ETI ri - Dl M'"" M\ ETCHISE - II ] "i
principe unique se trouveront vaincues toutes nos difficultés, se trouveront affranchies toutes nos servitudes. Se compter pour rien, c'est difficile, me direz-vous ; mais les saints ne sont devenus saints qu'au moyen de ce généreux mépris, de cette indifférence pour euxmêmes ; et puis, chère amie, voyez combien cette vertu, qui est de toutes les situations et de tous les âges, appartient en particulier au nùtre déjà si avancé, si rapproché du moment où dans le sens le plus positif il faudra tout quitter! Ne croyez pas qu'il nous faille nécessairement obéir à notre nature : Dieu nous crée laibles, mais il nous donne tous les moyens de devenir forts, et le secours qu'il dépose en nous est le talent qu'il faut que nous fassions valoir.
Adieu, ma bonne chère amie, je serai bien contente de vous embrasser.
\ icli\ , i3 juin i83y.
Chère bonne amie, j'aurais sûrement pris les devants pour vous rassurer sur moi, si mon mari ne m'avait remplacée près de vous. Ma première lettre ne lui parlait que de torrents, de pluie et de vent du nord ; mais la seconde lui montrait les éléments radoucis, toutes les fontaines favorables, enfin le plus complet changement de décoration. Tous les voyages du monde sont fatigants et surtout celui de la vie ; mais quand on approche du point d'arrivée, qu'on l'entrevoit, qu'on en a comme l' avant-goût, on se réconcilie même avec le- mauvaises auberges et les plus mauvaises routes.
Enfin, M"" votre belle-fille est mieux ! Je désire bien qu'elle se rétablisse; car c'est tout le bonheur
de M. votre fils et la pierre angulaire de votre sécurité humaine. Nous sommes si affranchis, nous nous sentons si libres et si légers lorsque, tranquilles sur les autres, nous n'avons à porter que notre propre poids ! Et ce bagage personnel, il faut, chère amie, l'alléger chaque jour, le réduire toujours afin que notre essor soit plus rapide. Ce qui vous attend à Gruchet1 me paraît bien désirable pour vous ; d'abord la famille, qui est la raison de votre préférence, puis des pauvres, le ciel, les bois, la mer et Dieu par-dessus tout ! Il u \ a pas de souvenirs tristes, d'impressions attristantes, de regrets qui ne soient doucement bercés par ces consolations vraies, consolations qui sont à la fois un présent de la miséricorde par excellence et un gage de ses grâces à venir.
\ditu. ma bonne chère amie, ou plutôt bonsoir, je vais nie coucher: démonstration que je renouvelle bien de- lois avant de dormir.
\ ichy, 1 juillet i83q.
(ibère bonne amie, j'adresse cette lettre ;i Gruchet, vous v supposant, surtout parce que j'aime à vous \ savoir parcourant du soir au matin et du matin au soir une suite de pensées et d'actions mile-. \)>>> troubles nous poursuivent ; mais c'est ainsi qu'il arrive : rien ne m' ressemble dans la vie, pas même ses peine- ! Et comme nous avons besoin de différents genres décourage ei de patience, les choses extérieures revêtent au>>i de- formes différentes pour nous \ exercer. Notre
1 Habitation de M"" la marquise de Lillcrs, en \ormandie.
misère seule ne change pas, et celle-là il faudra la porter jusqu'au bout ; heureusement en regard d'elle, la miséricorde céleste reste aussi toujours la même. Sans cesse notre repos est la proie des hommes et des événements ; il n'en est pas de même de la paix, que nous devons demander et que nous pouvons ne jamais perdre ; avec elle on peut souffrir beaucoup, mais du moins possède-t-on cette fermeté calme qui nous fait sentir que dans cette disposition-là nous souffrons utilement.
Je ne puis encore rien vous dire de précis sur le moment de mon retour, sinon que j'en suis pressée à cause de mon mari qui a la bonté de me rassurer cependantjsur sa solitude. Je pense que huit ou dix jours encore me suffiront, et je retournerai alors bien vite à Paris, dont je ne bougerai plus d'après toute probabilité. Mme de Nesselrode est à Baden ; si elle ne peut venir me voir à Paris, peut-être pourra-t-elle me donner un rendezvous rapproché. Ce qui est plus probable, c'est qu'elle fera une trouée à Paris et ne voudra pas me déplacer. J'ai encore bien davantage la certitude de voir sa fille, ma chère Hélène, qui est à Ems, et m'annonce sa bonne venue. Tout cela serait charmant si, au lieu des murs calcinés et du pavé de la rue Saint-Dominique, nous pouvions mettre toutes ces consolations sous de beaux ombrages ! De l'été si confiné de l'année dernière, il m'est resté assez fâcheuse impression. Adieu.
