu rompre. J'écarte ici comme très absurde et très calomnieuse la supposition dans l'esprit de quelques uns, d'engagements pris par le général Gavaignac avec Les anarchistes. Singulière destinée ! Le général Gavaignac a été repoussé par la saine partie de la France en défiance d'un libéralisme trop avancé, el c'esl le seul homme dans celle même France, que les socialistes ou les communistes de toute date el de toute espèce exè crent. Il est plus que probable qu'il serait tombé >ous leurs coups s'il ('tait arrivé à la présidence. Au milieu de h >iii cela, son éloge, à peu d'exceptions près, esl dans toutes les bouche-, et. pour ma part, c'esl le seul homme de ce moment qui m'ait paru toujours droit.

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sincère, loyal, conséquent avec lui-même et parfaitement intègre. Il y a de l'antique clans sa vertu et si le pays avait été le moins du monde républicain, il lui aurait donné fonte sa confiance.

Quant à son compétiteur, ses trouées dans le sublime à Strasbourg et à Boulogne contrastent fort avec l'esprit peu brillant, mais judicieux réfléchi, que lui reconnaissent ceux qui l'approchent. Il semble qu'il en a beaucoup plus qu'on ne l'aurait cru et d une nature sérieuse. Ce qui le ferait penser, c'est qu'avec des idées gouvernementales assez arrêtées, il consulte beaucoup, sail très bien ('couler, mais en homme qui demande un conseil pour s'éclairer et non pas pour le suivre servilement. On le dit de plus modeste, généreux, poli et d'un calme qui va jusqu'à l'impassibilité orientale. ^>ilà donc noire nouveau point de départ, et. bien qu'on ne croie guère aujourd'hui qu'aux forces collectives, qu'à la puissance des masses, sous quelque gouvernement que ce soit, un président ou un simple délégué provisoire, mis à la tête d'une nation, est toujours pour beaucoup dans ses destinées.

J'ai commencé par nous, ma bien chère amie, parce que j'ai senti qu'une fois l'Italie entamée, il ne me serait plus possible de vous parier d'autre chose. De quel intérêt a été pour moi voire lettre ! Quel texte d'interminables entretiens! El que de controverses aussi ! .J'ai passé ma vie, dans ces derniers temps, à frémir d'indignation de ce qui se passait à Rome, et, connue vous, je me suis sentie moins blessée au cœur de l'audace impie de la révolte, que de cet irigral cl odieux abandon de tous ceux qui devaient taire à notre bien-aimé Pie IX un rempart de leur corps. Les anar

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chistes cl les assassina foui leur métier, il esl aussi ancien que le monde, et, comme dans toutes les choses de l'ordre matériel, il j a un certain degré qu'on ne dépasse pas, partant, plus de surprise. Mais là où les sentiments moraux son! en jeu, là <>ù il s'agil de ces caverneuses profondeurs du cœur humain, il y a toujours de ces terres inconnues <>ù il faul découvrir et apprendre. Que Pie l\ ail des ennemis acharnés, c'esl toul simple ; mais que dans une telle catastrophe un ail cherché en \ain ses amis, ceux donl le dévouement spontané n'aurail pas dû avoir besoin du stimulanl du devoir, voilà ce qui recule les bornes de l'ingratitude el suscite le- plus irisies réflexions que j'ai encore faites sur la nature humaine, .lai respiré quand j'ai su le Pape hors d'un lieu où il étail sans défense. C'étail un grand parti à prendre, el on comprend ses hésita lion-. Il -i' sentail divisé intérieurement entre la fidélité à ses premières intentions, si odieusemenl dénaturées, cl les mouvements de celle paternité du pontife qui, dan- le crime de ses sujels. pleure surtoul l'abîme sans fond que s'ouvrent des fils égarés. Pie l\ ne doil rien à la révolution italienne ; mais je comprends qu'il croie se devoir à lui même de ne rien désavouer de -on passé, surtoul quand ses volontés uni été si droites, si hautes el si sages !

\( lieu, ma cl iè re amie. J'espère toujours el malgré toul de vous revoir. Je ne me permets plu- de rêves, mais je ne désespère jamais de- réalités.

Paris, 26 jam ter 1 85o.

