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leur, et je puis dire que pas an seul instant, dans ce bouleversement affreux de la nature, je n'ai vu la nature abandonnée du secours divin ; la touchante union de l'affliction profonde et d'uiir sainte espérance le sentiment de la miséricorde, retournaient à Dieu, après avoir été inspirés par lui. Le néant de cette terre se découvre à proportion des secours qu'on reçoit d'en haut, et s'il reste encore quelques consolations ici-bas à cette pauvre Mme de Lillers.cc n'est plus là qu'elle les cherche ; tout comme on éloigne les affligés des lieux où ils ont beaucoup souffert, il faut transporter ailleurs son âme, si l'on veut lui faire respirer un air bienfaisant et régénéra leur. J'ai toujours bien apprécié dans M"" de Lillers les dispositions qui s'exprimenl >i hautement aujourd'hui, et vous pouvez penser combien j'ai besoin de lui consacrer des soins, de les lui voir accepter. C'est un beau spectacle pour ceux qui désirent aimer Dieu, de voir les prodiges qu'il opère dans tout ce qui fléchit sous sa main adorable. Vous sentiez bien cela, ma bien chère, et cette douceur d'être entendue, réservée dans sa plénitude à de plus longs entretiens, est déjà quelque chose lorsqu'elle fait seulement vibrer une de ces cordes que le monde n'a jamais touchées.
Je veux vous rendre compte de l'étal «le- affaires de vos deux protégés, dont je n'ai cessé de [n'occuper. M. !■'.... dont la situation m'a inquiétée davantage, par la raison qu'il n'est rien de -i pénible «pie de voir mille el mille démarches el tentatives vaines dévorer le temps el le peu de ressources d'une situation forcée, me donne pour la première fois quelque espoir d'amélioration. Un de nos secrétaires d'ambassade a en vue
pour lui une place de régisseur à la campagne qui lui conviendrait beaucoup, et nous avons des chances en notre faveur. On attend une réponse ; je lui ai donné [\o francs de votre part, les 10 autres à Th., dont la famille nombreuse m'a paru exiger pour mon compte plus d'efforts. Il est impossible que ce pauvre homme existe avec ses seules ressources ; il faut le faire vivre en attendant qu'il ait une p]ace, et surtout empêcher qu'on le saisisse pour dettes. Au moyen d'un acompte, j'ai obtenu, de ce marchand de vin qui le serrait de près, un nouveau délai qui remet l'échéance de son billet au i5 janvier. A votre retour, nous concerterons des démarches nouvelles, et, en attendant, je vais prier Mmede Pastoret d'écrire à M. de la Bouillerie en faveur de Th., et, en lui disant que vous vous y intéressez, cela lui vaudra, j'espère, quelque chose.
Adieu, ma très chère; je suis pour le moment dans un vrai conflit d'affaires, de préoccupations et surtout de regrets, ceux de ma petite Hélène et les miens propres. Mma de \esselrode part demain et il me semble que ce qu'il y a de plus lourd et de plus imposant dans la responsabilité que j'ai prise ne commence que d'aujourd'hui. Conservez-moi un peu d'amitié : ce sera à la fois et bien bon et bien juste.
Le Havre, r>\ juillet i83o.
Je vous assurr, chère amie, que ni les jours écoulés, ni les diversités du voyage, ni même la mer dans toute sa solennité, ne m'ont distraite de la Roche- Guyôn et de ses aimables habitants. L'accueil si bon et si cordial que j'en ai reçu est encore un de ces sou^
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venirs qui conservent pour toujours ce qui pourtant était si court et si fugitif; niais heureusement il n'y a pas une seule manière tic mesurer et de graver le temps. C'est à d'autres qu'à vous, chère amie, que je parle de l'impression que j'ai remportée de toutes les magnificences de la Roche-Guyon, de cette grandeur sévère et pourtant attrayante, qui a le mérite avanl tout de s'être laissé faire par les siècles et de ne ressembler qu'à elle-même. Noilà ce qu'auront jugé et ce que diront beaucoup mieux tous ceux qui ont vu la Roche-Guyon, mais ce qui m'était réservé encore plus qu'aux autres, c'est l'appréciation d'un intérieur que j'ai pu surprendre dans un de ses meilleurs moments pour moi ; aucun élément étranger ne s'y trouvai! mêlé, et, chose plus douce encore, des heures d'abandon et de confiance m'ont fait reprendre tout le lil du pâBSe. Combien il me paraissait naturel de vous en tendre, de recevoir tant d'épanchemenis précieux qui me faisaient lire dans votre Ame ! Sans le principe chrélien qui nous est commun, les douceurs mêmes de la confiance ne seraient pas sans inconvénients ; la plainte sans Dieu amollit et décourage : ce qui n'était qu'une ombre légère prend corps et on s'indulge dans une sensibilité qu'il faut surtout combattre. Telle- ne sont pas les communications en lie ceux qui savent que tout est ici-bas pour notre épreuve, qu'il n'es! pas d'épreuves sans utilité ; et alors la juste confiance dans l'efficacité du remède en diminue l'amertume, N'oublions pas que Dieu, qui nous fera, je l'espère, la grâce d'arriver, veut surtout que nous marchions, <pie iais sant derrière nous nos regrets, nos troubles, nos inquiétudes, nous avancions librement dans une car-
rière qui comporte bien la crainte toujours raisonnable, mais qui exclut les terreurs. Pourquoi se trop inquiéter des tribulations passées ? Si le passé est irrévocable, quelque chose peut l'être aussi, c'est notre résolution de ne plus vivre que dans une unique et sainte pensée.
Certes je n'ai pas attendu à vous écrire pour renouer notre entrelien ; le cours de mes pensées ne m'éloigne pas des vôtres : quand on vit au même lieu, on parle la même langue, et il semble que tous les mouvements interrogent ou répondent. J'espère que j'aurai bientôt de vos nouvelles. Soyez assez bonne pour me rappeler à M. le duc de la Rochefoucauld, et pour exprimer à Mme de Gastelbajac combien j'ai été, non pas seulement enchantée, mais touchée d'elle ' ; sa bonté a une grâce toute particulière, et vraiment toutes les charmantes nuances dont elle se compose en font un nom propre. Adieu encore une fois ; permettez-moi de vous embrasser de tout cœur.
Le Havre, n août i83o.
Chère amie, quand on a vécu nos âges, on a été témoin de terribles vicissitudes, mais aucune peutêtre n'a saisi plus vivement ! Rien d'accidentel ne suffit, ce me semble, pour expliquer un bouleversement si rapide ; c'est un symptôme, voilà tout. Pendant que nous nous croyions tranquilles, tout était fait dans la disposition des esprits. Ce que j'ai souffert d'être enchaînée ici par mon respect pour le dépôt qui m'est
1 Sophie de la Rochefoucauld, marquise de Gastelbajac.
confié ne peut se rendre ; livrée à une mortelle anxiété, je sentais que mon devoir était <le rester près d'Hélène, et j'apprenais en même temps que ma sieur avait eu des balles dans son appartement et que mes amis les plus chers étaient exposés. Je vous assure que j'ai pu apprendre tout ce que j'avais à peu près oublié de la force presque irrésistible des premiers mouvements, en résistant à celui qui était mien deux lois, et par les circonstances et par la nature de mon caractère. Voilà pour ce qui m'a été personnel. Quelle autre douleur cncore que la violation de ce qu'on respecte, les plus justes craintes pour l'avenir, les malheurs publics et cette contradiction extérieure et presque générale des sentiments les plus forts et des idées les plus arrêtées ! C'est dans des temps comme ceux-ci qu'on a le besoin de vivre avec ses véritables amis, ses amis de cœur et de conscience ! Le bon du malheur, son côté humainement favorable, c'est qu'il fait que ceux qui se conviennent, se cherchent davantage, et que si le cercle se rétrécit, les liens se resserrent, ce qui esl avoir tout gagné.
Chère amie, dites-moi si vous avez des nouvelles de AL de Castelbajac, si vous êtes rassurée sur tous vos intérêts premiers? Il me semble que si vous aviez été inquiète, vous me l'auriez dit. Ecrivez-moi et pous sez la condescendance jusqu'à ne pas faire attention à mes inexactitudes; vos lettres, L'expression de vos srn timenls, que je partage en plein, me sont vraimenl chères, je vous le dis bien sincèrement. Des moments aussi tristes que ceux où nous sommes ont une vraie solennité : la vérité seule ose s'j montrer. Mes projets sont toujours à peu près les mêmes, parce qu'ils sont
LETTRES DE Mme SWETCHI3E — Il 10
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subordonnés au traitement conseillé à Hélène et mes vœux tendent toujours vers Paris; j'espère être libre d'y aller au commencement du mois prochain, et je compte les heures. Mon beau-frère vient d'arriver ; il a appris au Simplon les terribles nouvelles, et vous pouvez juger combien le reste de son voyage a été plein d'angoisse !
Adieu, chère amie ; il faut que je vous quitte, mais je reprendrai bientôt.
Paris, 16 octobre i S 3 1 .
