A SON ALTESSE LA PRINCESSE MARIE DE BADEN
DUCHESSE d'iIAMILTON.
Paris, ai juin i853.
Princesse, vous savez ce qu'est toujours pour moi un mouvement de votre bonté ; c'est être dans le secret de la joie reconnaissante et intime que m'ont donnée ces lignes, écrites sur le seuil même de cette mer qui allait se mettre entre nous. J'ai aimé le petit bout d'itinéraire presque autant que votre souvenir, car si, pour ne jamais vous perdre, je n'ai besoin que de moi-même, j'ai besoin de vous pour vous suivre et ne point vous quitter.
J'ai su votre bonne arrivée à Londres, votre transplantation sur une scène où vous tenez beaucoup de place, sans pourtant lui appartenir autrement que par le sentiment du devoir qui s'étend à tout, quand sa veine est profonde. Malgré votre juste atTection pour l'Angleterre, passer de tous les goûts satisfaits à un ensemble de conventions et de contradictions inévitables n'est point un agréable contraste. Je prétendais autrefois qu'on se désennuyait à Paris du plaisir qu'on avait eu ailleurs, et c'est bien autrement vrai quand cet intérêt, ce plaisir, prend le caractère d'habitudes faites, auxquelles se mêlent, à différent degrés, la con-
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fiance et les dispositions qui se Irouvaient clans toutes les relations que vous avez formées ici. Il y a des instincts qui ne mûrissent que sous certains soleils ; la sociabilité est \\\\ de ceux-là : un instinct qui l'ail qu'avant même que les vrais sentiments ne s'en mêlent. des rapports simples, faciles el doux, se trouvent établis. Aucun séjour ne pouvait mieux aller à Mitre âme si naturellement aimante, à celle bienveillance qui comprend en elle-même plus de sensibilité que la pré férence marquée dans beaucoup d'autres. Assurément je ne voudrais rien ôter aux regrets que je vous sup pose; ils portent en eux-mêmes, pour un peu plus tard, la douceur du revoir el du retour ; mais, si j'osais, j'insisterais beaucoup pour que vous ne vous appesantissiez pas sur les difficultés ou les préoccupations qui ne manquent pas de survenir. Ne les voyez que comme vous les vaincriez, avec la grâce de Dieu. une à une ; l'imagination nous joue toujours le mauvais tour d'embrasser toutes nos inquiétudes à la fois ; c'est un peu comme si nous doublions la colonne d'air qui pèse sur nos têtes : rien ne pourrait empêcher que nous ne fussions écrasés. Une vue que je crois pour vous, princesse, salutaire, réconfortante, apaisante, c'est celle du nombre d'obstacles que vous avez déjà vaincus, du chemin que vous avez fait, des concessions obtenues el passées au rang de droits acquis. Hélas ! je ne prévois pas pour vous l'uni elle commode du plain pied : le sol de ce pauvre monde n'est pas assez nivelé pour cela, el [mis le boE Dieu vous aime trop pour vous supprimer les occasions de mériter; mais ce qui me paraît certain, c'esl qu'en vertu de cette droiture humble, simple el pure, qui lui plaît par
dessus tout, il vous viendra en aide comme à une de ses plus chères âmes. Qu'importent alors les difficultés dès que le secours s'y proportionne ! Quant à m'unir à vous, quelqu'infirme que je sois, c'est un besoin pour moi de vous obéir. Autrefois quand je priais pour vous, vous m'étiez très proche, mais distincte ; aujourd'hui, plus du tout. A force d'aimer et de souffrir avec ceux qui nous aiment et qui souffrent, il semble qu'on devienne soi-même un être collectif, qui se porte tout entier aux pieds du Seigneur.
Vous profitiez d'un joint pour me rassurer sur les chances de la guerre; depuis, le mouvement d'oscillation a toujours été plus marqué et plus gros de menaces. Lors même qu'on échapperait au mal aigu, il y aura pendant longtemps à craindre le mal chronique des mécontentements refoulés, comme ces orages avortés qui établissent la durée du mauvais temps. Jusqu'ici il n'y a que le bon Dieu qui l'emporte par l'aiTranchissemenl assuré des populations chrétiennes ; voilà probablement ce qui survivra le plus longtemps aux intérêts, aux orgueils et aux passions qui le prenaient pour prétexte. Depuis que j'ai perdu Mmc Craven. mon seul dédommagement est de la savoir près de vous ; elle jouira de ce premier bon moment presque autant que j'en aurais joui moi-même; mais du moins dans vos moments de loisir, de trop plein, n'oubliez pas la seule part que vous puissiez me faire. Il n'est pas en moi d'être indiscrète, mais, croyez-le, ce sont ceux qui ne demandent pas qui remercient le mieux.
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Paris, 2,'> j ni Ilot i853.
Princesse, soyez bien tendrement remerciée de votre cher bon souvenir, si doux même à espérer. C'est le fond du bonheur que me donnent vos lettres; mais tout s'y rapporte, le charme, le naturel, l'accent de la vérité, loul ce qui peut l'aire que vos lettres vous ressemblent cent fois plus encore que votre beau portrait. Un mérite qu'elles ont, cl que je les prie vivement de garder toujours, c'est de me transporter si bien auprès de vous, de me laisser vous suivre jusque dans vos projets, dans vos habitudes à mesure qu'elles changent, de faire qu'en pensant à vous, je puisse toujours me prendre, autant du moins que l'absence te permet, à des réalités. Je vois avec un plaisir presque d'édification que votre saison a été mondainement laborieuse ; vos séries de dîners, votre magnifique concert avec les splendeurs de son auditoire, faits pour vous concilier à Londres bien des suffrages, sont si bien dans les nécessités de votre position et dans l'esprit des devoirs qu'elle vous impose, que leur mérite équivaut à mes yeux à ces visites de Petites Sœurs des pauvres que vous faisiez avec notre pauvre ami Donoso Corlès. La bonne grâce qu'on met aux choses qu'intérieurement on fait à rebrousse-poil, y attache le caractère d'un mérite sérieux, et, à moins du devoir explicite, ce n'est pas tant la chose qu'on fait qui importe, que l'esprit dans lequel on la fait, comme il v a de pauvres petites Heurs dont le parfum fait tout l'honneur. Vous êtes dans le milieu où vous devez être ; une route tracée est la moitié de la tâche laite, et il est bien rare
qu'on ne se réconcilie pas par quelque bout avec ce qui a été la matière première d'un sacrifice. Je veux bien qu'il y ait un lieu où l'on vous aime d'incomparable prédilection, et j'y suis bien pour ma part ; mais mon ambition est que vous soyez chérie partout, et ceci ne me suffit pas encore : je vais jusqu'à vouloir que partout, à un certain degré, vous soyez contente, et que la douceur, la placidité naturelle de votre àme aident votre œil à découvrir la meilleure face des objets et à s'y arrêter. Croyez-le, princesse, personne jamais ne fait plus preuve que moi de désintéressement, quand je forme le vœu que vous vous trouviez toujours mieux de ce qui m'ôte à moi une consolation vraiment rare e* intime, la consolation de votre présence ; mais c'est comme cela et peut-être seulement ainsi, qu'on aime un autre plus qu'on ne s'aime soi-même.
Dans tous ces derniers temps, nous n'avons vécu que d'incertitudes, de menaces générales pour les uns et fort personnelles pour ceux qu'une rupture entre la Russie et la France atteindrait grièvement. Aujourd'hui, le grand nombre dit que tout est fini ; j'attends, pour ma part, la conclusion, afin de ne me rassurer qu'à bon escient. La moindre étincelle peut mettre le feu aux étoupes, en Turquie même, si j'en crois le journal d'aujourd'hui. L'opinion en Angleterre me parait avoir toujours été fort en avant dans la marche du gouvernement et dulangage des ministres ; ici, c'est toutle contraire, ce qui n'a pas empêché l'Empereur de se montrer sage et prudent. On me disait que M. Thicrs avait qualifié sa politique de correcte ; assez bel éloge dans une bouche adverse et dans un temps où l'injustice compromet habituellement le bon sens. Que sortira-t-il de tout
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cela ? l'imprévu très- probablement : cet imprévu qui, de notre temps, déjoue surtout les conceptions crues profondes.
Aux naïvetés de M. Z..., je suis parti d'un éclat de rire, mais j'ai fini par ne rire <|uc du bout des lèvres. Les avantages négatifs peuvent rire fort estimables, mais j'en voudrais d'autres dans l'intérêt de vos chers enfants, et vous m'avez vue, quoique timidement, craindre toujours en M. Z... l'absence de vraie distinction, de celle qui, bien entière au fond del'àme, arrive toujours par quelque bout à se faire jour. Ce qu'on ne peut trop se (.lire, c'est que les enfants saisissent admirablement le ridicule et que le ridicule sape imperceptiblement l'autorité.
Adieu, princesse ; agréez mes hommages infinis.
Paris, 3 septembre iJS.jo.
Princesse, votre bonté aebèvc de me tirer de peine ; j'avais su l'éloignement du danger en apprenant la maladie même ; mais entre être rassurée et tout-àfail tranquille, il y a loin. Une fois la convalescence établie, il y a lieu d'espérer qu'elle marchera vite, la nature dans l'enfant travaillant dans le même sens ; les soins deviennent presque tout, quand la première violence du mal est \aincue. C'est le moment des mères où Dieu leur vbdc quelque chose de son pouvoir. Mais combien vous ave/ été bonne, an milieu de tant de préoccupations-, de me réserver quelques moments! Vous avez Bien dans mon attatchemenl la mesure du prix que je puis mettre à votre bon souvenir; mais lorsqu'il s'agit de le parler, je vous en prie, ne vous
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L'imposez jamais : dites-vous toujours que venir à moi n'est jamais ni trop tôt, ni trop tard, qu'à toute heure vous êtes certaine de rencontrer la plus tendre reconnaissance, les calculs de temps n'existant plus pour ce qui doit durer toujours.
Je vois Ilamilton Palace transformé en une sorte d'Olympe, dont les plaisirs solennels et brillants me font croire qu'on doit en avoir bientôt assez. Assurément, vous ne pouvez être inquiète de l'agrément d'aucune des personnes que vous recevez chez vous ; néanmoins, une disposition de cœur vraiment aimable fait qu'on ne se le dit jamais assez, et que la responsabilité du plaisir des autres parait lourde. Pour ma part, votre pittoresque Ecosse, vos poètes y aidant, est si bien restée le type des beautés naturelles que j'aime, que, les torrents de pluie écartés, la clef des champs me semblerait déjà une charmante fête à offrir à des convives. Ce que j'aime bien mieux encore, princesse, que vos lacs et vos bois, c'est votre église d'Hamilton, ce vrai sanctuaire du bon Dieu, soigné, orné, embelli par vous, et où son culte s'accomplit en toute liberté sous vos auspices. Qu'il y a loin de là au temps, si rapproché pourtant, où M. de Villeneuve ' vous quêtait si timidement pour cette même église d'Hamilton et concluait de votre générosité qu'enfin vous n'aviez pas d'aversion pour la foi catholique ! En rapprochant ces deux termes, que ne pouvez-vous espérer ? Un succès de cette nature porte en lui-même la confiance de tous les autres succès. N'en est-ce pas un aussi heureux qu'inattendu que l'admirable disposition qui a dicté à
1 Le marquis Tristan tic "\ illeneuve-Arifa.
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Mmc votre belle-mère les paroles que vous voulez, bien me citer d'elle et que j'ai recueillies avec vénération !' Rien ne me parait plus touchant que le respect pour la foi d'un autre, quand ce respect part d'une foi profonde et se trouve mêlé à d'indubitables regrets.
Avez-vous vu l'article de M. de Montalembert sur notre cher Donoso ? A-t-il répondu à ce que vous auriez voulu ? Je conçois parfaitement, les deux noms donnés, que les systèmes politiques et les controverses qui en naissent aient été inévitables. Mais Donoso Gortès \\\u\\ si habituellement, si naturellement, dans la région supérieure aux questions abandonnées à la dispute humaine. qu'on ne peut le faire descendre de celle région sans l'amoindrir. Ce que je voudrais maintenant , c'est qu'on nous fit connaître l'homme en lui, devenu la matière première du chrétien. Hier, j'ai reçu les adieux des Gabriac qui vont passer trois mois en Italie ; ils emmènent leurs trois fils, ce qui leur plaît à tous ; mais c'est surtout la première et la dernière fantaisie de la pieuse jeunesse que leur aîné va ensevelir à Saint - Acheul, au retour de la famille à Paris '. Il y a bien là pour la pauvre mère épreuve et sacrifice ; mais quand les douleurs sont si divinement consolées, je voudrais toujours qu'elles portassent un autre nom. Hier aussi, j'ai revu M"" Narishkinc qui revient des Pyrénées et ne se reposait que deux jours entre le voyage de Gau-
1 Alexandre de Gabriac, Bis aîné du marquis de Gabriac, était né avec le pressentiment de sa mère qu'il sérail voué au service de Dieu. Son enfance ne démentit jamais iel espoir; il passa des mains de M. Dupanloup au noviciat de la Compagnie de Jésus, et \ exerce aujourd'hui, avec une édifiante distinction, les fonctions de l'enseignement.
terets et les élégants plaisirs de Dangu, où elle arrive aujourd'hui. En tout, je n'ai jamais vu à Paris autant d'allants et venants : on se croirait dans un carrefour ; c'est la rapidité des chemins de fer qui enfante toutes ces faciles locomotions. Réellement, à tant voir changer de place, on pourrait croire qu'on ne se plaît nulle part.
Soyez toujours assez honne. princesse, pour ménager une place clans le bon coin de vos souvenirs à la profonde et inaltérable affection dont sans cesse, au fond de mon cœur, je vous renouvelle l'hommage.
Paris, og décembre i853.
