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attaché. Une affaire l'oblige à partir aujourd'hui pour la campagne; il sera de retour ici samedi et son premier soin sera de vous écrire. C'est ce qu'il me charge de vous dire. Hier, s'est trouvée accomplie dans ma chapelle l'œuvre de foi et de zèle qui l'a tant occupé dans ces derniers temps; jamais catéchumène n'a été plus digne de la charité dont il était l'objet, par son recueillement et son émotion ardente et profonde. Combien je vous ai regrettée, chère amie, à celle vraimenl belle cérémonie qui rappelai! les temps primitifs • M. Lacordaire a parlé deux fois au jeune néophyte, et jamais sa parole vibrante n'a été plus à l'âme; enfin c'esl sous de bienheureux auspices que ce pieux jeune homme renaît pour l'unique et difficile carrière qui seule peut-être mérite d'être poursuivie. Ah ! chère amie, ((mime on sait cela à la lin de sa vie, lorsqu'elle n'a plus qu'un passé dépouillé de tout prestige et de toute illusion !
Il me larde bien d'avoir de vos nouvelles; vous partiez affligée et un peu inquiète ; le propre de cette <li<posilion-là est de se renfermer. Je ne m'étonne pas dans les autres de ce que je trouverais si simple pour moi-même. Plus je vieillis et plus je me convaincs que ce que Dieu demande de nous, c'est une foi >i aveugle, qu'elle espère contre toute espérance el s'abstient de toute confiance en son idée propre, fût-elle la meilleure possible el même la plus imprégnée des sentiments qui nous viennent de Dieu. Cela note rien à l'activité de notre âme et ne doil l'arrêter aucunement : nous pou Yons avoir eu un grand mérite à former un projet utile, el avoir précisément le même mérite à le sacrifier; chaque chose en son temps. L'affliction sans
doute s'attache à tout ce qui n'est pas le succès que nous désirions par les vues les plus hautes, mais cette affliction peut encore être accompagnée de mansuétude et porte en elle-même une puissante raison de plus d'être exaucée. Qui sait jamais si un chagrin hien porté n'est pas cette dernière goutte qu'attend la miséricorde céleste pour déborder elle-même ? Il faudrait nous dire cela à toutes les peines que la raison nous fait considérer comme injustes : nous y trouverions de la force et de la consolation.
Paris, 3i juillet iS38.
A ous l'avez sans doute reçue, chère bonne amie, cette lettre qui vous causera une peine que j'aurais tant voulu vous voir épargnée ! Je puis dire que j'ai lutté contre elle jusqu'au dernier moment, et que j'ai cherché à mettre à profit tous les incidents qui sont intervenus. De tous les cotés on a fait ce qu'on devait; espérons dès lors que tous les résultats s'en ressentiront, et qu'il nous sera rendu plus qu'on ne nous ote. La grave détermination que vous a confiée M. Lacordaire demande de vous, chère amie, un profond et universel silence '. Je ne sais si vous avez cru devoir en instruire M. de la Rochefoucauld : peut-être était-ce nécessaire pour ôter à l'impression de sa vive contrariété, déjà si bon symptôme; mais, dans tous les cas. faites-lui observer la nécessité de garder à M. Lacordaire le secret
