‹ Lettres de mademoiselle de Lespinasse (volume 2)Chapitre 11 sur 175 · LETTRE VII · texte numérisé non relu

LETTRE VII

i Vous vous doutez bien , madame, que M. de Mora fut exact au rendez-vous, et vous croyez bien aussi que je faisais des vœux pour être libre à neuf heures; et pour y parvenir je fis dire à ma porte, à huit heures et demie, de ne laisser entrer que M. de iMora et M. le duc de Wilfort. Il était à Versailles, mais vous connaissez sans doute cette petite ruse si nécessaire pour échapper à la malignité des domestiques. J'avais eu fort peu de monde l'après dîner, et il était au-dessus de mon pouvoir d'animer la conversation qui mourait à chaque instant. Il m'était pénible de parler, et il me l'était de me taire; je vous répète encore que la société est une contrariété insupportable lorsqu'on a lame occupée. M, de Mora arriva avant neuf heures ; avant que de me regarder il parcourut des yeux les personnes qui étaient dans ma chambre, et je vis que la joie se peignait sur son visage, lorsqu'il eutvu que tous les gens qui étaient là partiraient bientôt pour aller souper. Il connaissait tous mes intérêts de société , il savait tous mes goûts , il me devinait sur tout avpntque j'eusse parlé. En un mot, je n'avais pas une pensée, pas un mouvemeut auquel il n'attachât quelque intérêt.

« — Je suis consolé, me dit-il, ayez la bonté de médire » que vous êtes bien aise de mon plaisir.

» — Oh ! je suis plus personnelle, lui dis-je, permettez- » moi d'être bien aise du mien.

» — Mon Dieu, que vos amis sont heureux ! et si vous » en distinguez un , quel heureux mortel ! Non , c'est que

y je suis convaincu que personne au monde n'aime mieux » et autant que vous.

» — Je ne sais que répondre à une prévention aussi fart vorable , la modestie ne peut jamais faire refuser cette » louange; je l'accepte donc avec plaisir , mais tâchons de » causer avec ces messieurs, nous allons en être déli- » vrés. «

En effet , à neuf heures , nous restâmes seuls avec mon frère qui tombait de sommeil ; il nous dit qu'il allait se coucher , que la conversation avait été si froide, si morte , qu'il en avait été d'abord engourdi et bientôt après endormi , et il nous souhaita le bonsoir.

« — Accusez-moi , si vous voulez , me dit M. de Mora , » mais je suis comblé du départ de monsieur votre frère ; » vous savez pourtant ce que je pense et ce que je sens » pour lui ; mais il y a un intérêt qui tue tous les au- » très.

» — Oui , dis-je ; l'intérêt personnel ; et vous allez me » parler de vous , et cela vaut mieux que de causer avec b mon frère.

» — Ah ! vous êtes plus juste que vous ne dites , à moins a que vous n'entendiez par intérêt personnel cet intérêt i qui. selon Helvétius, anime toutes nos actions. Oui, c'est » celui-là qui m'entraîne, c'est lui qui me ferait trouver » mille fois plus de charme encore à vous écouter, que je a ne trouve de plaisir à vous entretenir.

» — Je ne vous répondrai point, vous me devez la suite » de votre histoire : nous en sommes restés à trois heures » du matin , vous aviez quitté mademoiselle Guéant , et » vous étiez en coquetterie avec madame de Valcourt. pj » — Enfin , vous me condamnez à me rappeler des cir- » constances qui n'ont nul intérêt ^our moi , voyez ce

» qu'elles seront pour vous ! Oui, en vérité, vous me faites » violence en me forçant de vous parler de tout ce qui a » rempli mon temps depuis mon arrivée à Paris jusqu'au » moment où je vous vis chez madame de Francheville. Du ■ moins permettez-moi de vous dire tout ce que j'ai senti » depuis cet instant-là.

• — Mais je sais tout ce que vous avez fait , tout ce que » vous avez vu , il me semble que vous m'avez dit tout ce » que vous pensiez ; ainsi c'est le temps de votre vie que » je sais le mieux.