Paris, 5 septembre i83q.
Chère amie, je vous ai laissée en suspens parce que j'y étais moi-même. Les choses qui font plaisir
éprouvenl les forces comme celles qui font peine; ce qu'il me faudrait dans l'intervalle* ce sont les limbes ! Au milieu de nies préoccupations personnelles, je ne perds pas de vue les vôtres, d'abord vous, avec ce monde entier, immense <|ue nous portons au dedans de nous-mêmes, et puis les objets de votre sollicitude. Je vous assure que le Santi-Petri n'a pas vire de bord ou changé de voiles -ans que je m'en sois préoccupée '. Il paraît toujours très probable aux gens qui savent plus qu'ils ne sentent, que les choses continueront à se passer en pourparlers el en douceurs : contre l'humeur violente, rien de tel que de gagner du temps ; el l'échange de notes diplomatiques sur une distance si grande en mange beaucoup. Toul en cherchant .:i vous rassurer, je conçois très bien que vous ne vous rendiez pas aussi accessible au raisonnement que lev faiseurs de protocoles, et qu'une menace de danger pour l'enfant de votre chère sœur vous semble l'équivalent du danger même.
Vdieu, chère bonne amie : je vous embrasse de toul mon cœur.
\ ersailles, i<> octobre 1 83g.
Chère amie, la date de ma lettre vous fera plaisir pour moi. Mon mari est venu réinstaller ici sans vouloii s'} transporter; il trouve que c'est trop court pour un déplacement, et il a raison.
1 Emmanuel de Coriolis, neveu de M <lr Lillers, était officier
de m. un 1 ^«r\ ;i i i ;i bord 'lu Santi Pétri, au moment où l'on
crut qu'un conflit européen allai) éclater en < trient, entre le Sultan et le F Egj pte.
Je crois M. Haraelin très bien ' ; j'ai passé chez lui et l'ai exhorté, au nom de ses chères ouailles, à prendre soin de lui. Quant à notre clergé de Saint-Thomas, il est en prospérité ascendante. Notre vénérable curé se remet -, M. Serres se promène, M. Laurichesse marie, M. Sarrel engraisse, M. Portai voyage ; enfin je ne sais guère que notre sacristain, M. Léveillé, qui soit resté immobile et égal à lui-même.
Adieu, chère amie, ne soyez pas inquiète d'Emmanuel ; il faut être Arabe ou Egyptien pour être belliqueux : les Turcs mêmes sont encore trop Européens pour cela. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Paris, 6 novembre 1889.
Chère bonne amie, vous me croyez plus contente que je ne le suis encore ; l'excellente amie que j'attends n'est point arrivée, mais c'est un contentement retardé. D'une autre part, humainement, nous sommes préoccupés beaucoup par de terribles désastres qui ont frappé nos terres ; la récolte a manqué en totalité, les semences pour les seigles de l'année prochaine ont péri également par la continuité des pluies qui ont succédé à la sécheresse, ce qui fait que nous n'avons rien moins que deux années de revenu compromises. Et avant de penser à nous, il faut penser aux paysans dont les blés sont également perdus, et qui n'ont dans notre pays d'autre bourse que celle de leurs maîtres !
1 Curé de l'Abbaye-au-Bois, aujourd'hui curé de Sainte-Glo: tilde.
1 L'abbé de La Tour.
Je m'ingénie à toutes les réductions possibles, non pas seulement parce que c'est toujours autant d'ôté à ses propres embarras, niais aussi pour entrer d'action dans la voie que Dieu nous ouvre, el qui trouve en moi une si facile soumission. Vous ne me dites pas encore le momenl de votre retour, mais je comprends bien que vous n'en soyez pas pressée, que la sollicitude de M. votre lils d'une part, de l'autre les bienfaits d'une douce retraite vous retiennent : les tristesses, quand elles n'ont rien du trouble et de l'insoumission, vonl si bien au silence de la campagne et même à son deuil au soir de l'année ! C'est là qu'on voudrait passer tous les anniversaires que l'on pleure et qu'on chérit, et là aussi, avec les douleurs, repasser devant Dieu tant d'appels de son amour!