Vous me pardonnerez, ma bien chère amie, de ne

voir que des sophismes dans cette vie routinière qui vous conviendrait tant, me dites-vous, dans ce cadre où vous vous renfermeriez pour ne plus en sortir dans ces habitudes suivies machinalement et qui équivaudraient presque à un suicide moral. Tout cela est une promenade de votre imagination dans un paysage dont vous vous contentez de supprimer les figures, c'est un roman de psychologie nébuleusement assombri et que vous croyez vrai, parce qu'il est Irisle. Vous vous trompez, comme les personnes généreuses qui croient que la seule morale est de décider contre soi. ï\Ton, ma chère amie, ce n'est pas s'amoindrir qu'il faut, c'est grandir en se fortifiant ; ce n'est pas s'éteindre, mais traverser la lumière factice pour aller s'allumer à la vraie , c'est ne se comprimer que juste ce qu'il faut pour ne heurter personne et concentrer ses forces, afin de les retrouver doublées au besoin. Celle vie des limbes que vous convoitez n'est pas la vie de ce monde. Nous avons beaucoup à accomplir ici-bas, surtout sur nous-mêmes. Les mutilations sont interdites. De plus, ma bien chère, croyez-vous qu'on s'annule à volonté? C'est bien ici qu'on peut dire :

Chassez le naturel, il revient au galop.

Ces efforts qui auraient tant obtenu, appliqués à nous redresser, à nous développer, à nous rapprocher de l'idéal que nous portons en nous-mêmes, se perdent dans les airs comme tout ce qui se propose un but fictif et impossible, .le crois que nous devons beaucoup aux autres, mais que dans le sens de notre valeur personnelle, nous nous devons avant tout à nous-mêmes,

et c'esl ainsi que les autres finissent pary gagner. Vous vous sentez, dites-vous, déjà bien assez de fil à retordre; niais ce travail ingrat el ardu ne fera qu'augmenter, tout en restanl inutile par cela même que ■\oiis faites fausse roule, que vous ne marchez pas droit à l'ennemi et que vous entrez dans la voie des palliatifs.

Je sens liés bien que la solitude eût été la seule atmosphère qui pûl convenir à votre pauvre cœur meurtri. Mais puisqu'il ne peut en être ainsi, il faut étudier avec soin les moyens de parer aux obsessions les plus incommodes et lâcher de se faire à celles qui sont inévitables. Dans presque tout ce qui nous éprouve et nous blesse, il j a une vertu secrète que l'on finit par découvrir. Ce n'est nullement une raison pour ne pas s'aider contre ce qu'on redoute, mais c'esl vraiment un moyen de supporter patiemment ce qu'on subit. En regard de toutes les contraintes, faites-vous, à l'instar d'une grande sainte, une cellule intérieure. Retirée là. vous y serez tranquille et en même temps moins seule que partout ailleurs ; vous y retremperez \os forces qui s'usent, si elles n'augmentent. Vous vous \ reposerez de

toutes les discordances, \oiis \oiis recueillerez. A mis ne direz plus : j'ai horreur de moi même, parole dé testable et qui me fait nous demander compte de votre

audace, de traiter ainsi une personne que je chéris, que Dieu aime et qu'il \<>us dit d'aimer, quand ce ne serai! que par tout ce qu'il a fait pour elle. Bien chère amie, même la douleur ne l'excluez pas du catalogue îles grâces. Je ne vous dis pas encore de la considérer connue un bienfait dans les rapports si étroits qui

existenl entre no- misères et notre salut . niais au moins

de la regarder déjà comme une messagère divine, selon l'expression du poêle allemand. Si vous apercevez quelque désordre dans votre équilibre intérieur, croyez que ce n'est pas toujours parce que vous aurez rétrogradé, niais au contraire parce qpie vous y verrez mieux le progrès n'étant bien soin eut qu'une appréciation plus juste et plus intelligente de ce qui nous manque- Bien des mouvements, que nous avons mille fois raison de condamner, ne nous rendent pas pour cela condamnables. A tous les degrés de perfectionnement ils peuvent se reproduire avec ({<•> nuances infinies; ce qui met entre eux une incommensurable distance, c'est d'être involontaires et passagers, ou bien consentis librement et stationnaires.

Vous le voyez, chère bonne amie, je ne me permets pour vous juger que le degré d'indulgence nécessaire pour connaître, car hors de la bienveillance on ne connaît pas. Adieu. Dans mes jours d'espérance terrestre, je me dis que non seulement nous nous reverrons, mais que vous viendrez amarrer votre barque à mon rivage, et que c'est vous peut-être qui me fermerez les yeux. A chacun ses rêve- !

i3 novembre i85o.