» — Ah ! je vous jure que non, c'est celui de tous que » vous ignorez le plus.

» — Eh bien, nous y viendrons peut-être ; mais met- » tons de l'ordre dans nos affaires. Nous en sommes à ma- » demoiselle Guéant.

» — Eh bien, mademoiselle Guéant; je la vis encore » trois ou quatre fois ; sa bêtise , son libertinage et son avi- » dite auraient sufli pour éteindre la passion , mais elle me » dégoûta bien vite du plaisir que mes sens seuls pouvaient » goûter avec elle. Je la payai magnifiquement ; c'était une » manière de la quitter qui ne pouvait lui laisser aucun re- » gret. Je lui demandai le secret, mais, comme de raison, » elle en parla à tous les hommes qui eurent des préten- » lions sur elle. Mademoiselle Guéant me cite à tous ses r amants, et elle prétend qu'elle ne peut pas leur inspirer de >■ l'émulation. — Tous nos grands seigneurs sont des gueux, » me disait-elle un jour ; ils veulent avoir du plaisir et qu'il » ne leur en coûte rien. — Ils ont grand tort, lui dis-je ; car » assurément , on ne peut pas douter que ce ne soit vous » faire un grand plaisir à vous que de vous donner beau- » coup d'argent. — Ah ! cela est vrai, dit-elle naïvement, » c'est aussi ce qui fait que je vous aime à la folie. Voilà

— nu —

» mon histoire avec mademoiselle Guéant : n'en est-ce pas » assez?

» — Non , il faut revenir à madame de Valcourt.

» — Ah , mon Dieu ! que vous êtes cruelle ! Eh que » vous importe de savoir comment j'ai eu madame de Val- » court ? ne doit-il pas vous suffire de savoir que je n'y ai » pas mis plus d'intérêt qu'à mademoiselle Guéant ; qu'elle » m'a fait beaucoup moins de plaisir, et que ce qu'il y a de » pis , c'est qu'elle n'est pas aussi facile à quitter?

» — Non ! il n'y a pas moyen de s'en débarrasser avec » de l'argent?

» — Hélas! non, je m'y ruinerais. Mais n'allez pas croire » que ces grandes et belles dames ne soient fort cher » aussi : mais c'est le moindre de leurs inconvénients.

» — Eh , bon Dieu ! dites-moi donc comment il arrive » que cela soit cher ; je ne m'en doute pas.

» — Comment ? mais cela est pourtant aisé à deviner. Il » y a un laquais confident , il passe la nuit à attendre pour » ouvrir une porte de jardin; il faut bien payer ce pauvre » diable qui court ouvrir la porte du paradis à ce malheu- » reux amant , qui paierait bien plus cher pour éviter de » pareils rendez-vous. Et puis il y a une femme-de-chambre » confidente : c'est une personne d'un si grand mérite, » qu'il n'est pas question de donner de l'argent, cela serait » trop grossier. Sa maîtresse a la bonté de se charger du » présent ou des présents, qu'elle voudra bien recevoir; et » quand on est un peu noble , vous croyez bien qu'on ne » manque pas une occasion si heureuse de faire sa cour à » la femme qui se croit aimée. Enfin , laissons tout cela, je » m'en dégoûte en en parlant , et je ne sais laquelle m'ins- » pire le plus d'horreur , de la fille de théâtre ou de la grande » dame dont j'ai tant envie de me délivrer

» — Je De vous en lient pis quitte , je veux absolument » savoir ce qui a fait dire que vous étiez l'amoureux de » madame de Valcourt?

» — Mais c'est sa folie, son indiscrétion, sa plate va- » ni té.

» — Allons, du courage ! je vous en prie , et faites-moi » des détails.

