A MADAME LA COMTESSE DE CHELAINCOURT
Paris, 2.") juin [83< >.
Vous voilà donc contente, ma bien chère, de vous trouver à la campagne, malgré la pluie battante el Les gémissements, à l'approche d'une récolle douteuse, n'ayant pour vous en distraire que la fièvre des élections. Cela prouve voire bon esprit et surtout Mitre bonheur ; lotit est bien avec ce double point de départ. A mesure que vous vous accoutumerez à être contente, vous le serez davantage. Votre liberté d'espril y gagnera toujours ei vous L'appliquerez avec plus de facilité encore aux seules choses utiles. C'est pour atteindre ce but-là que Dieu garde dans le monde des gens qui n'en sont pour ainsi dire pas, ou qui n'y ont pas grand goût, et il est certain que sans eux une partie de la besogne sainte et pieuse ne se ferait pas. Ah ! chère amie, combien je goûte avec vous tous les
1 La comtesse de Ghelaincourt, née princesse Shérébatof, avait
épousé eu premières noces le comte Shouwalof. Elle fut mère du comte Grégoire Shouwalof qui, avant perdu sa femme, née comtesse Soltikof, embrassa peu après l'état ecclésiastique, et ramena en France l'ordre des Barnabites, dans lequel il est mort. Le P. Shouwalof a laissé un intéressant volume intitulé : Ma vucation.
A LA COMTESSE DE CIIELAINCOURT 36y
motifs que vous avez de vous sentir indissolublement unie à Dieu ! Votre fidélité fait justice maintenant de tous les prétextes, de toutes les pitoyables raisons dont la raison humaine couvre maladroitement les résistances du cœur. L ne fois dévoilées, ces résistances ne peuvent plus nous rendre dupes, et, dans nos mauvais moments, s'ils reviennent jamais, nous pourrons savoir quel est le chemin qu'il faut prendre pour retrouver la sérénité. Mors, au lieu de rencontrer dans notre àme la mobilité, le dépit, l'amertume, autrefois ses seuls hôtes, nous découvrons à la place, ce je ne sais quoi de doux et de tendre, qui, se mêlant à la soumission, nous laisse une impression délicieuse. Puis, à mesure que la lumière se fait ainsi au dedans de nous, c"est au dehors tout un paysage qui s'éclaire et s'embellit : les sombres présages s'évanouissent ; on se sent plus porté à se laisser aller au courant des événements sans vouloir les forcer; on fait \olonticrs le sacrifice de ses jugements et de ses goûts, surtout quand on sait que la volonté de Dieu entre jusque dans li'- innombrables détails des situations où il nous met. Plus j'avance en âge et plus il me parait démontré que la bonne lutte n'est guère qu'avec soimême, et que là seulement il nous importe vraiment d'être victorieux. Qu'ils sont heureux ceux qui peu veut en arriver là, chère amie el aujourd'hui surtout, car voilà le soleil (fui luit à travers une atmosphère presque emhrasée, et peut-être reste-t-il encore quel que chance d'écarter ce qui nous embraserait plus que le soleil lui-même. Les nouvelles d'Alger sont un baume sur de- cœurs bien malades. Ce ne sera pas un spécifique, même en admettant un plein succès, mais
enfin suspendre et tempérer, c'est toujours quelque chose.
Paris, i84o.
A os aimables hôtes nous sont arrivés hier, chère amie. La pluie a menacé leur départ et respecté leur voyage. Moi qui puis habituellement compter toutes les nuances de l'aube matinale, j'avais vu s'amonceler de grand matin de gros nuages, vaste complot qui a eu à peine un commencement d'exécution.
Les mérites de Monsieur votre fils touchent vivement tous les gens qui l'approchent. Il est difficile de joindre des sentiments plus droits et plus élevés à plus de bonté naturelle, à plus de vraie sensibilité pour les affections qui lui restent et qui sont toutes marquées au coin du devoir. Je conçois, chère amie, la vivacité de reconnaissance que vous devez mettre à remercier Dieu de vous avoir donné un tel fils ! Son abnégation de lui-même parait en toutes choses comme son dévouement, et à présent que son attrait pour le bien est éclairé, réglé par la foi, on peut être certain de lui voir porter les fruits les plus solides. Je ne sais pas si parmi les motifs de notre reconnaissance envers Dieu qui nous donne tout, il en est un aussi puissant, aussi légitime que celui d'une mère à la conversion de son fils. C'est vraiment, quand elle s'accomplit jusqu'au bout, la grâce des grâces. Quelle joie pour elle de penser que cette naissance, que lui doit son cher enfant, devient pour lui le commencement d'une heu-
DE CHELAINC01 HT .')(')()
reuse immortalité ! Vous pouvez croire, chère amie, que je serai aise de voir Monsieur voire lils. Malgré son affliction toujours si touchante, c'esl une vue qui console profondément. En moine temps \<ms n'avez poinl à craindre que je laisse percer quelque chose de vos espérances, ni que mon zèle prenne l'initiative. Plus je vis et plus je demeure convaincue qu'il n'\ a que des inconvénients et des dangers à ces efforts sans mission et sans opportunité, que se permet trop souvent L'activité imprudente ou trop humaine.