Chère amie, je vous reviens, après une longue absence, aussi confiante dans votre bonté que si je ne vous avais pas quittée : les choses ont été si lourdes ou ont marché si vite, qu'en ne cessant pas de penser à vous, j'ai été inhabile à les soulever ou à courir comme elles. Enfin, chère amie, me voilà rendue à mes affections, à mes habitudes, après bien des luttes et des émotions, plus pénibles que je ne m'y serais attendue. Après avoir quitté l'Angleterre, Dieppe, où je me suis de nouveau réunie à Mme de Nesselrode, n'a été qu'une longue préoccupation de nos intérêts communs. A peine revenue à Paris, j'ai été absorbée par les apprêts et la tristesse de ma séparation d'Hélène. Il y a huit jours que cette chère petite a passé le détroit, et maintenant elle vogue encore à travers bien d'autres espaces. Ses regrets ont été bien touchants; ceux de sa mère, de voir interrompre cm plutôt soumettre à un nouveau régime des progrès qui l'avaient frappée, ont mis plus d'une fois la consolation auprès de la peine. En tout genre, nos regrets sont une matière première
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si précieuse ! Jl ne lient qu'à nous qu'ils soient de l'or façonné par un ouvrier divin.
Ce qui m'importait surtout pour la paix de votre excellent cœur, c'est la santé de M. de la Rochefoucauld, et plus d'une fois, j'ai su qu'elle était bonne au point de ne vous plus donner d'inquiétude. Je sais la duchesse de Liancourt à Paris ' ; j'ai été empêchée d'aller la voir hier, mais j'irai la chercher demain, et je saurai par elle des détails sur la Roche- (Juyon, où elle doit aller bientôt. Je crois que vous y réunirez également mesdames vos filles, ce sera là un bon moment, arraché à tant d'idées inquiètes et d'affligeantes prévisions. On ne pourrait pas jouir ainsi au milieu des menaces de tout genre, si l'imagination ne se familiarisait pas avec les symptômes les plus redoutables ; on dort au milieu des dangers de la chose publique, comme sur le bord des volcans. La nature et le monde dans leur généralité sont vaincus par l'habitude. Il n'y a qu'une chose à Laquelle notre cœur ne s'accoutume pas, c'est ce qui le fait souffrir dans ce qu'il aime. Àvez-vous fixé quelque chose pour votre retour? Estil bien sûr, veux-je dire, que vous reveniez à Paris vers l'époque accoutumée ? Je serais bien contente de vous revoir, je le sens du fond du comii\ D'ici là nos relations se trouveront tout à lait rétablies, el j'ai besoin d'espérer pour ma part qu'aucun mouvement imprévu ne viendra plus déranger mes projets de vie obscure et retirée, qui ne laissent plus de place qu'aux intérêts réels.
Adieu; priez pour moi. comme je prie pour -vous.
1 Zénaïde de Hastiguac, mariée au duc de Liancourt, fils aîné u duo de La Rochefoucauld,
T^S a la. duchesse
Paris, 3i octobre i83i.
Combien j'aime, chère amie, à vous trouver si parfaite d'indulgence et de bonté ! Voilà ce qui enchaîne et ce qui encourage, l'idée qu'on est compris et que le fond n'est pas sans cesse compromis par un vice de forme. Ce qu'il y a de sûr, c'est que vous pouvez compter sur moi, et c'est en Dieu que nous retrouverons la vérité de ces paroles. Je voudrais vous écrire souvent, parce que je sens que nos entretiens seraient inépuisables, la simplicité et la vérité ne s'épuisant jamais. On se touche par tous les bouts quand on aime au même point, qu'on espère aux mêmes conditions. Je regrette Hélène et pourtant je ne murmure pas ; jamais je ne me suis sentie si légère et si heureuse ; la volonté humble et ardente qui domine ma vie. libre d'agir dans mon âme, s'y étend, s'y développe à l'aise ; c'est comme un arbre qui pousse ses branches dans tous les sens et que je laisse faire sous l'influence du soleil adorable qui le vivifie et l'attire. Ma santé va très bien, et au milieu de tout cela, je me fais vieille sans trop regimber. C'est beaucoup que de ne pas résister dans les luttes forcément inutiles. Mes forces ne sont pas bien remarquables, mais j'ai beaucoup moins de souffrances ; elles m'ont servi à défaire une foule de liens inutiles, à briser avec le monde ; les devoirs que je n'ai plus y ont contribué aussi. Aujourd'hui je recueille le fruit de tout cela ; arrivée à la situation que j'aurais choisie, comme Sixte \7 devenu pape, je me redresse et je rajeunis, me réjouissant d'être à l'apogée de mes désirs. J'ai eu bien des combats
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à soutenir, mais tout est court quand on est inébranlable. Si le devoir parlait, sans doute j'obéirais ; mais il ne faudrait pas qu'il prît le masque d'un intérêt humain, car j'aurais bien de la peine à le reconnaître sous ce déguisement.
Mme de Yignolles1, pleine de souvenir et de gratitude de votre visite à M""' de Bondy, qui vous avait valu l'espérance d'un secours de quatre mille francs, vient encore recourir à votre bonté pour vous demander s'il est possible de presser l'exécution de cette promesse -. Adieu, chère amie.
Fleurj , 1 1 juillet 18 3 2.
Chère amie, ne croyez pas que, pour ne pas me le reprocher assez vivement, il ne m'en ait coûté aucun regret d'être restée jusqu'ici sans vous écrire, mais je savais que vous ne m'en accuseriez pas, et je passais outre pour satisfaire des exigences beaucoup moins tendres dans leur principe. Je suis venue ici avec le projet de mettre un peu à profit l'excellent air de ces collines, tous ces ravissants ombrages qui nous entourent ; mais les ouvriers, le déplacement, quatre jours perdus à Paris m'avaient arriérée pour des choses indispensables, et cette fois la clef des champs n'a point été celle de la liberté. Depuis deux ou trois jours, je commence pourtant à en appeler, et ce petit
1 M™" de Vignolles, née de la Réatagny, fut, en 1816, fondatrice de l'œuvre de la visitedes prisons, en i8i8 de l'œuvre du Refuge, jmis de l'œuvre du Bon-Pasteur, sous la direction de l'aLbé Legris- Duval. Elle mourut en 1 8 'i;i.
i Le comte de Bond) était alors préfet de l;i Seine,
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moment que je vous ai réservé, ce petit moment que je vous offre avec tant d'amitié, n'est entaché ni de fatigue ni de contrainte, il va très librement à vous.
Voilà le choléra recommençant ses ravages et frappant de nouveau sur les sommités. La perte de M. de Saint- Martin est encore une perte immense pour la science. C'était un savant de premier ordre et un savant chrétien, ce qui rend à Dieu, dans l'homme, la gloire qu'il lui a donnée. Et que d'autres principes de destruction et sur presque tous les points ! Tous ceux qui ne glissent pas sur les événements de ce triste monde, n'ont certes rien à désirer, en fait de leçons et d'avertissements ; quant aux autres, à ceux, qui ont compris une fois pour toutes l'apologue de cette terrible fable, vraiment il n'y a plus qu'à détourner la tête, et, comme César mourant, à s'envelopper dans son manteau. L'arrivée du journal est le mauvais moment de la vie paisible que nous menons ici, de ces entretiens pénétrés d'un autre esprit que celui du monde ; cette manière d'y rentrer est souvent bien dure, car la traduction la plus littérale des nouvelles que l'on apprend est, la plupart du temps, une menace ou un arrêt. Je suis bien sure, chère amie, que vos impressions à cet égard se rapprochent tout à fait des miennes ; c'est du même regard que nous suivons ces scènes, non pas mouvantes seulement, mais tourmentées. .Mille Intérêts vous \ rattachent encore, mais ce ne sont pas les intérêts résultant des devoirs qui empêchent d'y voir juste. Là où il y a nécessité, il y a grâce de position; ce sont les passions, petites ôtl grandes, de quelque nom qu'elles se couvrent, les personnalités ardentes, quelque mesquin que soit leur
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objet, qui égarent ecl instinct de vérité que la Providence donne presque en toutes choses aux âmes simples.
Chère amie, ceci n'est point encore une de nos bonnes conversations futures à la Roçhe-Guyon, mais quelque chose qui les prépare. Gomme vous me laissez disposer du mois d'août, c'est du mois d'août que je profiterai, avant ou après le jour qui le coupe en moitiés égales. Adieu, chère amie: je vous embrasse de cœur et d'âme.
Paris, 4 aoûl r8 »2.
Je reçois vos aimables murmures d'hier, comme vous les appelez, chère bonne amie, et grâce à ces douces gronderies, je ne perds pas un moment pour m'amender. La voilà donc mise bien en défaut la théorie de l'inutilité des reproches, théorie digne sœur de celle-ci: On ne se corrige pas plus qu'on ne répare : Dans un monde de formés visibles, ii faut bien que les apparences comptent. A.vec la certitude que jamais vous n'avez eu tant sujet d'être contente de moi, je suis obligée de soulTrir que vous le niiez, et pourtant vous feriez par le contraire bien plaisir à la vérité el à moi.
J'attends des lettres pour savoir le jour de mon départ, déterminé par celui de ma sœur el de mon beau-frère, qui de Munich me donnenl rendez -vous à Baden, près d'une amie qui m'appelle. Cette amie es!