» — Il faut bien vous obéir. Peu de jours après cette » soirée où elle avait été si animée, si aimable, car elle sait » fort bien l'être quand elle a le désir déplaire, je fus chez » elle ; je la trouvai seule avec son mari qu'elle trouva le » moyen d'éloigner; et voici comment elle entra en conver- » sation : Sav ez-vous, que madame votre mère a pour moi » la plus grande aversion? et, en vérité , c'est un malheur » que je n'ai pas mérité. Je l'ai prévenue de toutes sortes » de soins et d'attentions. Elle s'est imaginé que M. votre » père était amoureux de moi et que je voulais sans doute » m'emparer de lui ; et de ce soupçon assez mal fondé , elle » en a fait une passion de haine et de jalousie dont je souf- » fre souvent. J'ai pensé que vous pourriez lui faire enten- » dre raison, et qu'enfin vous lui prouveriez que je n'ai » point une passion effrénée pour son mari. Peut-être lui » remettrez -vous la tête , et vous me rendrez a moi un » grand service, car j'éprouve des dégoûts continuels que » je ne souffre que par honnêteté pour M. votre père. Il me » presse sans cesse pour aller passer mes soirées chez vous ; » je n'ai pas voulu lui dire non plus les raisons que j'ai pour » ne pas y aller si souvent. Vous voyez, vous sentez l'embar- » ras de cette conduite ; je vous serai sensiblement obligée » de donner vos soins à ce qu'elle soit plus facile ; alors , » j'aurai fort à me louer de ce qui vous aura approché de » moi et de ce qui aura formé une liaison entre nous.

i — Je répondis à cela comme je le devais. Ce n'est pas » tout , dit-elle , il faut que je vous parle de vous , oui de » vous , et en grand détail , ajouta-t-elle en souriant. — » Vous avez mille fois trop de bonté , madame , et com- » ment serais-je assez heureux pour vous occuper un mo- » ment ? — Ah ! non, non, reprit-elle vivement, ce n'est pas » de la bonté. Je meurs de peur que vous ne trouviez que » ce soit de l'indiscrétion. En tous cas, vous m'arrêterez , » je vous en prie , je vous le demande en grâce ; car, as- » sûrement , mon projet n'est pas de vous déplaire. A ce » mot d'indiscrétion,, j'avais pris, sans le vouloir, l'air sé- » rieux, parce qu'il me fit craindre qu'elle ne voulût parler » de mes malheurs , et j'aurais été vraiment embarrassé; » car, assurément, elle ne m'avait point inspiré de con- » fiance. Elle s'aperçut de l'altération de mon visage , et , » pour me remettre , elle me dit gaiement : Mais je ne sais » si c'est moi ou votre conscience qui vous trouble ; rassu- » rez-vous, je n'ai point le droit de critiquer vos goûts, » mais vous m'inspirez assez d'intérêt pour trouver du plai- » sir à vous en parler.

» — J'en aurai beaucoup à vous entendre , et je n'ose » me flatter que vous ayez en effet assez de bonté pour me » critiquer,

» — Cela est bien honnête , et me voilà encouragée. Eh » bien donc, je m'en vais commencer par les paroles sa- » cramentales. Vous êtes amoureux de mademoiselle Guéant, » et je ne saurais vous exprimer combien cette passion m'é- » tonne : d'abord s de ce que votre âme a été assez calme » pour être susceptible d'un nouveau sentiment; et puis ce » qui m'étonne bien davantage , c'est l'objet de cette pas- » sion.

» Je m'interromps, me dit M. de Mora , pour vous faire

» observer ce qu'est l'amour pour les âmes corrompues. » Remarquez , je vous prie , combien il y a de sottise et de » manque de délicatesse dans ce que nie disait madame de » Valcourt ; elle me supposait une passion pour une fille » publique; elle rapprochait ce sentiment de celui qui ve- » nait de m'animer et qui m'avait rendu assez malheureux » pour faire craindre pour ma raison et pour ma vie ; elle » n'avait pu même en être informée que par les alarmes » que j'avais données à ma famille. Eh bien, celte tète lé- » gère, cette femme dénuée également de morale et de » sensibilité, avait confondu tout cela. J'étais amoureux, «j'avais une passion!... En l'écoutant, je me sentais un » peu révolté, mais cependant je vis qu'il ne fallait pas l'ar- » réter; cela aurait entraîné des explications dans lesquel- » les je ne voulais pas entrer. En effet, lui dis-je, il serait » bien extraordinaire que j'eusse une passion pour made- » moiselle Guéant ; j'ose vous assurer , madame, que j'en » serais encore plus étonné que vous ne l'êtes.

