‹ Lettres de Madame SwetchineChapitre 8 sur 26 · A MADAME LA MARQUISE DE LILLERS · texte numérisé non relu

A MADAME LA MARQUISE DE LILLERS

Paris, 18 novembre [833.

Hélas ! sûrement, chère amie, j'ai beaucoup souffert ! Le moment douloureux et solennel arrivé, j'en fus saisie comme si depuis longtemps tout espoir ne m'avait point été ôté 2 ; mais on s'attend à tout et l'on n'est jamais préparé à rien ! La beauté, la sublimité de ses derniers moments ont répondu à la beauté de sa vie tout entière; des sentiments dignes du ciel, parleur généreuse élévation, par l'ardente pureté de sa volonté, et puis tout ce qu'il y a jamais eu de tendresse, de sollicitude, de chaleur dans une âme humaine, pour tout ce qu'il laissait après lui. Je n'ai jamais vu son esprit plus libre, plus aimable et encore heureux jusque dans le choix de ses expressions ; sa charité se versait sur tout ce qui l'entourait avec l'abondance et la rapidité d'une source intarissable. Son regard, à la dernière extrémité, suppléait à tout ce que sa parole ne pouvait plus exprimer ; il a vécu, jusqu'au dernier moment, de cette double vie qui s'anime comme d'un même amour

1 Ambroisine-Maric-Joséjdiiiie d'Estampes, 611e du marquis d'Estampes, marquise de Lillers.

2 Mûri de l'abbé Desjardins.

pour Dieu el pour les hommes. Ah ! chère amie, ce n'est pas la douleur qui prévaut dans un tel spectacle, ce n"es( pas le sentiment d'une perte qui déchire etqui isole qui est le plus fort, dans celle lutte de la nature et de la grâce ; la souffrance ne cesse pas de se faire sentir, mais ce qui L'emporte (-'est le haul enseignement qui nous est donné, c'est la vérité qui paraît éclatante et entière, c'est le néant de tout, hors de servir Dieu el l'aimer. Des larmes ne pourraient à elles seules honorer dignement une telle mémoire ; c'est par l'imitation des vertus à noire portée dans un Ici modèle. que nos regrets et nos prières confondues peuvent être entendues, servant à la l'ois à notre avancement et à notre consolation. Chère amie, je puis vous dire tout cela ; je sais (pie vous m'entende/..

Adieu ; c'est bien de tout mon cœur que je vous embrasse.

Fleur^ '. 29 septembre.

\ ous avez bien raison de penser, chère amie, quec'esl d'un tendre et sincère intérêt que je suis tous les dé lails (pu4 vous me donne/, sur l'arrangement de votre intérieur. Ils sont doux et consolants. L'habitude et la régularité sont deux grands maîtres pour remplir les vides et pour apaiser l'amertume des souvenirs2. 11 faut que tout s'enchaîne dans une vie dépouillée, qu'elle marche comme toute seule, sans le secours de cette volonté, appelée ailleurs, bêlas! parla nécessité

1 Fleury-sous-Meudon, habitation de la marcraise de Pastoret.

sMme île Lillers avail perdu deux Biles, la comtesse il<' La Fare il la comtesse d'Auteuil.

des sacrifices. Des appuis, des intérêts vous sont laissés, ma pauvre amie, et vous en usez dans cet esprit de gratitude et de prudence qui fait qu'on ne veut pas peser sur les consolations du dehors, ni même les exploiter jusqu'au bout. C'est là en jouir dans l'ordre, c'est là reconnaître les bienfaits de Dieu, en ne négligeant aucune des réponses qu'il a mises en nous-mêmes, C'est ainsi qu'autour de vous chacun concourt librement à ce qu'on ne réussit jamais à imposer, et vous donne ces jouissances qui ne sont vraies que lorsqu'elles sont sincèrement offertes. Ce que vous me dites de M. votre fils me charme. Dans une si aimable disposition, il y a bien des choses de la piété, car elle commence à l'amour filial ; il y a aussi véritable indépendance, puisqu'il sait si bien se passer des distractions du monde. Ce goût de la famille, qui peut être tout dans l'avenir, doit vous faire bien plaisir aussi.

Le temps est magnifique, etFleury, le lieu pour moi où j'ai la chance non seulement de me mieux porter, mais la certitude journalière d'être la plus heureuse. Le rhume de Mme de Pastoret est fini ; elle commence à reprendre après la fatigue qui l'a tant éprouvée, et je ne demanderais à sa santé que l'égalité de son caractère J'ai encore eu une fort aimable lettre de M. de Coriolis ' ; il est comme rivé à ses montagnes, et c'est une plus dangereuse concurrence que Toulouse.