M (\r Nesselrode, dont l'amitié esl toujours bien
fidèle, mais dont le crédit n'est pas à son niveau, car certes notre situation ne sérail pas ce qu'elle est, s'il avail suffi, pour obtenir une exception, d'une inler-
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cession vraiment vive et chaude. A peine débarquée en Allemagne et même encore en Russie, elle me demandait ce rendez-vous à Baden qu'elle vient de fixer vers la mi-août ; de son arrivée, plus ou moins rapprochée, dépendra le jour de mon départ. Voilà donc le fond de mes projets du moment ; ce que j'en laisse généralement connaître est un peu différent. Je me borne à dire que je vais voir ma sœur, ce qui ne représente que Munich et me fait éviter les indiscrètes et dangereuses questions qu'éveillerait un nom diplomatique. Dans ces circonstances, que j'obtienne ou que je n'obtienne pas ce que je désire, toujours me faudra-t-il revenir à Paris pour y reprendre mon mari et arranger mes affaires. Mais quelle différence d'y toucher barre ou de pouvoir me dire que je foulerai cette terre jusqu'à ce qu'elle me recouvre ! De l'une et de l'autre manière. Dieu l'aura ('gaiement voulu ; c'est là ce qui console de tout, et ce qui fait que la résignation aux peines accomplies est plus facile, parce que Dieu s'exprime dans le fait d'une manière plus claire et plus précise que dans la succession des difficultés, où il faut encore avoir le malheur de choisir. Ah ! ma chère bonne amie, comme nombre, comme poids, comme étendue, jamais des peines comparables à celles qui m'éprouvent n'étaient venues m'assaillir ; je vois à présent que le bon Dieu songe sérieusement à me sauver et que, pour la première fois peut-être, j'aborde la réalité des choses, leur rude et sèche enveloppe. .1 ai le bon sens de sentir combien j'avais besoin de ces épreuves, de ces voies nouvelles ; j'y mesure. j'\ élève ma volonté et la nourris du retranchement de tout ce ni pourrai! l'affaiblir. Se sevrer soi-même, voilà ce
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que la plus douce et la plus tendre des mères finit par exiger de l'enfant qui trop longtemps n'a aouIu que son lait. Ma santé, au milieu de lout cela, est étonnamment bonne.
Paris, i(> novembre [832.
Nous reviendrons, chère amie, sur le contenu de vos lettres, nous y reviendrons plus d'une lois, les mômes textes étant toujours ramenés par les mêmes affections de nuire pauvre âme et par tout ce qui naît du même sol. L'abbé Galliani disait qu'on ne faisait jamais qu'une seule sottise dans sa vie, parce qu'on recommençait toujours la même. C'est aussi vrai des défauts qui résultent de la tendance des caractères; il faut s'être vaincu, s'être dépossédé de soi-même jusque dans ses derniers retranchements, pour qu'il n'en soit plus question, œuvre difficile et que nous serions pourtant si coupables de croire impossible.
J'ai bien pensé que le cruel événement de l'arrestation de Mm8 la duchesse de Berry vous peinerait vivement. C'est peut-être, de tous les événements auxquels se mêle la politique, celui qui a mis à découvert le moins de mauvais sentiments ; une impression de tristesse et de respect m'a paru générale, et on m'a dit que la ' plupart des journaux que je ne voyais pas étaient unanimes à cel égard. Adieu, chère aune.
Paris, 6 juillet t8 i3.
Ma bonne chère amie. VOUS aurez quelque peine à pardonner mon silence ; il faut pourtant que vous en
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veniez là. même avant de savoir qu'indulgence est justice ; et puis, n'est-ce pas douce et tendre chose que de pardonner à tort et à travers l) Rappelez-vous que dans nos engagements de contingent réciproque, je ne vous ai jamais promis d'exactitude ; pour cela, je me sais trop surchargée. Mais je vous ai dit que toutes vos paroles correspondraient à l'intérêt le plus sincère et le plus inviolable, qu'elles tomberaient toutes dans une terre fidèle à les recueillir, où elles germeraient silencieusement si elles ne pouvaient se hâter de retentir. Chère amie, j'ai vu tant de gens qui trahissaient et écrivaient toujours, que j'ai perdu un peu de ma sévérité pour ceux dont la fidélité est muette. Pourtant n'allez pas croire que ce soit là le régime habituel auquel je veuille me mettre.
Vous me demandez pourquoi je ne vous ai pas fait écrire par l'abbé Nicolle? Chère bonne amie, parce que je n'ai pas trop su comment m'y prendre pour obtenir de lui des lettres spirituelles, qu'on est si mal à l'aise pour improviser lorsque des communications établies et intimes ne mettent pas sur la voie. L'abbé N ici il le ne vous connaissant pas davantage, pourquoi ses lettres vous seraient-elles plus profitables que celles de Fénelon ou de Duguet ? Pour sonder la blessure, il faut voir par ses yeux, et ces vives impressions qui inspirent le remède, ne se transmettent pas par procuration. D'ailleurs, chère bonne amie, ne sommes-nous pas convenues ensemble qu'il n'est qu'une seule chose de sage, c'est d'agir sur nos entraves, sur les inconvénients qui nous entourent, sur les dangers qui nous menacent, pour les diminuer, puis d'attendre les secours extérieurs, avec l'idée que Dieu nous les don-
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ncra en temps nécessaire et utile ? J'aime fort l'action négative, el j'avoue que je me défie toujours de la volonté positive, qui entreprend sur ce que nous ne possédons pas. Dans oc dernier cas, c'esl prendre l'initiative, c'est appeler quelque chose dont nous ne connaissons pas les effets, tandis que dans l'autre nous opérons, par le retranchement, sur un terrain qui nous est connu. Je sens aussi vivement que personne peutêtre la tristesse et la sévérité d'une marche -solitaire, Le besoin d'appui et d'exemple; la douleur d'un autre dans mes chutes, la joie pour mes progrès, cci œil qui nous suit, cobras qui nous soutient, me manquent, hélas ! autant qu'à vous, quand ils me manquent ; mais sont-ce là les seuls secours qui soient efficaces et solides ? La voix rude de la conscience la nuit et le silence, même dans le mécontentement de nous, ^attention qui fait veiller à ses pas quand on marche seul, cette volonté qui ne s'affaiblit ni parle retour et l'atten drissement sur soi, ni par le mouvemenl si naturel de s'appuyer sur un autre, n'ont-ils pas aussi leurs précieux avantages ? Croyez-moi, chère amie, pour nous, qui si rapidement approchons du terme, il nous faul travailler à perdre la disposition qui distingue les liquides: il faut que nous nous condensions toujours davantage, que nous concentrions nos forces, comme on les recueille naturellement pour un grand effort. El n'estce pas là ce qui doit caractériser nos derniers joins. qui demandent à <e purifier de tout ancien levain, à vaincre la nature jusque dans ses derniers retranchements? Le moment est déjà si près où Dieu seul seta avecnousl Cherchez-le déjà surtout en vous même, et vous verrez s'il est une pins délectable, plus ravis-
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santé, plus riche, plus pleine société que celle appelée solitude par les hommes.
Paris, 17 juillet i833.
L'abbé Nicolle a dû vous répondre, chère amie, et vous envoyer directement sa lettre. J'ai des excuses à vous faire de la manière leste et cavalière dont j'ai répondu au vœu d'être entendue, vœu naturel à une àme croyante et tendre. A la manifestation d'un tel désir, on croirait avoir tout gagné avec une autre, mais je traite un peu l'onction de votre piété comme on traite les amis dont on est sur : je l'aime et l'estime beaucoup, et c'est par cela même qu'elle a peu de progrès à faire, que je voudrais porter votre zèle au perfectionnement de vertus moins inhérentes à votre caractère.
J'espère vous revoir ici au mois d'août et cette presque certitude m'aurait fait ajourner un avertissement que je me crois obligée de vous donner, si la crainte de vous voir marcher et obéir trop vite à votre vive préoccupation du moment ne me décidait à vous prévenir immédiatement. Vous savez le rapprochement que vous désiriez voir ménager à A ienne à M"11 *M et le genre d'avantage que vous vous en promettiez? J'ai lieu de craindre, chère amie, que, plus informée, ce contact habituel et intime ne fût propre à élever des craintes précisément là où vous mettiez des espérances, et j'ai pensé que ne pouvant rien empêcher, il fallait an moins que vous unis abstinssiez de toute action. Vous sentez combien la communication que je vous lai- est délicate; ma confiance en vous n'eût jamais
été jusqu'à me permettre do vous faire part de mes doutes, car c'esl l'utilité et l'opportunité d'une confidence qui lui impriment seules son caractère ; mais en vous voyant vous diriger directement contre cet écueil. j'ai cru qu'il était de mon consciencieux devoir de vous mettre on garde. Je ne vous demande pas le secret, chère amie ; voire cçeur vous dira trop ce que cet avertissement me coûte, pour que voire silence ne me soit pas assuré.
J'ai reçu une lettre excellente de mon Prieur bénédictin; elle est pleine de paix et de joie ; une confiance solide et qui n'a rien de présomptueux le soulient contre l'incertitude de leur situation, incertitude cruelle, puisque, si l'on en croyait la raison humaine, bien peu de chances seraient pour eux. C'est peutêtre un bien : s'ils marchent, on verra plus distinctement le principe qui les fera marcher, el rien ne sied mieux aux choses de Dieu que de réussir contre huile espérance. S'ils succombent, il faudra se soumettre el porter son zèle ailleurs. C'est le 1 1 juillet, jour de la translation des reliques de sainl Benoît, que l'installation de nos Bénédictins s'est faite-; ils étaient déjà cinq prêtres et huis frères convers. Avez-vous vu dans la Revue Européenne l'article de M. de Cazalès sur Solesmes ')
Paris, i ! aoûl [833.