» — Ah ! ne m'allez pas dire que vous ne l'avez pas. Je » vous avertis que ces demoiselles dispensent du secret. » Vous auriez de la morale de reste , et vous manqueriez » à la vérité : car je sais tous les détails de ce goût, puis- » que ce n'est pas une passion. Je sais qu'elle chante vos » louanges.

» — En vérité , elle me fait bien de l'honneur , et je la » dispense de la reconnaissance.

» — Oh! ce n'est peut-être pas un motif si honnête qui » l'anime ; elle veut exciter la vanité de nos jeunes sei- » gneurs , elle voudrait leur apprendre à être aussi nobles » que vous l'avez é!é : mais il n'y aura pas moyen ; tous » nos agréables n'ont que des airs , des dettes , et pas un

» écu. Mais , dites-moi donc , aimez-vous mademoiselle » Guéant? Mon Dieu ! que je crains votre réponse !

» — Eh ! pourquoi vous fait-elle quelque chose ? Si vous » voulez , je n'en ferai point.

» — Je vois que je suis mal entendue ( avec un air fin » et mécontent ). Je vous demande si vous aimez mademoi- » selle Guéant?

» — Non , en vérité , je n'aime point mademoiselle » Guéant; je suis tout au plus comme elle , fort reconnais- » sant de ses bontés, quoiqu'elle en soit si prodigue, qu'en » vérité , quand on les a payées, on pourrait bien en per- » dre le souvenir.

» — Ah ! je suis charmée que vous n'y mettiez pas plus » d'intérêt, je craignais... et elle s'arrêta.

» — Mais que craigniez-vous donc, madame ? cela me » confond.

Après un silence d'un moment, elle ajouta avec un regard très- expressif :

« Je craignais qu'elle ne m'empêchât de profiter du » temps que vous avez à passer ici ; je veux que nous nous » voyions beaucoup.

• — Comment répondre à tant de bonté? Croyez, ma- » dame que vous disposerez de tout mon temps comme il » vous plaira. Je suis comblé du plaisir de penser que vous » voudrez bien me souffrir, et que je pourrai me livrer à » tout l'empressement que j'ai de vous faire ma cour.

» — Oui, assurément, je vous souffrirai , (et ce der- » nier mot fut prononcé avec un ton si doux , qu'il ne tint » qu'à moi d'en concevoir de grandes espérances ) , et , » continua-t-elle, j'espère que monsieur de Valcourt n'en » prendra point d'ombrage ; car vous lui plaisez beaucoup: » il a déjà remarqué que vous étiez fort aimable, que vous

» aviez beaucoup d'esprit. Cet éloge ne doit pas vous tour- » ner la tète, car je gage que vous avez aussi déjà remar- » que que monsieur de Valcourt ne doit être ni connais- » seur, ni difficile. Mais c'est un bien honnête homme que » monsieur de Valcourt , et c'est un si bon homme que » son amour même m'est rarement à charge.

Cet éloge de monsieur de Valcourt me fit rire.

« — Vous riez, me dit-elle, vous ne pouvez pas croire » qu'une jeune femme loue de bonne foi un mari qui se- » rait son père. Eh bien ! je vous avoue que je mets mon » plaisir à avoir une conduite honnête avec lui; j'ai tou- » jours pensé que cette manière ajoutait à la considération » d'une jeune femme, et je me suis fait un principe de ne » pas l'éloigner de ma société.

» Ho ! je m'arrête encore, me dit monsieur de IVIora, je » veux que vous sentiez tout le prix de l'honnêteté d'une » femme sans vertus et sans morale.