Princesse, votre chère lettre, que mon pauvre œil ne m'a permis de lire qu'à plusieurs reprises, a été pour moi une joie des plus vives, et, malgré la longueur de l'intervalle, c'est comme si je vous avais entendue la veille, si peu le temps compte pour les sentiments immobiles. Votre bonté est certaine de me retrouver toujours là 011 elle m'a laissée. J'ai, pour ma part, une telle confiance en elle, que rien ne la troublerait, tandis que tout est fait pour m'expliquer votre silence, dans votre vie si pleine, et en particulier dans ces derniers temps, depuis la maladie du cher petit Carlo, jusqu'à ces réceptions nombreuses dont les brillants plaisirs ne laissent pas que d'être accompagnés de beaucoup de fatigue. Très souffrante depuis la (in de septembre d'une violente reprise de ma névralgie, quoique diminuée, je me renferme encore, et, dans cetle saison, pour peu que le mal résiste, on ne sait jamais ce que
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durenl les réclusions. Mais les petits maux ne comptent pas au temps où nous sommes, au milieu des menaces de choléra qui m'allei^nent à Hamillon autant qu'à Paris. S'il s'approche, ne quitterez-\ous pas à la luis son voisinage el celte inconstance de lempéralure, ces passages rapides de l'air glacé à l'air humide et tiède qui peuvent, ce me semble, tant ajouter au danger ? Ne suivrez-vous pas le duc à Londres. attirée aussi par cette acquisition nouvelle qui m'a arraché un si long soupir? Pour le moment, chère princesse, rien ne me presse que de vous savoir hors d'IIamilton. mais je ne vous promets pas qu'à peine rassurée, mes tristesses ne reparaissent et ne vous disent tous mes regrets de voir ajourner la possession d'un pied-à-terre à Paris qui puisse, point stable et fixe, protéger en tout temps les chances d'un retour. Personne ne sent plus que moi le devoir de sacrifier largement aux exigences d'une position hors ligne ; mais ce doit être comme la rançon du droit de mener un certain temps de l'année une vie plus simple et plus conforme à ses goûts. Sans cela, les servitudes de la grandeur seraienl trop onéreuses, et quand les palais et les châteaux sont en Ecosse et en Angleterre, il me paraît bien [tennis de convoiter, de temps à antre, une lente dressée en France. Je nous ai clù, dans ces derniers temps, de bien réelles satisfactions, en recueillant tout ce qui m'a été dii mu- le- approbations Infinies de tout ce qui a\ait, été rapproché de \ous. Placée comme vous l'êtes, le frivole même est sérieux dans ses effets, et on ne sait pas assez combien à& préventions sont quelquefois Naincues par la favorable impression reçue d'une seule personne. C'est de toutes parts que m'est con-
firme ce que vous voulez bien me dire de la nouvelle vie de l'église d'Hamilton, et je vous assure que c'esl dans des termes beaucoup moins modestes que les vôtres. J'ai béni Dieu de vous donner pour première récompense le sentiment que votre entrée dans l'Eglise catholique avait fait du bien. Il y a toujours une foule de gens qui attendent soit un livre, soit une parole amie, soit un exemple ; de cœurs hésitants et timides qui, pour passer outre, ont besoin d'une confirmation de la rectitude de leur pensée intérieure. Je comprends les peines de l'isolement: c'est un peu, dans l'habitude, le désert ; mais celui-là ne sera jamais sans oasis.
\oilà lord Palmerston rentré, d'une manière qui rend mixte la peur comme la joie ; car les uns, sans s'y trop fier, en font un conservateur converti ; et les autres entrevoient qu'il pourrait bien, au lieu de faire la loi, la subir. Ce qui est certain, c'est, comme vous dites, notre état d'agonie, agonie, comme il arrive pour la mort, que nous pourrons bien regretter, si la guerre se fait. Jamais, je crois, elle n'aura été moins, je ne dis pas dans la volonté de Dieu, mais dans la prévision des hommes ; tout le monde me semble avoir été de l'avant, sans en calculer les conséquences possibles.
Paris, G février i854-
Princesse, j'attendais tout du changement d'air, d'autorités médicales plus établies, des ressources de tout genre que \ous aviez retromées, et je ne puis vous rendre ma peine en apprenant que vous étiez toujours un peu souiïïantc, ainsi que l'excellent comte
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AN alsh me le disait hier. A ous avez trop longtemps attendu, trop souffert ; et cet affreux voyage en si mauvaise disposition a dû prolonger votre malaise. Il faut du temps et des soins partout pour rétablir l'équilibre, une fois dérangé ; mais rien ne m'empêcherait de croire que si vous étiez au milieu de nous, vous marcheriez plus vile. Un ciel sombre et lourd doit vous être un plus mauvais régime qu'à tout autre, car tout en vous semble calculé sur la sérénité. Je comprends la tristesse sur votre front, mais point la contrainte et le souci, qui font trop contraste ay.ee la limpidité de votre âme. J'ai bien envie de vous envoyer une petite prière que je dis habituellement et qui commence par ces mots : Mon Dieu, je ne sais ce que je dois vous demander, vous seul savez ce qu'il me faut, etc. L'abandon complet est plus doux qu'on ne pense ; c'est ce que j'appelle le bonheur des yeux fermés.
Une fois dans le chemin de la maladie, on ne sait jamais où ce chemin vous mène, et je tenais à ce qu'une parole de moi, dûment soulignée, vous lût dite. Sortie du mal aigu, je puis dire que je n'ai rien eu de sa convalescence, car immédiatement la névralgie a repris son cours; c'csl devenu une basse continue, sans sourdine, et ce que cet étal a de plus poignant, c'est de porterie désordre dans toutes mes habitudes et de me forcer à un repos qui m'est antipathique. Nos graves préoccupations, qui de la chose publique descendent aux intérêts personnels pour les inquiéter fort, ne sont pas faites pour récréer. Le départ de notre ministre implique celui de ses compati iules; je pense que quelques exceptions paraîtront de toute justice. L'âge et les maladies, seuls titres qui
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peuvent y être apportés, sont de nature, ce me semble, à ne pas trop exciter l'envie et à disposer à la condescendance. La grâce de mourir en paix, la seule que je convoite, sera déjà achetée assez cher par les graves inconvénients attachés à la demeure dans un pays en guerre avec le sien. Cette terrible issue me semble plus que jamais suspendue sur nos tètes.
J'ai le grand regret de n'avoir pu jusqu'à présent offrir mes hommages à Madame la G rande-Duchesse ; à son retour de Fontainebleau, j'étais déjà enfermée, car ne voilà rien moins que trois mois que je n'ai passé le seuil de ma maison. Ce que je vous demande ce n'est pas votre fatigue, mais un bulletin qui me dise le véritable état de votre santé ; n'omettez pas les détails, la vérité n'est que là.
Paris, jeudi 4 mai i854 - Couvent des Dames Augustines.
Voyez, chère princesse, comme nous sommes loin de compte toutes les fois qu'acceptant, vous ne me crovez pas suffisamment récompensée. Ainsi l'autre jour, pendant que vous trouviez que vous ne me remerciiez pas assez, je vous reprochais mentalement de me remercier trop. Ne me sachez donc jamais mauvais gré que de ce que je ne fais pas, que de ce qui limite ma volonté. Quand on vous connaît, comme on comprend l'effet sur vous de ce vaisseau russe capturé sous vos yeux, dans des lieux tout récemment encore empreints de bon accord et de sécurité ! Ces contrastes se reproduisent sans cesse et sont presque toujours tristes, car où la joie glisse, la tristesse fait
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sillon. On n'en finira jamais avec le va-et-vient de la chose humaine ; le seul caractère fixe et indélébile de ce monde, c'est sa mobilité. Les lignes que vous me promettez seront pour moi d'un grand intérêt et je ne suis pas étonnée de leur coloris plus ardent. On a toujours dit que le filial et admirable respect du Gzarewitch s'était concilié avec de consciencieuses divergences d'avis, et, dans ce cas, on comprend qu'une fois le Rubtcon passé, on se montre d'autant plus vif qu'on s'était montré plus prudent pendant les délibérations. Quand l'affaire est engagée, c'est un surcroît de zèle qui met à nu les motifs qui faisaient parler. On ne peut se distraire de cet affreux tableau de menaces d'afflictions pour les uns, de tristesses pour tous ! Pour ma part, de cette guerre, je n'a: que l'alternative de peines positives et de contentements très mitigés. Je ne veux que du bien à la France, et je suis très vulnérable aux coups qu'on porte à mon pays; le désir de nuire allant plus vite que son action, voilà déjà trois fois que je suis bombardée à Odessa, sans être sûre heureusement jusqu'ici de l'avoir été tout de bon.
J'ai trouvé ici la maison comble et je n'ai pu avoir nia petite cellule qui nie faisait l'illusion d'un quartier de Rome au moyen des dûmes du Panthéon du \alde-'Grâce, des tours de Saint-Sulpice, s'élevant dans une sorte de désert de jardins maraîchers sans arbres, séparés par de longs murs. On prétend qu'on me la rendra : si j'y arrive et que vous veniez ici en mai, je vous présenterai mon mirage; au cas contraire je mhis recevrai rue Saint-Dominique, non moins contente, je vous assure, pourvu que vous nous veniez,
comme vous m'en laissez l'heureuse perspective ; ce sera encore de bons moments. Notre tort est de ne pas les additionner avec assez de soin ; même pour la mémoire du coeur, ce qui est isolé se perd ! Quand vous voudrez m'écrirc, seriez-vous assez bonne pour me parler de vos enfants, me dire comment vous les avez trouvés, et en particulier la chère petite Marie. Les emmènerez-vous dans votre voyage d'Allemagne ? Je le voudrais bien !
Agréez, chère princesse, tout ce qu'il peut y avoir de plus tendre dans les sentiments les plus sincères.
Paris, 22 mai i854, couvent des Augustines.
Princesse, c'est dans ma chambrette de pensionnaire que j'ai reçu votre chère lettre, que j'y réponds avec l'ambitieuse confiance de vous y recevoir bientôt. Si les bonnes dispositions du duc, aidées d'un peu de votre insistance, viennent à bien et que je puisse me promettre votre bon souvenir dès vos premiers jours de Paris, c'est ici qu'il me trouverait, mon projet étant d'y passer les fêtes de la Pentecôte. La retraite en elle-même m'a toujours fait l'effet d'un bain qui défend, calme et fortifie à la fois ; mais ce fond excellent, c'est comme une scène bien préparée : il s'agit encore de ce qui s'y passe. Il est vrai que sous les conditions présentes, la couleur des pensées et la nature des diversions ne sont guère faites pour récréer. Néanmoins la journée se passe sans ennui, et c'est même sincèrement que je combats les amis qui se disposeraient à l'abréger ; puisque je suis ici pour n'être pas
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chez moi, que ce ternie moyen paraît approuvé à Pétersbourg, il faut y rester par conséquent. D'ailleurs, ce n'est pas à un simple sentiment de convenance que j'ai obéi en m'imposant la retraite ; l'intimité du têteà-tête exceptée, j'ai senti souvent dans ces derniers temps, au milieu même d'un nombre très limité de personnes, que lorsqu'il y avait d'une part réticence ou effort, et que de l'autre nulle liberté de discussion n'était possible, l'abstention complète était commandée. Le présent ainsi sauvegardé ne laisse pas plus intact l'avenir, même le plus rapproché. Je pense que j'irai aux eaux de Néris, dans le Bourbonnais, et puis après ? Nuit complète. Mon retour de Néris, ce sont mes colonnes d'Hercule ; je défends expressément à ma pensée de sauter par-dessus. La petite page que vous avez bien voulu joindre aux vôtres est pleine de hauts et bons sentiments, mais j'y regrette un peu cette grâce féminine qui achève la distinction.
"N ous aurez vu nos bulletins sur l'affaire d'Odessa. La question de savoir si on a tiré ou non sur le par lementaire est une de ces controverses qui sont léguées aux siècles futurs. Que de maux incalculables ! Et nous sommes encore dans le prologue : on est tenu entre le frisson d'un événement malheureux et décisif et nue angoisse immobile. Malgré les assurances données par Vienne, on dit beaucoup que l'ardeur de la parole de M. Ilubner a été semoncée, sans pourtant que cela l'empêche de poursuivre1. I n agent si fort en avant du pouvoir qui l'emploie donnerait vraimenl quelquefois l'idée d'une sorte de eompérage qui entretiendrait
1 Le baron de Hubner, ambassadeur d'Autriche à Paris.
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d'une part les espérances, et de l'antre ferait gagner du temps, ce temps qui n'a jamais dit assez tôt son secret du plus fort.
J'attends avec une impatience vive et tranquille l'issue que j'ai tant de motifs d'espérer heureuse, préparée par le P. de Ravignan, pour quelqu'un qui vous intéresse. Bien des mouvements de la grâce demeurent, hélas! négligés; mais quand on y revient, c'est presque toujours que le cœur blessé a emporté le trait. Je vois que vous n'êtes pas plus disposée à prendre part aux plaisirs de la saison que votre cher Angus à son bal ; sans trop d'égoïsme, je puis donc me féliciter de sa fin prochaine. Personne vraiment, au temps qui court, n'est assez disposé à s'amuser, pour qu'on n'en retranche pas les occasions. Ce n'est point à des fêtes aujourd'hui qu'il appartient de faire circuler l'argent dont les masses ont besoin, car elles ont la même part que nous d'anxiété pour les leurs, et d'affliction engagée dans la tristesse universelle. Il semble que l'état de cette pauvre M"" Narishkine est toujours bien inquiétant ; et ses enfants, tous loin d'elle!
L'adieu que je vous adresse est tout rasséréné par la douceur d'un prochain revoir ; agréez le bien qu'elle me fait comme une des expressions les plus vraies de mon tendre attachement.
Paris, i854, jeudi 3i .