\ iclix , a i juin i8 lo.
Ma bonne chère amie, j'ai vu hier votre petite lettre du vendredi. Je suis bien aise que toul se soil passé sans explication et sans accroc, simplement, rondement, avec ci- désintéressemenl de soi même qui triomphe de toutes les difficultés. Les résolutions purement humaines n'onl jamais ce caractère-là; elles semblent quelquefois plus héroïques, plus tranchant dans le vif, mais ce n'est qu'en apparence, et l'on esl toul étonné de voir le plus léger coup de venl renverser ces magnifiques ouvrages. Pour nous, chère amie, qui voulons ne bâtir qu'avec Dieu, avançons en humilité, en patience el en douceur, ne récherchanl et ne fuyant rien de ce que les circonstances extérieures amènent naturellement. Qu'est -ce qui fait donc qu'il n'y a que
les chrétiens qui se transforment et s'améliorent ! Le gain du procès de Mme *** est une grande chose pour leur existence mondaine ; il pourrait exciter leur reconnaissance, mais il est hien rare que la prospérité ait un autre résultat que celui d'étourdir et de distraire. La révocation de M. Affre, rêvée par les bonnes têtes dont vous me parlez, ne demanderait pas moins, je crois, pour être possible, qu'un jugement motivé sur quelque énormité. Je" vous avoue que je crains peu les colères des salons pour un évèque ; la division de son clergé est toujours un malheur, mais, dans la circonstance actuelle, celte division eût été inévitable, et parmi les opposants, j'en sais déjà de ramenés par les sentiments les plus vertueux, ce qui gagnera de proche en proche si notre nouveau pontife fait preuve de la sagesse, de la prudence que je lui crois, et de la générosité dont je l'ai vu capable dans des circonstances non moins pénibles. Prions, chère amie, et ne voyons jamais que Dieu dans les choses de Dieu. Si notre pauvre archevêque que je pleurerai toujours, voyait les trames que l'on ourdit en son nom contre son successeur, il serait loin de jouir de tels témoignages d'affection ; il y verrait, ce qu'il entrevoyait quelquefois avec douleur chez les siens, c'est-à-dire la politique passant avant la religion ; mais ceci n'est que pour la société, car dans l'opposition du clergé, à de rares exceptions près, il y a tout autre chose que de la politique.
Paris, ->2 .septembre iS^o.
En relisant votre dernière lettre, ma bonne chère
amie, combien je suis heureuse des paroles que j'y recueille et du prix que je vois déjà mérité par vos efforts ! Il est vraiment incroyable à quel point Dieu reconnaît magnifiquement tout ce qu'on l'ait pour lui ; on peut bien dire que sur cette terre il nous châtie en père et nous récompense en Dieu ; le juge ne viendra qu'après. Souvent il se passe de longues années sans qu'on puisse arriver, tout en y tendant, à l'affranchissement intérieur ; et cela tient presque toujours à quelque chose qu'on réserve, un dernier effort qu'on ne veut pas faire sur soi-même* un dernier sacrifice qu'on ne veut pas faire à Dieu ; cela tient enfin non pas à rien. inai< à presque rien qui csl quelque chose et même quelque chose de très important aux yeux de celui qui veut et qui a droit à obtenir tout. Et quelle grâce toujours croissante que de se trouver i\\c dans une espérance ferme et certaine au milieu de toutes les vicissitudes, de toutes les menaces publiques et parti culières où nous vivons ! Quand on pense qu'une descente à main armée, une tentative de renverser le gouvernement ' est le moindre des incidents qui aient préoccupé dans ces derniers temps l'attention générale, et qui a sans comparaison irrité le moins les a\is qui se débattenl dans les salons ! Louis Bonaparte esl éteint, annulé, non pas seulement par l'Orient, mais par le procès Lafarge qui esl l'occasion des oppositions les plus aigres et les plus passionnées que jamais affaire criminelle, n'ayant rien de politique, ait excitées. Pendant ce temps, les grands intérêts marchent : el tant que le- résultats définitifs seront inconnu-, il esl
1 La descente, à Boulogne, du prince Louis.
impossible de ne pas rester en suspens. On est comme sur la pointe d'une aiguille, et cela n'est pas commode quand il ne s'agit de rien moins que de la paix du monde. Prions, chère amie, c'est tout ce que nous pouvons faire; il y a bien des actions qui se donnent pour importantes et qui n'ont pas l'efficacité de celle-là.