» — Pourquoi donc imaginez-vous que cela glisse sur «moi? Mais en grâce continuez. Votre récit m'enchante, » m'intéresse, et il me semble entendre un chapitre des » confessions du comte de... par Duclos.

» — Si cela ressemble à celie que je vous fais, m'en » voilà dégoûté. Que je plains monsieur Duclos , s'il a » peint, s'il a écrit d'après des expériences!

» — Vous êtes hors de mesure ; vous êtes par trop phi- » losophe aussi : est-ce donc un si grand malheur à votre » âge que d'avoir de bonnes fortunes, que de tourner la » tête à de jolies femmes? Non, il est impossible que vous » n'y trouviez pas quelque plaisir.

» — Héla* ! c'est cet amour du plaisir qui m'a entraîné » en effet; c'est l'espérance d'en avoir qui m'a fait enga- » ger. Que je me suis trompé! que je m'en suis puni!...

» Et n'allez pas croire que ce soit une affectation de phi- » losophie, qui serait , comme vous le dites, un grand ri- » dicule à mon âge; mais c'est l'expression profonde d'un » malheur qui , loin de pouvoir être soulagé par de pareil- » les distractions, n'en est qu'irrité ; et je joins à ma dou- » leur le remords d'y avoir cherché du remède. Ah ! ce » n'est pas la galanterie qui me consolera; ce sera peuta être un nouveau malheur, mais je m'y abandonne avec » transport, je m'en sens déjà soulagé, et celte espèce de » calmant ou de tourment fait à présent ma plus vive oc- » cupation.

» Prenez donc garde, lui dis-je, que vous laissez là ma- » dame de Valcourt , et qu'il me faut la suite de votre » histoire.

» — Oui , comme vous dites, je laisse là madame de » Valcourt; vous ne savez pas combien j'en étais loin, et » vous ne savez pas non plus combien il m'en coûte pour » m'en rapprocher. J'en étais à ses principes : je les louai » beaucoup, et je lui dis qu'elle avait d'autant plus de mé- » rite que j'avais entendu dire que monsieur de Valcourt » était fort jaloux.

» — Dites que vous vous en êtes aperçu ; car il n'est ni » fin, ni délicat dans ses propos ni dans ses manières. Tous » l'avez entendu brusquer monsieur de... , monsieur de...; » car il croit tous les hommes amoureux de moi.

» — Mais il ne se méprend guère , dis-je, dans cette » opinion.

» — Cela est bien obligeant , dit-elle ; mais si on aimait » une seule fois, il n'y aurait pas moyen d'être vaine de » l'hommage qu'on recevrait d'ailleurs.

» — Je n'imagine pas que vous puissiez craindre ce

» malheur ; je suis bien sur même que vous faites le bon- » heur d'un homme qui m'en paraît digne.

» — Ah ! voilà que vous voulez parler de mon grand » Saint-Clair. Eh bien, je vais me perdre dans votre opi- » nion, mais je me sens une confiance extraordinaire en » vous, et je crois qu'elle est fondée. Il est vrai qu'il y a » peu de temps que nous nous connaissons, mais ce n'est » que par la faute des circonstances; car naturellement il » y a trois ou quatre ans que je devrais être liée avec vous. » En effet , pourquoi n'étiez-vous pas ici avec toute votre » famille? Eh bien, je vous dirai donc que ce grand Saint- » Clair est amoureux de moi comme un écolier, depuis » plus de deux ans. Il a mis tant de suite, tant de cons- » tance dans ses soins, qu'à la fin j'en ai eu pitié. Il m'a » touchée, oui en honneur, il m'a touchée, et assez pour » lui faire peut-être des sacrifices qui ont dû lui faire croire » qu'il était fort aimé, et je n'ose pas vous dire qu'il s'est » trompé ; j'ai été entraînée par son honnêteté, par la » mienne en vérité; j'ai été à lui, j'ai renoncé à tout, et » je sens, et plus que jamais, que je ne l'aimais pas. Vous » ne concevez pas tout le malheur d'une jeune femme sen- » sible qui a de l'honnêteté et de l'élévation dans l'âme. » Si vous saviez combien il faut de force et de raison pour » se tirer de tous les écueils dont est entourée une jeune » femme de mon âge qui a de l'esprit et assez d'attraits » pour exciter et flatter la vanité des jeuues gens qui ont » des airs et des prétentions !