1 L'abbé Lacordaire venait de prendre, au moment où il était attendu à la Roche-Guyon, le parti de se rendre à Rome.
qu'il vous demande et intéressez-y sa délicatesse. Je voudrais que M. de la Rochefoucauld pût lire dans le fond de mon cœur la réponse à ses doutes jaloux ; comme il y aurait vu la disposition de sacrifier toute jouissance personnelle ! Je vous assure que je n'aurais point appelé cela un sacrifice, et que je n'aurais pas hésité à faire le plus absolu de tous au profit d'une impression utile. Pendant longtemps j'ai cru que tout pourrait se concilier; j'ai été vraiment convaincue du contraire et en même temps du vif chagrin qu'éprouvait M. Lacordaire de celui qu'il vous donnait ; mais qu'y pouvait-il luimême? Les serviteurs de Dieu ne marchent que lorsqu'ils sont commandés. La puissance de Dieu ne s'ar rête que devant la liberté de l'homme, et c'est elle aussi qu'il faut que nous respections dans toutes les tentatives, dans toutes les ardeurs de notre zèle. Quand les liens sont si étroits, les intérêts si enlacés, il est impossible que l'inquiétude pour un autre ne se résolve en douloureuse inquiétude sur soi-même, qu'on ne se fasse une part dans tous les obstacle-, dans toutes les résistances. Mais puisque nous sommes en part du mal qui peul être reproché à d'autres, mel tons-lcs en part de tout le bien que nous pourrons jamais faire ; devenons meilleures pour que cela leur âoit compté, plus actives et plus dévouées afin que dans celle \ie conjointe les lacunes et les vides se remplissent. Il me semble que plus il \ a impuissance d'action exercée, et pins nous devons revenir à celle seule chance de nous rendre utiles. Poursuivons jusque dans la miséricorde de Dieu cette idée d'unité; hâtons nous d'accomplir pour deux, et laissons la munificence de noire bon maître suppléer au reste.
IOO A LA DUCHESSE
Chère amie, je vous console, comme je me console, en attendant que nous soyons vraiment consolées. Adieu.
Paris, 27 août i83S.
Chère amie, dites-moi donc pourquoi vous êtes à la fois si généreuse et si avare, si indulgente et si sévère ! j\e pas récrire parce que vous avez écrit, penser aux gens et se taire, tenir rigueur et compter jusque-là, n'est vraiment pas digne de qui jouit de la liberté et de la solitude, à l'égard d'une pauvre créature qui n'a ni l'un ni l'autre de ces biens. A présent que j'ai dûment grondé ou grogné, ce qui soulage toujours, j'entre allégée en matière.
Je vois que très à la lettre vous menez une bonne vie à la Roche-Guyon, paisible pour vous-même et pleine d'espérance pour un autre. C'est avec une joie intime, chère amie, que je me sers de ce mot d'espérance, parce que j'en ai beaucoup, qu'il y a tout lieu d'en avoir, qu'il y a beaucoup de fait, et que ce qui manque est moins difficile à obtenir que ce que vous avez obtenu. A ous avez bien raison d'appeler cela le grand ouvrage qui vous est particulièrement confié»; j'y reconnais tous les caractères d'une mission spéciale, indiquée ; et là il y a sécurité parfaite, parce qu'il ne saurait y avoir illusion. I ne chose immense est d être arrivée à faire goûter à M. de la Rochefoucauld une lecture pieuse, de le familiariser avec les bases de notre foi, dont les preuves sont aussi historiques que rationnelles. Je ne crois pas que l'Eglise ait censuré
l'Histoire du peuple de Dieu ' ; seulement en vous par lant de cet ouvrage, j'ai dû vous dire qu'il n'étail pas de mon goût, en ce que son style manque de la mâle simplicité des Ecritures. Mais tout cela est purement individuel ; en lait de goût, on ne parie jamais que pour soi. Le seul bon livre parmi les bons est celui qui convient, qui intéresse, qui touche et qui par cela seul vous est adressé. Comment ne voudrait-on pas de la diversité des moyens, quand il n'y a pas plus deux âmes que deux feuilles qui se ressemblent !
Chantilly, 26 septembre 1 838.
