‹ Lettres de Madame SwetchineChapitre 21 sur 26 · A MADEMOISELLE CAROLINE DE MESNARD · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE CAROLINE DE MESNARD

Ma bien chère Caroline, je n'ai que cinq minutes, mais j'en profite avec grande hâte pour que demain aous me sachiez présente à votre bonheur et unie à \os prières. Votre enfance, dans tout ce qui restait d'elle, sera close demain ; car le sacrement qui confirme, toutes les grâces, impose sinon des devoirs nouveaux. du moins une perfection plus grande dans l'accomplissement de chacun d'eux. Chère enfant, soyez bénie, et puisse toute votre \ie se mettre en harmonie avec ces premières années protégées par tant de soins, par de si chers et précieux exemples ! Il m'eût été doux de me trouver en réalité près de vous et de votre maman, dans cette humble et pieuse chapelle où Dieu est si honoré, si bien servi dans les membres de son Eglise qui lui sont les plus chers ; mais, ma chère Caroline, ce que je retranche forcément est la moindre partie de ce que je vous donne, et c'est mon vrai moi qui sera axec aoiis.

Dites, je vous prie, à votre maman, que je lui écrirai dès que j'aurai un instant de libre ; elle me pardonnera de vous taire passer avant elle, puisque c'est ainsi qu'elle-même iail toujours.

Dimanche soir.

Sauver du temps devient plus difficile, ma bien chère, que de se sauver soi-même ; je l'espère du

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moins, car je désespère du premier. Le courant emporte, et si encore l'arriéré n'avait pas d'abîmes! JI faut, dans ce temps-ci, que la bonne volonté intérieure supplée réciproquement à tout. On me dit de tous côtés que la station du P. Lacordaire à Strasbourg va à merveille, et que de solides effets suivront. Dieu le veuille ! La moisson n'est vraiment belle que rentrée dans les greniers de la Providence.

Je vous embrasse, vous et Caroline, et cela bien tendrement. Je ne vais pas trop mal ; je fais ce que je puis pour aller jusqu'au bout, et, en conséquence, je limite ma fatigue au strict devoir. Voilà comment, pour manger, on s'en abstient.

\ endredi.

Je viens de lire la dernière conférence et d'en copier immensément. Il y a bien quelques petites tacbes, des mots contestables, mais elle n'en est pas moins magnifique, et peut-être la plus belle de toutes. C'est l'auditoire qui pou\ ail ne pas lui aller; mais je suis convaincue que le monde véritablement pieux rétablira les appréciations dans leur justice, et maintiendra que jamais peut-être le P. Lacordaire ne s'est élevé plus haut. Son discours est pour le sens humain comme la sainteté ellemême : s'il blesse, il ravit. Jamais on n'a tant exposé en apparence la chose qu'on voulait défendre, et jamais on n'en a fait ressortir des rayons plus divins. Je suis très lieurcuse de cette épreuve de la lecture ; on en sort victorieux, et cette impression a cela de bon, que c'est celle qui demeure. Merci de l'avoir avancée pour moi de deux grands jours..

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Samedi, iN',s

Il faut en faire son deuil : les contradictions et même la tempête croissent naturellement avec l'éclat et surtout avec la hauteur de portée. Le P. Lacordaire n'a jamais eu d'admirateurs passionnés dans les salons ; il en aura peut-être moins que jamais, jusqu'à ce que la confiance en lui s'établisse, c'est-à-dire jusqu'au jour de la justice qui viendra, mais comme toujours, chèrement acheté. Concevez-vous qu'encore hier, le plus sérieusement du monde, on me demandait si positivement il n'était pas socialiste, communiste, etc. ? On le croyait ! Je puis me rendre le témoignage qu'en répondant, je n'avais pas le plus petit espoir d'en dissuader, ce qui fait grand honneur à ma judiciaire. Je sens tous ses périls, je tremble à chaque écueil, je ressens tous les coups ; mais, ce qui me met à l'abri de tout découragement, c'est que je me sens toujours plus amie de la vérité d'abord, de l'énergie qu'elle réclame, et de notre ami par-dessus le marché.

Je ne finirais pas, mais on entre, et il faut que je glisse sur le regret de ce matin ; aimez-moi toujours, et tant que vous pourrez.

Paris, juin 184N.

Très chère, vous ne saurez jamais à quel point dix lieues de dislance ne vous empêchaient pas d'être ma pnAidence, de veiller sur moi, de m 'être bonne et secourable dans mille détails ! Ma sortie de Chantilly a

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été dramatique : le bon curé courait après ma voiture pour me faire rebrousser chemin ; l'excellent Jean s'y employait de toute sa dialectique et venait en sens inverse de M. le cure arrêter mes chevaux. Il voulait absolument que j'allasse m'établir chez vous ; est-ce là un serviteur qui ait bien l'esprit de son maître! Je suis convaincue que jusqu'à la fin du jour il m'aura attendue à A ineuil l, le courrier du matin manqué à Chantilly ayant fait croire Paris hermétiquement fermé ; dans l'idée de tous les habitants, c'était tout risquer pendant la navigation et surtout au port. Que de choses n'aurions-nous pas à dire ! J'ai vu le P. Lacordaire ce matin, et je veux me faire auprès de vous le mérite de la grande consolation que j'ai eue de voir tous mes jugements, toutes mes impressions revê tus de son admirable parole et me donner la conscience d'une parfaite rencontre sur tous les points.

Ma chère Caroline voudra me permettre, en dédommagement de mon regret de ne pas la voir, de remettre enfin entre ses mains le chapelet qui depuis si longtemps lui était destiné; il me vaudra une parole de tendresse dite de\ant Dieu.