Je suis bien contente de pouvoir vous dire que je suis entièrement rassurée pour M,ne de Pastoret ; l'air de Fleury, qui est toujours si bon, aidera bien aussi ce progrès ; elle y est pour tout ce que l'automne nous réserve encore de beaux joins.
A icliy, 18 juin i84 i.
J'ai reçu votre petite lettre, chère amie ; votre cœur est de ceux qui s'ingénient à découvrir des mérites pour avoir le plaisir d'en remercier. Tout s'est passé entre Dieu et vous : seulement je pressentais qu'il serait toujours plus miséricordieux et plus attirant, vous toujours plus dévouée et plus docile à l'appel ; c'est ce qui est arrivé. Aux premiers pas dans une voie dont l'horizon est nouveau, on marche avec hésitation, parce qu'à soi-même on n'ose pas s'avouer où l'on entrevoit bien pourtant qu'il faudra en venir ; mais c'est alors précisément que l'adorable Providence multiplie les avertissements, et que les mêmes épremes sont destinées à la fois à nous éclairer et à nous détacher. L'idée qui ne doit jamais nous quitter, c'est que du moment où nous mettons notre confiance en Dieu, rien ne nous manquera jamais, pas plus les
moyens d'amélioration que le bonheur de chaque nouvel effort. Voilà pourquoi il n'y a dans le monde qu'un seul problème intéressanl vraimenl chacun < I « ^ nous, savoir si on est dans la situation où Dieu nous veut, si ce sont bien ses desseins sur nous qu'on exécute; ei quand, à celle question-là, on a pu répondre par l'affirmative, tout est gagné !
Demain, chère amie, il y aura un mois que j'ai commencé mes eaux; leur effet aurait marché vite, sans une longue crise de froid qui pendant plus de quinze jours a mis tous les manteaux et toutes les cheminées en réquisition. Le régime des bains s'arrange peu de ces bouffées septentrionales; mais depuis trois jours la température se radoucit. Cela n'empêche pas qu'il \ ail eu beaucoup de temps perdu ; et moi qui compte les jouis, tout en respectant beaucoup le soleil qui les fait, je n'étais pas très contente. Mon mari n'a pas cessé de me rassurer par la plus aimable exâctititude; néanmoins quand on n'est pas précisément là où on devrait être, il s'y mêle toujours un peu de troul.le. Du reste je suis ici on ne peut mieux : j'aime ce pays où je suis venue pour la première fois il y a vingl m-, où je reviens cette année pour la douzième, et pouvant attachera chacun de mes retours ici quelque grâce signalée, joie ou douleur, il n'importe! Les sieur- de l'hôpital sont [tour moi d'anciennes relations, et il y en a une parmi elle- pour laquelle j'ai beaucoup d'affection : à cela se joint de nombreuses accointances, de celles que vous el moi, chère amie, apprécions beaucoup. A \i<h\ même, connue dans toul le rayon de mes promenades, je n'ai guère que di- visages connus, si ce n'est amis. A.vec cela et le
travail, on a bien ce qu'il faut quand on porte Dieu dans son cœur et qu'il y surabonde par sa miséricorde. Quel temps que celui de cette octave pour sentir qu'on l'aime et surtout qu'il nous a aimés !
Comme vous êtes bonne de me parler de ma pauvre malade, et quelle grâce de la savoir, après tant d'hésitation, au terme d'une réconciliation assurée ! A mon retour à Paris, c'est moi, chère amie, qui ferai pour vous ce que vous avez fait pour moi, m'efforçant de mon mieux pour vous remplacer auprès de vos pauvres amis de l'Hôtel-Dieu ; pour le reste, je ne puis pas me dissimuler que j'attends toujours très volontiers que les choses, même pour s'arranger selon mon plaisir, se passent de moi.
Paris, 24 juillet 18A1.