V>n. chère amie, quoique vous ayez pu supposer, je n'ai pas souri à votre histoire, ce qui eût été encore plus coupable que d'en rire. Les répugnances naturelles peuvent être si vives, leur expression si spontanée, le bouleversement qu'elles causent si complet, que l'on ne trouverait pas dans le plus sévère des codes de pénalités contre elles. Tout bonnement vous êtes nerveuse, impressionnable, el M. le cuit'' dans celle affairelà a seul raison, si j'en excepte pourtant le scandale des enfants de chœur. Chère amie, pardonnez-moi de plaisanter un peu l'humilité touchante et vraie dont, au demeurant, je vous loue du fond du cœur. Pour parler raison, je vous dirai que je comprends votre peine ; c'esl le scrupule qui trouble que vous ne devriez pas éprouver. Je crois bien qu'un empire sur soi très ancien et toujours entretenu par une grande vigi-
1 Pur le P. BerrnwT.
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lance, peut modifier de tels mouvements, sans toutefois les prévenir entièrement ; mais enfin Dieu ne vous demande pas clans le présent tous les résultats d'un parfait exercice dans le passé, et il est bien évident que notre Aolonté d'aujourd'hui ne peut se faire souverainement obéir par notre pauvre machine, par cela même qu'elle n'a pas toujours obéi.
Que dites-vous de ce malheur affreux de la mort de la duchesse de Broglie ? Sa fille est en Italie ', son fils absent ; il n'y avait près d'elle que son mari, un ami de la maison et Mlk" de Pomaret, son amie la plus intime. Qu'ils sont tous malheureux ! J'ai vu de Mlle de Pomaret un mol déchirant. Adieu, chère amie.
26 septembre i838.
Je crains que ma devise comme santé ne soit celle des conversions imparfaites : Toujours mieux, jamais guérie. Je passe comme je puis entre la mollesse et l'imprudence, regrettant un peu cette routine qui lait bon marché de tout examen. Je sors à peine ; il y a des jours où je m'interdis même l'église. Il y a encore beaucoup de monde à voir à Paris ; M. de Cazalès et M. de Melun sont toujours à la tète de ceux qui me conviennnent davantage. Aujourd'hui j'attends Mrae de Rauzan, et chaque jour mon ami Lacordaire, qui m'écrit des lettres adorables de cœur ; on lui sait tant
1 AJbertine de Staël, duchesse de Broglie, mourut le 22 septembre iS38. Sa fille, Louise de Broglie, venait d'épouser Louis- Bernard de Cléron, comte d'Haussonville.
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de gré de ne pas apercevoir son esprit ! J'ai en hier une vraie consolation, qui n'a rien de personnel, dans une admirable lettre que j'ai reçue de M. Bautain, cl qui me donne toute la sécurité qu'il pourrait rendre à ceux qui ne le connaissent que par la voix publique. M. deQuelen esl revenu de sa tournée, qui n'a été qu'une perpétuelle ovation; au Havre même, ville d'argent et de toules sortes de vanités, il a été fort accueilli, et sur toute la côte l'enthousiasme et la foule ont été prodigieux. La bonne visite qu'il est venu me faire dès le lendemain de son arrivée était un hommage qu'il rendait à notre pauvre amie; il était pressé d'en parler à qui partageait ses sincères regrets. Prier pour sa chère mémoire entre pour beaucoup dans mon impatience de disposer de ma chapelle; on y remerciera Dieu d'abord, et puis, dès le lendemain, on y priera poulies amis qui sont auprès de lui. Il n'y a que le Te Deum qui puisse passer avant le De profttndis .
Pauvre vie de l'homme, à quoi passe- t-elle ? Un tiers de celle vie s'écoule à savoir à peine ce qu'est le bien, la vérité; un autre tiers à lutter avec les armes conquises contre de formidables ennemis, à s'efforcer de concilier (\r^ éléments irréconciliables, et puis. quand vient le dernier ternie où la croix se dessine seule sur le ciel éclairci, à sentir sa volonté retrempée en disproportion avec ses forces épuisées. Là commence le M'ai sacrifice et celte sincère abnégation de nous-niènie qui nous prépare à mourir.
Paris, •><> novembre t838.
Vous aurez su déjà que je n'avais peint quitté Paris.
LETTRES DU U""' SWETCHISE — Il l.'!