•• 'i juin r848.

Je ne sais rien depuis onze heures, heure à laquelle j'ai vu M. de Falloux qui sortait de la Chambre, sans me rapporter d'autre nouvelle que celle qu'on avait le dessus, mais rien, hélas ! de terminé. Rien, ce me semble, n'est comparable à la violence de la passion

1 Maison de campagne de M"u' de Mesnard, juvsdc Chantilly.

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qui les emporte : ils savent qu'il leur faudra mourir, mais ils tueront et cela leur suffit. Pauvres êtres qui ne se connaissent plus, et dont le délire haineux est aujourd'hui presque fatal ! La troupe, la garde nationale arrivent de toutes parts. Si ce n'était qu'une émeute, ils seraient accablés par le nombre ; ce qui est à redouter, c'est la guerre civile. Quelle solution possible à un tel état? Les secours religieux ne manqueront pas aux mourants : des prêtres sauront toujours arriver jusqu'à eux ; ce que j'aurais voulu, c'est qu'une voix puissante pût se faire entendre aux rebelles. Si une mission de paix était possible, qui aurait plus de droit que notre ami, d'en être investi ? Figurez-vous que depuis ce matin, cette pensée m'obsède '. Dès que j'apprendrai quelque chose de plus, je vous le manderai.

Paris, mercredi i85o.

Ces jours derniers se sont passés tranquilles, c'est tout ce qu'on peut demander à ma profonde tristesse a ; pas une impression d'isolement. Dieu soit béni ! Rien n'est plus vrai : il ôte tout, et en même temps, en se donnant, il rend tout. Dans ce tète— à— tète avec Dieu, et la mort en tiers, avec quelle force la vérité se montre en regard du néant de la vie ! et qu'il devient sensible à notre àme, que nous ne restons sur la terre que pour

1 11 est presque superflu de dire que cet ami était le P. Lacordaire : mais je ne puis laisser passer inaperçu ce sentiment spontané, cpii naissait à la fois dans L'àme de M"'c Swetchine et dans celle de l'archevêque de Paris.

2 dette lettre est écrite peu après la mort du général Swetchine.

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y faire un pas de plus ! Le grand stimulant désormais de ma vie intérieure est l'espoir qu'en marchant je ne marche plus pour moi toute seule. Je n'ai jamais douté, ma bien chère, de ce qu'aurait voulu être votre charitahle assistance ; mais, vous le savez, en tout ce qui est d'impression, chacun porte en soi une loi qu'il ne s'est point laite, et la mienne, dans la douleur, n'a jamais invoqué que la solitude.

l853, jeudi.

J'ai eu ce matin un réel et intime plaisir à la lecture de l'article de M. Ampère sur M. Ozanam, avec qui je ne le savais pas si étroitement lié. Jamais la plume de M. Ampère ne m'a paru avoir plus de charme ; c'est simple et vrai d'accent. On sent la corde détendue par l'émotion, et on est tout heureux de découvrir le cœur de l'homme dont on goûtait l'esprit, sans que celui-ci. tant s'en faut, y perde.

Adieu, ma bien chère; que je sois loin ou près, que je parle ou me taise, je suis toujours bien près de vous par L'affection et la reconnaissance. J'embrasse bien Caroline et la remercie de me remercier : nous nous reconduisons comme des Chinois.

Fleun • ,s septembre 1 856»

Quand il s'agit de n'arriver pas à l'aire ce qu'on veut, je suis merveilleusement aidée par ma propre expérience, qui me L'apprend à peu près tous les soirs. Pourvu que vous a\ez toujours le temps de ni' aimer,

je me dis, sans insensibilité pour les retards, qu'enfin vous trouverez bien celui de m'écrire. Quant aux chagrins, voilà ce qui échappe à tous les changements, à toutes les améliorations de régime ; il faut toujours commencer par leur faire place dans son budget, sans deviner souvent la nouveauté des tètes de chapitre. Après les eaux, que ferez-vous ! C'est d'une double affection que je vous suivrai par la pensée. Quant à exécuter, ou quelque chose qui lui ressemble, c'est devenu pour moi cet impossible qui décourage jusqu'à la volonté ; je ne marche pas mal encore dans le strict régulier, mais je ne supporte plus l'accidentel, je ne le subis plus sans qu'il soit suivi, pour m'en remettre, d'une sorte de convalescence.

Il faudra bien cependant qu'un jour ou l'autre, le P. Lacordaire revoie Paris, et je fais des vœux [tonique ce jour soit prochain. Je lis tout ce qu'il publie, et bien plus affectueusement encore les courtes lignes qu'il m'adresse, et qu'il sait rendre pénétrantes de bonté. L'éclat de sa parole augmente toujours et sa beauté est incomparable : on n'a jamais vu un talent mûrir sous des conditions plus brillantes, et qui semblent appartenir exclusivement à la jeunesse. Je ne sais si cela lient à la force et à la sincérité de mon affection pour lui, mais je crois et je sens que je croirai toujours à la sienne : c'est ce point immuable qui passera à l'éternité. Gomme vous le pressentez, très chère, ce qui me revient ici des bruits du monde suffit souvent pour m'altrister, mais j'ai pour moi, grâce à Dieu, de n'en plus être ; c'est avoir le même cœur, mais suivre d'un autre rivage tout ce qui peut faire ma sollicitude. Je ne me suis jamais trouvée aussi bien qu'à Fleury ;

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c'est la campagne et toutes ses conditions de paix et de tranquille bien-être. Ma journée n'est jamais assez longue, et je les verrais presque avec plaisir allongées de mes mauvaises nuits.

Adieu, très chère ; remercions ensemble.

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