C'est une véritable affliction pour moi et une perte irréparable que celle de M. de Quélen. Car c'esl à la lois l'homme de ce monde qui a fait le plus pour moi et celui qui, dans les occasions difficiles, devenait mou conseil el presque toujours mon appui. Jusque dans le peuple, sa perte a été ressentie ; pendant neuf jours sa dépouille mortelle a été l'objet de la vénération publique. Les témoignages les plus touchants d'affection lui ont été donnés, el l'impression générale s'esl trouvée si naturellement engagée dans celle \<>ie que presque aucune clameur, aucun son discordant n'est venu s'\ mêler. La mobilité de l' opinion n'est donc pas toujours une >i mauvaise chose, et, si elle l'ait trembler quelquefois pour ceux qui sont encore dans la vérité, elle permet d'espérer de ceux-là mêmes qui sont dans relieur.
La comtesse Frédro est-elle encore avec vous ? Quels sont ses projets? Pannes existences primitivement destinées à être si brillantes, et qui ont à lutter contre des épreuves auxquelles aucune habitude contractée de bonne heure n'a pu les préparer ! Si on réfléchissait davantage et en temps plus utile à la place que prend
LETTRES DE Jtmc SWETCHttlE II 2 'i
l'argent, comme préoccupation inévitable dans la vie îles personnes cpii en sont le moins avides, on le traiterait avec plus de prudence, afin seulement de n'en être pas dépendant. L'économie est ce grand secret là.
Ce que vous me mandez du P. Lacordaire me fait un plaisir toujours nouveau. Il est lui-même une spécialité, que d'au Ires spécialités rebelles encore à la vérité, semblent attendre pour y revenir. Je suis heureuse du bien qu'il fait aux autres, mais heureuse surtout de ses progrès intérieurs qui me paraissent non moins incontestables. Adieu, chère amie, mon mari se joint à moi pour vous offrir mille tendres amitiés.
Paris, novembre i84i.
Ah ! chère bonne amie, remercions Dieu, ne cessons pas de le remercier de nous avoir mises dans son Eglise ! Chaque jour, chaque heure me laisse découvrir dans cette permission-là une miséricorde nouvelle. Quand une lois on est dans la bienheureuse barque, tous les secours viennent par complément, parce qu'il est simple que ce soit aux embarcations, qui ne doivent pas périr, que soient donnés les bons pilotes. Cela me mène tout droit, chère amie, à M. Dupanloup. Personne ne sent et n'apprécie mieux que moi la chaleur de votre reconnaissance pour lui. Dieu a permis qu'il fût auprès de vous l'instrument de ses grâces, et c'est une nouvelle vie que vous lui devez. Je suis bien contente de la lettre qu'il \ous a écrite ; c'est un prodige dans sa vie occupée de pouvoir écrire l
DE CllELAINCOI RT 3jl
mais il osl bion simple que pour \ous il en trouve le temps. Vous êtes une exception qui se détache encore en saillie au milieu de tout le bien qu'il fait, et vous lui êtes chère, comme le sont toujours ceux que Dieu nous a très posithemenl donnés. Il y a bien peu d'hommes parmi les intelligences supérieures qui me lassent l'impression de AI. Dupanloup. ïl réunit d'une manière bien rare ce qu'il y a de haut et d'incisif dans la pensée avec cette ardeur de la \olonlé qui en fait la puissance. Ces deux forces en lui sont en parfait équilibre, et c'est là ce qui constitue et ce qui explique l'autorité dont chacune de ses paroles est empreinte, .le ne cause jamais un peu longuement avec lui sans mieux apprécier les grâces dont xous avez été comblée. On sent en lui l'autorité qui protège, la voix qui guide et le bras qui appuie. Tout est vivant dans sa pensée parce qu'il met toute sa force à être conséquent avec chacune de ses convictions. Je n'ai jamais vu plus de sollicitude pour lésâmes dont Dieu l'a chargé. < )n sent que la prise de possession estcomplète au fond de son âme à lui-même, et qu'il ne perdra aucune de celles qui lui ont été données. Cette autorité exercée l'est bien au profit de ceux qu'elle régit, et si quelque chose vaul mieux que posséder soi-même une intelligence forte, ('■tendue et pénétrante, c'est le bonheur d'en rencontrer une de celle trempe et de se laisseï conduire par elle. .l'ai assisté dernièrement à l'une de ce- fêtes qui touchenl et consolent davantage les cœurs croyants, je veux parler d'une abjuration. La jeune anglaise qw est entrée dans le sein de l'Eglise, y axait été amenée par M- Dupantoup. D'après toute apparence, cette conversion en contient plusieurs autres,