A ous avez attendu pour m' écrire, bonne amie, mais je n'aime pas du tout la raison que vous m'en donnez ; c'est précisément dans l'abattement et le manque d'entrain qu'il faut aller aux gens sur lesquels on compte, et qui ne seraient point tranquilles dans les intervalles, s'ils ne pouvaient dire : Pas de nouvelles, bonnes nouvelles. Je crois que déjà vous avez surmonté ce malaise, et qu'avec votre douce patience vous avez laissé écouler les eaux troubles cl amères qui viennent quelquefois on ne sait d'où. On s'en prend aux contrariétés extérieures, et la cause est ailleurs, souvent dans ce bien inconnu auquel notre pauvre cœur aspire et que rien du dehors ne devrait pouvoir ni contrarier ni satisfaire. Ce n'est pas aux grandes déterminations que s'applique seulement la nécessité d'être fidèle aux des—
seins de Dieu ; sans cesse l'occasion s'en présente, et l'on serait étonné de voir de combien d'imperceptibles obéissances dépendent quelquefois les plus grands progrès. En vous écrivant, je puis dire que je me parle à moi-môme, avec le désir profond de nous voir recueillir à toutes deux le fruit des réflexions que Dieu nous met au cœur. J'ai mille hommages pleins de cordialité à vous transmettre de la part de la très intéressante mère Saint Benoit ; ma pauvre malade n'était plus à l'annexe, les médecins ayant décidé qu'il fallait ouvrir la plaie. On l'a portée à l'hôpital Saint-Antoine, où je l'ai trouvée si bas, si bas, que je pense, hélas! qu'elle a peu de jours à vivre.
Mmo de Pastoret m'a bien chargée de vous parler d'elle ; la liberté et la facilité gracieuse de son esprit m'ont encore particulièrement frappée; il est évident que de toute façon elle a repris le dessus, c'est parfaitement rassurant comme santé et bien méritoire comme courage opposé à tant d'afflictions. Toute cette malheureuse affaire Lehon ' en est au même point ; du
1 l.a comtesse «le Saisseval réunissait chez elle le conseil do l'œuvre des hôpitaux le jour où l'on apprit dans Paris la faillite de \l . Lehon. Chacun s'entretenait de cet événement, M"10 de Pastoret manquait seule à la réunion. Dés qu'elle parut on cessa la conversation pour commencer la séance. Mmo de Pastoret présenta des excuses sans s'expliquer sur le motif de son inexactitude s'occupa immédiatement de l'objet de la réunion, et y porta sa présence d'esprit, sa lucidité' ordinaire, l.a séance levée, ou revint au premier objet de l'entretien général, ri l'on demanda à Mm« de Pastoret si elle en savait quelque chose. \lme de Pastoret répondit avec calme qu'elle perdait une partie considérable de sa fortune et commença aussitôt à défendre M. Lehon, des accusations qui s'élevaient, avec une grande véhémence,
2o8 A. LV MARQUISE
reste il semble que, notaires ou banquiers, les faillites sont à l'ordre du jour, et ce n'est pas là seulement ce qui menace, tant s'en faut ! C'est assez simple pour notre pauvre terre qui n'a presque pas eu d'autre histoire, et ce qu'il y a dans tout cela de vraiment étonnant, ce sont les gens qui, imperturbablement, veulent toujours partir de la sécurité.
Saint -Germain, 6 septembre i843.
Ma chère et bonne amie, tout en me traînant dolente, je me reconnais en bonne voie de retour. Mon mari a été aussi un peu malade, ce qui ne nous a pas empêchés ce soir de promener nos deux patraques tout le long de cette charmante Seine, descendant par Port- Marly, pour nous en revenir pittoresquement au clair de la lune par Ghatou et les bois du Yésinet. Voilà de quoi vous rassurer sur vos amis.
J'ai su que vous alliez avoir une visite qui sans doute vous serait agréable, celle de M. Lajard, esprit naturellement incliné aux choses que vous aimez et mettant celles qu'il aime à la portée de tous. C'est un aimable caractère, que je n'ai jamais vu arriver dans la conversation que comme une l'essource précieuse et une disposition bienveillante. Dans le monde des salons on est toujours prêt à se scandaliser de toute discussion religieuse ; on n'y veut pas comprendre ce
contre lui. Ce qu'elle tut, c'est qu'en son nom et en celui de quelques amis qui partageaient son estime pour M. Lehon, elle avait offert la garantie d'un million afin tle lui ouvrir une \ol<?
île salut.
qu'il y a de liberté laissée à l'Eglise en tout ce qui ne louche pas au dogme. Cette polémique, même au grand jour, n'a que des avantages, jusqu'au moment où la charité pour les personnes vient à être blessée, ce qui n'arrive que trop souvent.