[o/| A LA DUCHESSE
mon neveu ayant retardé un peu son départ. Arrivé au 2 5 octobre, mon mari a trouvé que la saison était Irop avancée pour retourner à Chantilly, et nous avons dressé nos foyers d'hiver, pour ma pari à mon très grand regret, tant m'attirait un mois d'absolue retraite au milieu de cette pauvre nature dont j'aime si vive ment le dépouillement et la lente décadence. L'air, les Lois, la promenade me sont ici interdits à la fois. Le départ de mon neveu, qui a eu pour moi la tristesse d'une séparation indéfinie, et non pas avec lui seulement, mais avec ma sœur et toute sa famille, n'a pas laissé que d'assombrir l'horizon ; en tout, chère amie, et chacun le sait par soi-même, les nuages n'y manquent guère, mais ce que nous savons aussi, c'est que des rayons venus de plus haut les traversent. Je sais si bien tout ce que votre conscience a de délicat et de susceptible, qu'il m'est impossible de ne pas traduire en paroles fort adoucies les vives expressions dont vous peignez certaines tempêtes. Je crois bien que vous vous serez échappée à vous-même, que la comparaison d'un intervalle meilleur vous aura donné une sensation plus a iguë de culpabilité; mais je suis bien sûre que cette fragilité toujours déplorable aura été rachetée, non pas seulement par des regrets, mais encore par une plus active surveillance sur vous-même. C'est ainsi que l'on recommence toujours à vivre sans pouvoir achever de mourir, comme il le faudrait pour arriver à cette précieuse liberté des enfants de Dieu. Et pourtant le temps presse, et pourtant il s'agit de le gagner de vitesse et d'entasser la mesure afin qu'elle soit trouvée pleine el entière ! Je ne crois pas qu'il soit possible de faire de nouveaux et consciencieux efforts pour décou-
vrir l'insuffisance de ceux que l'on croyait avoir faits. Je ne vieillis pas sans me convaincre davantage que c'est par sa faiblesse que pèche notre volonté, et que, d'une autre part, si notre foi était pins réfléchie et plus intense, notre, volonté n'aurait pas tanl d'oscillations et d'incertitudes.
Adieu, chère amie ; minuit sonne ! Je vais vous porter a\ec moi dans ma chère chapelle qui ne m'est rendue que d'hier, et je suis bien sùrc, en demandant pour vous ce que je demande pour moi-même, de ne renouveler que vos vœux ; car tout ce qui est chrétien n'en forme que d'identiques et laisse peu de place à ce qui esl secondaire ou particulier. Ne revene/-\ous que pour l'ouverture des Chambres? C'est plus tard que les autres années, mais je ne puis trop me plaindre de ce que je vous envie.
Aix-la-Chapelle, > juillet i842.
Je ne sais pas si je retirerai de ces eaux un plus grand mieux, mais il me parait indubitable qu'elles embrassenl plus de choses, et que le cercle de mes infirmités se trouve atteint et circonvenu en son entier.
Nous sommes fort confortablement établis, mi peu chèrement ; mais les gens qui passent sonl toujours rançonnés, surtout quand ils tombent au milieu de gens dont ce passage est la moisson. Gomme on vous l'a dit. les premiers jours uni paru rudes à mon mari. Hors de la ville, chaque jour nous découvre de nouvelles promenades; mais dans son enceinte même, il n'y a ni arbres, ni bassin, ni rivière, rien que déniaisons fort alignées et un pavé pointu qui déchire les
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pieds les mieux aguerris. Cela ajouté à l'impression d'un déplacement qui lui avait coûté était fait pour incliner à l'ennui, et sans l'idée du bien que j'en retire, je pense qu'il n'y tiendrait pas. Je lui ai bien offert de nous en retourner, mais pourtant sans insister, parce que, vraiment, étant venus de si loin et à si grands liais, cela n'aurait pas été raisonnable, et que de plus j'étais à peu près certaine que cet ennui s'amenderait au moyen de ce que chaque jour amène. Le voilà muni d'un lecteur qui depuis huit jours vient soir et matin ; les invitations arrivent ; à trois heures nous sortons pour la promenade et souvent à sept heures. J'attends aussi la visite de mon neveu, peut-être plusieurs autres ; avec cela le temps marche si effrayamment vite que vraiment il n'est pas trop permis de craindre le poids de sa durée ; je ne lui reproche pour ma part que d'avoir des ailes. A l'exception de la vraie tristesse que me donnait la contrariété infligée à mon mari, jamais je ne me suis sentie plus contente, plus avide de ces loisirs, de cette liberté, de ce grand air qui m'étaient rendus. Les moindres occupations sont pour moi pleines de délices, et je me sens bien jeune dans mon attrait d'écolier pour ces livres qu'à Paris je ne remue que du bout des doigts, comme les hypocrites les fardeaux qu'ils imposent.