Chère amie, pour rendre, faut-il payer précisément dans la même monnaie? Est-ce à la petite semaine que l'on prête à ses ami'-!' lime semble qu'on ter il pour écrire encore bien plus que pour répondre, et
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que la liberté des mouvements fait tout leur prix. Ne vous arrêtez jamais, je vous en conjure, à un détail, pour concevoir un mécontentement qui ne peut porter awc justice que sur l'ensemble ; soyez assez bonne pour vous dire que jamais ma volonté ne vous manquera, que si elle néglige le moins vous la retrouverez dans le plus; et puis, chère amie, votre équité n'aurat-elle pas quelque compassion de ce qui dans ma vie s'appelle mes loisirs? C'est en sortant des généralités que je me sens forte et habile à dresser à votre pitié un vrai guet-apens par le tableau de toutes mes misères. Vous saurez donc que je ne cesse d'être souffrante;, que mes nuits, qui ne sont plus seulement sans sommeil ou avec trop peu de sommeil, mais tourmentées d'étouffements et d'angoisses, abrègent mes matinées,, et enfin, avec d'autres devoirs que je ne puis négliger, vient un des plus chers et le plus quotidien, mon petit voyage à Saint-Michel \ qui ne me laisse plus le courage de rien disputer au temps que je lui donne. Ces derniers jours ont été dominés aussi par une pensée bien exclusive. M. Desjardins a été beaucoup plus malade ; dans quelques symptômes, on a cru reconnaître les traces d'une attaque. Son intelligence plus élevée, plus lucide, plus forte que jamais, m'éloignerait de cette idée, si en tout la Providence ne semblait pas vouloir démontrer en lui la séparation des deux natures et la haute indépendance de l'âme dans son sublime essor. A tous ces obstacles s'est jointe
J M" Swetchiue venait de placer au couvent de Saint-Michel, rue Saint-Jacques, une jeune Anglaise protestante, récemment convertie,
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aussi comme raison de silence L'idée qu'août vous ra mènerait à Paris. J'aimerais bien que (|ii('l(|ucs jours vinssent remettre à flot nos causeries et tant de pensées, d'impressions amassées respectivement, dont l'échange est si profitable et si doux. Je serais sûre, par exemple, de vous faire aimer nies Bénédictins et de vous faire sortir de votre inaction en vous faisant lire les lettres du Père Prieur. C'est une de ces unies marquées dès la première jeunesse du sceau de Dieu et qui n'ont connu du monde que ce qui n'en est pas. La religion, qui sépare du monde, le devine et le sait si bien lorsqu'il s'agit de le juger et de le réformer ! L'esprit de dom Guéranger, et il en a beaucoup, n'a reçu qu'une seule culture, ne s'est développé qu'à un seul principe de chaleur et de lumière, et c'est prodigieux tout ce qu'il y a de philosophie profonde et de vraie poésie dans une nature heureuse qui s'est consacrée à la suprême l nité. Ah ! chère amie, tout ce qui est vraiment bien n'a pas d'autre source ; c'est à ce soleil-là qu'il faut présenter sans cesse ses membres fatigués et engourdis,
Pour vous, chère amie, ce que je voudrais, dans mon atïection el peut-être dans ma faiblesse, c'est que les privations du cœur vous fussent épargnées. Ce départ de M"" de Castelbajac. l'éloignement de M. de Liancourt, votre isolement enfin, qui contraste avec le nombre des soutiens et des soins consolateurs que le bonheur de famille semblait vous réserver, me peinenl et m'attristent. Quand on n est pas mère, la solitude paraît simple, mais il me semble qu'on n'est plus entier soi-même, lorsqu'il faut retrancher de sa vie habituelle ceux qui en font si essentiellement
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partie. Mais Dieu est là, chère amie ! il est là pour les mères surtout qui savent ne compléter qu'en lui le plus irrésistible et le plus désintéressé des sentiments. C'est votre fête jeudi ; j'y penserai bien, et j'espère que cette lettre, qui vous parviendra demain, vous fera penser à moi aussi. Elle supprime l'expression de tous les vœux que pourtant elle contient ; ce que l'on sent le mieux est ce qui ne s'articule pas, et souvent l'on retrouve partout ce qui n'est nulle part. Adieu ; soyez assez bonne pour me dire si j'ai la chance de vous revoir bientôt ici? Mmo de Pastoret est de retour ; sa santé est bonne, et c'est ma plus douce consolation.
Paris, io'novembre 1 833.
Ma bien chère amie, vous avez senti mon affliction et aussi le baume versé par la Providence sur ma profonde blessure '. Ah! certes, ce n'est pas une de ces douleurs dont un cœur même rebelle songerait à se plaindre ; la sublimité d'un tel spectacle absorberait dans l'admiration tout sentiment étroit et égoïste, mais cola n'empêche pas de souffrir, de se sentir oppressée d'isolement et de tristesse. Ce n'est pas ce qu'on pourrait appeler des regrets, car je ne voudrais pas le rappeler, mais c'est la présence d'une immense privation. J'ai toujours vu qu'on ne remplaçait rien sur cette terre; des consolations peinent s'élever à côté, mais les places vides restent telles, et plus une affection a eu d'influence sur notre vie, moins son caractère pro-
1 Mort de M. l'abbé Desjardins.
DE LA ROCHEFOUCAULD l6l
nonce laisse à aucune autre la chance de s'y assimiler. Il y a bien des gens sûrement qui ont encore la bonté d'aimer mon cœur; niais personne, personne plus n'aimera mon Ame : cette sollicitude qui tombait de si haut était comme un autre œil de la Providence. Je n'ai jamais regretté rien aussi profondément que mon père selon la nature, et je pleure aussi sincèrement mon autre père selon la grâce, d'une autre manière à la vérité. Les larmes d'un lien spirituel ne ressemblent pas plus aux larmes des liens du sang-, que celles de dix-huit ans ne ressemblent aux larmes versées à cinquante, et pourtant l'identité des souffrances se trouve dans le degré où on les éprouve. Ce que je me dis sans cesse, c'est qu'il n'est qu'une seule manière d'honorer une telle mémoire, et Dieu sait que celle perte si sensible me parait surtout devoir être une date. Puissé-je y être fidèle et recueillir toutes mes forces pour in : [trimer aux années qui me restent la ressemblance de ce qu'il aurait osé vouloir pour moi !
Chère bonne amie, je vous assure que ni mes pensées tristes, ni mes pensées consolantes ne m'ont séparée de vous : j'ai suivi ces malaises, ces inquiétudes, el je puis dire vos progrès, comme quelqu'un qui a moins besoin de parler parce qu'il regarde. On avance dans la vie spirituelle sous les mêmes conditions que l'on guérit dans les maladies chroniques. Pendant longtemps les rechutes se succèdent, mais elles sont toujours moins intenses el plus séparées; on n'est plus ce qu'on était, el pourtant on se retrouve encore quelquefois la même : il \ a en même temps différence et rapport. Pendant ce temps-là, chère amie, le soleil de Dieu luit ; ses miséricordes, ses alternatives avec
tETTREB DE Mm SWETCHOE -*• II I 1
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l'action d'en haut mûrissent le fruit, et l'œuvre se consomme presque toujours sans qu'on ait pu se dire qu'elle est consommée. Prier pour d'autres, c'est bien, comme vous le dites, thésauriser pour payer la rançon de ceux qui nous sont chers ; Dieu a voulu, en nous autorisant à intercéder pour eux, que nous ne manquassions jamais d'un moyen sûr de réchauffer notre piété pour nous-mêmes ; et c'est comme cela que s'est faite cette prière de tous pour tous, de chacun pour tous et de tous pour chacun, cette prière commune, mêlée, cette prière à tort et à travers qui fait que les indignes prient pour les saints, que les saints, sans oublier leurs égaux, vont chercher les plus indignes, enfin "qu'un sentiment vrai, de quelque point qu'il parte, se fraye une route à travers l'empyrée. Cette communauté de prières, ces prières incessantes sont peut-être ce qu'il y a encore de plus touchant et de plus beau dans une religion qui réunit tous les caractères de la vraie beauté et de la vraie magnificence. Ah ! chère amie, que nous sommes heureux de l'aimer !
Vichy, 29 mai i83i.
Le voyage m'a un peu éprouvée, chère amie ; il y avait longtemps que je ne m'étais laissé enfermer pour vingt-quatre heures au fond d'une voiture. Me voilà déjà remise ; hier et ce malin, j'ai non pas bu comme les privilégiés, mais porté mes lèvres avides à la fontaine que j'appellerais, si je savais, d'un plus beau nom encore que Jouvence. Demain, j'espère entrer dans l'exercice de tous mes droits* au moyen
DE LA ROCHEFOUCAULD l63
d'une visite à M. Prunelle, qui tient scellés les bains de ma chère Grande (Jrille. J'ai trouvé Vichy fort embelli, mais bien triste dans ses souvenirs: j'habite la chambre de M"'" la Dauphine, les pauvres murs où sa dernière nuit à A ichy a été troublée par la funeste nouvelle. La demeure du pauvre M. Lucas est tout à coté, et sa sépulture à peu de distance; car, mort à Paris, il a voulu venir reposer au milieu de ses bonnes gens. J'ai déjà vu plus d'un cœur reconnaissant à Vichy ; ce sont des cœurs attristés, et qui n'onl point à s'en plaindre, un bon mouvement valant bien des joies. Les bonnes sœurs de l'hôpital m'ont reçue avec une cordialité qui m'a bien touchée ; j'ai retrouvé plusieurs de mes accointances, et tout cela parmi les indigènes de \ ichy, car jusqu'à présent il n'y a, à l'exception de deux Anglaises, d'autre étrangère ici que moi. Celte solitude, comme vous pensez bien, est loin de me déplaire ; j'en maintiendrai le stalit quo, mais ce qui se l'ait facilement ou comme de soi-même est pourtant plus doux que la victoire qui s'emporte de haule lulle. C'est là. nous le trouverez sans doute, chère amie, un humble langage qui n'a rien de commun avec l'ambition qne vous me supposez. Je marche tant que je puis ; je lis, j'écris, enfin je m'amuse quand je ne suis pas tiraillée par mes nerfs ou écrasée d'oppressions et de souffrances.