Je veux vous obéir, ma chère amie, en vous parlant de ma joue, mais vraiment son caprice ne permet de vérité que pour le moment où l'on en parle. Ce que la comète esl aux astres, la névralgie l'est aux autres douleurs qui ont une marche, une progression, un atténuement successifs, tandis (pie ce démon fantasque n'a qu'un commencement et je ne sais si je pourrai

jamais dire une fin. Disparaître pour lui n'est pas mourir, et après de longs intervalles, il réparai! aussi méchant .

Je sciai bien heureuse de nous savoir dans la solitude avec votre cher mari. C'eût été la seule nature de consolation qui pût aller à vos tristesses. Les rudes campagnes empruntent au lèle -à lèle une douceur particulière, qui révèle tous les biens dont la vie du monde si souvent hélas! nous sépare. La Rochefoucauld a dil qu'on n'étail jamais coulent à la cour, mais qu'elle empêchail qu'on le fui ailleurs. Je pense que quelque chose de semblable s'appliquerail aux habi Indes prises d'une vie d'activité, siirabondamnienl chargée d'incidents el d'émotions. Je ne sais plus quel Anglais disaii aussi que le mariai;!' étail le plus bel état de l'amitié. Ce mot, toul charmant qu'il me paraisse, n'a toute sa force de vérité que dans la vie à l'ombre protectrice de la retraite. Après ce bonheur qui nous ('•chappe toujours, rien ne vaut dans ce monde le devoir accompli, donl la paix ne nous trompe jamais. En dis posanl le mieux possible de votre temps, vous arrive rezbientôl à \ placer des occupations attachantes, sans vous trouver obligée de recourir à cette futilité si peu digne de vous. Croyez, ma chère amie, qu'il esl un monde riche, intéressant, harmonieux dan- toutes ses parties, qui vous attend. Ces éclairs, qui vous le ré vêlent quelquefois, vous disent qu'il faut écarter le nuage vous dérobanl sa lumière permanente. Ne vous laissez pas trop troubler par les ébranlements, par cette nuit <|ui vous envahit par moment. C'est à travers mille oscillations qu'on arrive à l'équilibre, et le jour ne se fait bien qu'après un peu de chaos.

M. de Montalembert nous revient dans quelques jours de la course rapide faite à Rome, dans le but unique do sa satisfaction personnelle. Il est tirs loin d'avoir renoncé à son sainl Bernard. Seulement il lui esl arrivé ce qui arrive toujours aux esprits capables, lorsqu'ils s'attachent à une figure qui a laissé une forte empreinte dans leur siècle, c'est qu'en l'étudiant on est conduit à une étude très approfondie de ce fond même duquel la figure se détache et forcé d'agrandir toujours sa toile. C'est si bien ce que Montalembert a fait, qu'il est résulté de son travail préparatoire deux gros volumes d'introduction. De ces deux volumes, il y en a un d'imprimé depuis dix-huit mois sans avoir paru. Trois ou quatre personnes ont seules été admises à lire avec grand plaisir, si j'en juge par le mien. Pour le moment, on laisse dormir ce pauvre volume, en attendant que des temps plus tranquilles permettent à ses frères de venir au monde.

Je crois qu'on attend en ce moment M. de***. J'aurais voulu qu'il se dépêchât et même qu'il ne se fût pas laissé devancer à Paris par sa femme, trop jeune pour être lancée seule ainsi. La confiance est si douce chose, qu'il ne faut se l'interdire qu'à toute extrémité ; mais sous certaines conditions, on doit lui donner pour suivante la prudence, au moyen il»- laquelle tout se concilie. L'essentiel esl de la garder d'elle-même et de la défendre contre les blâmes, que s'attire continuellement l'insouciance ou l'étourderie.

Adieu, ma Bien chère. Ecrivez-moi, et que je sache I )ic n tout ce qui vous touche, sans en rien exclure.

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Décembre, i85i

Je suis très aise, ma chère amie, des succès do M. *". C'èsl un slimulanl de plus pour se dévouer davantage cl ^ trouver plus de bonheur. Dans les caractères médiocres, la récompense endort le zèle ; elle l'enflamme au contraire dans les caractères élevés «r j i ■ ï grandissent avec leur situation. De hauts suffrages, dos distinctions éclatantes onl l>i<'n leur [>ri\ el doivent être plus doux encore à sa femme, car rien n'esl comparable à l'impression de voir honorer co qu'on aime.