1 Charles-Louis-Alexandre, marquis de Coriolis d'Espinousse, ;i\;iil épousé Mlle d'Estampes, sœur cadette de M'"c de Lillers. Au temps de la Restauration, lié avec MM. de Lamennais et O'Mahony, il comptait parmi les fondateurs et collaborateurs de la presse monarchique et religieuse.

DE EILLERS 'OJ

Adieu ; nos pensées prennent trop souvent la même route pour ne pas se rencontrer.

- juin 1837.

Il me semble, bonne chère amie, que rien ne peut vous presser maintenant de parler ou d'agir ; vous êtes dans an de ces temps d'arrêt qui ne sont pas le repos précisément, mais une suspension d'action et presque de pensée. Le dévouement sur lequel vous comptiez a pris une autre forme, celle que les circonstances ont suggérée ; mais enfin il ne vous a pas manqué, el le moment de cette sollicitude acceptée ne serait pas celui d'y mettre de la mauvaise grâce ou de risquer de faire de la peine. En tout, vous me l'avez souvent entendu dire, il ne faut pas se hâter d'agir, il faut laisser les choses se développer connue d'elles-mêmes ; moins nous nous en sommes mêlés, plus elles renferment de valeur : rien peut n'êtrechangé au dehors, et toul avoir marché au dedans. Il me semble même qu'il est avan tageux que l'action du dedans précède toute modification extérieure, parce que c'est le fond de l'âme qui importe et que c'esl là ce que Dieu \oil et juge, dette retraite dans laquelle vous allez vivre pourra vous être bien bonne ; il> sont bien précieux les moments qui expriment davantage l'intervalle désirable cuire nos vaines préoccupations et nos dernières et seules vraies pensée- !

Nous voulez savoir ce que je lais ici. en outre de ces ennuyeux soins qui m'3 ont fait venir. Je commence ma journée à quatre heures du matin, afin que le corps ne l'emporte pas trop sur l'âme ; je marche entre tous

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mes exercices d'eau ; je lis quand je puis, et je sauve pour travailler le plus de moments possible. Je me retire de tout, et hors un très petit nombre de personnes que je vois une à une, je vis seule, beaucoup avec les excellentes sœurs de l'hôpital et mes bonnes gens de A ichv, très anciennes accointances. Tout ce qui rappelle les salons m'est odieux ; car je suis attachée à ma fontaine comme une huître à son rocher ; cependant je veux bien les personnes, pourvu qu'elles me donnent leur face sérieuse ou souffrante. M'"° de Vence, dont vous me parlez, a les deux ; aussi je la vois avec beaucoup d'intérêt1. Elle est fort agréable d'esprit et doit plaire beaucoup, malgré son abord froid. Tout cela, chère amie, va durer encore dix ou douze jours. Que de souffrances ont précédé la mort de Mmp de Latour- Maubourg, et cependant combien elle a été ménagée par la Providence et par ses enfants, ayant pu mourir sans avoir su la mort de son fds - !

Adieu, chère amie ; je vous écris tard, et le plaisir de causer avec vous fait taire la fatigue d'une journée bien avancée déjà.

1 Juliette d'Harcourt, fille du duc dllarcourt et de Juliette de Tilliers, avait épousé le marquis de A illeneuvc de Vence, maiéchalde-camp sous la Restauration.

2 La marquise de Latour-Maubourg, née de Tenelle, «''tait morte presque en même temps que son fds aîné, le comte Rodolphe de Latour-Maubourg. lue lille et deux fils lui survivaient : la comtesse Vndréossv, Florimond et Scptime de Latour-Maubourg. Tous deux ont été successivement ambassadeurs de France à Rome.

Paris, 2 août 1837.

Chère amie, j'ai besoin de me dire que notre correspondance va se remettre à flot ; elle a été traversée par tous les genres d'obstacles. D'abord je suis arrivée malade et mon mari l'a été au point de m'inquiéter ; j'ai attendu instinctivement que vous fussiez seule, et puis je suis retombée trois ou quatre fois dans des malaises plus longs et plus pénibles encore que de coutume. Je dis tout cela à votre bon, si solide et si sincère intérêt ; j'en parle peu et encore beaucoup plus que je n'y pense. Que Dieu est habile même à nous distraire ! Quand le mal est grand, il vient nous en consoler, et lorsqu'il diminue, on rentre clans une liberté bien douce et bien animée. Ah ! qu'il est bon le repos, quand ce repos est vraiment la paix ! Chère amie, c'est à cela qu'il faut viser, s'exhorter de tout son courage Noire bon maître dispense le bonheur à son gré. niais il veut que nous travaillions à acquérir la paiv ; il s'engage presque à l'accorder à nos efforts et surtout à nos sacrifices ; plus ils sont entiers, soutenus, plus ils portent en eux-mêmes la force et le calme. En général, parler ne sert pas à grand' chose, cl dans une foule de circonstances il n'y a presque pas même à agir, du moinsd'une manière directe : d'abord parce qu'on doit s'abstenir de faire de la peine lorsqu'on n'y est pas obligée de conscience, et aussi parce qu'on s'affaiblit par la peine que l'on cause. Pourquoi n'étudieriez- vous pas au fond de vous même la direction où Dieu vous veut, l'emploi qu'il attend des forces qu'il vous laisse, de l'activité