Princesse, que vous avez été bonne et que je vous ai rendu d'actions de grâce ! ^ ous pensez si j'ai compté les heures avant votre petit mol de Boulogne
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et si celui de Londres a été le bienvenu ! Toul ce que vous y avez joint a été précieusement recueilli. Restait la l'aligne, mais le repos y aura suffi, cl rien n'aura hâté cette issue que j'ai le pressentiment d'apprendre bientôt heureuse. On le demande tant et si bien ! \ous le demandez si bien vous-même, et par la prière qui s'articule, et par celte prière muette qui esi au fond de toutes les pensées, de toutes les actions qui vivent d'une même vie ! Après ma sécurité pour vous, qu'est-ce donc qui peut m'être plus cher que votre bonté qui, toujours inclinée par l'indulgence, me rapproche d'elle et se dégage de la forme cérémonieuse ? Certainement, princesse, nous ne nous connaissons que d'hier; mais n'a-t-on pas dit avec raison qu'on croyait avoir Ion jours eu les idées justes qu'on rencontrait pour la première fois? Pourquoi une mutuelle confiance ne donnerait-elle pas un passé!* .le puis dire, quant à moi, que presqu'à chaque fois que je vous ai vue. s'est révélée pour moi une conformité nouvelle dan- ^impression et les jugements, et que je me suis sentie toujours plus attirée par celle candeur de vé rilé, qualité si rare qui en révèle tant d'autres. Depuis votre départ, je suis infidèle à mes l rois heure- ; je me venge sur elle- de ce qu'elles ne m'apporteni plus, et je ne mets plus à la place qui restera vide, que des choses uliles. C'est ainsi que. dan- Ion- les sujets qui nie ramènent à nos entretiens, je vous interpelle encore, el je vous remis grâces de m'avoir rendu si facile de deviner votre réponse.
Au milieu de l'inquiétude que les articles quotidiens de la presse anglaise excitent toujours davantage, quelque- bons esprits s'efforcent d'en diminuer la
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portée; mais on voit, à ce que coûtent ces efforts mêmes, le peu de confiance qui s'y attache. La contradiction, l'opposition violente est le lot humain ; sans cesse aussi nous sommes condamnés à voir entraver le mouvement qui nous pousse à travers les siècles. Ce qui seul fait souffrir, c'est la crainte d'un point d'arrêt dans ce progrès inespéré : peut-être en avons-nous joui trop hautement, trop sensiblement ! Je ne sais quel ancien disait qu'il faut cacher son bonheur ; je crois qu'au temps où nous sommes, il faut surtout cacher son succès, s'en nourrir, mais dans l'ombre et à petit bruit. Je ne sais si cette mesure permet un raisonnement, une conséquence déduite, qui ne pousse à de tristes conclusions ; nous n'avons pour nous que la main puissante qui détourne quelquefois jusqu'aux coups que nous nous portons à nous-mêmes. La politique de ces derniers jours n'a guère été plus sereine. Chose singulière ! il semblerait que dans les temps aux difficultés redoutables, les fautes (puisqu'on en fait toujours) devraient au moins tenir du caractère de l'abstention, car c'est par omission qu'on pèche quand on est découragé ; au lieu de cela, toutes les écoles faites par les différents gouvernements rivalisent d'activité et se font toutes primesautières. Le bon coté, c'est que ces fautes simultanées se neutralisent par cela même et qu'en fin de compte rien n'est changé dans les positions.
Demain vous ne partagerez pas avec moi, mais je vous mettrai en part de tout ce qui remplira et consolera mon âme. C'est aussi une traversée que nous célébrons, mais la traversée bienheureuse entre toutes,
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et qui, une fois le pied sur l'autre rive, laisse tout évanouir derrière elle. Que peuvent au fond les tempêtes quand on a pour soi la barque et le pilote ?
P. S. — Ces vers d'Andrieux me sont tombés sous la main, et je les ai trouvés si dignes de vous plaire, que je les copie pour vous.
A qui puis— je être utile aujourd'hui ? Voilà, chaque matin, ce qu'on devrait se dire ; Et le soir, quand des cicux la clarté se retire, Heureux à qui son cœur tout bas a répondu: Ce jour qui va finir, je ne l'ai pas perdu ; firàce à mes soins, j'ai vu sur une l'ace humaine La trace d'un plaisir ou l'oubli d'une peine.
Montmorency, ri décembre 1804.
Princesse, je reçois à l'instant votre chère lettre de Toulon, et, on suspens jusque-là, je n'attendais que le petit mot promis, pour vous dire tout ce qu'avait été pour moi celui des dernières heures que vous passiez à Paris, vous remercier du thé dont vous vous priviez pour moi. el surtout, chère et bien chère princesse, faire aller à vous quelque chose de tant de douces impressions que vous m'aviez laissées. A chaque fois que je vous quitte, je constate un grand pas de fait dans la tendresse do mon affection pour vous, et, j'ose dire, dans ma confiance en la votre. C'est tout simple : ce qui est réel et solide porte en soi le progrès, et le progrès se manifeste toujours par <los ellots certains.
Je vois (pic votre voyage a compté des retards et beaucoup de fatigue ; quant au bruit des mutineries des chers enfants, on peut toujours commencer par
lui faire une large part : à cet âge, on pleure et on rit pour le temps où l'on ne rira plus de ce même naïf et gai rire, et où l'on ne pleure plus, souvent à force d'avoir pleuré. Grâce à vous, je vous suis pas à pas dans votre itinéraire et me repose avec vous à Hvères, en attendant le repos bien régularisé de Mce. Il me semble que j'y serai avec vous plus encore que partout ailleurs, et que cette retraite tempérée sera pour vous un temps de bénédictions. Le loisir, un beau ciel, un air doux et calme, cette mer qui semble porter notre pensée si loin, sont amis de la réflexion, de ce recueillement qui n'est qu'un profond regard plongé en nous-mêmes. J'ai bien songé à vos lectures, et j'espère bien arriver à le faire utilement. Je cherche encore : je voudrais des ouvrages qui, sans trop de longueur, présentassent des vues d'ensemble, et rien n'est plus rare. Par extraordinaire, j'ai pensé à un livre auquel on ne pense plus, au Génie du christianisme, dont la valeur, après avoir été exagérée, s'est trouvée, comme toujours, dépréciée, et dépréciée sous la forme la plus ingrate de toutes, l'oubli. S'il y a longtemps que vous l'avez lu, et que rien dans l'impression qu'il vous a laissée ne le range dans l'exclusion, je crois que vous ferez bien de le relire, mais lentement et très attentivement. Je crois que vous y reconnaîtrez des beautés vraies, quelques-unes saisissantes, et que le tableau qu'il déroule vous frappera par sa richesse imposante ; mais je vous demande de ne le relire qu'à titre de livre d'agrément, où il ne faut chercher ni la science, ni même l'intime esprit du christianisme.
Gomme vous le dites, rien de plus nouveau clans le monde que cette vocation semi-religieuse protestante
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et le convoi mi-partie de dames inlirmièrcs anglicanes et de religieuses irlandaises. Ces dernières seront le remorqueur du bâtiment ; une des gloires de l'Eglise catholique est de faire du bien môme à ses ennemis, de les pousser au bien, quelquefois par une affinité secrète dont ils ne se mélient pas, ou par l'autorité de l'exemple, voire même par le désir de lui en ôler le monopole, motifs plus ou moins méritants devant Dieu, mais dont la pauvre race humaine recueille toujours un certain fruit. Je ne sais pas de contraste plus frappant que ces négociations dont on parle toujours, avec ces préparatifs de guerre plus actifs, plus formidables que jamais. Je tremble que la guerre qu'ils annoncent ne soit la seule vérité du temps où nous sommes ; tout le reste me parait une flatterie faite à la diplomatie pour lui persuader qu'elle peut encore quelque cbose, attendu qu'il ne faut décourager personne. Vous pensez si j'ai répété vos paroles, et si même sans avertissement je le pourrais jamais ! Mon silence est devenu presque proverbial parmi mes amis, et si je tiens à ce que quelque chose de moi soit reconnu, c'est la sécurité qu'ici je leur offre.
Paris, 4 janvier i855.
Princesse, j'ai frémi à ce rëcît si vif de F effroyable danger que \<>us ave/, couru; ce n'est plus seulement au figuré que la terre tremble sous nos pieds'. C'est
1 I 11 tremblement «le terre à Nice; au milieu de la nuit, la population entière s'était précipitée hors des maisons ; beaucoup s'étaient réfugiés dans les églises.
[\f\0 A. LA. DUCHESSE
votre lettre qui me l'a appris et c'est plus tard que j'ai vu, en ouvrant mon journal, le compte terrifiant qu'on en rendait. Quel contraste de ce repos que vous alliez chercher, de cette nature si sereine, de ces roses éternelles, avec cet affreux ébranlement et le péril sous sa forme la plus saisissante ! Comme on comprend que dans ces terreurs inattendues, la pauvre humanité rendue au sentiment de sa faiblesse et de sa dépendance, se précipite là où est son seul recours ! Ce sont de ces moments qui réduisent à leur plus simple expression tout ce que Dieu est et tout ce que nous sommes. Mais par quelle inconséquence insigne, sortis de là, nous distrayons-nous de la pensée de l'unique secours ? et d'une autre part, par quelle miséricordieuse disposition échappons-nous à l'impression de tant de dangers qui nous guettent sous mille autres formes ? Comme on sent qu'entre une insensibilité abrutie et la crainte dévorante, il n'y a pour respirer, pour vivre, que l'intime abandon à Dieu !
Si j'ose vous le dire, vous êtes restée trop longtemps sans m'écrire, et un ajournement est vraiment rendu impossible à votre bonté, à présent que, jusqu'à nouvel avis, je vais rester inquiète de vous d'abord et surtout de votre cher fils, des effets sur lui de la secousse, et de l'air de >vicc sur sa toux. Dans bien des cas, les médecins ajournent l'effet salutaire des remèdes qu'ils prescrivent ; cela peut être vrai quelquefois, mais c'est toujours avancer à tâtons vers l'inconnu. II y a des symptômes néanmoins qui, ce me semble, ne doivent pas tromper, et ceux-là, c'est la \igilance malcrnclle qui les découvre dans ces détails accessibles seulement à la divination du cœur.
1)11 AMII/ION /l/(I
Souvent j'ai entendu dire que Nice n'avait pas été toujours sagement conseillé, que le mois de mars, entre autres, y était assez malfaisant. De toute façon, vous me paraîtriez disposée à l'éviter, à cause du peu de ressources qu'y trouverait le duc. Kome pourrait alors s'offrir à vous avec ses saintes séductions ; mais quel long- voyage et quel trop court séjour dans un lieu qu'il en coûte de revoir en passant ! J'espère toujours timidement, humblement, que Paris héritera de toutes ces difficultés ou insuffisances, et vous pensez si je le désire ardemment. Si vous saviez, ma bonne et tant aimée princesse, dans quel cœur reconnaissant tombent vos douces et affectueuses paroles ! Elles y font tout revivre : c'est l'hiver qui reverdit.
Je vous suis bien reconnaissante de la lettre que j'enferme ici ; elle est vive, mais sans violence et sans amertume ; tout ce qu'elle dit est non seulement exact relativement à elle, mais exact dans le sens absolu : seulement des rapports contradictoires auraient été également fondés. Cette femme pressée d'arguments qui disait : Oui, c'est vrai, mais vrai comme le contraire1, aurait dit quelque chose de très immoral, s'il avait été question d'idées ou de sentiments ; mais dans le monde des faits, on en a toujours un à opposer à un autre, et L'histoire à cet égard est un arsenal où l'on trouve des armes pour ou contre toute chose. Cri le répulsion des Français pour les Anglais est encore cette vieille routine dont on doit dans les individus rencontrer la trace; seulement l'habituel instinct de généraliser une observation partielle fait
1 Gc mol esl de M""' Emile de Girardin (Delphine Gay).
que les axiomes les plus contradictoires, même pour les choses sous nos yeux, se heurtent de toutes parts. Nous sommes dans un moment de vrai branle-has ; l'insignifiance des nouvelles équivaut à un sinistre silence, à une immobile angoisse. Les forces respectives sont si formidables, qu'on doit espérer également des deux cotés, tandis que l'arrêt est déjà dans le sein de Dieu !
On vous aura mandé que ce qui se passe au milieu de nous est aussi sombre que l'horizon ; des malheurs particuliers multiplient le deuil ou les menaces de deuil à Paris presque comme à Londres. Il faut convenir qu'au temps où nous sommes les fascinations et les prestiges ont affaire à forte partie ; et que tout ce qui intercepte la vue de la réalité de ce pauvre monde est devenu bien transparent. Grâce à Dieu, il demeure encore pour nous des consolations! A part les douleurs exceptionnelles, une douce sérénité conserve ses droits, et non seulement les vrais biens résistent au contact de la réalité jugée si triste, mais encore les vrais plaisirs pour ceux qui, revenus de tout, ne sont blasés sur rien. Vous savez déjà la princesse Lieven ici ; je ne l'ai pas encore vue. On avait dit beaucoup que lord Palmerston avait détourné l'Empereur de la revoir et j'avais mille fois deviné le démenti que ce bruit a reçu, surtout si la France, qui se trouve sur le chemin de la princesse Lieven n'est qu'un passage. Son projet de Nice me plairait pour vous, comme agrément de conversation et source intarissable de nouvelles discutées et commentées avec un intérêt vif et toujours présent. Mais quand vous n'v serez plus, que lui restera-t-il à Nice? Il m'est
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impossible .de ne pas trouver 1res rudes le désarroi et l'incertitude auxquels on la condamne. Sans en avoir le cœur plus gai, je rends grâces d'avoir été à celte occasion si épargnée ; c'est le privilège de tout ce qui peut vivre dans le demi-jour, loin du retentissement, condition de Ions les temps qui est particulièrement à ma convenance dans celui-ci. J'en fais en tous points la règle de mon attitude : ma porte demeure fermée le soir, et, à l'exception de quelques habitués, depuis ma rentrée, je n'ai franchi d'autre seuil que le mien. A quelques politesses indispensables près, je compte bien continuer ainsi, cl de cela rien ne me coûte.
J'ai mille pardons à \oiis demander de la hàle de cette lettre : je tenais à ce qu'elle partit aujourd'hui, et l'heure me presse. Ce que votre bonté peut toujours y voir, c'est l'expression de rattachement le plus profondément tendre et dévoué. On a tout donné quand on a donné ce qu'on a de meilleur.
P. S. — Youdriez-vons me dire lequel des ouvrages du comte de Maislre vous lise/, et aussi si vous avez jamais In un volume de l'abbé Gerbet sur l'Eucha— ristie, considérée connue le dogme générateur de la piété catholique.? Si vous ne le connaissiez pas, je vous l'enverrais.
Paris, 4 février r855.