J'ai été aussi bien touchée du retour que aous faites sur vous-même, en nous reprochant de ne pas reconnaître assez (ont ce que votre pari en celle vie renferme encore de douceurs et de moyens de bonheur. L'ana lyse, c'esl le scalpel, c'est ce regard perpétuellement scrutateur qui veul pénétrer l'essence même des choses, des caractères, des dispositions el qui frappe tout de néant. Peut-être en suivanl cel instincl arrivet— on à n'être pas dupe des autres, mais à coup sur on l'est de soi-même; car on détruit, comme disenl les Anglais, ail the charities of life. Efforçons-nous donc d'équilibrer le besoin que nous avons de connaître et de voir avec cel autre besoin de ne pas trop souffrir cl d'aimer. Le bonheur du ciel est promis aux cœurs redevenus enfants : il se pourrai! bien que le bonheur de la terre fui accordé à la même condition.

Maintenant, que répondre aux interrogations que vous me faites sur la situation qui esl sons mes yeux P Depuis que j'habite la France, je n ai jamais cessé

d'en entendre dire du mal. Tout en convenant qu'à certaines pages de ses annales il n'y a rien à dire pour sa défense, quand on s'adresse à ceux qui ne la connaissent que superficiellement, j'ai toujours ressenti au fond de mon cœur l'impression instinctive de sa valeur, et ce quelque chose qui faisait dire à Galilée : E pur si nuiove !

Vous rappelez— vous nos deux lettres se croisant et portant l'une et l'autre la date du i5 mai:' Cette lois, la vôtre pleine de pressentiments junte la date du 2 décembre ! On dirait vraiment nos mouvements en affinité directe a\ec ceux qui passeront à la postérité. Mais aujourd'hui, sans doute, vous n'avez pas eu d'inquiétudes pour nous : vous nous savez si bien défendus !

Ii) juillet i85l.

L'orage qui grondail ce matin dans le ciel a continué de gronder ce soir dans la chambre, ma bien chère amie. M. Berryer est sans contredit l'aigle de la tribune, sa splendeur, le modèle de la saine, vraie, grande éloquence. C'est de la facture antique, qui remonte du moins à soixante ans. et, quand M. Dupin a rappelé à son occasion Mirabeau, il résumait ma plus Ane impression présente1. .le considère ici le talent en lui-même. Quant aux effets, ces prodigieusemerveilles avancent, je crois, bien peu la question; comme on l'a dit. cette partie qu'on joue, on la sait perdue d'avance.

1 Discussion sur la revision de la Constitution.

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Je n'ai que le temps de \<>us envoyer mon souvenir avanl votre dépari de Wiesbaden. Cela ne m'empêche pas de vous trouver très irrévérente pour les beautés du paysage allemand. Nous èles un peu, en fail de nature, comme les gens <|iii ne veulenl de Raphaël que sa dernière manière. Il vous faul le pur classique : de delà terre, do ciels, dos horizons. Entre votre com • pagne de voyage el vous, c'esl toute la querelle des romantiques. Quanl à ces projets de mouvemenl et de distraction donl vous me parlez^ je ne vous conseillerai jamais l'étourdissement, qui n'esl qu'une suspension momentanée pour dissiper le chagrin. Je crois que les plaisirs de l'espril sonl 1rs seuls qui puissenl 3 porter remède, la lecture surtout, quand elle ne laisse pas trop passive, quand elle est faite le crayon à la main. Elle porte à l'attention, qui esi déjà une bonne chose, el ensuite à la réflexion, qui est encore une chose meilleure. Il ne faut pas se borner à un sentiment instinctif de ce qui èsl lion el vrai, mais se l'exprimer à soi même en termes positifs cl définis, seule manière d'arriver à des notions claires cl arrêtées. Le Père Besson esl toul ce qu'il \ a de plus édifiant, et, sans le déclarer saint, on ne peut s'empêcher de dire que c'esl parmi ceux qui lui ressemblent (pie le bon Dieu a si luvcnl choisi les siens.

\ icli\. :>.?) juillet iN.V>.