LETTRES I>E Mme SWETCEDHE — II I 'l

prodigieuse dont il vous a douée ? Ne dérangez rien autour de vous ; laissez subsister tout ce qui existe, et vous-même, frayez-vous, au milieu d'intérêts qui deviendront de puissantes consolations dès que vous ne voudrez pas vous appuyer sur eux, frayez-vous une voie, une marche qui vous soit propre et qui puisse manifester tous vos sentiments intérieurs. En ne regardant plus en arrière et en marchant toujours en avant, vous verriez, je crois, bientôt, chère amie, combien toute personne, toute chose prendrait sa véritable place, et tout ce qu'il y a eu de providentiel dans vos peines inattendues. ^ ous demandez à Dieu de vous attirer à lui ! Chère amie, il ne fait pas autre chose dans ces mécomptes qui vous affligent, dans ces troubles qui vous inquiètent, dans l'absence même de ces consolations qui vous seront, si vous voulez, rendues au centuple. Ne reprochez pas au bon Dieu de vous avoir donné un cœur si tendre, si capable, d'affection fidèle, profonde et inviolable : il ne vous avait donné ce cœur que pour lui-même, et quand ce cœur se détourne de son unique et véritable but, les douceurs se convertissent en amertumes. Ne regrettez pas davantage de l'avoir reçu ce cœur si chaud et si sincèrement aimant ; encore aujourd'hui il peut vous rendre bien plus qu'il ne vous a jamais ôté ; seulement liuez-le sans partage et sans retour à Celui qui vous le demande, en vous promettant de le garder dans une éternité de bonheur. Chère amie, imposons silence à tous ces vains bruits d'un monde qui si tôt va disparaître pour nous ; tournons nos regards vers la félicité promise ; dites avec moi bien souvent ces paroles de l'Evangile : « Seigneur, il se fait tard, demeurez avec nous. » Il nous entendra,.

DE L1LLERS J 1 r

si ce vœu de nos àmes est sincère ; il viendra et ne nous quittera plus.

Paris, 2 1 décembre i.'i.V.

Votre solitude, chère amie, porte en elle-même plus cher trésor, et je conçois qu'il vous coûte de k quitter. Je ne dis pas seulement la paix, mais l'apaisement est un U ! bien que tout ce qui le menace fail peur, et qu'on se trouve sans courage lorsqu'il s'agil de l'exposer ; mi ne s'\ déciderait jamais si on n'optail pas pour un autre bien, pour d'autres devoirs. Ecouter Dieu au dedans de soi, savoir le bien entendre, c'esl la vraie science des âmes, à laquelle chaque jour doit les dresser davantage ; pour cela, elles n'ont qu'un moyen à employer, c'est d'imposer silence au tumulte intérieur, c'est de faire baisser la \oi\à tous les intérêts humains, d'abord de les forcer à parler bas, <>i puis d'arriver à les faire taire : alors, ma bonne chère amie,

combien cette vois de Dieu au fond <le aous-mê - ne

vient-elle pas à résonner claire, distincte el puissante! N'oublions pas que, tant que noussommes sur la terre, la miséricorde seule s'exprime à notre égard, qu'elle s'appelle justice ou clémence, qu'elle dispense la pros périté ou inflige la douleur. Tout vient de Dieu el toul ce qui vient de lui esl marqué au coin du bienfait ; ne nous troublons pas de ses secrets desseins sur notre avenir : un coeur quisoufifre esl disposée redouter, à imaginer de nouvelles peines.