De vos nouvelles, chère amie, el des nouvelles de vos projets! Soyez assez bonne pour \ joindre des nouvelles de l'abbé Nicolle quand nous le verrez ; je voudrais le savoir décidé à son voyage des Pyrénées. Adieu, ma bonne chère amie ; que notre bon Dieu vous comble de grâces 1
l64 A LA DUCHESSE
Paris, 10 juillet i83'|.
Ma bonne chère amie, je reçois à l'instant votre lettre du 6, qui me revient de Vichy ; je l'ai quitté il y a huit jours. L'incertitude n'est pour moi que l'immense difficulté de découvrir la volonté de Dieu ; si seulement je pouvais l'entrevoir, même indistinctement, je serais consolée à demi. Je suis encore au même point qu'à mon arrivée ici ; dans quelques jours il v aura probablement bien des choses éclaircies, et qui réaliseront pour moi, d'après toute apparence, bien des craintes. Mais, chère amie, nous sommes sincères quand nous disons que nous aimons Dieu et voulons sa volonté par-dessus tout ; dès lors l'abandon aveugle et complet n'est plus que de la logique. Ces tristes circonstances sont précisément celles que Dieu liait à l'amélioration la plus prononcée dans ma santé ; jamais Vichy ne m'a fait ce bien, et c'est sous les auspices de tant de tristesses que mon pauvre corps a repris, non pas seulement son équilibre, mais de la force et de l'élasticité. Voilà comment notre bon Dieu frappe et relève, comment il trompe toutes nos courtes prévisions et se montre le maître de toutes les idées qu'il a faites. Je vous écrirai en détail ; vous saurez tout ce qui me regarde : mettez-y seulement un peu de patience.
Paris, 22 juillet iSS^.
J'ai reçu votre bonne lettre, chère amie, et la visite qu'elle me promettait est déjà venue compléter les
nouvelles que je recevais de vous. C'est une manière charmante de faire achever ce qu'on voulait dire, par la présence de M"" de Gastelbajac; elle représente si parfaitement la grâce, qui donne tant de prix aux choses auxquelles elle se mêle ! Elle m'a parlé de vous avec presque autant de tendresse que vous me parlez d'elle ; c'est une façon de me mettre entre l'enclume et le marteau qui plaît à mon cœur. Voilà bien des jours, chère amie, que j'aurais voulu vous écrire, et malgré que j'en sois un peu moins empêchée que par le passé, cela ne m'a pas été possible, tant mon temps se trouve au pillage. Les soins de ce pauvre corps, sans compter ses infirmités, en mangent prodigieusement, et je pose en fait qu'il n'est pas de beauté idolâtre d'elle-même qui sacrifie plus à son corps qu'une pauvre vieille malade qui périclite sur tous les points. On a presque aussitôt bâti que récrépi. Votre chère amitié, qui me parle par toutes les bouches, me saura mieux aussi par la mienne ; je sens que je reprends le dessus el qu'il me reste de quoi prolonger du moins la lutte. Quant aux symptômes, il n'en est pas un de disparu. Tout cela est bien incommode, bien pénible. par la nécessité d'imposer toujours quelque chose de son régime à ce qui nous entoure : m;ii> ces peines de détails agissent peu sur l'ensemble, t'ait tout entier par la disposition iniérieure. Jamais ma vie nes'esl trouvée arrangée si fort selon mes idées et mes vœux ; il semble que je n'aie précisémenl de souffrances que ce qu'il m'en faut pour me donner un sentiment plu- \it' de toute- celle- qui me sont épargnées. \b ! que vous avez raison, chère amie, il n'est pas un de no- torts, de nos mouvements imparfaits qui, en dernière aria-
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lyse, ne se résolve en' ingratitude ; c'est elle encore qui nous rend si difficiles, si insensibles, si secs, si froids, si mécontents des autres, quand nous devrions surtout l'être de nous-mêmes.
Combien je vous remercie pour notre pauvre Solesmes, que je n'ai pas le moindre espoir de visiter avant l'année prochaine ! Si vous n'avez pas eu tout le succès que méritait votre bonté, vous avez obtenu ce que personne n'eût obtenu sans vous, le cercle donné. C'est plaisir à voir comment vous avez su mettre à profit les fraîches et adolescentes réminiscences du maréchal de Grouchy, et enter des Bénédictins sur des rêves de dix-sept ans. Quant à l'abbé A an Deneck, ses préventions reposant sur un fait irrécusable, la coopération de dom Guéranger au Mémorial Catholiijue, il y a cinq ou six ans, il n'y a autre chose à dire sinon que dom Guéranger partageait la tendance de son époque, que s'il n'a pas exprimé explicitement sa séparation des doctrines condamnées, c'est que toutes les soumissions du monde étaient enfermées dans les rapports où il se trouvait avec son évèque. Les préventions et les reproches dont M. Lacordaire est l'objet ont moins de portée et moins d'inconvénients. D'ailleurs, l'avenir et la carrière, que lui ouvre la bienveillante confiance de l'archevêque de Paris, sont là pour lui donner tous les moyens d'appeler des jugements qui seraient trop sévères ou injustes.
Adieu, ma bonne et chère amie, mes respectueuses amitiés à ma bonne sœur Marianne et à ses compagnes. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Saint-Pétersbourg, 12 novembre i834.
J'ai eu votre lettre, chère amie, et si je ne vous ai pas prévenue, c'est que mes nouvelles vous arrivaient sous la seule forme qui puisse y donner quelque intérêt, sous celle d'un certificat de vie. Ici ma vie extérieure tous est trop étrangère pour pouvoir vous intéresser ; ma vie du dedans est trop monotone de désirs el de pensées, pour que dans une seule vous ne les saisissiez pas toutes. Je suis comme stéréotypée dans mes inquiétudes, mes vœux ; j'épuise le provisoire ; je suis comme une montre arrêtée : j'attends qu'une main bienfaisante me rende le mouvement et remelle mon action à l'heure de ma volonté. Dieu ne perd pas trop, heureusement, dans mon âme, à ce qui l'afflige, mais sa chère et adorable volonté me fait toujours recommencer les mêmes exercices, faire les mêmes évolutions intérieures ; aussi ai-je appris beaucoup des choses qui s'enseignent dans ma classe, et, comme tous les écoliers attentifs et soumis, j'attends humblement une promotion, ambition de l'écolier, dût-il voir remplacer ses éludes par un travail encore plus labo rieux. Je suis retirée de la vie commune dans tout ce qui n'est pas devoirs indispensables. Logée chez nia petite Hélène, j'y ai mon ménage el je \is seule comme si j'étais chez moi. Cela étail indispensable. A nos âges, les heures recueillies sont le vrai trésor; et J'éprouve encore au milieu de la foule d'objets el d'impressions qui se pressent et se succèdent, que la solitude est mon grand moyen de force cl de renouvellement. La part que j'y fais à mes souvenirs n'est peut-
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être pas son moindre charme. Ah ! chère amie, me plaignez- vous assez ! Ce n'est pas d'un cœur ingrat que je me sens malheureuse, car profondément sensible à mes consolations, aucune d'elles ne s'effacera de ma mémoire ; mais ce réveil de toutes les impressions passées, avec l'impérieux mouvement qui me lance dans l'avenir, me fait l'effet de deux courants qui se croisent, deux courants qui ne sont pas heureusement d'égale force et dont l'un n'oppose, je l'espère, qu'une passagère résistance.
Saint-Pétersbourg, 7 janvier i835.
Mon retour en France, chère amie, cet heureux retour près de vous, me paraît à la fois la plus grande grâce dans l'ordre des consolations sensibles, et la plus grave et la plus solennelle dans la ligne des choses spirituelles ; il me semble que c'est un dernier appel de la Providence, une dernière ère de ses miséricordes, et que dans cette existence qui aurait dû lui appartenir exclusivement et tout entière, elle isole de tout le reste ce commencement de la fin, pour que de mon côté aussi je lui imprime un caractère de dévouement et de sacrifice plus profondément sincère. Mon mari me parle de voire bonté pour lui ; il vous aura dit toute ma contrariété du retard qu'éprouve mon voyage. Les obstacles qui m'ont arrêtée ont été des affaires, mais il est bien vrai que l'état seul des routes m'eût empêchée de partir plus tôt. On ne se rappelle point ici un hiver pareil : il neige ou il dégèle, ce qui rend les chemins impraticables de deux façons. Je pense bien pourtant
n'être pas retenue au delà du iô de ce mois ; j'emporte des patins et des roues, et il n'est pas impossible que d'ici à la frontière je sois obligée de passer plus d'une fois d'un mode à l'autre. Quoi qu'il en soit, comme on arrive toujours, je pense que nous nous reverrons dans les premiers jours de mars ; nous aurons là, chère amie, trois bons mois jusqu'à la dispersion générale, et ces bons moments, je les savoure à l'avance.
Paris, •> i juin 1 835.