11 me semble, chère amie, que M"" ' ** a tout sujet d'être contente des impressions qu'elle a remportées de sa dernière excursion. Les débris du passé se déblaient, et bien des réflexions peuvent poindre et se faire jour dans cet aperçu provisoire. Suppliez-la d'avoir tout le courage de la vraie tendresse, en ne regrettant pas la sombre tristesse entrevue par le curé
de S... Avec un caractère comme celui dont il s'agit, dont l'énergie peut faire l'immense ressource, comment la douleur serait-elle, après tic telles blessures, sans profondeur et même sans âpreté? Les manières affec- . tueuses, l'égalité de l'humeur dans leur action de surface, n'ont rien de commun avec les ravages du dedans sur le point sensible. Sa fdle aura pu se montrer complètement différente et également vraie au curé et à elle ; l'éclair de sa confiance intime aura été pour celui dont elle n'affligeait que la charité, rien ne se conçoit mieux.
Aix-la-Chapelle, ?J) juillet i842.
Chère bonne amie, même avant votre lettre, j'ai bien pensé à vous et pressenti votre vive participation à la douleur de l'affreux malheur de la mort du duc d'Orléans. Tout ce qui peut affliger le cœur et frapper l'imagination se trouve réuni dans ce coup qui esl à la fois la désolation de toute une famille et en même temps un grand événement. Vos rapports personnels si ml un motif de plus pour ajouter à votre sensibilité ; mais c'esl à cause de cela même, chère amie, qu'il serait juste de vous attendre sans trop en souffrira ne pas toujours rencontrer dans les mouvements des autres une parfaite corrélation. Il me semble impossibles la fois qu'un tel malheur ne s<ùl pas senti généralement, ni qu'il le soit au même degré. L'appréciation d'un l'ail quelconque suil nécessairement les dispositions qui s'y rattachent ; c'est déjà avoir lanl obtenu que d'avoir la liberté de ses propres impressions, qu'il en doit moins coêilerde la laisser aux autres.
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A eus entrevoyez bien, c'est évident, qu'une grande animation a presque toujours pour effet de glacer les autres, qu'une exagération quelconque produit l'exagération contraire ; vous apercevez tout cela, car on ne peut vous dire ici que ce que vous savez, mais l'épreuve du moment prend au dépourvu. Rien n'est si vrai : on n'agit que sur soi, et il est également certain que s'il y avait un moyen de redresser les autres, ce serait de commencer soi-même par marcher droit. Mais qu'attendons-nous donc, chère amie, pour avoir la paix ? ^ oulons-nous mourir sans l'avoir goûtée durable, pleine et entière ? Attendrions-nous pour entrer dans ces voies qu'il n'y ait plus qu'un avis et que toutes les impressions s'accordent ? Hélas ! nous savons que tout conspire contre elle et qu'il en sera toujours ainsi; mais Dieu, d'un autre côté, fait bien plus pour nous la rendre que l'ennemi pour nous l'ôter, et rien ne peut nous l'enlever, cette heureuse paix, si nous savons la mettre sous bonne garde.