Ce retour à Paris \,,ns coûte, el dan- l'ébranlement

qu'il vous cause \"tis croyez lire un pressenti ni

Chère amie, cette inquiétude vague esl un effet naturel

des coups qui vous ont frappée; c'est la {'orme donnée par votre souffrance intérieure à ce qui l'émeut à l'avance, un fantôme, rien qu'un fantôme, je l'espère de tout mon cœur, mais un fantôme créé par un trouble douloureux. J'ai fait votre commission à M"" de Pastoret, qui me charge de vous offrir ses amitiés et de vous dire que la mère Saint-Benoît va très bien, cure merveilleuse après l'état où nous l'avons vue l. Ce malin, en rentrant, j'ai cru reconnaître les filles de Mme de Bassompierre ; leur profond deuil n'est rien auprès du deuil intérieur de leur excellente mère, malgré les consolations qu'elle retrouve dans les bons sentiments de M. de Bassompierre et l'espoir d'une réunion certaine 2. Que de pertes, chère amie, n'avezvous point faites encore dans celte année qui finit ! Il faut mourir ou survivre : rien ne soustraii à cette loi-là.

Paris, (i juin 1808.

J'ai eu votre petit mot du [\, chère amie, et si je vous avais écrit comme j'ai pensé à vous, je vous aurais bien prévenue. Dans les dispositions tristes, les pre-

1 La mère Saint-Benoît, religieuse de l'ordre des Yugustines.

2 Claire-Rozeline-Chantal de Villeneuve de A ence. marquise de Bassompierre, Mme de Bassompierre avait perdu en peu d'années cinq garçons, qui donnaient à son cœur et au nom de Bassompierre le> plus légitimes espérances. L'aîné de ses fils était âgé de onze nus et lit sa première communion sur son lit de mort, le plus jeune fut emporté par la contagion du choléra en iS3;î. Ils étaienl les derniers petits neveux du maréchal de Bassompierre, elles descendants directs de son frère qui seul ;i\;iit eu des en-

DE l.ll.LEUS

miers moments d'une arrivée sont pénibles ; les habitudes ne sonl pas encore prises, les journées sont décousues, el dans ces lacunes vient se placer tûul ce que l'occupation et la volonté positive doivent dis traire ou bannir un peu plus lard. Ne cessez [tas de le croire, bonne chère amie, la pai\ reviendra, d'abord par le premier el le plus excellent des baumes, et puis aussi par l'ascendant des accessoires qui lui vont si bien : la vie de famille et la vue de cette belle et si calme nature qui, jour par jour, heure par heure, apaise notre agitation intérieure. 11 faut, dans les commencements, ne pas trop demander à soi-même, se laisser faire par le repos animé des objets du dehors, et puis quand un peu d'équilibre est rétabli, la volonté doit se porter sur les endroits faibles et réparer toutes les brèches faites par l'ennemi. Je crois, chère amie, que ce < ] 1 1 î aide beaucoup aussi, c'est une \ ie méthodi quemenl réglée, bien distribuée, de manière à soulager lev forces en le> occupant toujours sans les fatiguer. Ce qu'il faut, c'est Dieu toujours présent, et puis des moments fixes où l'on va à lui comme si on n'y était pas toujours. Avec lui, comme de la source unique et éternelle^ découle tout ce que nous pouvons aimer pour notre bonheur comme pour notre salut; voilà les seules eaux qui ne tarissent jamais.

Je ne -uis pas mai depuis ces derniers jours. M. La cordaire est à la campagne, et je retourne à Saint- Thomas, où j'ai été presque surprise la première lois

fants. M'" Je Bass pierre a été enlevée dans l'hiver A [861

;wi\ deux lilli's ([ni lui restaient : la marquise de I *î u s ci la marquise de Chantérac. Elle avait perdu, le 22 février î s 't 7 . Glaire «le Bassompierre, comtesse d'Hunolstein,

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de ne pas retrouver la paix silencieuse et recueillie de ma petite chapelle. Vendredi, M. Lacordaire revient, et nous le gardons jusqu'au Ier juillet, où il va à la Roche-Guyon. Il ne demanderait pas mieux que de s'employer à ce que vous désireriez ; il est fort attaché et reconnaissant à la princesse Borghèse, et serait sûrement très heureux d'un moyen de le lui exprimer. Mais, chère amie, que peuvent les hommes à ces ébranlements du cœur, à ces remuements de fond en comble par lesquels une âme se trouve comme renouvelée!' Il y a bien, pour cette œuvre des œuvres, des gens dont Dieu se sert davantage, qui sont comme son prête-nom, mais au fond c'est lui qui agit et lui tout seul. A oilà pourquoi nous pouvons servir les autres avec efficacité seulement comme nous nous servons nous-mêmes, c'est-à-dire par la prière, que toutes les promesses de Dieu nous montrent si puissante sur sa sainte volonté.

Paris, i4 juin iS38.