Chère bonne amie, je vous ai bien peu quittée depuis que vous êtes partie pour Vichy, et un de mes vrais chagrins est de n'avoir pu même vous le dire. Il \ a deux jours, j'ai enflé pour être restée assise cinq à div minutes au delà du temps voulu, et la surveille, un léger changement de température a produit aussi rapidement le même effet. L'enflure est plus mobile, plus capricieuse que jamais ; hier, c'était la jonc rivale de celle de M. Ballanche, ce malin l'orteil: et pourtant, malgré l'énergie de l'éruption, je crois qu'elle tire à sa fin, et que c'est là ce qui la rend, comme les mouches au mois de septembre, plus insupportable. Voilà où en est votre pauvre amie qui commence par vous re mercier de lui inspirer la confiance qui rend possibles taul de détails, quoique vraiment, même quand on sait qu'on obéit, il soit dur d'occuper ses amis de ce qu'on voudrai! oublier soi même. Vous ne me dites rien de la santé de la bonne sœur Marianne : je l'avais trouvée bien changée après quelques années d'absence, maison arrive quelquefois liés vite à un point de dé-
cadence où pourtant l'on se maintient. Cette première partie de votre journée si bien commencée doit porter fruit au reste, et je vois qu'après tout vous n'éprouverez ni vide ni ennui. Le salon vous sera chaque jour une ressource moyennant la partie de whist ; les promenades sont charmantes autour de ^ ichy ; vous avez quelques personnes qui vous conviennent : avec cela six semaines sont bientôt passées. Elles le seront utilement, j'en ai la conviction, chère amie ; ce régime conviendra à votre santé comme à votre âme. C'est une lacune, une suspension de ce que la vie habituelle offre toujours d'entraves, de préoccupations absorbantes et même de difficultés. Vous en sortirez avec plus de liberté et de lumières pour bien juger les obstacles, les signaler et les combattre.
Les Potocki sont partis samedi dernier. Quelle perte je fais en eux, et quelle tristesse survit à de tels adieux ! Une fille ne serait ni plus confiante, ni plus attendrie en quittant sa mère, qu'elle ne l'a été, et je vous assure que je crois deviner ce qui se passe dans le cœur de celles qui voient s'éloigner leurs enfants.
^ ichy, iS mai i836.
Chère amie, ce que vous me dites de Mm" *** me consterne. Ses afflictions avec toutes leurs angoisses sont toujours là dans leur immobilité ! Il est des temps qu'il faut laisser passer, où il est défendu d'agir, temps dont l'aveugle misère est respectée par l'action même de Dieu, car c'est à nos passions surtout qu'il applique sa patience. Comme certain ministre, l'amour dit à
la raison, au devoir, à tous les bons sentiments : — "Vous n'aurez rien tant que je vivrai. — Eh bien, Monseigneur, j'attendrai, peut-on aussi lui répondre. Il y a toujours îles éventualités qui sont au profit de la conscience, des lacunes, des crises qui présentent quelque point d'appui : voilà ce qu'il faut surveiller toujours, ne jamais laisser échapper; mais tant que l'usurpateur règne, ne prolestez contre lui que par ce silence expressif, qui n'est point agressif et qui pourtant est sé\ère.
Vous partagerez mon chagrin ici quand vous saurez la sainte sœur Marianne morte, il y a trois mois, d'une hydropisie de poitrine qui lui a fail souffrir le martyre, avant même son agonie de plusieurs semaines. En pensant à une telle vie qui a permis encore de telles expiations, on fait sur soi même un retour qui serait plein de terreur, sans la miséricorde qu'on espère quand même! Elle est pleurée ici connue la mère la plus tendre. Par la charité, on est toujours sûr d'avoir beaucoup d'enfants ; mais parmi ces enfants qui la pleurent, aucun n'est si touchant que la pauvre Françoise qui est à la fontaine de L'hôpital ; son visage, son accent, sa douleur qui l'étouffé, m'ont bien l'ail dire qu'on chercherait longtemps dans le monde des regrets comme ceux-là. J'ai été portera M. le curé votre beau volume qui l'a enchanté; il m'a beaucoup parlé de vous.
\ilieu. ma bonne chère amie; cette lettre vous trouvera-t-elle encore à Paris? .le crois bien que oui, et dans tous les cas elle courra après vous.
Versailles, !\ septembre i836.
A ous auriez mille fois raison, chère amie, si j'avais prétendu faire passer un silence si ingrat dans les habitudes de mon affection pour vous ; mais il y a loin de là à ma volonté et aux besoins de mon cœur. Cette interruption est tout exceptionnelle ; un peu d'injustice est donc au fond de votre mécontentement. Mais je suis loin de m'en plaindre, ni de vous demander de me faire entrer dans le système de perfection qui vous fait supprimer quelques-unes de vos tristesses. Je ne suis là que pour les entendre et y prendre part ; je ne suis bonne qu'à cela, et la seule qualité que je me reconnaisse dans les rapports intimes, c'est qu'avec moi la confiance est sans inconvénients. Il n'y en a pas davantage à me gronder ; je conçois très bien ce qui manque à ce que l'on cherche et même à ce que l'on croit trouver, je le conçois surtout pour ceux qui cherchent en moi. Il n'y a donc à redouter de ma part ni humeur ni surprise, et lorsqu'une franchise entière dicte soit les reproches, soit les avis. Dieu sait si quelque chose dans mon aine peut être plus vif que la reconnaissance qui s'y al tache. Ainsi voilà qui est dit, chère amie, ne me ménagez pas, parlez, tancez ; seulement si vous voulez que votre pensée m'éclaire et me touche toujours, ne l'enveloppez pas, ne lui faites pas suivre une ligne courbe et à circonvolutions ; servez-vous du mot propre : il me plaira d'autant plus qu'il aura davantage sa saveur naturelle.
Je suis [)lus souffrante depuis quelques jours particulièrement. La solitude où mon mari se trouve depuis
la mort de Nadine, dont je comprends bien que sa douleur ne veuille pas sortir, m'oblige à plus d'assiduité ; la fatigue me prend presque au tan I de temps que la promenade, celle fatigue que je ne dissipe néanmoins qu'en arpentant nuil et jour chambre et salon, ou la terrasse qui borde ma chambre et en l'ail pour moi une habitation charmante. En tout, chère amie, il est iiupossible d'être plus contente de Versailles, et mou mari partage avec moi celte impression ; c'est le lieu le plus commode, le plus agréable à habiter : des rues toujours sèclies, les plus magnifiques ombrages à portée, un air vif et pur, des buts de promenade à l'infini, ei avec cette proximité de Paris qui permet d'\ suivre ses affaires, toutes les ressources locales qu'on peut désirer. Ce que je souhaite maintenant, c'esl le renouvellement de notre loyer : cela ne nous ferait rentrer qu'aux approches de décembre. Mon mari n'en est pas éloigné. Le monde, ou ce qu'on appelle la conversation, me manque si peu, que ce que je reprocherais à \ ersailles, c'est d'en avoir encore trop pour moi. Il y a des temps dans la vie où l'on a vraiment suif de solitude, et j'étais bien jeune quand mon instinct écrivait : La solitude est comme l'or, plus on en a, pinson en veut.
L'éclat fâcheux donné an chagrin de M'" ' ' a cela de bon, c'est qu'il engage davantage la fierté el le coeur, et que dans la supposition d'une rupture, que l'on peut toujours prévoir par l'instabilité des passions humaines, on serait plu- défendu de liens nouveaux. Ce moment, s'il arrive, sera celui où ses amies devront concentrer Ions leurs efforts. Les cœurs passionnés, aprèsavoir étéplus faibles dans l'entraînement, déploient dans les crises de grandes ressources ; et, si je ne me
IH II A LA DUCnESSE
trompe, coite volonté qu'il s'agira de mieux diriger alors ne manque ni d'énergie ni de consistance.
Vos enfants vous reviendront-ils dans l'automne ? que fait Olivier ? Répondez-moi sur tout cela, et surtout parlez-moi de vous ; il me tarde d'être soustraite au vrai châtiment que je reconnais dans vos réticences. Adieu, chère amie ; voilà le fil renoué, et il n'y a plus, départ et d'autre, qu'à dévider l'écheveau heureusement fort peu embrouillé. Mon mari est assez bien et me charge de vous offrir mille remercîments de votre bon sou-
Paris, 12 octobre i836.
Ma bonne chère amie, votre dernière lettre m'a fait une véritable impression par sa douceur, sa candeur, sa désappropriation si touchante et si vraie. Je ne puis que sentir cela, comme on sent toujours la vérité ; mais si j'osais le juger, je vous dirais, que la disposition qui dictait cette lettre en fait un vrai brevet d'avancement intérieur, progrès dont je me réjouis de toute la sincérité d'une amitié dont vous êtes bien injuste de douter. Trop de points de contact sont établis entre nous, notre point de départ et notre but d'arrivée sont trop les mêmes pour que nous puissions nous perdre de vue et ne point nous rencontrer sans cesse sur la même route. Bannissons réciproquement toute crainte que nos rapports aient souffert, et ils se retrouveront tout ce qu'ils ont jamais été. La peur gale moins de choses que la confiance n'en guérit.
Nous sommes ici d'hier, mais, après quelques jours passés avec ma sœur, nous retournerons à Versailles
jusqu'au 20, où j'espère remmener. Adieu ; dites-moi quand je vous reverrai ?
Paris, 21 octobre i836.
Nous voilà dans nos quartiers d'hiver et revenus de Versailles par le plus beau soleil du monde ; il a lui encore tout aujourd'hui et je sens cette laveur-là même à l'ombre des murs de Paris, où je me trouve bien heureuse encore d'être appelée par ma bonne sœur. Et vous, quand nous revenez-vous ? Est-ce tout le mois de novembre que vous restez chez vous ? J'oserai à peine le regretter, au moins tout haut, car je sens que vous ne diriez pas comme moi, et que vraiment il n'y a qu'une seule bonne manière d'aimer les gens, c'est de les consulter dans les désirs dont ils sont l'objet. Ma poitrine est toujours malade, mais je dois au régime qu'elle m'impose de vraies jambes de cerf. Je fais sans la moindre fatigue des courses énormes, et cela pour rester ensuite debout ou arpenter de nouveau ma chambre le jour commela nuit. C'est un bien singulier supplice, mais comme il m'est singulièrement doux, ainsi que tout ce qui m'est envoyé de là-haut, je me lire à merveille de mon rôle de Juif errant. Soyez donc contente, remerciez, remerciez pour obtenir ; car Dieu veut que nous spéculions sur la miséricorde, et qu'effort et prudence, tout nous soit bon pour aller à lui.