Le bien vient rarement seul, et heureusement il y a de l'espoir dans toute joie. ^
De M. Dupanloup, chère amie, je passe a Monsieur votre fils, et c'est passer d'une bénédiction à 1 autre. Je ne crois pas qu'il puisse y avoir un plus attendrissant, plus édifiant spectacle que celui d une âme qui, dans la force des séductions de l'âge, quitte non pas le mal mais l'imparfaite vertu humaine pour s élever a la morale surnaturelle de la foi. La vue de cette douleur si intime, si présente et qui ne cherche que des consolations si dignes d'elle, afflige et réjouit a la fois en faisant mieux comprendre toutes les miséricordes promises au malheur. Et ce qui ne gâte rien à ce cœur droit et pur, c'est sa belle intelligence fine et colorée qui lui donne l'instinct de tout ce qui est grand et élevé et lui fait en même temps saisir avec une grande Justesse le fort et le faible de tout ce qui passe devant elle On m'avait bien dit, chère amie, tout ce qu'était Monsieur votre fils, mais mon impression personnelle m'en a appris davantage, et je ne puis vous rendre ma ioie en pressentant combien nos admirations désintéressées doivent être encore alimentées dans votre cœur par tout ce que la tendresse maternelle a de plus absolu
et de plus exclusif.
Au moment où je finis cette lettre, on m annonce M Dupanloup. Je pense bien à vous, chère amie, a ce bonheur que vous auriez en ce moment, bonheur qui vous est donné sous la forme sévère de tous les trésors «ue nous ont amassés la patience et la soumission. Que ne vous préparez-vous pas de biens pour l'avenir, et pour l'avenir même de cette terre ! Après ce rude apprentissage de la privation et de la souffrance, vous
DE CUELAIN'COl UT 3j3
ne marcherez plus que de plain-pied, et vos moindres impressions, acceptées avec douceur, vous seront profitables. Je \eu\ du moins, en terminant, vous donner des nouvelles de sa santé qui est très bonne. Je m'en réjouis pour vous : on aime particulièrement dans les autres ce qui nous manque et il y a des santés qui deviennent partie intégrante de nous-mêmes.
A LA COMTESSE FRÉDRO1
Paris, décembre.
Ma chère Pache, ce que j'aime de la joie (je veux parler de la joie inopinée, car celle qu'on attend est fort différente), ce que j'en aime, c'est de relever ce qui était abattu et d'encourager pour l'action : la pluie appesantit tous les plumages et le soleil les allège. Je ne veux ni retarder la lettre de M. Lacordaire, nim'interdire d'y ajouter quelques mots qui résumeront bien mal le nombre et la tendre sollicitude des pensées qui vont vous chercher. J'avais lu la lettre de M. ***, et M. Lacordaire m'a fait lire la sienne, toutes deux représentant le maître et le disciple, le premier mouvement du jeune homme imprimé par son imagination et le premier mouvement du prêtre grave et recueilli comme la conscience. J'ai fort approuvé M. Lacordaire qui, dans tous ses droits, n'use que d'un seul, c'est d'oser toute la vérité, et qui la découvre davantage à mesure qu'on l'intéresse. Celle qu'on réclame ici n'est pas difficile à dire ; elle comprend jusqu'aux éloges qu'une sage réserve retranche. Les conseils de M. Lacordaire sont pris de haut ; il ne juge que du point de vue ebrétien, et la distinction de l'esprit,
1 Vée comtesse Golowinc.
A LA COMTESSE FRÉDRO 375
l'essor qu'il faut prendre sont considérés par lui clans leurs écarts possibles et leurs rapports avec les vertus pieuses et les qualités solides du caractère. L'absence de toute vanité donne à ses leçons cette candeur, cette incomparable simplicité, celle sobriété philosopbique enfin qui lonl de lui un être rare.
In wil ;i mari, siiii|)licit\ a cliild '.