» — Quelque intéressant que soil le tableau que vous me » faites, dis-je en l'interrompant , pardonnez-le-moi , raa- » dame, mais je ne saurais vous plaindre. Comment plain- » drais-je, en effet, une personne qui répand le bonheur » et le plaisir sur tout ce qui l'environne? je plaindrais

» bien plutôt les malheureux que vos rigueurs éloigneraient » et décourageraient.

, — si Ce ne sont pas là des flatteries que tous les hommes » croient devoir à toutes les femmes qui ont quelques » agréments, je serais en effet bien contente de vous en- » tendre dire qu'un homme honnête, sensible et aimable » croirait trouver son plaisir et son bonheur en moi , et , » si je ne craignais de paraître trop vaine, je vous répon- » drais bien qu'il ne se méprendrait pas. Ho ! pour cela » non, il ne serait pas trompé, car j'ai en moi de quoi ai- » mer passionnément.

» — Et permettriez-vous qu'on en fît l'épreuve? lui dis-je » avec assez de chaleur ( elle avait échauffé ma tête et mes » sens).

» — Oui, dit-elle, car en m'éprouvant , sans doute on » me prouverait qu'on m'aime et qu'on m'aimerait avec » constance , car j'abhorre ces sentiments du moment qui » vous font goûter le plaisir, mais qui vous éloignent du » bonheur.

» — Eh, bon Dieu ! de quoi voudriez-vous occuper un » homme que le présent enivrerait de plaisir ? Que fait » l'avenir à une âme qui est fortement éprise par un objet » qui lui ôte le pouvoir de penser?

» En disant ces mots, mes regards l'assuraient que je ne » la trompais pas ; elle me tendit la main , elle me permit » de la baiser, elle me permit plus encore, et je ne sais » qu'est-ce qui m'empêcha d'être ce jour-là aussi heureux » que je le fus le lendemain.

» Me voilà enfin arrivé au terme de ce détestable ro- » man, car j'espère que vous me ferez grâce de tout ce » qui a suivi ce jour-là. Cependant, je veux vous faire » voir une espèce d'apologie de la galanterie, qu'elle m'é-

» crivait une quinzaine de jours après qu'elle m'eut ac- » cordé ses bontés. Elle commençait à me trouver bien » froid et pas assez esclave de ses volontés ; elle s'imagina » qu'on m'avait peut-être conté toutes ses aventures, et » que c'était cette découverte qui me refroidissait. Elle » jugea qu'un aveu bien fidèle de ses fautes et de ses mal- » heurs (car c'est ainsi qu'elle s'exprimait) nie toucherait » et me prouverait son amour et son abandon pour » moi.

» Il me semble qu'elle n'a pas réussi.

» — Non en vérité, mais vous verrez : cela est aussi » spécieux qu'il est possible; il y a de l'esprit et de l'a- » dresse ; enfin vous verrez. »

Ici s'arrête le récit de mademoiselle de Lespinasse. Nous attendrons , mais nous l'attendrons en vain , ces pages que l'on nous annonce : Madame de Valcourt peinte par ellemême! Le manuscrit de celte nouvelle nouvelle nous eût intéressé au plus haul point, car mademoiselle de Lespinasse a beau faire, cette madame de Valcourt ne nous déplaît pas ; elle est dans son rôle ; elle joue son jeu de grande coquette, agréablement, franchement. Elle entend à merveille le grand art de se faire aimer à première vue, et de retenir par l'épouvante, les amants qu'elle ne peut plus garder par amour. Ce portrait de madame de Valcourt, mademoiselle de Lespinasse ne nous l'a pas donné, peut être, parce que sa rivale lui paraissait encore trop charmaute; en revanche elle ne nous a pas fait grâce d'un seul détail delà vie réelle de M. de Mora.