Ce matin, chère amie, dans ma petite chapelle, parée et resplendissante, j'ai bien pensé à vous. L'année chrétienne est une fête perpétuelle, c'est une couronne de grâces et de bienfaits, et quand on songe au triste et sombre cercle que font parcourir les anniversaires de cette pauvre terre, on a lavant-goût de tout ce que le ciel nous promet. Pensons-y, chère amie, pensons -y pour le désirer, pour espérer beaucoup. La foi nous est donnée pour nous rendre présentes les félicités qui peuvent être notre partage, et c'est parce que nous

nous en laissons distraire que nous sommes si souvent accablés sous le poids du présent.

Votre visite à l'hôpital a dû vous être l>ien douce ; vous 3 avez été bienvenue, comme vous êtes regrettée à l' Hôtel-Dieu ; rien ne change, rien ne s'efface dans ces rapports-là ; clans tout ce qui vient de Dieu, toujours un peu d'éternité se mêle. Que la paix \onssoit rendue, que vous arriviez à la posséder, et vous serez étonnée du nombre des consolations cl des vraies jouissances donl la bonté divine remplace les fausses joies. (le qu'il faut seulement, c'est que notre âme soil tranquille il purifiée : alors elle reflète comme une glace le firmament où un jour il n'y aura plus de nuit. Ces dix joins de solitude vous avaient fait déjà du bien; je ne sais rien qui la \aille : après de longues contraintes, il semble que l'âme se détend, qu'elle reprend son élasticité cl sa vigueur, comme le corps quand il a été longtemps comprimé. 1 scz. chëre amie, de ces premiers moments de bien-être pour remercier notre Maître el pour l'interroger; c'est ainsi qu'il nous parle, et qu'il tant l'écouter pour savoir les sacrifices qu'il attend de nous. Les vôtres, chère amie, oui été toul tracés, puisque vous n'avez pris l'initiative sur rien; il n'eûl pas dépendu de vous de donner une autre direction à votre sort. Votre cœur plus satisfait eût-il été aussi capable de recevoir ces grands enseignements qui -oui la véritable science de la terre et du ciel!1 Chère amie, tâchez d'entrer, de pénétrer plu- avant dan- les vues providentielles; voyez à travers votre vie l'avenir qu'elles vous ont préparé : jamais un coeur ne fut plus tendre, plus constant que le vôtre, el c'est précisément à cause de cela que vous êtes blessée dans

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ce qu'il y a de plus sensible. C'est sur ces cœurs-là que Dieu fait valoir davantage ses droits ; ils lui appartiennent, et par les voies souvent les plus détournées il les amène à n'être plus qu'à lui. Songez que sa munificence est telle, que le don de quelques années, de quelques mois, de quelques heures, si elles sont dernières, compte comme le don de toute une vie ! Chère amie, amassons durant ce peu de jours qui nous reste, et donnons tout si nous voulons être riches un jour.

Paris, 22 juin i8')S.

Vous êtes mille fois bonne, chère amie, de vouloir que je vous parle de ma santé. Elle va mieux ; cette douleur au cœur est rentrée dans l'accidentel. Ce sont encore là les moindres maux ; à mesure que l'on avance, la vie se fait plus difficile et se dépouille bien péniblement. Je viens pour ma part de perdre un ami, amitié de trente années qui ne s'est jamais démentie. Vous vous rappellerez peut-être d'avoir vu chez moi le comte de Divonne, le beau-père de M"e de Vence ' ? Il vient de mourir chez lui, à Divonne ; ses souffrances étaient arrivées au point qui fait regarder comme une générosité de la Providence de les avoir abrégées ; au milieu de cruels supplices, son cœur était resté bien tendre pour moi, et peu de moments avant de perdre connaissance, il m'en a donné de touchants témoignages. Yoilà ce qui en est de nous, chère amie. Nous

1 Louis-Marie François de La Forêt, comte de Divonne, maréchal-dc-camp et pair de France sous la Restauration, avait émigré en Russie.

savons tout cela et nous l'apprenons sans cesse ! Du reste la société diminue chaque jour ; mais cela ne \ous fait pas grand'chose, et à moi non plus. Si je pouvais choisir, c'esl votre solitude que j'envierais; chaque jour son besoin croît en moi, et j'ai peine à concevoir comment entre la \ic et la mort on n'esl pas désireux de mettre un intervalle, comme le crépuscule entre la nui l et le jour. Nous ne vous \ méprendrez pas : la nuit comme je l'entends ici n'est pas la mort.

Paris, 28 juin iS'IS.