Princc--c. je reprends bien lard ma Lettre de l'autre jour, mais quand vous n'attendez pas, les petite.- misères de la vie reprennent le dessus. Il n'y a rien de tel que les partis pris pour être déjoués. Depuis que ma porte est fermée, chacun L'entr'ouvranl à son heure
met ma journée au pillage, et la préoccupation, variant de l'un à l'autre, achève de Fémietter. Mais enfin chaque jour nous gagnons en lumière, et même en attendant ce soleil dont vous avez presque trop, je suis disposée à tout prendre en bon augure, quand je me dis que quelques semaines encore me rendront la joie intime, profonde, de vous revoir, de vous parler à l'aise toute ma pensée et d'en rencontrer une à l'état d'épanchement vrai, chose si rare, lorsqu'elle est à la l'i lis donnée et reçue! Mars pour vous faire partir et l'exposition pour vous faire rester m'assurent un intervalle qui est devenu ma plus douce perspective. Je suis charmée aussi que vous ayez celle d'une station un peu longue : on ne jouit guère que de ce dont on se peut dire qu'on jouira et. sous les rapports sérieux, ces quelques mois pourront être empreints d'une vertu encore tout autrement bienfaisante. Ce sera un regret pour moi si vous ne pouvez les inaugurer par la parole du monde qui vous a fait le plus de bien et que vous aimerez entendre retentir aux Tuileries au moins autant qu'ailleurs !. Je crois ce choix bien inspiré. S'U est vrai qu'on ait désiré quelquefois plus de mesure dans les hommages rendus, leur expression tempérée n'en avant que plus de force, ce sera un grand plaisir pour qui pourra le suivre, plaisir noble et sérieux, tels que le temps où nous sommes les comporte, ce que confirme l'impression générale, caries divertissements ne battent que d'une aile par une sorte d'unanimité tacite qui fait honneur à tout le monde. Mais aussi,
1 Le P. do Ravignan prêchait le carême de 1 855 dans la chapelle des Tuileries.
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comment rester froid à tant de souffrances ? Qui aurait cru jamais à leur durée, à la longueur de l'agonie où nous tient le grand événement qui, sanglant ou non, sera un nouveau point de départ1 ? C'est l'idée fixe dont on ne peut se distraire. Les embarras du cabinet anglais y font bien quelque diversion, et même je crois qu'on les exagère beaucoup, ainsi que les conséquences des pertes éprouvées. On renouvelle pour l'Angleterre ce que nous avons vu l'année dernière pour la Russie, qu'on déclarait sur le simple fondement d'une campagne peu brillante et de la reddition d'un fort insignifiant, incapable de se défendre. L'imagination entrée dans une voie quelconque va vite en besogne, et rien ne l'arrête en fait de légèreté de jugement. Quant aux espérances de paix, elles ont bien circulé pendant quelques jours avec le bizarre accompagnement de la marcbe des armées et du bruit du canon, mais les voilà disparues. Il faut avouer qu'on ne les a guère vues à l'état de volontés bien sérieuses, et, après tout, il n'y a pour personne une page qui puisse beaucoup tenter d'y met lie le signet. Ce n'est qu'aux pauvres femmes que la liberté des soubaits de pacification est laissée bien i j entière, d'autant mieux ici que la paix aujourd'hui n'infligerait d'humiliation à personne.
Je ne puis vous dire, ma bonne et chère princesse, comme j'augure bien sur ce que vous me dites du nouveau précepteur. Le temps découvre, ajoute, confirme ; mais le grand mol, ce sont les commencements qui le prononcent ; les premiers cflels sont des gages. Il v a
1 Le siège de Sébastopol.
une grande lumière aussi dans l'impression produite sur les enfants, si bons juges quand ils ont un intérêt direct à connaître ; leur œil simple, comme dit l'Ecriture, va au fond et porte juste. Il est bien inutile, je pense, de vous dire tout l'intérêt que je mettrai à le voir et à causer avec lui ; pour peu que vous restiez au centre, je ne sais par extension jusqu'où vous ne me feriez pas aller. Je vois que vos lectures vont toujours» et j'espère que Paris, mortel ennemi sous ce rapport, ne les interrompra pas. Je ne suis pas surprise de l'effet sur vous des letlres du comte de Maistre ; elles font aimer l'homme après qu'on a admiré l'écrivain, et c'est toujours une manière fort douce de se reposer. Quant à l'observation que vous faites sur le milieu de cette époque qui vous frappe comme plus intellectuel, plus sensible à l'attrait des choses d'esprit, il n'en est pas de plus judicieuse et de plus exacte. En supprimant le latin clans l'éducation, ou peu s'en faut, le français s'en est fort ressenti ; toute la partie sérieuse des intelligences mondaines et frivoles qui ne se rabattent pas sur les sciences, s'est trouvée sevrée de l'aliment habituel, et comme il arrive toutes les fois qu'on ne vit pas précisément de son propre fonds et qu'on cesse d'emprunter, le déchet s'est manifesté promptement, particulièrement dans la haute société.
Je ne crois pas vous avoir dit que j'avais trouvé la princesse Lieven changée et en assez mauvais état ; sa poitrine souffre, cela me paraît évident et sa toux persistante l'atteste. Elle est encore ici ; ce qui me paraîtrait le plus imprudent dans cet état, ce serait de tenter un voyage ; sérieusement elle ne saurait le mettre en délibération, mais les raisons qui le combattent dans
n'iIAMIM'ON !\!\-
son esprit la maintiennent dans une fluctuation qui est le contraire du régime de repos qui lui serait néces saire. L'air qu'on a longtemps respiré, un bon établissement, la présence d'amis anciens, la douceur des lia bitudes, touchent de si près aux moyens puis-, mis de l'hygiène! Si c'était bien compris chez nous, si l'état vrai ici. était seulement bien cru, il y aurait des chances pour que toute indulgence s'y appliquât. Ce qu'il faudrait, c'est que cela lût dit par des voix sincèrement bienveillantes, et j'ai osé penser à la vôtre, ma chère, ma très aimée princesse. J'ai osé me dire que je vous demanderais d'en écrire à l'une de nos grandes duchesses, surtout à la grande-duchesse Marie, non assurément pour plaider directement celte cause, niais pour la servir plus efficacement, en disant incidentelle ment que les nouvelles de Paris vous présentaient la santé de la princesse Lieven comme très atteinte, et demandant, avec tous les ménagements, le secours de tout ce qui adoucit les derniers jours. Je suis convaincue que, transmis simplemenl à un intérêt éveillé par toute l'affection que l'on vous porte cl la confiance qui s'y joint, l'impression se propagera 1res utilement. Si au lieu défaire cela, quelque objection s'élevait en \ou> contre, vous pensez bien que je retire ma requête, regrettant pour la pari d'une autre, niais vous remerciant pour la mienne de ne l'aire que ce que vous croire/ bien.
Je ne \ous présente pas d'excuse de la longueur de ma lettre; je n'\ ajoute, avec mon hommage profondément dévoué, que l'impatience d'être encore bien plus interminable quand, au lieu d'écrire, j'aurai L'intime joie de nous parler.
/j/j8 A LA. DUCHESSE
Paris, 3i mars i855.
Princesse, loin d'oser attendre, en me faisant un droit de votre bonté, je ne suis jamais que touchée de reconnaissance, quand me vient un témoignage de votre souvenir. Je sais tout ce qui se dispute votre temps, les journées si remplies de devoirs et si bien aux autres, sans en excepter les absents qui prélèvent une part considérable sur vos courts loisirs. Veuillez donc vous croire toujours remerciée pour le passé, si ce n'est pour le présent. Nous recommencions, il y a peu de jours, un quatrième hiver ; voilà ce que nous pouvons mettre en regard de vos splendeurs de soleil, et de cette chaleur accablante dont de pauvres gens qui grelottent ne savent pas vous plaindre assez. Je verrais néanmoins un terrible revers de médaille dans l'appréhension du renouvellement de menaçantes secousses; mais, grâce à Dieu, il v a plus de prophètes que de prophéties qui portent coup. En attendant, vous aurez dû à ce ciel radieux, non pas seulement des enchantements qui ont bien leur prix, mais encore le bien, autrement solide, de la santé, pour vous et vos chers enfants. Quant à nous, un régime tout différent s'est assimilé des effets tout analogues à lui.
Il n'y a que l'ignorance absolue et générale de tout ce (jue recèle non pas l'avenir seulement, mais même le présent, qui puisse expliquer le chaos des hypothèses et des contradictions successhes où l'on vit ; on va de la paix à la guerre et de la guerre à la paix, par un mouvement continu, et on ne tient pas plus de compte de ses propres conclusions que des notions
d'hAMILTÔN f\f\()
qu'on vient de recueillir. Comme on croit plus facilement ce qu'on désire, c'est à la paix, à son espoir, qu'on revient par un irrésistible penchant. La présence de M. Drouyn de Lhuys à Londres et à Vienne avait été interprétée dans ce sens ; on parlait d'un armistice. Plus que de tout autre chose, on se prévaut du voyage de l'Empereur en Angleterre pour espérer qu'il rend impossible celui de Grimée, toujours au fond de toutes les alarmes, et qui démontre avec évidence sur quelle tête repose tout le bien-cire de sécurité dont on jouit '.
Paris, 18 août i855.
Princesse, c'est déjà une si grande bonté à vous de penser quelquefois à moi, sans fatigue et sans rien qui tienne place, que, même autorisée par votre bonne promesse, je ne me permets que de désirer et point d'attendre. J'ai pu me figurer aisément à quel point vos jours de Londres étaient pris parles joies du retour après une première séparation de vos chers enfants, par les devoirs et la curiosité à satisfaire ; mais, à moi toute seule, je ne serais pas allée jusqu'aux consolations encore inespérées qui vous attendaient. Aussi ne pi i i s je vous dire avec quelle admiration reconnaissante j'ai embrassé l'espace immense rapidement parcouru à petit jour et à petit bruit. Vraiment, il n'y a que les choses faciles qui se fassent à grand'peine et à grand effort : ce que nous appelons l'impossible se fait à lui
1 L'empereur Napoléon était cousin de la duchesse rlamilton, par sa mère, Stéphanie de Beauharnais, grande-duchesse de Baden.
LETTRES DE Mmc SWETCH^iE II 2Q
45o A LA DUCHESSE
seul. Je suis arrivée ici presque en même temps que votre bonne chère lettre, et je n'aurais pas perdu un instant pour vous dire combien elle m'avait touchée, si je n'avais pas débuté par être bien souffrante. Yichy pourtant ne m'en a pas moins fait son bien accoutumé qui est de me redonner de la force et de me rendre des jambes, mais quand les misères sont complexes, on perd d'un côté ce que l'on gagne de l'autre.
Le 6 août, vous veniez à Ilamilton Palace pour rentrer presque aussitôt dans votre île, où vos mois de campagne vont être encore la saison mondaine et brillante. Il me semble qu'il y a là un contraste fort tranché, même avec les beautés sévères, pittoresques et presque pensives de la nature qui est sous vos yeux ; le seul bonheur qui vous manque à Aran leur irait bien mieux : bonheur du fond de l'âme qui se met si bien en relation avec les magnificences du monde extérieur. Mais la touche divine laisse trace profonde ; le recueillement est surtout en soi, et vos sentiments ont plus d'un écho autour de vous. C'est avec joie pour vous, princesse, que je songe au plus prompt, au plus fidèle de tous, qui vous est assuré dans la longue visite de Mme Craven. Plus d'un nom propre, dans la ligne du dévouement si attentif et si persévérant de Mme Craven, nous a été cité en dernier lieu comme conquête ; mais j'ai su, en remontant à la source, que c'était prématuré. On passe un peu trop légèrement d'une tendance soupçonnée à une velléité, ou même à une volonté, pour en conclure un acte. Qu'il y a loin, je ne dis pas seulement du bourgeon, mais même delà fleur au fruit ? Je comprends pourtant qu'on ait besoin d'espérer \itc, presque raison de le faire; c'est tou-
d'iiamilton /(5l
jours un bon moment de pris sur la bise et l'ouragan.
Paris, 30 août i855.
J'aime tous les avertissements qui me viennent de vous, comme l'exclusion nominale qui allait da se. A ce propos, je suis aise de vous dire que, même en conversation franche et ouverte avec les deux personnes que je vois ici davantage parmi celles qui vous sont attachées, je ne sais jamais ce qu'elles savent, je me le laisse dire comme si je l'apprenais ; j'en dis autant pour vos confidents d'office : la confiance qui me vient de vous ne va jamais à personne, par la simple raison qu'on n'ignore rien si profondément que ce qui nous est confié, et qu'avec aucun tiers ce n'est matière d'échange. Le mouvement auquel vous avez obéi me parait juste et la suite naturelle, non pas seulement de votre amitié, mais de la confiance qu'elle inspire, de ce droit de dire les choses difficiles dont vous avez presque le monopole, ce qui constitue bien un peu le devoir. Les lignes en question, dont je regrette le fond et dont la forme étonne, son! assurément le vrai du moment, que l'humeur esl pressée de faire connaître. Cela n'empêche pas qu'un vrai loul autre se montrait •dans les dispositions précédentes et se reproduirai! probablement dans celles qui suivraient, si l'espoir de quelque désunion en Europe venait à se faire jour. Une lettre que vous me montriez, l'année dernière, pouvait déjà mettre sur la \oie de cette raideur hautaine, de ce langage peu mesuré. J'en avais conservé une impression pénible ; le dédain superbe \a si peu à la radicale infirmité de l'humaine destinée que, partout
où j'en retrouve l'accent, il m'alarme. D'autres que moi vous parleront de l'entrée de la Reine ', de l'af- Jluence prodigieuse sur tout le parcours, de la longue attente du cortège et de l'enthousiasme qui, trop largement escompté, semble avoir suivi la décroissance de la lumière et du jour, depuis le débarcadère de Strasbourg jusqu'à l'Etoile. J'admets qu'au temps où nous sommes, les coups de canon de festivité en rappellent péniblement d'autres ; mais je ne vois réellement pas de contrastes choquants dans le programme de la visite que l'Angleterre rend à la France ; tous les temps paraissent convenir à des promenades, des dî ners de famille, des courses de voyageuses, coupés d'une seule grande fête. Vraiment, quand il n'y aurait que l'Exposition, on comprendrait que la Reine n'ait pas retardé sa visite, l'Exposition étant un peu comme l'éclipsé que toute la science et la volonté du célèbre Lalande ne pouvaient faire recommencer.