Aotre Normandie a été bien brillante celte année. Le voyage de la reine d'Angleterre est un épisode qui traversera les siècles. On me disait aussi que la fête des régates au Havre avait une des plus belles choses du monde comme coup d'oeil. Heureusement, chère amie. il n'en faut pas tant pour nous amuser !
Munlmorencv, 17 août r85r.
Chère bonne amie, arrivée ici tirs souffrante, je l'ai été au point de ne pouvoir plus ni dormir ni manger, et de me sentir tout à l'ait à l'état de ruine. Si j'allais bien, malgré les descentes et les montées perpétuelles, pour peu qu'on bouge, je me trouverais ici parfaitement ; l'air est excellent, les promenades charmantes, la vue 1res étendue et riche; seulement, à défaut de me- pauvres jambes, il nie faudrait des chevaux au lieu des .'mes qui ne font pour moi que braire à outrance sous mes fenêtres. Les Gabriac, seules personnes que je connaisse ici. sonl excellents pour moi ; à l'inversé de la manière dont ils seraient aimables pour nue autre, ils compatissent à mon insociabilité et la protègent. J'ai un tel besoin de solitude ci de silence que je demande aux gens que j'aime le mieux de ne pas oublier qu'il m'en coûte d'être obéiè. Voilà le compte que vous me demandez de la vie que je mène; elle ne
ressemble pas à la vôtre si entourée, mais les deux conduisent au même but. Chère amie, il n'y a que vous dont les forces sachent si admirablement se soutenir, rare privilège qui n'est égalé que par le bon emploi que vous en faites. Ce sont tous les biens que vous désirez, que j'attends à la fois de votre visite au saint curé d'Ars, et bien aussi de votre pèlerinage à j\Totre-Dame-de-Four\ières. A ous auriez, je pense, grand plaisir à voir Lyon, et ce ne serait pas plus fatigant qu'autre chose si vous pouvez espacer un peu les objets de votre intérêt.
Je vois avec peine mon utile temps de retraite s'en aller jour par jour, comme ces pauvres feuilles qui tombent l'une après l'autre. C'est du 8 au 10 que je retournerai à Paris ; un de mes neveux vient d'Allemagne m'y rejoindre, et cela me rendra fort exacte comme date. Le ciel politique est bien chargé de nuages, mais j'ai encore peine à croire qu'ils se touchent d'assez près pour éclater ; d'un coté on recule dans le mauvais vouloir, et de l'autre on y regardera probablement à deux fois pour avancer, mais ce ne sera jamais qu'un atermoiement. Je vous embrasse, chère amie, et cela de tout mon cœur.
Vichy, 8 juillet 1802.
Chère bonne amie, de jour en jour j'avais attendu une lettre de vous sur l'issue des démarches que j'avais laissées pendantes et dont j'ai su le peu de succès. Je crois que primitivement cette union n'avait absolument rien contre elle, mais qu'il faut se consoler de
DE LILLERS 2IJI
n'avoir pu renouer la négociation, à la vue de l'impression profonde que les griefs avaient laissée. En admettant qu'on eût pu la vaincre, ce qui en serait resté inévitablement aurait, été comme les repeints, sous lesquels l'ancienne couleur reparaît toujours. Avoir à lutter, à surmonter passe encore dans ce qui n'est qu'un épisode de la vie, mais il n'est pas bon que le mariage commence par des difficultés compliquées, car c'est l'histoire dans tout son sérieux. M"" *** me parait seule juge compétent de l'arrêt qu'elle portera, et on ne peut que le respecter; néanmoins, à mes veux, cela ne préjuge rien contre la sagesse du parti diamétralement opposé que d'antres pourraient prendre. Les hommes sont très différents entre eux, et l'âge, les eisconstances s'en mêlant, ils sont souvent aussi différents d'eux-mêmes. Les défauts, encore qu'ils soient vaincus, laissent trace. Retranchez donc, chère amie, tout scrupule. En exposant sans insister, en vous abstenant de tout conseil personnel, la part de responsabilité (pie vous assumerez est si petite que vous n'aurez presque pas le droit de vous y refuser. Empêchez seulement tonte précipitation de part et d'autre ; l'essentiel esl de savoir ce qu'on fait, le reste est le secret de Dieu.