Mon mari est allé hier par le chemin de fer à Cologne; c'est une charmante excursion qui permet d'être revenu le même jour, mais avec tout ce que je fais pour guérir, c'est encore plus de fatigue que je n'en puis porter. Heureusement lire ne m'en donne aucune ; je poursuis donc ma moisson de livres, et je fais les plus belles gerbes du monde. Parmi ceux que j'ai apportés, il y en a un dont j'ai achevé aujourd'hui le premier volume, et qui à bien des reprises m'a fait penser que vous le liriez avec grand plaisir et le feriez lire à M. de la Rochefoucauld, lecture non précisément de piété, mais néanmoins pleine de mouvements vrais. C'est l'histoire d'une conversion faite par le
DE LA aOCHEFOl CA.1 LD I ij|)
converti lui-même, jeune homme plein de talent et de mérite, que je connais un peu par moi et beaucoup par mes amis. Le livre en question est intitulé : Romt et Lurette '. 11 faut demander la nouvelle édition et même l'attendre, si elle n'avait pas encore paru, parce que je sais que l'auteur > a fait des corrections utiles.
J'ai eu deux excellentes longues Lettres du P. Lacordaire depuis que je suis ici ; il allait très bien, el sa sérénité esl parfaite. Il ira décidément prêcher l'Avent el le carême à Nancy; j'espère que Dieu bénira celte prédication, de celle même bénédiction puissante qui a porté à Bordeaux des fruits si solides. On vienL de m'envoyer une brochure écrite par un protestant rentré dans le sein de l'Eglise à la suite de ce carême tle Bordeaux, el qui rend compte deses motifs.
Adieu, chère bonne amie, je vous embrasse.
Paris, •> i octobre i S44-
Vous '''lie/ sûre de me faire grand plaisir en me disant que vous aviez, élé contente de L... Voir faire bien esl un grand repos, voir faire mieux esl une satisfaction vive; el dans toute espèce de progrès il y a quelque chose qui stimule l'ambition à espérer toujours davantage. Faisons attention seulement à ne pas demander aux autres, ni même à nous, ce qui serait hors de notre nature propremenl dite, parce que, en outre que nous n'\ arriverions pas, nous tendrions à effacer cette individualité que Dieu nous a chargés
1 Par Louis \ euillot.
uniquement de redresser, d'élever et de purifier. Vos réflexions, chère amie, sur la concorde qui devrait si aisément régner dans les familles, et qui pourtant est rare, sont mille fois vraies. La bienveillance devrait y être une chose tout naturellement venue et la paix à la suite. Au contraire, ce qui rapproche les hommes les expose trop souvent, et on ne se touche guère sans se heurter. Mais qu'on décide après cela, aussi aisément qu'on le croit, de qui vient la première inadvertance ou le premier horion ! Les trois quarts du temps il se passe là-dedans ce qui se passe dans la foule : on est poussé, on pousse, un premier tort en provoque d'autres, sans compter que le premier a été mis en saillie par des provocations sourdes, aveugles dirais je, ou qui du moins avaient fui la lumière. Ce que doivent faire les grands parents dans ces cas-là, c'est de tenir strictement la balance, de ne pas pencher surtout du côté du goût et de l'affection, et de représenter le mieux que faire se peut l'impassibilité de la justice. Hélas ! elle finit toujours par savoir à qui donner tort ; mais lui est-il souvent possible de donner raison pleine et entière? La plupart du temps on aurait à condamner tout le monde ou absoudre, ce qui, pris en masse, revient à peu près au même.
Saint-( î-ermain, lundi 3o.