Adieu et bonsoir ; mes yeux se ferment et je n'y vois plus.
Paris, j5 novembre 1 S 3 (i .
J'aimerais à me persuader, chère amie, que je vous écris trop tard. Vous me parlez effectivement de la dernière quinzaine de novembre, qui commence demain ; mais je crains que le beau soleil qui luit ne soit un argument irrésistible pour vous faire profiter de toute la latitude que vous vous donniez. Les derniers beaux jours sont précieux, et en ville, on est empêché d'en jouir, comme on l'est trop souvent aussi les derniers jours qui précèdent les départs d'un ami.
Je vois toujours à Mme *** les mêmes peines à offrir ; la situation qui l'afflige est de celles dont il faut épuiser les dégoûts et les mécomptes pour avoir la force d'en secouer le fardeau. Ce qui n'est point encore peut venir et marcher vite dans un cœur si passionné. Vos prières, sûrement entendues et acceptées, seront exaucées, je l'espère de toute mon âme. Cette destinée que vous joignez à la votre est un de ces mouvements profondément tendres, qu'on croirait échappé de l'âme maternelle de Fénelon, au risque près d'une de ces erreurs théologiques dont Dion ne redresse l'irrégularité qu'en bénissant le cœur qui l'a conçue.
A oilà donc ce bon roi Charles X en présence du Dieu dont la loi lui donnait une impression si sensible ! De tous les hommes, c'est toujours celui qui. en se trompant, m'a paru se tromper de meilleure foi ; et si, pour les choses de ce monde, la vérité peut lui apparaître nouvelle dans le ciel, il me semble certain qu'il ne lui sera pas reproché de l'avoir méconnue volontairement.
DE LA R0CHEFOTJCAUU> 177
L'autre jour j'ai assisté aune cérémonie qui vous aurait bien touchée, c'est la profession d'Adèle Davidof, depuis dimanche religieuse du Sacré-Cœur1. Jamais visage de vingt-cinq ans ne peignit mieux la reconnais sance et le bonheur, jamais voix plus douce et plus ferme ne prononça les paroles qui séparent ; l'émotion même ne s'y mêlait qu'au degré où elle est encore sans trouble et pleine de charme. La vocation de cette jeune fille est vraiment intéressante et belle ; c'est une de ces grâces méritées souvent dans une autre génération. J'aime l'idée de la famille considérée comme unité, et la lecture que je viens de faire de la vie de M""' deGramont, morte Supérieure au Mans, aurait suffi pour me la suggérer à cette occasion. Cetécritcst plein d'intérêt : cette àme des plus fidèles a été des plus favorisées, et, mère lieureuse, elle laisse de dignes filles. Vous pouvez penser quelle est leur joie pour leur petite nièce, et toute celle de la maison ! C'est M. l'archevêque qui a fait le discours, plein d'onction et de simplicité.
Adieu, chère amie ; je vous embrasse de tout nu m cœur.
1 Adèle Davidof était, ainsi que la marquise de Gabriac, fille du général russe Davidof cl d'Aglaé-Gabrielle de Gramont. Devenue veuve, M"" Davidof épousa, en i835, le maréchal Sébastiani. M11, Davidof se crut libre alors de suivre sa vocation religieuse et entra au noviciat du Sacré-Cœur, où elle trouvait comme supérieure sa tante, M"" Eugénie de Gramont-d' Asters. M""16 de Gramont, amie de M. de Quélen et de la Mère de Barras, a été l'une des bienfaitrices et est demeurée l'un des souvenirs les plus vénérés de l'ordre du Sacré-Cœur. Sa sœur, M'"° Joséphine de Gramont, était supérieure au Mans. Leur mère était morte sous le même nabi t. Sa vie, pleine d'exemples édifiants, a été écrite, mais distribuée à un très petit nombre d'exemplaires.
LETTRES DE Mm0 SWETCHINE II 13
\ ersailles, 28 août i83-.
Savez -vous, chère amie, quel a été mon premier mouvement à la réception de votre petite lettre ? D'aller moi-même vous porter ma réponse. Je puis vous cer tifier que c'est ce que j'aurais fait si j'avais eu les coudées franches, mais voilà ce qui diminue chaque jour ; tout se complique beaucoup pour moi et ma santé seule devient un obstacle bien grand. Je ne cesse plus de souffrir, ma fatigue augmente en raison de mes forces qui diminuent, et la nature de mon mal ne me permet pas de longs repos. Ces malaises extrêmes et continus seraient dans la jeunesse un symptôme de danger immédiat ; à nos âges, chère amie, je ne pense pas qu'il en soil ainsi : vivre péniblement est presque alors l'état normal, et l'absence de toute souffrance, l'exception. Dans ce commencement de la fin, \otre-Seigneur, par une ingénieuse recherche de sa bonté, veut que chacun de nos moments compte, que la souffrance se joigne à chacun des sentiments qu'il nous inspire afin d'accélérer notre marche et hâter notre affranchissement intérieur. La nature souffre, il est vrai, mais il est si utile d'une autre part de porter au dedans de soi un avertissement continuel ! Pauvres créatures que nous sommes ! au milieu de ce monde extérieur qui nous divise, de cette faiblesse native qui se laisse entamer, nous avons de la peine à nous recueillir, à nous concentrer en Dieu, et nous \ réussirions encore moins si nous n'étions point aussi soin eut rappelés à nos résolutions sincères, par les maux de tous genres que nous avons à supporter. Chère amie, dans cette carrière déjà si courte devant nous, re-
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doublons de courage et surtout de cette patience douce, ferme et persévérante, qui est le courage de chaque jour et de chaque détail de la vie. Disons -nous sans cesse, que tout ce qui parait nous nuire peut et doit nous servir, qu'au fond de toute peine, si nous cherchons bien, nous trouverons une joie, qu'il ne saurait \ avoir dans le monde qu'une seule situation qui nous convienne et que celte situation unique est celle où nous nous trouvons, (l'est la toute-puissance, l'omniscience qui règlent jusqu'aux détails presque insaisissables de notre existence, et toutes les fois que nous ne voulons pas ce qui est, ou bien que nous voulons ce qui n'est pas, nous ne faisons pas autre chose que de substituer notre volonté, notre sens, nos vues, à la volonté, au sens, an\ Mies de Dieu. Il ne suffirait donc pas <le vouloir avec sa miséricorde les fins qu'elle se propose, il faut encore vouloir aimer, préférer, oserais-je dire, les moyens qu'elle emploie. Ah ! vous l'avez bien senti ! que d'indicibles jouissances dans celte union étroite du serviteur et du maître! Comme vous le dites si bien encore : Quand le sentiment de confiante et volontaire dépendance nese soutienl pas à L'état de bonheur, rien n'empêche qu'il se maintienne, par l'effet d'une volonté droite, à L'étatde résolution el de sacrifice, et c'< si là ce qui e-i exigé de notre fidélité.
Chère amie, en vous écrivant, c'est à moi même que je parle, et je voudrais apprendre tout ce que je vous dis,
\ i i saitles, i 5 septembre is ;-.
Chère amie, la chose du inonde qui ressemble le
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moins à la douleur, la satiété des joies, a quelquefois des effets tout à fait analogues, et ceux qui humainement croient n'avoir rien à désirer, se sentent quelquefois aussi dénués que ceux à qui tout manque. En eux-mêmes, pour eux-mêmes, nous pouvons désirer quelquefois les autres différents de ce qu'ils sont ou de ce qu'ils nous paraissent ; mais relativement à nous, ne sont-ils pas toujours et seulement ce que Dieu a voulu qu'ils fussent : moyens de salut, soit comme récompenses, soit comme épreuves. Les blâmes, les réflexions, sur ce que les autres auraient pu ou du faire, me paraissent, chère amie, presque toujours superflus. Je crois que de s'y arrêter est une immense perte de temps, que cette préoccupation n'est bonne qu'à nous faire perdre le lil de nos résolutions à nous-mêmes et à nous entraîner à des paroles ou à des actions qui justifient les procédés qui nous affligent ou y servent plus tard de prétexte. Il me semble que nous devons nous dire que tant crue nous ne serons pas parfaitement contents d'aulrui, nous avons beaucoup à gagner sur nous-mêmes ; et ce contentement dont je parle, ce n'est ni la faiblesse qui approuve ce qui est coupable, ni une satisfaction du bout des lèvres. Autant que possible, il faut, je crois, expliquer favorablement les intentions des autre-, partir du point où ils sont, tâcher de se rendre compte de leurs préventions, de leur négligence à notre égard et même de leurs injustices, et celles qu'aucune interprétation bienveillante ne saurait amender, les regarder comme la matière d'un nécessaire et utile sacrifice. A qui donc, chère bonne amie, à qui voudrions-nous appliquer la rigueur! Et il ne faut pas se le dissimuler, il
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y a dans le mécontentemenl qui l'ail beaucoup souffrir cl qu'on nourril au fond de son âme, il y a beaucoup de sévérité. En tout, el chaque jour davantage, à chaque heure peut-être, je m'assure que ce sont nos défauts propres qui nous font souffrir particulièrement des défauts des autres, et qu'en nous affranchissant des nôtres à nous-mêmes, nous serions rationnellement affligés, mais nous ne serions plus blesses. Ce n'est pas au moins, chère amie, que je sois insensible à vos peines, ne le croyez pas ! c'esl tout le contraire, je voudrais votre bonheur sans limites cl sans mélange.