Ce vers lui va au moins aussi bien qu'à Gay, et il esl loin de rendre encore loul ce qu'il \ a de sublime
dans l'alliance du génie avec une naïveté humble et désarmée. Voilà L'homme, chère Pache, qui es! prêt à suivre .M.*" de ses conseils et de ses vœux. Il sail qu'aucune partie de son instruction n'a été négligée, niais il n'en persiste pas moins dans son désir de le voir demeurer longtemps encore dans la cégiou des laits el des matériaux, de le voir resserrer son cercle, concentrer ses forces pour arriver à posséder ce que Idn se contente trop souvenl d'effleurer. Il voudrait le défendre de la séduction de- idées purement spéculatives, le faire descendre de leur bailleur afin que plus lard d puisse s'élever jusqu'à elles d un essor a la fois sûr el rapide : c'est sa propre expérience qui le lait parler.
Le travail assidu de Dodzio esl une excellente chose, surtout sous votre surveillance. Car pour marcher rapidement à son but, il esl nécessaire quelquefois d'enrayer. Je suis aise qu'il ail voulu subir celle épreuve
1 II a l'esprit d'un homme, la simplicité d'un enfant.
Epitaphe <!<■ Gay, /»"/• Pope, à Westminster.)
,)-(j A LA COMTESSE
du baccalauréat, lors même qu'il aurait pu s'en passer. Il vaut toujours mieux arriver eu vertu de son droil qu'en vertu d'une concession, et, quand on sent pouvoir le plus, il est encore bon de bien établir aux yeux des autres qu'on peut le inoins. Dites-lui. je vous en prie, que tout en ne l'animant pas du geste et de la voix, je le suis de nies vœux dans son travail, l'enviant bien un peu, persuadée que je suis qu'apprendre est la plus amusante des choses de ce monde. Nous remarquerez que je n'ai pas dit étudier, attendu que ce n'est pas de faire étudier que le baccalauréat s'inquiète.
Je ne puis, chère Pache. que vous exhorter de part et d'autre à la paix au moins du silence, la distance ne nie permettant pas d'amener entre vous et Mmc de M*** une véritable réconciliation. J'aurais pu croire de mon devoir de me récuser, mais la sincérité affectueuse et dévouée a plus de hardiesse. C'est mon estime pour vous deux qui vous aurait garanti l'expression de ma plus vraie et plus intime pensée. Dans les circonstances douloureuses et compliquées où vous aous êtes trouvée, le mouvement a été si rapide, les points de \ue si variables et si multipliés, qu'un conflit de jugements a du s'en suivre, el qui dit nombre ici dit erreur. Dans tout ce qui nous remue profondément, il v a tant de manières d'arriver à se tromper, que pour une intelligence élevée et pénétrante comme la vôtre, ma chère Pache. aucune souffrance personnelle ne saurait empêcher l'appréciation impartiale des réalités en elles— mêmes. Tout est difficile comme certitude pour notre pauvre nature, à l'exception de celle indulgence tendre, compatissante, mutuelle, qui, elle au moins, peut s'appliquer toujours. Le temps. \ cm 1 ù celui
l-'RKDUO
qui redresse, cl c'est peut-être L'élémenl le plus fait pour agir en pareille circonstance. Enfin faisons <lc noire mieux cl demandons à Dieu de bénir ; toul le reste est vain sans être inutile.
La situation de M""' 0. devienl des plus graves. Mme de Montcalm disail : « Je crains l'espoir, il empêche la résignation. » ("est un peu applicable ici. M""' 0. csl lellenienl compromise qu'elle ne peul plus l'être. G'esl un peu de pluie sur la tête de quelqu'un qui plonge, el je pense que pour Ions les personnages accessoires, ce sera nuich ado about nothing1. Ce qu'il y a de plus faible dans ce inonde, c'esl ce qui essaie sa force contre1 Dieu.
Paris, tô février i836.
Je nous remercie bien lard, ma chère Pache, mais votre bonté voudra toujours que ce soit en temps utile ; nous sommes de ceux qui haïssent la prescription. \oiiv m'avez donné, avec les plus douces paroles, les plus jolies choses du inonde : un saint Thomas qui ferait envie à la paroisse, el deux sainte Catherine qui, avec les mêmes traits de beauté, ne se ressemblent pas plus que l'extase de l'amour divin ne ressemble à la méditation de ses douleurs. Rien dans l'expression ne leur est commun, excepté la paix profonde.