Certes si M. de Mora ne s'est pas fâché des duretés

contenues dans son portrait, j'imagine qu'il n'aurait pas été content le moins du monde, des louanges folles que lui donne sa nouvelle maîtresse. Non-seulement le voilà devenu un homme à petits soins, mais, qui pis est, mademoiselle de Lespinasse en fait un roué qui paie certaines femmes plus qu'elles ne valent, et qui a le mauvais goût de calculer, sur ses doigts, ce que ces dames lui ont coûté, sans oublier le pour-boire de Frontin, et les épingles de Lisette. Nous serons plus hospitaliers pour M. de Mora, nous irons le chercher, non pas chez les filles publiques , mais chez M. de Voltaire , comte de Ferney, à Ferney même,, où d'Àlembert avait envoyé ce jeune homme, comme à un pèlerinage obligé.

Comme d'Alembert était l'ami déclaré, et quelque chose de mieux, de mademoiselle de Lespinasse, il était juste, ou du moins dans l'ordre des honnêtes gens qui sont trompés, par leurs femmes ou par leurs maîtresses, que d'Alembert devînt l'ami dévoué , le protecteur zélé de M. de Mora. — Il nous semble qu'avec son esprit et son tact habituel , mademoiselle de Lespinasse aurait pu éviter ce ridicule à un homme comme d'Alembert , mais elle n'y a pas songé le moins du monde , et vous voyez au contraire cet homme considérable par sa renommée et par son génie, donner une lettre de recommandation, à son rival heureux et dédaigneux :

« Mon cher et ancien ami , écrivait d'Alembert à Voltaire, » j'ai une grâce à vous demander, que je souhaite fort que » vous ne me refusiez pas , mais sur laquelle pourtant je » serais fâché de vous contraindre. Il y a ici un jeune Es- » pagnol de grande naissance et du plus grand mérite, fils de

» l'ambassadeur d'Espagne à la cour de France , et gendre » du comte d'Aranda, qui a chassé les jésuites d'Espagne. » Vous voyez déjà que ce jeune seigneur est bien apparenté, ■ mais c'est là son moindre mérite; j'ai peu vu d'étrangers » de son âge qui aient l'esprit plus juste, plus net, pluscul- » tivé et plus éclairé : soyez sûr que, tout jeune, tout grand » seigneur et tout Espagnol qu'il est , je n'exagère nulle- » ment. Il est près de retourner en Espagne , et il est tout » simple que, pensant comme il fait, il désire de vous voir » et de causer avec vous. Il sait que vous êtes seul à Fer- » ney , et que vous voulez y être seul ; aussi ne veut-il » point vous incommoder. Il se propose de demeurer à » Genève quelques jours , et d'aller de-là converser avec » vous , aux heures qui vous gêneront le moins. Ce qu'il » vous dira de l'Espagne vous fera certainement plaisir ; il » est destiné à y occuper un jour de grandes places, et il » peut y faire un grand bien. Je dois ajouter qu'il aura » avec lui un autre jeune seigneur espagnol , nommé le » duc de Villa-Hermosa , que je ne connais point , mais » qui doit avoir du mérite, puisqu'il est ami de ML le mar- » quis de Mora ; c'est le nom de celui qui désire vous voir. » Il vous verra avec son ami , si cela ne vous gêne pas trop ; » sinon , M. le marquis de Mora vous ira voir tout seul. Je » puis vous répondre que, quand vous l'aurez vu, vous » me remercierez de vous l'avoir fait connaître. Faites- » moi , je vous prie , un mot de réponse ostensible , soit » pour accepter ce que je vous propose , soit pour le refu- » ser honnêtement, ce qui m'affligerait, je vous l'avoue , » sans cependant que je vous en susse mauvais gré , ni » M. de Mora non plus. Il compte partir le 20 de ce mois ; » ainsi je vous prie de m'écrire un mot avant ce temps-là. » Oh ! qu'un jeune étranger comme celui-là fait de honte