Ma bonne chère amie, soyez tranquille, votrelettre est brûlée ; ne douiez jamais d'un soin que je regarde comme un vrai devoir. Elle était bien touchante cette lettre! et c'esl un attendrissement respectueux que fonl éprouver tant de simplicité et de candeur. 11 suffit d'un souvenir, d'une impression fugitive, pour ramener l'irritation; mais aussi, il ne faut qu'un regard vers Dieu pour rendre à noire pauvre cœur la céleste paix. Dan- les épreuves, Dieu ne travaille qu'à nous rendre sensibles les enseignements trop longtemps négligés ; mais à peine nous avons entendu sa \oi\. compris le sens du mouvement qu'il nous imprime, qu'il a pins hâte de non- faire grâce que nous n'en avons d'être pardonnes. La peine que nous avons .'1 non- réduire intéresse -.1 bonté, parce que cette peine est la mesure de la grandeur de l' obstacle qui nous arrête. La légèreté n'a pas à faire de si grands sacrifices; aussi ses pas plus rapides sonl -ils moins solides.

Ne cessons de voir, en remontant tout le cours de

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notre vie. à quel point Dieu nous a cherchés, par

quelle -ici rie et adorable Providence tout s'est combiné de manière à nous démontrer la vérité de ses préceptes et le néant de tout ce qui s'en écarte. Chère amie, quand on sait bien cela, on sait tout ; alors il n'y a qu'à appliquer ces deux principes aux choses de la vie, pour quitter toujours davantage ce qui nous quitte et nous donner toujours davantage à celui qui nous a attendus.

Je suis aise que vous soyez mieux, malgré ce temps humide dont la fraîche Normandie n'a jamais besoin.

Paris, 18 juillet i838.

Chère bonne amie, c'est par de l'attention à chaque détail qu'on sauve du temps, ce temps si précieux par ce qu on peut en faire ; c'est comme l'économie des sous, la seule qui épargne. La catastrophe de la pauvre jeune fdle frappée de la foudre sur son âne a dû bouleverser les témoins les plus indifférents ; et pour les malheureux parents, quel coup à jamais déplorable! L'étonnant est qu'on y survive, de raison ou de cœur. Cela aura rouvert vos plaies, ma bien chère amie; quand on a été frappé comme vous, on fait écho à toutes les douleurs.

Je vois dans vos deux lettres, auxquelles je réponds à peine, qu'il y a de l'amélioration dans votre fait: conservez cela soigneusement, chère amie ; pourvu que l'on ne perde pas le terrain conquis, on avance toujours. Conservez-vous avec non moins de vigilance dans celte douceur d'âme qui appartient naturellement

DE UÏ.I.EIIS

à la vôtre et qui peut s'allier à beaucoup de fermeté; mêliez- vous de toute disposition contraire : la force que l'on puise dans la rancune, dans l'irritation, n'est jamais que de la faiblesse déguisée. Les dispositions mauvaises en elles-mêmes ou imparfaites n'amènent pas le bien, et c'est à la réforme de ces mouvements inquiets et mobiles comme la nature que s'attachent les vrais progrès.

\dieu. chère bonne amie ; à bientôt, j'espère.

Paris, 3o juillet, r838.

Chère amie, je crie après mon temps qui se perd, connue un avare après ses écus. Si je parviens à obtenir de mon mari une retraite de deux mois dans quelque banlieue, comme Chantilly ou Fontainebleau, je me trouverai ensuite en mesure de me présenter à Saint-Thomas au premier dimanche de l'Avent. Vraiment, je crois qu'il faut être femme pour savoir à quel point le repos, la retraite et le silence peuvent être nécessaires; c'esl le tissu délicat de nos fibres qui nous vaul cela, et surtout ce besoin d'appui qui passe du visible à lin\ isible.

Chère .unie, je \.>is que petit à petit vous avancez dan- la paix et que vous mettez à la conserver tout le soin que vous avez mis à l'acquérir. Je crois vraiment que tous les autre- progrès sont là. Qui voudrait manquer à Dieu dans la liberté et l'entière possession de son esprit, de -on cœur, de son âme? qui mêm< en sérail capable ? Ce sonl le trouble, le- nuages qui nous empêchent de le voir, le- mille et un fantômes qui - in-

terposent entre lui el nous, qui causent presque toutes nos erreurs et toutes nos fautes. A oilà pourquoi les consciences délicates fuient le monde ; pourquoi il est incompatible avec les conseils évangéliques : on sent que le devoir seul d'y rester nous y protège, et qu'un choix qui expose tant, s'il est libre, ne saurait manquer d'être réprébensible. Aimez donc votre chère solitude, comme j'aime celle que je rêve, mais tout en regrettant qu'elles ne soient pas placées l'une près de l'autre.

Adieu, ma bonne chère amie; écrivez-moi toujours, et, sûre de ma bonne volonté, laissez-moi vous répondre quand je le peux.