.1 ai lu avec plaisir, chère amie, le passage de votre lettre où votre admiration pour M. Thiers n'apparaissait que fort mitigée. Je vous s;iis gré de ne tenir

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vraiment compte que de l'esprit qui repose sur le caractère et qui ne fait qu'un a^ec lui. Il y a quelque chose d'indélébile dans la trace laissée par une éducation inférieure et surtout par les accointances vulgaires de la première jeunesse. Dans la génération <le M. Thiers el dans toutes celles au-dessous, on est frappé de l'absence presque complète de savoir-Anic parmi ceux qui ont le plus de culture et quelquefois les meilleurs sentiments. C'est qu'il y a des choses qui se hument et se respirent, sans s'apprendre, dans l'atmosphère où on est élevé ; passé un certain âge, elles ne s'apprennent plus. Les calculs sur le peu de durée des gouvernements nouveaux jouent quelquefois de mauvais tours à leurs propres prophètes. On assigne un terme sur ce qu'on a soi-même d'haleine, et on demeure essoufflé avant la carrière fournie. Après le 2 décembre, j'ai vu les parcimonieux ne donner que six semaines et les généreux aller à six mois. La guerre entre toujours dans la nomenclature des menaces; seulement, ce qui rassure, c'est le ton et l'entrain des gens dont les paroles sont si tristes.

Les plus sages en ce moment sont, ce me semble, ceux qui laissent le pays aller pour le coup da se, et qui, rendus à la liberté de leurs loisirs, vaquent à leurs devoirs, affaires et occupations, comme par exemple Alfred de Falloux, que vous mettez dans l'exception d'une manière si aimable [tour lui. 11 vit dans son Anjou de la vraie vie de l'agriculteur et de l'éleveur ; ne vous le représentez donc plus jamais que figurant dans un Paul Potier. Montalembert, de son côté, est fort occupé d'un pont à jeter sur les fossés de son château de la Roche-en-Brény et de ses excursions dans

les cmirons, afin de prendre sur le l'ail toul ce qui reste encore de vieilles églises et de ruines de couvents qui entrent dans ses ('Indes pour son saint Bernard. Sa conscience va jusqu'à vouloir visiter lui— même Ions les monuments dont il parle, habitué qu'il est à avoir l'idée claire et sincère de tout ce qu'il dit. Sa verve esi inépuisable; il ne néglige rien, parce qu'il a le senti ment de suffire à tout, illusion, hélas ! mais qui fait partie de noire force. Dans l'opposition, sans l'avoir voulu, il ne dépassera jamais celle de l'honnête homme, de la conscience qui ne s'élève que contre ce qui la blesse, c'est à dire qu'il ne fera pas d'opposition systématique, et que, dans l'état actuel qu'il désapprouve, il ne frappera que sur ce qu'il blâme.

Il \ a nn mol dans la lettre de M" *" qui me ferait nn beau texte de gronderie : « J'aime celle existence, comme quelque chose qui ne nie vaut rien. » Le mol est joli, ce qui le gâte c'est d'être vrai. Je disais à quel qu'un : ci Gardez— vous tant (pie vous pouvez d'aimer les personnes qui vous plaisent. » L'attrait, le <.roùl trompent. Ce qui trompe encore le moins, c'est le cœur tout seul. Si \otrc amie voulait écouter ses as pirations simple-, agissantes, positives, vous verriez ce (pie tout ce beau dédain v perdrait. Etre rarement OU difficilement content de ce qu'on a, non- met tout à côté du vide, et ce vide non- l'ail loucher an décou

ragemenl qui commence par non- refouler sur nousmêmes et finit par non- annihiler. La droiture de son âme, la trempe de son esprit la feront illogique à ses propre- doctrines. Elle marchera forte el saine clans une voie pénétrée d'émanations délétères; mai- il n'est pa- bon de délier le- miasmes, et ceux mêmes

qui peuvenl y résister eu reçoivent toujours quelque atteinte.

Pour rien, je n'aurais voulu quitter A ichy sans vous écrire d'un lieu où je vous vois partout. Pénétrée des souvenirs que vous 3 avez laissés, j'en avais tout emporté, pour tout conserver, jusqu'au grand jour où l'on ne perd plus rien de ce qu'on emporte. Adieu.

Mai i853.

Je ternis encore bon marché, chère bonne amie, de tout ce que vous me dites dans votre dernière lettre auprès des mots les plus faux et les plus déplorables que je connaisse : Il est trop tard ! mots qui ne sont pas de cette terre et encore moins d'une religion toute d'action, d'espérances, de secours répondant à nos moindres efforts. Cet odieux « il est trop tard ». dont vous me ferez, j'espère, amende honorable, n'est autre chose que l'amertume qui est au fond de la coupe du dolec far mente. Toutes ces tristes inspirations de notre âme, ma chère amie, se réduisent à un seul mal, le vide! Et savez— vous ce que c'est que le vide dans le cœur de l'homme? C'est la place de Dieu. Vous ne la lui disputez point cette place, je le sais, .mais le bon Dieu a derrière lui tout un cortège de consolations qui émanent de son esprit, \ivenlde sa vie, descendent et remontent à lui et servent de nourriture à notre âme.