Je partage bien, chère bonne amie, toutes vos préoccupations au sujel de vos deux chers enfants. Pour Dodzio, les signes de prédestination dont Dieu l'a
1 Beaucoup de bruit pour rien, titre (l'une comédie de Sliak.cspea n • .
marqué, m'ont paru dès l'abord incontestables1. Il m'a toujours bien représenté ces êtres qui n'ont presque rien à demander aux circonstances extérieures pour leur bonheur, tant ils sont certains de le trouver dans 1rs autres et dans eux-mêmes. S'il persévère, il vous assure bien des jouissances, fi le milieu de voire vie -1 troublée fera place à ces longues et belles lins de jour qui, dans le calme, laissent délicieusement rêver même aux tempêtes. Quant à Max l, il a déjà échappé par sa volonté à ces dangers qui menacent, bêlas ! sur la mer de ce monde les mousses comme les matelots faits à l'orage.
Par égard pour le malheur de famille qui vient de frapper M. Lacordaire. j'ai cru prudent de suspendre pour un temps les premiers rapports qui s'étaient établis entre lui'et M.***. Du reste, son esprit eût-il été plus libre, je crois que je nie serais abstenue de, lui communiquer les lettres que j'ai reçues de \ous. par la conviction où je suis que sa nature indépendante et toute d'une pièce n'est point propre à ce que vous désiriez. Vous savez qu'il faut encore que les meilleures choses correspondent par des affinités particulières pour porter huis leurs fruits, et c'est ce qui n'aurait peut-être pas été ici. Ce n'est à aucune de- parties de la précédente lettre de M. *** que M. Lacordaire a répondu. mais à l'impression générale qu'elle lui a laite. 11 l'a exprimée dans toute sa vérité, a^ec affection selon lui. mais suis ces ménagements qui sont horsde ses habitudes ei auxquels aucun de ses rapports ne le façonne.
1 L'abbé Frédro, mort vicaire de Saint-Philippe-du-Roule.
2 Le comte Max Frédro, chambellan fie l'empereur de Russie.
FREDRO .>7<)
J'admets avec vous que quelquefois ces ménagements peuvent être nécessaires, mais alors M. Lacordaire n'est plus L'organe convenable. Je doute <pie sa meilleure volonté puisse se plu ver à la transaction, que son humeur sauvage el sa simplicité primitive puissent se tirer des complications <|ni exigent autant de soins apportés à la forme qu'à l'élude <ln fond. Je suis même, chère amie, si parfaitement convaincue de son incapacité à cet égard, que j'ai supprimé \<>s Lettres, bien sûre que voire confiance en moi s'en rapporterait à un jugement fondé sur la connaissance approfondie que j'ai du caractère et de la nature d'esprit de M. Lacordaire. Tonl ce qui ôterait à sa franche allure el lui sug gérerait nue arrière pensée l'annulerait, et le dépouillerait de son ascendant el de sa force. Ne me croyez pourtant pas sans regret de ne point voir une suite à ces rapports que j'avais aimés. Commencez par me croire sur parole, et pins lard quelques jours de cou tael avec mon jeune, candide el pienv ami suffironl à votre sagacité el me justifieront. D'ici là. soyez patiente, attendez que son influence soil affranchie de toute contrainte el rendue à son génie prime-sautier, comme disait Montaigne, alors elle se complaira dans tous les moyens d'être utile. L'adresse de Rome que je vous ai donnée vous étonnera peut être, si vous n'avez pas su qu'à la suite des plus marquants succès, la profonde et sincère humilité de M. Lacordaire, au milieu île l'enthousiasme dont il était l'objet, lui lit dé' sirer quelques années d'études cl de recueillement dans mie vie séparée et obscure. Rome, dans ce but-là, lui offrait toutes les convenances avec toutesles ressources. C'est toujours là que l'esprit catholique va chercher ses
380 A LA COMTESSE FREDRO
inspirations, et la foi qui y conduit est bien sure de se redresser encore sous son charme divin.
Parlez-vous décidément pour l'Allemagne!' Je ne puis comprendre comment cette chère famille que \<>ns laisserez derrière vous, si vous suivez votre projet, pourra se passer de son principe moteur. C'est au moins le balancier ôté à la pendule, dont tous les rouages restent en ordre, sans qu'elle puisse marcher. 11 est vrai que tout Y\ eimar. dont Mmc de Staël avait fait un grand château, peut aujourd'hui être considéré comme une grande famille, et bien des témoignages affectueux et continus aous mettent au nombre de ses membres les plus chéris.
\dieu. ma chère Pache. A ous savez si je suis pour aous stéréotypée d'affection et de souvenir. A raiment je ne pourrais pas même dire avec la devise d'un cachet d'autrefois : Je ne change qu'en mourant, tant il est probable que j'emporterai tout ce que je garde, et qu'il n'y aura qu'extension et continuité assurées par la grande métamorphose.