Au milieu de l'entrain des uns et de l'irritation croissante des autres, quel poids de préoccupations et de tristesses, cette fois réelles ! Les nouvelles données des deux parts sont plus contradictoires que jamais. On ne sait plus que penser de Sveaborg, que les journaux anglais et français donnent si positivement pour un succès marquant, et que les journaux russes réduisent à rien. Ce n'est plus l'avenir seul qui est obscur, on ne voit même pas un peu clair dans le présent ; il y a une telle confusion du possible et de l'impossible,, qu'il n'y a rien à en tirer. Aussi tout s'ajourne, même les hypothèses, avec l'horizon qui fuit. Le général
1 Visite de la Reine Victoria à Paris, au moment de l'exposition universelle.
d'hamilton 453
Simpson est-il d'âge à avoir l'ait les guerres du Continent ou celles de l'Inde? Sa réputation clans l'armée anglaise était-elle déjà laite? L'ardeur du zèle du duc de Cambridge lui fait beaucoup d'honneur ; mais on comprend bien cpie le commandement soit donné au seul titre du talent militaire, et que son rang* de prince et son défaut d'ancienneté puissent être contre lui. Il me semble fâcheux que les critiques du voyage de la Reine soient si près d'elle : il faut se serrer d'un seul mouvement contre tout ce qu'on veut soutenir et surtout donner l'exemple. Quelques critiques isolées ne comptent pas ; seulement il serait bien regrettable qu'on en prît l'habitude, et que, pour avoir crié contre le voyage, on se trouvât engagé dans la voie du blâme taquin, tel qu'il est naturalisé en France. J'ai une imperturbable confiance dans les destinées de l'Angleterre, mais c'est à la condition que les traditions de respect, soit pour l'esprit de la constitution, soit pour les personnes, s'y perpétuent.
Hier soir, ma chère et bien chère princesse, j'ai eu votre petit couteau ; rien qu'une main amie entre la vôtre et la mienne, pour le mettre sur ma table qu'il ne quittera plus. J'ai vu M""' Craven, mais sans pouvoir encore causer à l'aise ; j'ai su seulement qu'elle avait bien mis à profit la seule journée de Londres, où il lui a été possible de vous joindre. Mille tendres, profondes actions de grâce de toute la douceur des impressions que je vous dois.
Paris, 22 octobre i855.
Princesse, quand je me Aengc, je fais en sorte de
ne pas me punir en même temps : partant, mon silence ne serait jamais une suite du votre, lors même que je ne trouverais pas que votre bonté fait toujours beaucoup, toujours au delà de ce que j'attends. 11 est vrai que j'aurais -\oulu vous remercier immédiatement de votre bon souvenir, mais je viens d'être bien misérable. J'expie un peu l'incurie mêlée de témérité qui m'a fait passer à Paris tout ce qui nous était réservé de beaux jours, Le manque d'air et de mouvement m'a fait un vrai mal, et je n'y retomberai plus par m'a faute, si l'expérience de l'automne est encore la sagesse du printemps. Quelques mois de votre Ecosse me paraîtraient un épisode charmant. J'aime cette nature grave et agreste, poétique de sa poésie propre, sans le secours des monuments et presque de l'action humaine : il semble que la solitude doit y avoir plus de charme qu'ailleurs, que tout y fait tableau, même ce qu'on rêve. Je trouve trop de figures à celui de vos deux cents savants, et je vous félicite de la rapidité qui a fait de ce passage une vraie fantasmagorie. Une scène qui m'a paru touchante et primitive, c'est la messe dite dans votre chambre par votre jeune curé et répondue par vous, chère et bien chère princesse. Le divin sacrifice offert en présence d'une seule âme touchée de l'amour Dieu, c'est l'image de l'iniinie charité qui concentre sur un seul cœur autant de miséricordes qu'il lui en faut pour sauver le monde. Vous étiez là tout un auditoire, et toutes les cathédrales du monde n'ont rien de plus précieux que votre autel portatif.
Vous aurez été rassurée presque en même temps que moi, pour le choléra de Paris, dont il n'est plus
d'uamiltox 455
question. C'esl à Naples, dit— on, qu'il sévit, ce qui lient en suspens M. et M"'" Graven au moment où ils se disposaient à partir. On ne parle que d'un petit nombre de cas, mais ou ne va pas se mettre dans un lieu qu'on ne quitterait pas si on v était. Ce qu'il y a de plus ébranlé au temps où nous vivons, c'est la certitude, une certitude quelconque : les grands événements enroulent jusqu'aux plus petites choses et quelle obscurité quand on se reporte à la lutte dont on ne peut se distraire ! On est si impuissant pour la vaincre qu'il vaut presque autant tenir ses yeux fermés, afin de les reposer du moins au lieu d'essayer vainement d'y voir. Adieu, bien chère et bien bonne princesse.
I''lciir\ 22 octobre [856.
Chère et bien-aimée princesse, tout ce qui m'a vue a vu ma joie de votre cher portrait, dont je n'ai vuolu encore vous rien dire ; joie recueillie et concentrée dans la solitude, qui ne se serait exprimée qu'avec gène et contrainte en allant vous chercher au milieu du bruit et du mouvement, .l'ai atlendu Hamilton, ou j'espère vous prendre dans rette liberté" cl ce calme qui permettent l'impression vivante du bien que l'on a fait. Pour la première fois, je suis vraiment contente d'un portrait, et pourtant j'ai bien les conditions qui rendent difficile 1 A ous vous rappelez peul être mes éloges pâles et mitigés de celui de W inlerhalter qui n'est qu'un beau tableau. Celui-ci vous représente comme mes yeux vous voient, comme mon cœur vous devine. 11 est frappant de celle ressemblance qui saisit ce qu'il y a déplus intime, ce qui résume
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l'être tout entier. J'ai eu, à cette occasion, une preuve bien sensible de la relation qui existe entre la vie du dedans et la physionomie du visage. Notre curé d'ici, homme plein d'esprit et de mérite, demeura frappé de ce portrait, et il se mit à le traduire dans une peinture du caractère, des dispositions, des sentiments de l'âme, qui reproduisait le plus fidèlement du monde une autre ressemblance avec vous, qui vous peignait enfin mot pour mot, telle que vous êtes pour la joie profonde de tout ce qui vous aime et vous connaît. Vous croyez peut-être, ma bonne et bien chère princesse, m'avoir fait grand plaisir, mais rien qu'une fois ! Vous avez fait bien mieux : en renouvelant l'impression d'une douce et affectueuse reconnaissance, vous aurez consolé chaque jour de ma vie. Combien de fois, néanmoins, en regardant ce portrait, je me suis plainte d'être si loin de vous, de présence par-dessus tout, et aussi de communications trop rares ! mais votre vie est déjà trop pleine, surchargée comme elle l'est d'honneurs, de soins et de devoirs, pour qu'on n'y mette pas une grande reserve.
La solitude est bonne aux vieilles gens : elle porte en elle-même sa lumière, et laisse entrevoir un peu celle à laquelle ils aspirent. Je prolongerai tant que je pourrai la mienne.
Les premières brumes me transportent toujours en Ecosse, au milieu de vos monlagnes admirablement colorées, mais dont le ciel n'a plus, passé les beaux jours, la permanence de cette clarté pure, vive et sereine, d'où vient le secours ; car hélas ! nous avons tous besoin de quelque chose, même du monde extérieur, qui nous aide à vivre, qui nous maintienne dans l'équilibre de nos forces.
Paris, ia août i852.
J'avais bien raison, chère Madame, d'attendre un moment plus libre, car une fois commencés, il m'eût été imposible de quitter ces chers petits volumes 2. Aujourd'hui \ous pomez les reprendre, je les ai longuement, lentement savourés ; ils sont, je l'espère, passés en moi-même. Quand vous voudrez toucher une Ame ou presser son pas, confiez-lui ce trésor; il agira à quelque état qu'il la prenne, en lui présentant, tout à côté de ce qui attire, tout ce qui stimule et pénètre. Jamais le contraste de beautés éparses dans la vie et de son profond néant ne m'est apparu plus frappant que dans ces pages. Toutes les conditions et toutes les aptitudes du bonheur s'y trouvaient, et pourtant que de retours de la nuit sombre ! et pour corrélatifs à des élans sublimes, quelle mort prématurée ! Mais il n'en est pas moins vrai que, joies et peines, tout ressort ici de grâces de prédilection. Le malheur même, chère Madame, prend dans votre famille l'aspect de je ne sais quelle faveur singulière, et dans
1 Pauline de la Ferronnaxs, fille «lu comte de la Ferronnays, ancien minisire des affaires étrangères.
2 Mlue Gravcn avait confié à M'"° Swetchine la plupart des matériaux qui, depuis, ont composé le Récit d'une sœur.
les coups les plus poignants, il y a de divins honneurs rendus. Quant à vous-même, comme je comprends maintenant que vous demeuriez inconsolable, et que tous les bonheurs du monde puissent vivre auprès d'un tel vide sans le combler jamais ! D'une autre part, quelle force dans le souvenir présent d'une telle affection ! qu'on doit se trouver honorée d'être aimée ainsi ! quoi de plus charmant que sa parole si inventive dans sa tendresse caressante, si inépuisable, si flexible pour mieux approcher, mieux pénétrer jusqu'à vous qui êtes à la fois sa première étoile sur la route du ciel, et aussi sa vraie sœur siamoise? Depuis cette admirable lettre où son amour pour l'Eglise lui fait seul comprendre l'exil volontaire, et comment, l'Eglise bannie, l'exil même cesse d'être exil, jusqu'à celles où sa jeune pensée communique à toutes les choses de la vie sa fraîcheur et son enjouement, que de bonne grâce, que de naturel là même où elle est moins simple î el avec quel bonheur se rencontrent sur son passage les paroles qui lui semblent manquer aux mouvements intimes ! A travers la plaisanterie fine et gracieuse, on sent toujours le sérieux de la pensée. Une basse continue de tristesse, nulle parole revêtue d'éclat qui ne jette aussitôt son ombre : tout le secret de sa destinée est là. Je ne sais si je nie trompe, mais je crois voir une progression sensible, une élévation successive de la pensée dans toutes les lettres qui précèdent son mariage. Arrivée là. il y a un temps d'arrêt ; la vie terrestre reprend ses droits, elle alourdit un peu, car c'est un pesant bagage que toutes les sollicitudes entrant à la fois dans une âme à la suite d'une seule nouvelle espérance. Je corn-
A MADAME CRAYEN i5o,
prends votre pénible froissement à ce regard de regret qu'elle jetait derrière elle, au moment où il semblait que l'affranchissement résumait pour elle toutes ses joies. Ali ! c'est que nous entrevoyons bien des choses, nous les goûtons par éclairs, mais nous ne les possédons pas ! La morl garde toujours son premier caractère, qui est d'être la solde du péché. L'idée de sacrifice et d'expiation s'y retrouve sous une forme quelconque. Saint Paul lui-même, parlant de la morl. dit commenl il aurait voulu qu'elle fût et comment il reconnaît qu'elle n'est pas. Ce que nous voudrions tient toujours un peu de l'apothéose ; et cette humble incertitude où l'exemple des plus saints nous entrelient est la vraie sauvegarde de nos précieuses consolations. Nous sommes si sincères, souvent sans qu'il y ail dans ce que noue disons un mot de vrai, et cela pour les plus incapables de se tromper eux-mêmes ! Nous ne savons pas ! mais (pie nous importe, chère Madame, Dieu sait!
Je ne puis vous rendre assez de grâces de tout ce que vous m'avez l'ait connaître, apprécier, chérir. Quel rare bonheur que la rencontre d'éléments qui s'assiniilenl s] bien ! et vous tous, comme il me semble que j'ai vécu au milieu de vous! ('.hère Madame, veuillez prendre cette grande bonté que vous avez eue pour une date que j'inscris et qui ne s'effacera plus : si j "< ><.i i>. je dirais qu'elle vous engage, car je crois fermement aux devoirs contractés envers ceux pour lesquels on a beaucoup fait.
/|Go A MADAME CRAVEN
Paris, 4 août i853.
Ma bien chère, plus on est décidé à garder son indépendance, plus il est facile de prendre en belle humeur les atteintes qu'on voudrait y porter. Un Saint cité sans cesse a dit : In dubiis libertas. Cela n'est plus compris que par le Pape, et ce qui l'est trop par les gens raisonnables, c'est la pauvre et mesquine Unitas qui résulterait de l'adhésion aveugle à un joug si arbitrairement imposé. Avec ce système, l'application successive du jugement est proscrite, et en conséquence tout se passerait pour l'intelligence dans cette adorable Eglise catholique qui permet tout ce qu'elle ne défend pas, enlre la réprobation d'une part et l'acquiescement inerte de l'autre ; c'est-à-dire qu'on fermerait son oreille à la parole la plus légèrement adverse, et qu'on s'abstiendrait de tout contrôle pour la parole si souvent dangereusement amie. Que quelques-uns le soutiennent, il n'y a pas trop de mal : dans le sein de l'Eglise toutes les nuances peuvent être représentées ; mais si une pauvre ornière se substituait à la grande route, où en serait-on ? J'ai toujours eu une peur instinctive du succès ; les plus saints peuvent être des pièges, et la rapidité des pas de votre ami dans la carrière du despotisme intellectuel m'y confirmerait encore. On se dit en bloc qu'on a réussi, et c'est bien de quoi prendre confiance en soi-même, et dans le nombre des moyens dont on a usé, on s'arrête à son insu à ceux de sa nature propre, qui n'ont souvent pour eux que de n'avoir rien empêché. Les Mardochée sont clairsemés et ne comptent pas.
A MADAME CUAVEN ^G I
À toutes les dates du mois de septembre vous êtes certaine de me trouver dans la rue Saint-Dominique, heureuse de \ous revoir, et n'ayant jamais cessé de vous regretter ou de vous attendre. Jamais je n'ai eu moins le courage de bouger. Aujourd'hui nommément, 4 août, j'aurais dû me rendre à la très instante et très amicale sommation du P. Lacordaire qui reçoit ses amis à Flavigny, pour l'inauguration de la chapelle qui vient d'être fort agrandie, et qu'il fait coïncider avec la solennilé du grand patron, saint Dominique. M. de Montalembert, M. Foisset doivent s'y trouver et beaucoup d'autres, s'ils ne sont pas empêchés, ce qui arrive rarement, même aux plus petits projets.