Si maintenant vous me faites parler politique, je change de terrain. « N'est-ce pas vrai ? » disait quel-

qu'un à Mmc Emile de Girardin ', après beaucoup de raisonnements. « Oui, répondit^elle, vrai comme Le contraire. » Ces deux vrais, <|iii ne s'excluent |>as mutuellement, us' se rencontrenl certainement ni en religion, ni en morale, mais ils sonl fréquents en politique, <lans les jugements qui, sans s'élever à l'ensemble, s'acharnent à une seule l'ace de l'objet, el se refusent, par cela môme, à toute appréciation équitable. Vous pensez bien que ce gouvernement, qui nous ôle l'essence même des institutions dont il nous laisse à peine I»1 simulacre, n'a nullement mes sympathies. Pourtant je me refuse à tout blâme systéma tique, et j'approuve même plusieurs de ses actes, en m'en tenant à la stricte justice. Hors les décrets du 22 janvier qui m'ont indignée, et indignée à haute voix jusqu'à L'imprudence, il y a eu sans doute bien des fautes politiques, mais rien qui put attirer, ce me semble, L'animadversion générale. De plus, j'avoue que je ne saurais établir le président connue dépourvu de capacité, d'assiduité au travail, de bonnes intentions. Rien de tout cela ne suffit, je le sais, [mur Télexer à la hauteur de sa tâche, mais je pense que d'autres comme lui la trouveraient difficile, si ce n esl impossible. On ne peut encore le juger d'une manière définitive. Comparativement, il n'a eu jusqu'ici à exécuter que la partie facile de son programme : la répression des troubles. La grande question est de savoir ce que les événements subséquents dévoileront. Pour le moment, les anomalies de son esprit, son im-

1 Delphine Gay.

passibilité phénoménale, sa foi superstitieuse en luimême en font à mes yeux une espèce de sphynx, qui a bien dit un premier mot sans que personne peut-être encore puisse deviner le dernier. Quant à la soumission prompte et servile de la France au nouveau pouvoir, soumission qu'on entache des mots de honte et de déshonneur, je crois que le pays n'est pas aussi coupable qu'on le suppose et qu'il n'a pas tant changé de volonté. Los hommes lui font peu, pourvu qu'on lui laisse entrevoir seulement l'ombre des principes de 89, auxquels il tient par des instincts si justes et si réels.

Mars i855.

Que ne puis-je encore l'attendre, Dût-il encor ne pas venir !

Deux très jolis vers, plus tendres encore que jolis, et que, du plus lointain de ma mémoire, mes fluctuations d'espoir a mis adressent, ma bien chère amie. Si vous ne venez pas trop tard, j'aurai plaisir à vous conduire dans ce beau lieu de Fleury, grave et simple comme un château des temps historiques, c'est-à-dire des temps où l'histoire et les châteaux se reliaient par une foule d'affinités. Vous ne pouvez vous figurer toutes les attentions de M"10 de la Rochejacqucloin pour sa locataire, jusqu'à faire descendre de sa chambre dans la mienne un intérieur du cabinet de la comtesse Golowine, à Pétersbourg.

Je suis charmée, ma bien chère, (pie, malgré vos

théories d'abstention systématique, vous soyez induite avons mêler de ce qui, personnellement, ne vous re- ; garde pas. Moi qui déteste les faiseurs, vous me mettez en contradiction avec moi-même. Je voudrais voir multiplier pour vous les occasions d'agir et de vous montrer à vous-même telle que vous ries, en dehors d'un parti pris d'imagination. Croyez que la crainte de la responsabilité, quand celle crainte est en dehors de la sagesse el de la prudence, esl un sophisme qui, appliqué inconsidérément, paralyserait tout. On Fait 1res bien de se défier d'une certaine disposition à se mêler de ce qui nous est étranger, niais l'action justement requise peut être souvent obligatoire, car nous ne sommes à nous-mêmes que pour nous donner aux autres, dans cette mesure progressive que les inspirations de la conscience savent si bien déterminer.

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