.•> à nos freluquets Velches! Adieu, mon cher maître; porta tez-vous bien , et aimez-moi toujours. »

Et dans une autre lettre du 23 avril :

« M. le marquis de Mora , que je vous ai déjà tant an- » nonce , et que je ne vous ai pas annoncé autant qu'il le » mérite , veut bien se charger de vous remettre cette let- » tre , dont il n'aura pas besoin quand vous aurez causé » un quart-d'heure avec lui. Vous trouverez en lui un es- » prit et un cœur selon le vôtre, juste, net, sensible,, » éclairé et cultivé, sans pédanterie et sans sécheresse. » M. le duc de Villa- H ermosa,, qui voyage avec M. le mar- » quis de Mora, désire et mérite de partager avec lui la sa- » tisraciion de vous voir. Je vous l'ai dit ,, mon cher maî- » tre , vous me remercierez d'avoir connu ces deux étran- » g rs. Vous féliciterez l'Espagne de les posséder , et vous » nous souhaiterez des grands seigneurs semblables à ceux- » là , au lieu de nos fanatiques imbéciles et barbares, de nos » danseuses et de notre Opéra-comique. »

Voltaire fut enchanté de cette visite ; il écrivit , le lPr mai, à d'Alembert :

« Que l'Être des êtres répande ses éternelles bénédictions » sur son favori d'Aranda , sur son très-cher Mora , et sur » son bien-aimé Villa-Hermosa ! Un nouveau siècle se for- » me chez les Ibériens. La douane des pensées ne ferme » plus l'allée à la vérité , ainsi que les Velches. On a coupé » les griffes au monstre de l'inquisition, tandis que chez- » vous le bœuf-tigre frappe de ses cornes et dévore de ses » dents. »

Et à M. de Villevieille , le même jour :

« Le marquis de Mora, fils du comte de Fuentes, am- » bassadeur d'Espagne à Paris , gendre de ce célèbre M. le » comte d'Aranda qui a chassé les jésuites d'Espagne , et

» qui chassera bien d'autres vermines, est venu passer trois » jours avec moi ; il s'en retourne en Espagne et ira pcut- » être auparavant à Montpellier ; c'est un jeune homme d'un » mérite bien raie. Vous le verrez probablement à son pas- » sage, et vous serez étonné. L'inquisition d'Espagne n'est » pas abolie; mais on a arraché les dents à ce monstre, et » on lui a coupé les griffes jusque dans la racine. Tous » les livres si sévèrement défendus à Paris, entrent libre- » ment en Espagne. Les Espagnols, en moins de deux ans, » ont réparé cinq siècles de la plus infâme bigoterie. »

Et à M. d'Argenlal , le 6 mai :

« J'ai eu pendant trois jours 31. le marquis de Mora, » que vous connaissez. Je vous prie de faire une brigue » pour qu'on l'associe quelque jours au ministère d'Espa- » gne. Je vous réponds qu'il aidera puissamment le comte » d'Aranda, son beau-père , à faire un nouveau siècle. Les » Espagnols avancent quand nous reculons. Ils ont fait plus » de progrès en deux ans que nous n'en avons fait en vingt. » Ils apprennent le français pour lire les ouvrages nouveaux » qu'on proscrit en France. On a rogné jusqu'au vif les grif- » fes de l'inquisition; elle n'est plus qu'un fantôme. L'Es- » pagne n'a ni jésuites, ni jansénistes. La nation est ingé- » nieuse et hardie ; c'est un ressort que la plus infâme su- » perstition avait plié pendant six siècles , et qui reprend » une élasticité prodigieuse. »

Dans toutes ces lettres de recommandation , il faut reconnaître mademoiselle de Lespinasse s'inquiétant pour son amant. — Ceci n'est plus du roman , c'est de la comédie. Reprenons l'histoire de madame de Valcourt.

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