Quant à moi, chère amie, vous nie trouverez bien partagée, quand vous saurez que nous avons ici M. de Mon talemberl en pleine cure, connue aussi en plein loisir, ce dont santé profitera, j'espère, autant que moi. A Pari-, mi ne peu! guère le voir que pressé par la préoccupation du moment : ici il est rendu à la candeur, à la grâce de son charmant naturel : personne qui soit à la loi- plus simple et plus facile. A des amis qui me sont
LETTRES DE M"" SWETCIHXE — Il I (')
o'|2 A LA. MARQUISE
venus de Russie, se joignent à la fin de la journée le bon abbé de Girardin et deux ou trois autres que vous ne connaissez pas 1 ; nous nous séparons à dix heures pour recommencer la même vie.
Je n'accepte de l'indulgence de Mmc *** que la confiance en la sincérité de mes vœux. On dit marâtre poulies mauvaises mères ; la langue s'en fie à l'expression improvisée par tout le monde pour qualifier les enfants dénaturés. La mort du savant et pieux Récamier m'a fait une vraie peine ; la douleur de sa pauvre femme m'en fait encore davantage : hors même du premier déchirement, elle la retrouvera partout et en tout.
Paris, - juillet.
Ma pauvre amie, encore une blessure nouvelle ! Je vous plains moins que jamais de votre vie retirée; dans le chagrin il n'y a pas de vide, et tout ce qui livre l'âme à son mouvement naturel est de l'apaisement. C'est la contrainte qui fatigue, et qui, sans la soumission à la volonté de Dieu triomphant de tout, finirait peut-être par aigrir et par épuiser les foires. La vie du monde n'est pas autre chose que cette contrainte. Il est bien bon, je crois, chère amie, de pouvoir s'en reposer, d'établir des temps de retraite même au milieu d'une vie retirée, et de voir disparaître tout objet intermédiaire entre les plus augustes réalités et soi. J'avoue que, pour mon compte, je convoite, une
1 L abbé Eleutbère de Girardin, fils du marquis de Girardin d'Ermenonville et de la duchesse d'Aiguillon.
DE MIXERS 2^3
partie de l'année, le repos que j'espère pour l'autre, et qu'avec les regrets les plus \ ils et les plus sincères pour les personnes, je me sens bien affranchie du besoin de la société. Du moment où mon mari esl absent, je me livre à tons mes instincts de sauvage. Pour son ennui, je veux l'empêcher, et il me commande; mais quand il ne s'agit que de moi, je porte tous les défis imaginables à ce terrible ennemi, dont je ne connais pas les coups. Adieu.
\ ersailles, i,"> octobre- Chère amie, je le vois, ce que Dieu demande de nous dans les dernières années qu'il nous laisse, c'est un cœur libre et tout à lui sans retour et sans partage. Je crois également que cela n'empêche aucune affection véritable : loin de là, cela y ajoute : plus nous nous quittons, plus nous avons à donner aux autres, et cela nous soustrait en même temps à leur dépen dance, cela règle nos impressions ; elles se tempèrent, elles se régularisent. De là une égalité, quelque chose de soutenu dans les affections mêmes, que n'a point la nature, si pleine de hauts et de bas.
Je vous écrirai plus longuement, ma bonne chère amie, dès que j'aurai un peu de loisir; en attendant
c pie/ sur la sollicitude la plus tendre et la plus vraie.
Je vous embrasse de tout mon cœur.
i'ari-, i •> septembre i85 \- Je n'avais pas su la mort de la duchesse de Lévis.