Chantilly, i\ septembre i838.

Bien m'en a pris, chère amie, de ne pas m'éloigner davantage : à peine étions-nous installés ici depuis huit jours qu'une lettre de mon neveu de Munich m'apprit qu'il venait d'obtenir un congé de cinq semaines avec la permission de les passer près de moi. Ce cher enfant, l'aîné des enfants de ma sœur, il y avait huit longues années que je l'avais vu ; vous jugez quelle joie quand je vins à l'embrasser ! Il est venu ici immédiatement, il doit y revenir après quelques courses que j'ai imposées à son admirable talent pour la peinture, et puis je le suivrai, afin de ne rien perdre de sa chère présence et de ne pas le priver en même lemps de tant d'objets qui l'intéresseront à Paris. Voilà comment le bon Dieu a traité mes projets de retraite et de repos ! Il me donne, il est vrai, de la

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joie- en pince, el certes il n'y a pas à se plaindre ; niais, comme je vous le disais, il vient sans cesse quelque chose à travers mes projets : tantôt une surprise agréable, tantôt un croc-en-jambe, mais toujours antre chose que ce sur quoi j'avais compté. Mon pauvre enfant ne pourra guère dépasser le :>o du mois prochain ; il est probable el même presque arrêté qu'à cette époque nous viendrons encore ici un mois. Mon mari ne s'y ennuie pas du tout, s'y plaît presque, moyennant une lecture d'une heure que je lui fais le matin, que nous renouvelons le soir, moyennanl une lectrice qui occupe une troisième heure, el des promenades faciles et belles dans ce séjour protégé jusqu'ici par an lemps presque égale menl beau. Les jours passent de cette manière vite el doucement, el la liberté que j'y ai en comparaison de Paris est si grande, que c'est à la lettre la clef des champs. Ma santé s'en trouve bien ; je ne dors ni mange davantage, el pourtant je me sens beaucoup plus forte, ce que j'attribue au grand air, par une observation toujours constatée.

\t>- tii-tc^ prévisions sur la santé de cette pauvre jeune femme me frappent beaucoup; quel malheur encore serait celui-là1! Toujours la blessure ouverte et cachée au fond des prospérités, et la souffrance dis tribuée de telle façon que par les dispositions personnelles elle devient plus poignante ! El comme on senl que cette souffrance est le langage mystérieux de la

1 Marie-Louise- Uexandrine Borghcse, mariée Î* Henn -\ icturoien de Rochechouart, comte de Mortemart, mourut en effet le 18 décembre r8 18.

Providence, qu'il n'y a jamais qu'à en chercher le sens !

Adieu, chère amie; votre lettre m'est fort exactement arrivée ; les facteurs ont plus d'esprit que qui ce soit.

Paris, 22 octobre i838.

Quel siècle, chère amie, que je ne vous ai écrit î Mais je suis en jouissance de mon neveu, en l'air comme ses vingt ans, à la différence près qu'il a bientôt rattrapé le temps qu'il me donne, et que moi, une fois désheurée, tout le reste de ma journée est un pillage. Il ne faut pourtant pas que je vous dise trop de mal de ce cher garçon ; d'abord je suis liée par la joie que me donne sa présence et puis par le charme de son esprit et de son très aimable caractère. Ce cher enfant a vingt-six ans. il a un admirable talent pour la peinture et le sentiment des arts à un très haut degré. Vous voyez, chère amie, que je vous en parle en mère et même en grand' mère, et il n'en faut pas moins me croire sur parole, un peu d'illusion ne faisant pas tort à la vérité1. J'ai profité de mon mieux de ce bon temps, et à présent je jouis de mon reste ; sans trop oser m'enquérir du jour du départ, je sens qu'il ne peut être éloigné, et cela met déjà mon bonheur à la sourdine.

Je sais, chère amie, que vous avez eu des nouvelles

1 Le prince Grégoire Gagarin, aide-de-camp général de l'Empereur, est aujourd'hui vice-président de l'Académie des bcauxarls à lYtcrsbourg.

DE L1LLEHS IVi.')

de M""' de Ségur par elle-même. Le fond de souf frances avec ses hauts et ses bas est inévitable à nos Ages; le tout esl dé ne |>as prendre trop de soucis car nous n's pouvons presque rien. Il n'eu faut pas dire autant de cette autre santé dont le soin nous est confié, de ce salul que Dieu lui-même ne peut opérer sans noire fidèle coopération. M. de Goriolis serait-i] avec vous? Dans ce cas, je vous prierai- de me rappeler à lui. J'espère (ju'il se fera moins sauvage cel hiver; un peu de distraction esl plus nécessaire au* hommes qu'aux femmes, par cela même que leurs occupations les appliquent davantage, \dieu.