C'est vendredi que je suis revenue ici après avoir quitté ma sœur un moment avant qu'elle ne montât en voiture pour commencer cette triste séparation indéfinie ! Je ne veux rien exagérer : malgré toutes les
complications et tous les obstacles, tant qu'on vit on peut se revoir : je sais bien d'ailleurs que l'incertitude est pour tout le monde, pour ceux qui craignent comme pour ceux qui espèrent. Si vous saviez avec quelle consolation je me retrempe dans la retraite ! j'y apaise tous les flots si douloureusement soulevés ! Ne prenez pas ici le mol de consolation comme douceur, j'ensuis loin, mais comme force et paix. Quanl au sentiment du \ide et de l'isolement, le bon Dieu me l'épargne ; la vie est pour moi ce fleuve de l'Ecriture, toujours plein d'eau. Je n'ai que le chagrin de mes pertes et c'est bien assez. Mon mari n'ayant pas du tout l'air de s'ennuyer ici, je pense que nous y passerons tout le mois de novembre, et j'en ai grand besoin pour affronter cet hiver. L'arrangement de ma journée de Saint-Germain me plaît infiniment : rien ne m'y manque des véritables ressources, la campagne même ne nous fait pas encore défaut; elle est étonnamment verte jusqu'ici, et la température est si douce qu'elle protège toul ; la soirée se passe aussi rapidement que les autres heures. Mon mari m'agrée pour lectrice ; je lis des choses qui l'intéressent et moi aussi d'occasion.
Paris, 7 octobre.
.levons certifie que ce que Ton croit de la grande liberté de Paris dans cette saison est une erreur ; le décousu, comme toute espèce de désordre, prend plus de place que ce qui est régulier et rangé, el puis, si personne ne demeure, il \ a toujours bon nombre d'allants et de venants, gens pressés, commandés
par leurs affaires et qui commandent par cela même.
Je vous remercie, chère amie, d'avoir permis que le soyez aimable retentit habituellement à vos oreilles. Nos résolutions ont sûrement bien de la puissance : elles suffisent pour nous faire arriver aux choses les plus difficiles ; mais ce qui est démontant, c'est que cette volonté qui fait leur force participe aux infirmités de notre nature : elle est souvent somnolente, si ce n'est endormie, distraite et vague, au lieu d'être ferme et vigilante. Mais qu'importe, chère amie, puisqu'avec le maître que nous servons, la vie spirituelle, comme l'autre vie, recommence toujours à nouveaux frais! Avec le jour qui se lève, il y a toujours nouvel espoir de le mieux laire valoir que la veille. Ce désir et cet espoir du progrès sont vraiment la plus grande grâce que Dieu pouvait nous faire, après celle sans doute de le réaliser. Pour y arriver, je persiste à croire qu'il faut viser plus haut que le point qu'il est indispensable d'atteindre, et comme nous le disions, qu'il faut vouloir être aimable pour être sur de rester bienveillant, de même qu'il faut se proposer d'être charitable, si on veut sincèrement être juste, dans l'acception chrétienne du mot.
L'abbé Brunet, qui prêche l'Avent à Saint-Thomas, n'est pas du tout ce jeune prédicateur de Toulouse que Abu lame votre fille m'avait fait connaître et que j'ai trouvé aimable et distingué. Cet autre abbé Brunet qui nous tombe en partage est des missionnaires de France, ce qui est de bon augure, car ils ont plus d'un homme de talent parmi eux. L'abbé Duquesnay, l'abbé Mirbeau sont des leurs, et ce sont de vrais talents. Comme plaisir d'éloquence, il est très juste d'en
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jouir, mais gafdons-nous, chère amie, des recherches trop délicates, de ces susceptibilités de goût trop exigeantes. La parole de Dieu, quand elle est convenable et pure, digne par cela même, a toules les conditions pour porter ses fruits d'enseignement.
J'ai bien pensé à vous le jour de saint François, à votre réunion de famille, qui est déjà une bénédiction terrestre ; c'est là ce qu'il faudrait à demeure à la Roche-Guyon pour que la vie circulât d'un bout à l'autre dans ce grand corps ! Ma sœur n'est point partie ; je l'ai encore, ainsi que ses trois plus jeunes 61s; ce sont des jours de grâce en attendant celui qui nous menace et que nous cherchons inutilement à conjurer.
Adieu, chère amie ; je ne veux pas finir sans vous dire que je ne <nis pas trop mal, quoiqu'un peu fatiguée. Quand on vieillit, on est précisément comme les gens qui ont été riches et qui ont cessé de l'être : on garde l'allure des forces qu'on n'a plus. Je vous cm brasse t\c tout mon cœur.