Et la guerre, qu'en croit-on à Londres ? Je suis intéressée à la question à peu près comme l'était au lendemain l'évêque de Québec, la veille du jour où il était mangé par ses bons sauvages. Je n'ai jamais vu une agonie si longue ; c'est ce qui me fait croire qu'on vivra, car il n'en faut pas tant pour mourir.
Paris, i- août [853.
Si M. de*** vous a un peu critiquée, il ne vous en a pas moins dit le fond de sa pensée et, au demeurant, c'est tout ce que peut la plus belle fille du monde. Je le défends ici d'intérêt personnel. Consultée par lui, s'il lui fallait envoyer ou supprimer une de ses lettres, j'ai opiné pour qu'il l'envoyât, ne sachant rien de pis, dan- les rapports anciens et affectueusement singles, que de garder à part soi quelque chose qu'on veut penser toujours et ne dire jamais.
46 2 \ MADAME CRAAEX
Nous avons un temps détestable dont la déplaisance frivole a un côté sérieux ; de pauvres nerfs qui ne vivent que d'air et de clarté en demeurent écrasés. Heureusement, le ciel politique n'en est plus là. C'est la nuit de moins en attendant le soleil.
Paris, •?- septembre i853.
Ma bien cbère, je marche de petit chagrin en petit chagrin, parallèlement avec de grandes souffrances. J'avais voulu qu'un mot de moi vous reçût à Naples. Votre chère lettre venue, je n'étais plus pressée que de vous suivre, quand toutes mes volontés ont été mises à néant par une atteinte de ma névralgie des plus aiguës, mal en lui-même arbitraire et capricieux, à marche de comète. Rien n'est petit dans ce monde et rien n'y est court. Traitez donc avec une certaine importance cet hiver pour vous le faire agréable et profitable en tous sens. Quoi qu'en dise notre ami, ce ne sont pas là pour vous deux extrêmes, et le seraient-ils, vous avez tout ce qu'il faut pour les concilier. Si j'osais, j'insisterais sur ce point unique de quelques heures de la matinée irré\ocablement réservées. Tout est dans ces heures que Philippe à jeun destinait aux affaires, où les bruits, les fumées du monde se dissipent, s'apaisent ; où l'on s'impose un tète-à-tèle avec soi-même que le bon Dieu vient toujours déranger. Vous fais-je peur déjà!' J'ai toujours l'intention d'aller à Fontainebleau pour cinq ou six semaines, je compte partir du i ' au 3 octobre. En attendant, j'ai toujours la bonne fortune do ceux qui restent, les gens qui lra\ersent Paris. Hier, c'était Montalembert ; avant-hier le P. Lacordaire, qui
fonde une maison à Toulouse, et qui en couvrirait la France, si sa famille était assez nombreuse pour suffire aux demandes qu'on lui fait. Lisez le petit volume de M'm de (iasparin, il est spirituel et piquant ; il va vraiment dans ce livre, à côté de contradictions et d'inconséquences flagrantes pour tout le monde, à prendre et à garder.
Et le passage des Dardanelles ! Qu'en dites-vous tous les deux P On soutient néanmoins qu'il n'y a pas une chance pour la guerre. On nous dira cela jusqu'à quelque chose qui renouvellera Navarin. Adieu, ma bien chère ; mille souvenirs affectueux pour votre cher mari.
Fontainebleau, \- octobre.
\os retours sur vous-même, ma très chère, sont des plus philosophiques ; je n'en suis pas moins mortifiée d'en être l'occasion : on peut être très malheureuse d'avoir travaillé à la perfection des autres. Je vous en prie, faisons un pacte. Je redoublerai d'ouverture et de sincérité, mais vous, de votre coté, vous croirez ce que je vous dis, et dans la mesure précise où je vous le dis. Si je vous avais écrit hier, je voua aurais dit que je quittais Fontainebleau, d'inquiétude pour M"'° de Gontaut, dont les souffrances étaient fort augmentées et faisaient craindre un état grave. Mais Cruvelhier, qui a toujours soutenu que c'était purement névralgique, parait ne s'être pas trompé, car la voilà beaucoup mieux depuis deux jours; ce qui fait qu'au lieu de rentier à Paris, je u'\ ferai qu'une course et reviendrai ici jusqu'à ma retraite, en novembre, rue
de la Santé. Cette course que j'ai projetée me sera agréable : je reverrai Mmo de Gontaut avec un plaisir nouveau, en raison de l'inquiétude qu'elle m'a donnée ; et puis j'ai à Paris un neveu qui y passe et Hélène qui arrive, et je leur épargne en même temps de venir ici en risquant de tomber sur un jour et des heures où les coups de lancette me ferment la bouche. J'ai passé ici des jours terribles, ne pouvant pas plus manger que parler, et même au complet repos, livrée à un animal plein de rage. Je n'en suis pas délivrée, mais il faut qu'il ait vieilli dans l'intervalle, car c'est encore sa morsure, mais ce ne sont plus les mêmes dents. On est si pressé d'être content de quelque chose, ou d'en espérer, que je fais honneur à Fontainebleau du mal enrayé plutôt que contenu. C'est une expérience faite sur la nécessité de me mettre sous le régime des arbres et du soleil.
Ce qui vous manque à Naples, ma bien chère, ce n'est rien moins que les deux pôles du monde, le spi rituel et le matériel ; heureusement vous vous arrangez passablement du milieu. Je vous assure que, pour ma part, je ne traite pas légèrement les petits ennuis qui additionnés en font un grand. « Je ne suis pas assez heureuse, disait la duchesse du Maine, pour savoir me passer des choses dont je ne me soucie pas. » Mais quant aux privations considérables et sensibles, je crois vraiment que, par intérim, non seulement elles ne sont pas nuisibles, mais qu'elles peuvent être très utiles. Ne faut-il pas au moins de temps en temps vivre un peu de son propre fond, se tenir debout et aller enfin jusqu'à marcher sans bras et même sans canne ? Sait-on bien en creusant un peu au fond de soi-même ce qu'on
y trouverait quelques lignes plus bas? J'ai peine à croire que Dieu ait voulu mettre nos efforts, nos progrès, tout ce qui nous est le plus précieux, dans la dépendance absolue des forces et des moyens qui sont refusés si souvent à nos bonnes et meilleures volontés. Je ne vous dis pas pour vous-même : lllalia fara (la se. Mais l'italia ici a un auxiliaire si grand, si puissant, si rnisérieordieusement ami d'elle, que j'espère qu'elle se passera, sans s'en trouver mal, de tout autre secours. Dans tous les cas, Londres et Naples, c'est trop. Jamais oiseau n'a eu deux nids ; c'est comme savoir servir deux maîtres. Ainsi donc tapies est en bors- (T œuvre de Paris. Dites bien à M. Craven tout ce qui se mêle en moi d'affectueuse reconnaissance à la pensée de cet biver entier que sa bonté me promet. Je me suis surprise déjà plus d'une fois à rapporter à ce tempslà des soins que je prends aujourd'hui, des arrangements qui fourniront à nos bonnes causeries.
N'avez-vous pas regretté Ozanam et la vraie perte que nous faisons en lui ? Et si vous voyez les Débals, n'avez-vous pas été tout-à-fait contente de deux articles de M. Ampère? Combien il arrive souvent qu'un fait isolé, un accent qui surprend et qui touche, quelques lignes émues révèlent tout un homme qui a pu s'é\ertuer dans une longue suite d'actions, dans beaucoup de livres, sans pour cela s'être lait connaître ! Cela ne s'applique-t-il pas à telle ou telle lettre du comte Joseph de Maistre? Où en serait quelqu'un qui ne connaîtrait de lui que ses deux volumes sur Bacon? Eh bien ! il y a un bon nombre de gens qui meurent, en laissant après cu\ une impression aussi fausse que celle là. Dilcs-moi bien le jour où il me faut écrire pour que ma
LETTRES DE Mme SWETCH1NE II 3q
466 \ MADAME CRAVE3
lettre parte de Marseille ; dites-moi, non pas le jour de Marseille, mais celui de Paris. Adieu, très chère, c'est bien de tout mon cœur que je vous embrasse et vous aime.
Paris, jô décembre i853, couvent des Augustines.
Ma bien chère, je me passe très aisément de comprendre le bien que je vous fais, et je m'arrête à la douceur que je sens être mutuelle. Dans la sincérité des rapports, les parts se nivellent : ce que l'un inspire, l'autre l'achève, et dans ce mouvement je délie qu'on démêle ce qui appartient en propre à la pensée qui s'articule. A force de voir les choses rendues faciles, on s'attend presque à ce que tout le soit, jusqu'aux éléments, et j'étais loin de supposer si pénible cette traversée, jugée très mauvaise par vous qui avez tant de points de comparaison. Je pense que c'était une coquetterie que la mer faisait à Naples, une manière d'ajouter à son charme et au prix du repos. A ce qu'on voit sans prisme il n'y a pas de danger, et bien des choses militent déjà contre les splendeurs méridionales en faveur de votre Home brumeux. Car, si vous êtes établie dans le Nord, d'où on sort toujours, rien ne peut faire que nous ne soyons pas votre première étape.
Ne vous étonnez pas que le mal fasse tant de chemin en si peu de temps; il ne fait que descendre, tandis que le bien aspire toujours à monter. Mais s'il y a souvent lieu à s'attrister localement, il n'y a point, je crois, à s'inquiéter au point de vue général. Un bien notoire, qui s'appuie sur une vérité, ne peut disparaître
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de ce monde. Les éclipses et les oscillations ne comptent pas, et même, un peu comme le caporal, qui jugeait l'immobilité « le plus beau mouvement de l'exercice », on peut juger le statu quo nécessaire pour condenser et tasser ce qui s'évaporerait ou s'en irait en poussière. Gela n'empêche pas que sous le régime de cette immobilité, tout ne s'étiole et ne périclite, jusqu'aux forces disposées à travailler pour elle. Tout devient alors occasion ou matière de soupçon, jusqu'à l'exercice du bien le plus pur qui se fasse sous la voûte du ciel. Néanmoins c'est peut-être moins absurde que cela ne le paraît ; et sous certaines conditions, je ne répondrais pas qu'il n'y eût quelque chose de séditieux clans la raison et le discernement.
Qu'avez-vous dit du comité des Duchesses ' :' de ce grand apparat donné à leur sympathie pour la Case de l'oncle Tom ? Je ne sais pas trop si ce premier mouvement n'est pas de ceux dont on dit qu'il faut se délier ; mais la générosité a toujours une sorte de grandeur. Ce que je voudrais voir, ce sont les termes mêmes dans lesquels cet acte s'est produit. Il est évident que ce qu'il y a d'insolite, demande, pour échapper à un peu de ridicule, une grande simplicité. Dans tous les cas. il y a ici un signe prophétique des destinées de la liberté dans ce monde, de la liberté civile du moins, qui à la rigueur peut attendre l'autre. La discussion s'engage aujourd'hui entre les sentinelles delà civilisation avancée ; et pendant qu'on parlemente à travers
1 Réunion de dames qui avait eu lieu à Londres, clic/ la duchesse de Sutherland, dans le but de témoigner une publique sympathie à M1"1' Beccher Stowc, et à la cause défendue par elle dans ses dm ratres.
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l'Atlantique, les idées qu'on soulève prennent droit de cité dans les intelligences. On rétorquera les arguments des deux parts. Dans le domaine de l'action, toute question a son côté vulnérable ; mais les obstacles ne tiendront pas indéfiniment. Au siècle où nous vivons, l'impossible perd toujours du terrain.
Je rentre chez moi le 20. J'ai une peine infinie à me tirer d'ici, mais l'épisode ne doit pas devenir l'histoire, et mes plus indéplaçables limites sont ma chère nuit de Noël. Adieu, chère et bien chère.
Paris, 20 janvier i854-
Ma bien chère, votre lettre est si bonne, si affectueuse, que l'impression qui m'en reste est encore aussi chaude que si elle était récente. Il n'y manque qu'une chose, c'est la date fixe, prochaine, irrévocable, de votre venue ici. Votre présence a pour moi une valeur intrinsèque, qui n'a besoin de rien emprunter aux accessoires, pas plus que d'être rehaussée par les contrastes. Néanmoins il me semble que dans ce momentci j'apprécierais mieux encore ce que j'appréciais déjà si bien, la franchise de la parole pour tout ce que je rengaine ou débite mal à propos. Quel guet-apens au sortir d'une retraite qu'une lice qui vous renferme, et où se heurtent tous les intérêts et toutes les passions ! Ah ! que je m'aimerais en Italie deux fois pour une : l'une pour y être, l'autre pour ne pas être ici en ce moment? Cette atmosphère de colère, d'acharnement, de malignité, m'est antipathique ; entre l'injure et le morne silence, il n'y a pas même place pour la discussion. Cette opinion divisée à l'infini ne s'unit que dans
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l'ironie et la haine. N'y a-t-il pas hors de ce monde un lieu où les choses doivent se passer à peu près ainsi? Que cela ne vous fasse néanmoins pas trop peur. Les grandes eaux de cette colère sont un peu comme les torrents d'Italie qu'on passe bientôt à pied sec. Et puis, vous trouverez un certain nombre d'indépendants, disséminés, comme le bon sens, dans le monde des salons, mais promettant de s'accroître.
Quand reviendrez-vous ? Pourquoi pas avant Pâques? Si vous et M. Craven avez bien secoué les chaînes du beau ciel de Naples, vos souvenirs de la nuit de Noël ne viendront-ils pas à notre aide pour vous décider? Mais si, par une disposition que j'ai beaucoup de peine à admettre, vous ajourniez, pourquoi ne vous feriez-vous pas précéder de ces feuilles qui m'appartiennent par nos points de vue communs, nos accords de pensée presqu'en toutes choses ') Vous qui savez si bien nourrir vos souvenirs, en vivre, et pour qui le passé est à peine absent, que de bons moments vous ménage dans l'avenir le soin de fixer les pensées qui traversent votre esprit, cette essence cachée au fond des faits et qui leur survit ! 11 faut la parole et peut-être même écrite pour prendre vraie possession de sa pensée, peut-être même pour lui donner l'existence. Dans l'Eden même, les choses n'ont vraiment existé qu'après avoir été nommées.