Paris, •>..'! novembre i 838

Vous êtes toujours en disposition de me pardonner, ma bonne chère amie, et vraiment j'\ ai plus de droits chaque jour; quand les forces sonl en décadence, toul contribue à les diminuer, la joie comme

la tristesse, le i vemenl comme un trop long repos.

Je l'ai bien éprouvé! Cette présence t\<- mon cher neveu a fail place à une grande fatigue, el n'ayant pu aller chercher du reposa la campagne, mon malaise va toujours croissant. Toul à peu près pour moi esl forcément suspendu, et c'esl triste quand l'activité s'appliquerait à des intérêts chers el réels. Bien des tristesses vous ont atteinte dm- l'intervalle; que de circonstances pénibles et frappantes! Jamais les avertissements que nous recevons sans cesse n'ont eu un caractère plus propre à démontrer le néant de la jeu-

2 2/j A LA MAUQUISE

nesse et de la santé : Mme de Talaru ' ! la duchesse de Broglie, dans toute la force de l'âge ! el cette jeune Mortemart pour laquelle on craint tant ! A os inquiétudes sur elle ont précédé celles de tous les autres encore, et votre cœur de mère peut mesurer à l'avance l'affliction de cette autre pauvre mère menacée. Il y a de l'inattendu, plus d'inattendu encore que de coutume dans les événements de ce moment, jusqu'au duc de Fitz- James, dont on n'eût jamais supposé la mort subite, et dont le corps semblait devoir opposer une si vigoureuse résistance à la destruction 2 !

Nous avons repris notre train d'hiver pour quelques personnes chaque soir; cette manière de terminer la journée est celle que mon mari préfère ; mais ce qui lui est encore de plus grand secours, c'est la présence de Raymond s et de ses enfants. Dans l'âge avancé on a

1 Le marquis de Talaru avait épousé en premières noces la comtesse de Clermont -Tonnerre, née de Rozières Sorans, veuve du comte Stanislas de Glermont-Tonnerre, membre de l'Assemblée constituante. M. de Talaru épousa en secondes noces M11" de Sorans, nièce de sa première femme, et à laquelle il survécut également.

2 Le duc de Fitz- James, ami personnel du roi Charles X, était demeuré à la Chambre tics pairs sur le désir du roi, en vue du procès des ministres. Il se retira de cette assemblée quand il crut que, par la suppression de l'hérédité', elle avait perdu une des conditions principales de son indépendance. Son talent d'orateur était égal à la noblesse chevaleresque de son âme et à l'énergie de son caractère. La ville de Toulouse, après sa retraite du Luxem bourg, se hâta de l'envoyer à la Chambre des députés ; et il occupa avec le même éclat celte seconde tribune, jusqu'au jour où une mort inattendue vint le frapper en pleine vigueur, quoique dans un âge déjà avancé.

3 Le comte de Séerur d'Aeuesseau.

besoin de trouver des consolations pour ainsi dire, comme sous la main.

Adieu, ma chère amie ; il est près de minuit ; j'ai voulu fermer cette lettre ce soir afin d'être plus sûre de la faire partir. Je ne sais rien de si traître pour la veille que le lendemain.

Paris, iur décembre 1808.

Chère amie, se crisper, s'irriter, se raidir, ne vaut jamais rien, et encore moins dans les circonstances où la simple bonté se montrerait attendrie ; ces partis-là s'essayent el ne se soutiennent pas : leur moindre in convénient est une inégalité qui confirme les autres dans l'idée qu'on est déraisonnable. Croyez-moi, ce qu'il \ a de mieux et peut-être ce qui est seul bien, c'est de se montrer douce, simple, naturelle, disposée à offrir des consolations et soigneuse d'en élever le motif, ('cariant toute arrière-pensée, tout retour sur soi même. En présence d'un cœur qui souffre, il ne faut faire place qu'à Dieu, et si on veut toucher, se bien oublier. Pour en arriver là, chère amie, je ne crois pas du tout qu'il faille détruire l'affection dans son propre cœur; en général, on n'aime pas trop, mais tni aime mal. c'est à dire que la tendresse, le dévouement ne sont pas assez désintéressés. La science de l'esprit c'est de découvrir tous le- pièges que la secrète recherche de nous-mànc- nous tend, comme la grande science de l'âme est de combattre les ennemis que celte personnalité nous suscite et de nous les faire vaincre, abnégation de nous-mêmes : c'esl à ce prin cipe simple que nous devons réduire nos elforls ; dans ce

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