Adieu. Quel temps il fait à la Roche-Guyon ! L'cquinoxe s'v prend de bonne heure; il n'y a que les tempêtes qui ne soient jamais en retard.
Versailles, 9 octobre iS'i-,
(Ibère amie, j'attendais pour vous écrire une lettre de vous, non pas que vous ne m'ayez écrit la dernière, ou bien que dans tout état de correspondance je compte avec vous; mais j'attendais quelque lumière sur votre disposition actuelle afin d'y mieux répondre, de vous parler en temps et termes opportuns, et pour que ma voix de hibou, ne troublant pas vos fêtes, vous retrouve là où vous l'appelez dans la solitude de votre âme. Mon intérêt de votre santé n'a pas été en défaut plus que les autres; par tous les côtés je vous ai suc mieux et presque bien, et puis l'arrivée de M"" de Gastelbajac, la réunion de tous vos enfants, joies qui valent encore mieux que la santé ! Je dormais un peu sur tout cela, chère amie, pendant que de
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votre côté vous preniez si bon temps ; voilà tout le secret de mon silence, qui du reste n'a pas été long ni fait pour éprouver beaucoup la confiance que vous m'avez promise. Celle-là, je la mérite, je la réclame; tout autre me fait trembler. Je ne comprends pas que sans cette crainte et sans ce tremblement, on s'app roche d'une âme humaine qui s'ouvre et cherche à se montrer telle qu'elle est aux yeux de Dieu ; je ne le conçois pas même pour les ministres du Seigneur, qui ont grâce et mission. Et moi, qui suis-je, que suis-je, misérable créature, pour oser m 'immiscer ainsi dans les secrets du sanctuaire? Vous voulez que j'écarte avec vous toute humilité, humilité feinte ou portant sur les formes, humilité de convenance et d'expression, à la bonne heure, mais si je ne vous montrais pas le sentiment de mon indignité qui me soustrait aux droits dont vous m'investissez, le doute constant qui vit en moi-même sur ma capacité et mes lumières, ne vous tromperais-je pas aussi en me montrant à vous si différente de ce que je suis dans mon for intérieur et sous les yeux de Dieu ? L'humilité pour moi, c'est la vérité, c'est la réflexion, c'est la comparaison continuelle de ce que je suis et de ce que je devrais être, de la loi de Dieu avec ce que je ne puis pas accomplir, et aussi avec ce que je pourrais faire et ce que je ne fais pas. Si je n'étais pas humble enfin, chère amie, je ne serais ni touchée, ni sincère, ni même raisonnable, encore moins sage et prudente, car tout cela ne sert qu'à nous avertir du peu que nous valons età nous démontrer que Dieu seul agit sur les âmes, J'ai besoin de vous dire cela, comme on a besoin tVun point de départ fixe et irrévocable qui
serve de base el d'appui; mais, crovez-le, l'indifférence ou la paresse ne dictent aucune de mes paroles ; s'il en est qui vous soient bonnes, j'en bénis Dieu, je le remercie de celles qu'il m'a fait trouver, je lui demande de me les inspirer encore, enfin de me tenir prête à vous répondre quand vous le voudrez. Il n'est ni dans mes idées, ni dans mon caractère, ni dans mon inspiration, de prendre jamais ni avec les personnes ni sur les choses rien qui ressemble à l'initiative ; je suis avec mes meilleurs et plus intimes amis comme on dit qu'il faul rire avec les rois : ne leur parler que des choses dont ils vous parlent; mais toutes les fois que vous m'interpellerez, je vous répondrai de toute l'abondance de mon cœur et de toul ce que j'aurai pu donner de rectitude et de force à ma pensée, sans égard pour sa rudesse et sa roideur native ; je ne vous ménagerai jamais sur rien. Ainsi quand je pressentirai au fond de vousmême qnelque faiblesse, quelque prévention amère, juste ou injuste, quelque indulgence trop peu parfaite donnée à des mouvements très naturels au surplus, au lieu de faire comme on fait dans le monde en palliant, retranchant, dissimulant ses jugements ou ses actes, je ne tiendrai aucun compte des mécontentements ipie je pourrai exciter en vous et qui un» seront pourtant pénibles. En agir ainsi, c'est agir, selon moi, d'une manière respectueuse, vraiment franche et seule digne d'une liaison chrétienne. J'étais bien jeune lorsque j'écrivais : l n ami est un être qui s'expose à nous déplaire oenl lois pour nous servir une lois: depuis je n'ai pas cessé de le penser. Ce qui dégoûte le plus de ce monde à la lin d'une carrière,
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ce n'est pas tant le mal que l'on y déplore que l'insipidité, la torpeur, la tiédeur de l'élément du bien, toutes ces affections prétendues qui se passent en ménagements timides, en soins factices, en compliments fades et nauséabonds. Deux esprits ne devraient se toucher, deux cœurs ne devraient se rapprocher que pour se rendre meilleurs et plus vrais, et s'aider à franchir la distance qui les sépare du Dieu qui les attend et les appelle.
Adieu, ma bonne et chère amie ; c'est bien plus mon papier qui vous quitte que ma volonté. Je vous embrasse de tout mon cœur.
\utcuil, 10 novembre 1837.
Je vois que de nouveau vous êtes plus souffrante, au moins menacée, ce qui me semble chez vous une épreuve égale. Le mal présent, votre patience et votre soumission ne se démentiraient pas ; mais le mal redouté se transforme en fantômes pour épouvanter votre aimable et mobile nature. C'est que ce dernier s'adresse à votre imagination, et l'autre en appelle à votre volonté ; dans ces deux parts, c'est la première qui se maîtrise le moins. Les émotions auxquelles vous allez être livrée ne s'uniront que trop, pour l'aggraver, à une disposition de santé fâcheuse ; de combien de manières, chère amie, il faut que vous y opposiez votre courage ! D'abord, pour L'exemple, celui de l'empire sur vous-même, et comme moyen d'action celui de la liberté de votre esprit. "Vous avez bien raison, l'opiniâtreté, qui est au
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fond de tout ce qui n'a pas été déraciné assez tôt, est la vraie plaie de l'âge. Je reconnais sans cesse, pour des torts dans lesquels je retombe, malgré le renouvellement do nus résolutions, que plus jeune un seul acte de volonté eût suffi pour en faire justice, Voilà notre sort, chère bonne amie : souffrir de ce que nous faisons et aussi de ce que nous n'avons pas fait, mais aussi souffrir par la grâce de Dieu, dans sa paix, et dans L'heureuse confiance que nous en Mendions à bout, qu'il aidera nos forces au point où elles défaillent, et qu'il se chargera du surplus. Une des considérations qui me frappent davantage dans le regret de nos fautes actuelles, c'est le temps qu'elles font perdre quand il en reste si peu. Tant de lumières, tant de grâces, nous attendraient dans le progrès î Libres de ces préoccupations de conscience, de ces tiraillements rétrogrades, nous pénétrerions plus avant dans le cœur de noire divin Maître, nous y trouverions déjà cette vie nouvelle que cherche l'instinct de notre ànie. et l' avant-goût d'un affranchissement réel nous sérail donné. Ce n'est pas tant par les châtiments qu'elles nous attirent, c'est par les grâces dont elles nous privent, que nos fautes, même les plus légères, sont déplorables; elles nous nuisent bien moins dans ce que nous sommes, qu'elles ne nous dépouillent dans ce que, sans elles, nous aurions été. .le vous entends très bien, chère amie, quand \ous sente/. (-1 me dites tout cela, et j'y réponds par cette compassion profonde qui n'esl si compréhensive et si sincère que parce qu'elle est un retour sur soi-même. Je crois qu'il est juste de beaucoup remercier Dieu de la vie pure, honnête, ordonnée, de ceux que nous aimons,
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lors même que l'intention de .ces vertus ne serait pas tout à fait celle que notre foi doit nous faire désirer ; je crois aussi, et peut-être plus vivement encore, que d'immenses ressources dorment au fond des cœurs passionnés, susceptibles des plus violents écarts. Les circonstances extérieures à elles toutes seules n'y pourraient rien : le bonheur achève d'enivrer, le désespoir pourrait achever de perdre ; il faut le concours, la coïncidence de deux causes, d'une cause extérieure, telle que la miséricordieuse Providence les dispose pour le salut de ses enfants, et une préparation intérieure, souvent inaperçue aux autres et souvent inconnue à la personne même. Voilà les éléments de ces merveilleux changements qui édifient tant sur la terre et donnent tant de joie aux anges dans le ciel. Suppliez donc M"" *** d'être patiente, chère amie, comme Dieu est patient ; qu'elle redouble de tendresse et que cette tendresse dans ses effusions soit celle de 1 amour et non pas celle de la faiblesse. Dans certaines personnes on arrive sûrement à faire goûter même les conseils de la piété, quoiqu'elles y soient peu sensibles, en prenant seulement la précaution de les faire passer par le milieu de la raison.
Adieu, ma bonne chère amie; je vous embrasse de tout mon cœur.
Paris, 23 juillet i838.
Ma bonne chère amie, il m'en a coûté beaucoup, je vous assure, de vous laisser partir si attristée, M. Lacordaire le sent bien vivement aussi, et il ne dépendra pas de lui qu'il ne suive un projet auquel il s'est tant