J'ai eu depuis vous un seul, mais vrai plaisir, c'est de revoir la princesse Marie, plus simple, plus candide que jamais. La vérité de ce caractère est adorable. C'est une de ces natures qui n'ont pas même la conscience de leur humilité, tant elles en sont pénétrées; et c'est un vrai phénomène moral que celte navigation
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saine et sauve à travers les éléments très suspects, dont notre pauvre monde est composé. Au revoir, bien chère ; dites-moi bientôt qu'il sera prochain ou consolez-moi encore plus \ite s'il doit être ajourné. A ous savez, j'espère, tout ce que vous êtes pour moi !
Paris, iÔ mars r864.
Ma bien chère, je reste en France, et il est certain que c'est ce que je préfère, quoiqu'il ne soit pas moins \rai que cette guerre, pour moi intestine, me condamne, présente ici, à beaucoup d'émotions pénibles. La guerre lointaine, sur le sol étranger, est encore quelque chose d'abstrait. Le Danube est un peu comme le Caucase, ou pour vous 1 Algérie ; mais depuis que la Baltique est devenue le point de mire, je m'en émeus bien autrement. C'est la menace de luttes sanglantes, de désastres de tous genres sur le terrain de mes plus anciens souvenirs et sur des rivages connus ; c'est l'idée de patrie, mais par la chair et le sang. Que de maux contenus dans une seule démarche, dans une seule parole cupide, orgueilleuse ou imprudente ') Il faut que la guerre soit irrévocablement arrêtée dans les décrets éternels, comme le pensait, pour la durée de tous les temps, votre amie Radovvitz, dont je ne vous ai pas encore parlé, et que pourtant j'ai beaucoup regrettée, de vos regrets à vous, que je sais douloureux, et aussi de ceux que le monde n'a jamais assez de la disparition de ces lumineuses intelligences qui l'honorent par-dessus tout. Je ne sais si l'Allemagne lui a rendu l'éclatant hommage qu'elle lui devait; mais le temps où nous vivons est particulièrement complice
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de l'ingratitude humaine. Toujours on a beaucoup oublié; mais aujourd'hui le publie n'a plus signe de vie à donner à la mort de ses plus chers iavoris. J'observais l'autre jour que je n'avais pas entendu nommer Silvio Pellico une fois depuis qu'il nous a été enlevé.
Vous sa\ez M. de 13ois-le-Gomte revenu dans le meilleur état de santé possible. Il est fort intéressant sur l'Algérie. Vous verrez son mémoire sur le martyr de Géronimo, dont une tradition mystérieuse révélait L'existence à travers la nuit des temps, à la place même où il vient d'être découvert. La solennité qui a été donnée à l'examen des pièces qui constatent l'identité du corps saint, portait, par le nombre et la qualité des examinateurs, un caractère qui constituait une véritable anomalie, avec les préoccupations de notre temps, ce que M. de Bois-le-Comte a bien l'ail ressortir dans le rapport qu'il était chargé d'en faire.
Adieu, très bonne cl liés aimée. Je m'ennuie beaucoup et je me plains de tout, me disiez-vous dans votre dernière lettre. Eh bien, moi qui vous veux plus heureuse que personne, je vous dis et vous conjure de ne vous plaindre jamais in petto, seule plainte qui compte, et de remercier toujours. Bien des gens vous le diraient, et moi je vous le dis de conviction intime, moi qui, morte à tout, ne peux plus vous envier que vos douleurs. Croyez à mon affection la plus tendre et la plus inaltérable.
Paris, 7 mai i854.
Je lance ce petit mot au hasard, ma bien chère!, pour me donner en grande hâte le grand plaisir de vous
dire que c'est immobile que je vous attends, avec certitude de ne rien perdre du temps que vous passerez ici. On me dit que je ne puis l'espérer que très court ; il suffira toujours pour nous remettre à flot et ramasser le fil qui ne peut se rompre. Je ne vous dis rien des pages dont vous faites mon bien ; je les ajourne à nos entretiens, longs, je l'espère, et paisibles. Je ne m'arrête, dès à présent, qu'à vos chères douces paroles, auxquelles rien ne manque, pas même l'inflexion, tant celles de votre voix sont présentes à mon oreille. Je vois que Naples est un rival que Londres et Paris ne craignaient point assez ; s'il l'emporte indéfiniment, vous l'assainirez ; il ne faut pour cela que la sainte amulette d'une droite et pure volonté, le plus sûr des contre-poids.
Vous aurez eu comme moi le cœur navré de la mort du pauvre Donoso Cortès ! Tout ce qui a été révélé de lui à sa mort, nous l'avions pressenti. M. de Bois-le- Comte vous aura donné les détails de cette longue et douloureuse lutte dont toutes les péripéties m'ont frappée comme sinistres. Je n'ai jamais rien espéré ; la certitude était ailleurs, et rien ne se peut comparer à la sublimité de la foi qui en était le gage.
Que ce mot vous joigne ou non, vous vous savez toujours attendue, je l'espère, avec l'impatience d'une chaude et vive tendresse.
Montmorency, 29 novembre i854.
Ma bien chère, pour tout le monde cette guerre est la guerre d'Orient, pour moi, c'est la guerre civile ! Mes impressions en ce qui regarde mon pays sont bien
\ MADAME CRAVEK 'j7<>
assezvives, me laissenl bien assez susceptible, pour que je sois assurée de ne manquer envers lui à aucun devoir. Depuis Sébastopoljjeme dis qu'il n'y aura d'infériorité de vaillance ou de dévouement pour personne, hélas! seulement, des larmes pour les uns et pour les autres ! Et de quelle durée menace une lutte qui se prolonge ? On commence sans animosité, mais l'acharnement croît, et on finit par la haine. Ah ! qu'il ferait bon, dans des temps comme ceux-ci, se réfugier dans un pays neutre, c'est-à-dire dans un pays livré à d'autres querelles, mais dont la nature est moins acerbe. Vous pouvez croire que j'ai pensé mainte et mainte fois que ce serait un bien bon moment pour aller vous voir ; mais un voyage en hiver ! mais rentrer, ce qui n'est pas toujours le corrélatif de sortir ! Plus d'une personne que vous serez bien aise de revoir prend le chemin de Home. Je voudrais bien que notre chère princesse Marie pût faire de même. Je viens de la voir ; elle est encore ici pour s'en aller très immédiatement à Nice, qu'on lui conseille. Je ne la revois jamais sans être plus frappée de cette nature si droite, si limpide, qui, à elle seule, fait lumière.
Qu'avez-vous dit du discours de Mgr d'Orléans ' ? question oiseuse : je vous ai vue soulignant les mêmes passages que moi. Mgr l'évèque d'Orléans me sembleà l'Académie êlreleseul qui auraitpu faire ce discours, et à qui, seul aussi, rien n'en aurait été contesté. Il faut pour cela, assurément, beaucoup d'autorité justement acquise, mais aussi beaucoup d'appui dans le monde politique pour oser, quoique forl de son droit,
1 Discours de réception de L'évêqùe d'Orléans l> l'Académie.
'\-'\ \ M.VDVME CRAVEX
un langage à la fois si haut et si oublié. Quant à moi, vous savez si, sur la foi de tant de grands exemples, je me permets d'y applaudir. Mme de Staël ne disait-elle pas que ce n'était pas la liberté qui était nouvelle en France, mais le despotisme ? Je suis souvent tentée, en remontant la tradition, d'appliquer ces paroles à l'Eglise, non assurément en ce qui concerne le suprême pouvoir qui s'y exerce, mais les tentatives de la foule des petits envahisseurs.
Et notre pauvre amie Sainte-Aulaire ! Cet intérieur frappé ne vous fend-il pas le cœur ? Le malheur qui s'aggrave, on ne voit que cela ; mais je ne puis dire la peine que j'ai à un bonheur qui se détruit et un bonheur dans toutes les conditions que je lui aurais imposées. Mourir quelques jours après une mère qui a vécu près de cent ans a été, pour M. de Sainte- Aul.iire, une mort prématurée et précédée d'une autre mort bien autrement contraire à l'ordre de la nature '. Ce sont les fondements et la clef de voûte qui m'ont paru ébranlés en même temps. Je doute que cet intérieur si charmant puisse jamais reprendre à tout ce que son calme habituel comportait de doux et en même temps d'actif. De longs et intimes entretiens m'avaient l'ait bien connaître cette chère A ictorine ; et dès lors rien ne me paraissait comparable à cette équanimité d'âme, à cette sérénité d'esprit qui, passant en revue tous les malheurs possibles, n'admettait pas que la mort en lût un. Jamais on n'a professé, d'une manière qui semblât plus naturelle, ce stoïcisme
1 Victorine de Sainte-Aulaire, mariéeau baron de Langsdorf, ministre plénipotentiaire de France à l;i Haye.
A MADAME CRA.VEH k~jï>
chrétien qui fait du péché le malheur unique ; et pour M'"" de Langsdorf toutes les pièces sont venues à l'appui. Depuis i848 qui, en brisant l'avenir de M. de Langsdorf, privait elle et ses enfants d'une brillante existence, les revers de fortune, les symptômes du mal dont elle a péri, n'ont jamais rencontré chez cette femme, si jeune encore, qu'une vraie magnanimité d'acquiescement ; c'est sur une nature heureuse et surtout équilibrée que la grâce est venue se greffer.
Rien que des tristesses, ma très chère, et combien les miennes auraient besoin de vous ! Pourquoi cet hiver que je vous remercie tant de me donner, se trompe-t-il d'un chiffre ? Je suis cependant un peu réconciliée avec Naples, depuis que vous n'avez plus à lui reprocher son incompatibilité avec le travail. Je suis charmée, pour vous et pour moi, que vous ayez achevé le vôtre, et j'espère que sans presque d'interruption, vous vous découvrirez, même en le créant un peu, quelque nouveau devoir qui sera pour votre pensée une intarissable source d'intérêt. Nous ne sommes jamais assez en paix avec nous mêmes pour ne pas avoir besoin d'auxiliaire. Le travail est cet ami-là. 11 est seulement de ceux qui ne veulent pas que l'herbe croisse sur le chemin qui mène à eux. Là comme ailleurs, il y a péril à la négligence ; on ne m' retrouve pas comme on veut. Ne m'oubliez pas pies de M. Graven, et dites-lui combien sa bienveillance m'est douce.
Paris, l 'i juin [855.
Nous nie demande/, ma chère et bien chère, ce que
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je fais ? Je perds mon temps de la manière la plus grave et la plus stérile qui se puisse imaginer, à côté des grands embarras et des grandes tristesses. Tous mes projets personnels se résument en une immobilité complète. L ne fois enfoncé dans un fagot d'épines, tout ce qu'on peut faire de mieux, c'est de ne pas remuer ; et si l'air dense de Paris n'est pas celui de l'hygiène recommandée, cette très petite considération se perd très aisément dans l'anxiété où l'on vit.
M,ne de Montalembert est ici retenue par l'indisposition de sa petite sœur. Ce que vous médites des appréciations de son mari est tout ce qu'on lui avait prophétisé. Il lui restera toujours assez de goût pour l'Angleterre, et l'Angleterre a assez de mérite pour fondre ses préventions comme neve a! soi '. L'Ecosse complétera ses enthousiasmes ; ce sera la poésie descriptive après l'histoire parlementaire, dont sa for te imagination ne fera plus qu'un seul tout. Vous aurez du plaisir à le retrouver à son complet d'admiration ; il en aura davantage à vous retrouver dans cette charmante demeure dont vous ne jouissez plus depuis que vous devez la quitter. Je comprends vos regrets : aucune de nos volontés n'est prise à rebrousse-poil, sans qu'il en coûte ; mais vous avez abrégé les hésitations et tranché dans le vif, c'est heureux et sage.
Qu'espère-t-on dans votre pays de la guerre ? A quelles conditions s'arrètera-t-elle ? quelle suite aux desseins dont le produit net n'a été encore que d'innombrables désastres et malheurs ? Des intérêts opposés ne peuvent faire des vœux identiques, et la seule
1 Comme la neige au soleil.
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consolation, c'est que chacun ne croit faire que son devoir. Que ferez-vous quand vous aurez assez de Londres ? Suivrez-vous votre projet d'Aran ', à la grande satisfaction de notre chère princesse Marie, que j'attends très immédiatement ? Je voudrais bien conclure de la course que le duc fait à Londres que son séjour ici sera prolongé, sa présence m'est toujours si douce ! Dit-on toujours autour de vous que la reine Victoria vienne ici au mois d'août ? Il me semble que les impressions emportées sont en tout analogues à celles qui y ont été laissées, et la sincérité se rencontre bien plus souvent qu'on ne le croit dans ce qui s'explique -. La vérité du moment est chose fort peu rare, et le peu de durée souvent qu'on lui oppose ne prouve rien contre. Tout s'explique et rien n'étonne quand on a pu voir, comme moi, à quarante ans de distance, deux empereurs Alexandre en guerre avec deux empereurs Napoléon, et qu'on a pâti des deux guerres, ce qui ne laisse pas de rendre plus incisifs le souvenir et l'impression.
Si je veux votre amitié? si je veux qu'elle dure, qu'elle augmente :} Vous ne demanderiez pas cela si vous saviez qu'elle est au nombre des plus grandes grâces qui composent mon trésor.
Paris, kj juillet i855.
Je ne vous ai pas dit immédiatement à quel point
1 Château du duc d'Hamilton, en Ecosse.
2 L'Empereur Napoléon ('tait allé en Angleterre, et la reine d'Angleterre se disposait à venir à Paris,
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j'ai été heureuse de votre dernière lettre, et le secret de mon ingratitude. C'est que, lorsque le silence gardé m'inquiète, je ne pense qu'à écrire et puis, suis-je rassurée et contente, je fais comme les neuf bons juifs sur dix, qui emportaient le bienfait sans en remercier. Toujours est-il que je suis aise et joyeuse de la perspective de vous tenir. Tout y est ici : durée, voisinage, certitude, dans la mesure que comporte le mot. Je vous pardonne vos regards rétrospectifs et vos regrets du moment ; je fais plus, je les comprends : vous y rattachiez des plans d'avenir. Rien de ce qui n'est que passage ne peut être mis en comparaison de ce point fixe, assuré, où la pensée revient comme au gîte pour s'y promettre les douceurs du repos. La déception est toujours amère. mais son fruit peut être doux : c'est une rente qui survit au capital perdu, et de nous seuls, irions-nous jamais au-devant d'une épreuve utile, souvent nécessaire ? Loi? même que nous en aurions le courage, nous n'en savons pas assez long pour cela. Laissons faire ! L'abandon, en tout ce qui échappe à notre volonté, est la suprême sagesse. Ln des privilèges du chrétien, c'est de ne jamais subir.