2/|/i A LA MARQUISE
J'ignorais cette nouvelle goutte d'amertume tombée sur vos pauvres blessures ; riche de tout ce que vous possédiez, riche surtout de ce que vous donniez, cette force qui se partageait au dehors ne peut se refouler sur vous sans vous oppresser; vous l'aurez bientôt reportée sur ce qui vous reste. Quant à Mme de ***, ses forces diminuent visiblement chaque jour; quel vide laisserait sa disparition ! Etre à la fois heureuse et nécessaire doit bien naturellement attacher à la vie. Parlez de moi à madame votre sœur ; ce que je lui demande à présent, c'est de ne point me laisser ignorer son passage à Paris ; j'aurai besoin d'être consolée de votre séparation en m'en affligeant avec l'une de vous deux. Je sens tout ce qu'elle a de pénible et combien doivent être gâtés par elle jusqu'aux moments qu'on lui soustrait. Les joies d'éclair et de passage font retomber trop bas notre pauvre cœur ; elles déchirent un moment la nue et puis replongent dans l'obscurité. Il faut que toute possession ait un avenir ; et voilà pourquoi, si avide de ce qui pourrait vous faire du bien, je n'ai jamais désiré que vous puissiez garder votre cher Archambault !, destiné à vous échapper dans très peu d'années. Cette tendresse qui surveille et qui protège n'est jamais qu'un bonheur; mais celle qui rend la possession nécessaire est liée à bien des peines. \ers la lin de notre carrière, nous sentons que nous ne devons plus nous exposer à celles-là, non par la pusilla nimité qui nous ferait reculer devant la peine, mais par la conviction que nous ne devons plus rien distraire de nos forces et de notre amour. Ce que Dieu nous
1 Le comité Archambault d'Auteuil, petit-fils de M"" de Lillcrs.
DE LILLEHS 2/J5
envoie, ce qu'il nous impose directement sera toujours bien porté ; il y a promesse pour ces charges-là, et il n'en est point ainsi pour l'initiative redoutable que nous prendrions avec la destinée.
Voulez-vous dire à M. de Coriolis que j'attends toujours un souvenir de lui. Faire des projets, même rêver, l'ait du bien ; c'est comme cette petite paille du bonhomne Richard, qui est bien peu de chose, disaitil. mais qui montre d'où vient lèvent. 11 est impossible, chère amie, d'avoir mis plus d'obligeance que la duchesse de Dalberg n'en a montrée dans l'affaire qui nous intéressait '. C'est une vraie perte pour la paroisse (pie son départ, fixé aux premiers jours de ce mois ; il \ a des \isages de paroissiens qui prêchent aussi les fidèles dans un langage de présence qui va admirablement à relui de la chaire. Mais Home a bien des droits ! On m'a assuré que la nouvelle de l'abjuration de lord et lady Cambden était vraie2. C'est bien moins rare qu'on ne pense ; bien des choses de celte nature restent inconnues, cl si la joie causée par ces grâces signalées parlait toujours, elle aurait beaucoup à dire.
Ccrlcs, chère amie, il y peu de chances redoutables entre Marseille et Naples, cl cependanl quand vos enfants s'embarquent, je conçois que tous les périls assaillent votre imagination. Le bon Dieu permettra qu'elle ait été beaucoup plus agitée que la mer, et vous n'aurez appris cela que pour goûter une paix encore
1 La duchesse il'1 Dalberg, née Brignole.
» Lady Cambden, fille du comte d'Erroll, mariée au vicomte Cambden, filsaînédu comte de Gainsborough. Émus des grands enseignements H des grands exemples de I ; * Ville Eternelle, ils venaient en effet d'abjurer le protestantisme à Rome.
plus délicieuse. Adieu ; je vous embrasse de tout mon cœur.
La marquise de Lillers s'éteignit dans sa g/ie année, gardant jusqu'au dernier jour cette ardeur d'activité, de charité et de dévouement que Mme Swetchine aimait tant, on vient de le voir, à louer et presque à modérer en elle. C'est à Mme de Lillers que MmB Swetchine mourante adressait ces paroles : « Ma bonne amie, ne demandez pour moi, ni un jour de plus, ni une souffrance de moins. »
La première occasion de leur amitié avait été leur liaison commune avec la comtesse Octave de Ségur. A la mort de M"10 de Ségur, ses enfants rendirent à M,ne Swetchine un petit portrait d'elle-même en miniature. Elle le joignit à une miniature de même dimension de M"10 de Ségur, et envoya à M"" de Lillers les deux portraits réunis dans un seul médaillon, avec le billet suivant :
« Ma bonne et chère amie.
« Un cœur comme le vôtre n'impose pas seulement le sacrifice, il le rend doux et cher. Vous avez voulu avoir mon portrait, laissez-moi vous donner la consolation d'y joindre celui de l'amie qui nous a quittées; le savoir sous vos yeux sera toujours le posséder et rester encore davantage sous l'impression de nos regrets confondus.
K Ma mort survenant, vous disposerez de ce portrait en faveur de la personne que vous jugerez y mettre plus de prix, et s'il nie (allait avoir une fois de plus le chagrin de survivre, je vous demande de me le léguer. »