Quant à moi, ma bien chère, j'étais déjà toute réconciliée avec mon immobilité. Jugez si aujourd'hui j'y trouve à redire ! Nous mènerons bonne, paisible vie ; rien ne peut empêcher qu'elle ne soit triste, mais je ne sais si elle ne l'est pas davantage pour ceux qui s'étourdissent. Adieu ; c'est de cœur et d'àme que je Arous embrasse.
Paris, mercredi 17 octobre i855.
\otrc lettre de .Marseille m'a fait beaucoup de bien, tout le bien que vous désiriez, ma très chère, et voire bonne amitié le savait à l'avance. J'avais besoin aussi d'être rassurée sur votre route. On m'avait parléd'éboulement. et je vois que la rapidité a racheté toul ennui, comme le doit faire un honnête chemin de 1er qui sait son métier. Je dis comme vous : les deux heures qui nous restaient auraient pu être mieux employées ; niais quand l'abandon ne prévoit ni ne calcule ce qui va se dire, on se trouve commandé par l'inopiné. En général, la sincérité est emportée par son mouvement propre : ce qui \ienl d'elle se place comme il peut. Du reste il n'v a pas de regrets à avoir : nous redirions les mêmes choses, seulement affranchies de la précipitation qui les dénature presque, ou du moins qui empêche qu'on ne se comprenne aussi bien. Enfin, quoique de trop loin, nous allons continuera cheminer ensemble : vous, dans la voie de ces progrès qui vous tentent, et moi, renfermée dans mon rùle de ténu (in, que vous saurez bien empêcher d'être ingrat.
Combien j'ai pensé à vous hier, en lisanl d'un cœur ravi le manuscrit intitulé : Frédéric Ozanam, que le P. Lacordaire m'a fait passer pour If livrer à l'impres sion ! C'est un morceau délicieux. Nul ne sait mieux que lui faire vibrer les cordes les plus intimes. Le sujet appelait des questions délicates, mais elles sonl touchées avec une réserve qui laisse cependant intacte la sincé rite.
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Paris, 3o octobre iè<55, couvent des Augustines.
Chère et bien chère Pauline, je m'étais dit que ma première lettre datée du refuge serait pour vous ; mais j'étais loin de deviner sous quelle dure condition je serais doublement pressée d'aller à vous ! Hier, au moment de partir, en remuant des papiers, figurez-vous ma stupeur en tombant sur un gros paquet à votre adresse, que Montalembert m'avait remis pour vous à son passage, il y avait plus de deux mois, et dont j'avais si bien perdu toute souvenance que, le corps du délit entre mes mains, je ne pouvais me rappeler ni le moment où je reçus ce paquet, ni aucune des circonstances qui s'y rattachât. Mon chagrin seul a pu égaler ma surprise. Comment qualifier un si étrange oubli!' Il a fallu pour cela un état de vacance et d'absorption tout nouveau ; car sans faire comme une femme de cbambre que j'avais et qui, toutes les fois qu'elle oubliait quelque chose, faisait l'éloge de sa mémoire, il est pourtant certain que c'est le premier grand mauvais tour de ce genre que me joue la mienne. Aussi, en suis-je profondément déconcertée et humiliée. Mon plus vif malaise est ici pour Montalembert, et vous démêlerez combien cela est confiant et tendre pour vous. Je me dis, pour me supporter, que ma faute est bien involontaire, que mon grand soin du paquet, mis dans le tiroir réservé aux plus importants, a tourné précisément contre moi, tout en m'absolvant de négligence. Mais qu'importe!' le mal a toujours été fait, et un grand châtiment me menace si vous ne voulez plus, l'occasion s'en présentant, vous servir de moi. Sous le coup de ce vrai regret,
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j'ai fait immédiatement à ce pauvre paquet une double enveloppe, cl je l'ai envoyé à Joseph de Gabriac, en lui demandant de vous le faire passer par les Affaires étrangères, aussi promptement et aussi sûrement que faire se pourra. Je suis partie là-dessus, et n'ai point encore de réponse ; mais comme un premier trouble dispose à tous les troubles du monde, je doute à présent si j'ai bien fait.
Aolre rapatriage avec la mer en arrivant à Marseille m'avait rendu toute confiance, et le beau temps n'y a pas nui. Je vous ai suivie ; j'ai compté les jours, et, le lundi matin, je me suis dit que vous pouviez être arrivée, comme votre bonne et chère lettre me l'a depuis confirmé. Etre chez soi est l'essentiel, et si je veux bien que vos regrets de Paris aient commencé par être douloureusement vifs, je ne leur en demande pas moins de ne refléter aucune ombre sur les objets qui sont sous vos yeux. Pour cela, rien de plus efficace que d'\ associer des idées d'avenir, en les acceptant immédiatement sans trop se préoccuper des contrastes d'admiration et de tristesse, réveillés en vous : nous sommes bien assez complexes pour que deux cordes vibrent à la fois.
Je suis contente ici de ma chambrette, du temps clair et doux, delà bienveillance de tous les visages que je rencontre, de ceux-là mêmes, en assez bon nombre, dont le budget intellectuel n'est pas fort en équilibre, sans qu'il y ait précisément danger de le voir verser "/; the wrong side '. Je ne rentre jamais dans la retraite sans avoir peine à concevoir que je m'en passe -i liabi-
1 Du mauvais côté.
LETTRES DE Mmc «WETCIIINE Il 3l
tuellemcnt. Il y aurait là un mot à prononcer, car c'est vraiment le courage qui manque à mon attrait. J'ai encore relu votre lettre une troisième fois, tout y est satisfaisant de vérité ! Pour peu qu'on observe et qu'on réfléchisse, ce qui frappe davantage en partant du bas de l'échelle jusqu'à son sommet, c'est combien nous sommes artisans de nos plus grands maux, complices dans les faits extérieurs et agents provocateurs de nos peines les plus vives. Nous pouvons bien nous féliciter que ce ne soit pas au soin intelligent de notre bonheur sur terre que Dieu ait attaché la récompense finale, car il y aurait eu, de cette affaire-là, un bien autrement petit nombre d'élus. La veille de mon départ et du sien pour Azy1, j'ai passé la soirée avec M. Cochin. Nous avons bien parlé de vous, et c'est avec un sentiment qui me coûtait peu, que j'ai compati à son regret de vous avoir manquée.
Les échantillons que j'en ai ici me mettent sur la voie des susceptibilités partout ailleurs, cl notre temps n'est que trop propre à les entretenir ; temps de vraies ténèbres qui livre les imaginations à leur peur ou à leur haine. Vous avez vu nos pertes, désastreuses en ellesmêmes, sans pour cela abréger davantage la lutte ou faire prévoir son issue ? Il y a assurément beaucoup plus de souffrances d'un coté, et néanmoins il y a encore, plus qu'on ne le croirait peut-être, égalité de chances ; car si nos pertes sont appréciables, il y a des dangers qui ne le sont pas : Dieu tient la dragée haute à notre curiosité.
Pouvez-vous me demander si j'ai le temps de lire de
1 Château, dans la Nièvre, du comte Benoist d'Azy, beau-père tic M. Cochin.
longues lettres quand elles sont de vous ? C'est seulement comme cela que je les aime. En tout, je n'aime ni l'abrégé, ni le condensé. S'il n'est pas Aide, il n'est pas assez sincère. Pour les gens qu'on aime, on ne les embrasse jamais assez dans tous leurs replis. Demanderait-on leur portrait en raccourci ? Cette idée s'estelle jamais présentée, même dans l'intérêt de l'aire briller le talent d'un artiste habile ? On m'interrompt ici: à bien des traits vous reconnaîtrez la précipitation.
Paris, 7 novembre i855.
Rien qu'un mot, ma bien chère, pour suivre le cours de mes lamentations. Les mauvaises affaires ont une mauvaise queue; votre paquet, au lieu de courir et de voguer vers vous, gît, immobile, au fond d'un tiroir. La réponse à mon envoi a été que Joseph de Gabriac était absent, on ne savait pour combien de jours. Depuis, on a repassé chez lui; mais jusqu'à présent pas de retour. S'il larde, peut-être aurez-vous le temps de me répondre et moi de m'en féliciter : ce relard a peut-être prévenu un mode d'envoi qui ne aous convenait pas. Vous voyez (pie mes hypothèses n'enveniment pas mon chagrin, et qu'à tout incident fâcheux je chercbe un amendement possible. Ceci nie mène très logiquement et très inopinémenl à un envoi que je vous ai t'ait peu de jours après votre dépari : une gravure du P. de Ravignan au burin, frappante de ressemblance el lié- passablement exécutée. Vous vous direz que quelque chose y manque encore, d'abord tout ce que le P. de Ravignan conserve de jeunesse et l'âme du regard ; mais qui, au surplus, es!
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jamais content d'un portrait? C'est plus tard qu'ils deviennent chefs-d'œuvre pour ceux qui n'y Aboient qu'un tableau. Néanmoins j'ai pense que ces traits, rendus à peu près pour la première fois d'une manière quasi fidèle, récréeraient Aotre vue et qu'ils auraient les honneurs du sanctuaire domestique.
Vous vous rappelez l'un de mes desiderata ? Eh bien ! l'autre jour, je suis tombée sur une ligne qui résumait tout ce que j'avais voulu et n'avais su vous dire, et qui instantanément m'a fait vous nommer. Il s'agissait de la possession de soi-même, de quelqu'un qui avait atteint le point si envié de l'assiette dans le succès. L'assiette, voilà ce que je cherchais ! ce mot dit tout. Adieu, ma bien chère Pauline, la solitude me fait grand bien, mais pas encore celui du repos ; j'ai apporté ici un trop lourd arriéré.
Couvent des Augustines, 28 novembre i855.
Votre lettre, venue hier, était vivement désirée, ma bien chère, et m'a fait tous les biens du monde. Je savais le choléra à Naples, mais point la tempête, cause plausible de retard, et qui m'a mise bien mal à l'aise. Il est piquant, en terre ferme, de dépendre autant de la mer ; mais c'est encore la rapidité, vu la terrible facilité, avec laquelle toute espèce de bien passé en habitude crée une souffrance par exception. Grâce à Dieu, le choléra s'en va ; et bientôt, j'espère, il ne vous restera de tonnerre, de grêle et de tous les ébranlements à grands fracas, qu'un temps encore un peu trop chaud qui ne peut manquer de faire envie aux gens qui grelottent. Tout est bien depuis vos
bonnes nouvelles. J'avais su déjà cette mort de la fille du duc Santo Isidoro, et d'autres encore qu'on nommait. Sur ce que vous m'en aviez dit, j'ai bien pensé que \<>us regretteriez M. de Lacour, qui a réussi partout où il a été, même à Vienne, ce qui suppose, dans un homme qui a vécu ailleurs, un esprit souple et assez ricbe pour changer de répertoire selon l'occasion ' .
M. de Falloux a passé quinze jours ici ; Montalembert sept ou huit ; Albert de Broglie aussi ; enfin tout l'état-major du Correspondant, qui les réunissait. Le pauvre M. de Melun vient de perdre sa mère, triste issue d'une longue maladie. Elle n'était pas très Agée : il pouvait espérer la conserver encore. Le voilà bien seul ! Àvez-vous lu les articles de Yeuillot sur la reprise du Correspondant, qu'on voit, selon lui, depuis tant d'années, toujours occupé à renaître? Cet homme serait amusant, si on ne s'arrangeait pas pour en faire un symptôme des plus graves. Lisez- vous la Revue des Deux-Mondes ? Après beaucoup d'excellents articles, et un, en dernier lieu, détestable, qui n'est pas même du crû de son auteur, tout emprunté qu'il est à la perverse école de la philosophie allemande, je vous engagerais à demander le Marquis des Saffras, roman en trois ou quatre articles, d'un débutant, M. Jules de Madeleine. Il y a des longueurs, mais beaucoup d'esprit et mieux que cela. Je vous recommande aussi Y Avertissement dont .M. Thiers l'ait précéder son onzième volume. Ces pages m'ont ravie: l'accent de la vérité ne peut pas tromper ici ceux qui en éprouvent un vrai besoin.
1 Le baron de Lacour, ambassadeur de France à Naples.
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Je ne sais plus ce que je vous dis, tant j'écris en courant pour ne pas manquer le mercredi du paquebot ; ce jour unique talonne comme l'heure du chemin de fer. A ous avez clone un jour ! Ce soir même, du fond de ma très solitaire cellule, je me donnerai le plaisir de vous voir au milieu de votre monde, et de vous écouter. Sous d'autres conditions, mon imagination me servirait mieux ! Et cette mort de M. Mole 1> Celle-là fera un vrai vide parmi les siens, et comme centre disparu. Adieu, et tant que je pourrai, à bientôt.
Paris, 2 janvier i856.
Ma chère Pauline, il est toujours possible de dégager sa volonté même du chaos des difficultés les plus embrouillées : aussi non seulement je m'accuse, mais je m'intéresse assez à moi-même pour m'amender ; en vertu de quoi je me promets de vous écrire mercredi prochain, et puis ious les quinze jours, à ce même jour de la semaine qui, unique pour le départ, est un piège tendu à tout ce qui manque d'exactitude et de prévision. Ne crovez pas pour cela que je pose des limites à votre amitié ou à votre indulgence. Elles m'auraient soufferte même non corrigée : voilà ce que j'aime à me dire afin d'avoir à vous aimer davantage par une raison de plus.
.levons aurais dû, avant tout, ma joie du paquet entre vos mains. Tant de fois, je vous ai parlé de mon inquiétude, et si tard de l'avoir échappé belle ! Yoilà comme on est reconnaissant! J'avais à vous expliquer qu'en vous parlant de Frédéric Ozanam